SECTION R
Progrès de la société relativement à l'eieretce de la force nationale , nécessaire
les opérations du dehors.
Nous ayons observé les événements et les institutions dont Fi Aiience puissante a contribué à introduire par degrés un gouvernement plus régulier et des mœurs plus douces dans les différentes nations de l'Europe. Lorsque après avoir étudié l'état de la société et les moeurs des individus au commencement du quinzième siècle, ou remonte plus haut pour examiner la condtiioo des peuples d'Europe, au temps où les barbares qui détruisirent l'empire romain s'établirent dans les pays qu'ils venaient de conquérir, on ne peut s'empêcher d'admirer les progrès immenses que les hommes avaient déjà faits vers la perfection de la police et de la sociabilité.
Cependant le gouvernement était encore loin d'être parvenu à cet état de solidité qui met de vastes monarchies en état d'exercer et aie réunir tous leurs moyens, et de poursuivre de grandes entreprises avec constance et avec succès. Il est facile à de petites tribus d'agir de concert et avec toute la force dont elles sont capables ; elles ne sont animées dans leurs entreprises que par l'impression des objets présents, et jamais par cette prévoyance de l'avenir, ou par ces spéculations réfléchies qui affectent et .intéressent les hommes dans les sociétés policées. Les insultes d'un ennemi allument le ressentiment de toute la tribu ; le succès d'une nation rivale excite l'émulation ; ces sentiments se communiquent et passent dans toutes les âmes ; tous les membres de la communauté s'unissent avec une égale ardeur, et courent au champ de bataille, ou pour satisfaire leur vengeance, ou pour se distinguer. Mais dans les pays fort étendus» tels qu'étaient les grands royaumes d'Europe au commencement du quinzième siècle, les membres de l'État sont trop éloignés les uns des autres pour avoir beaucoup de communication entre eux, et l'on ne peut former une
J!ll HOIMJCTlOpr • $t
grand* entreprise san* ntt concert général et de longs préparatift ;' aussi* rien ne peut eteiter et réunir leum forces, que l'autorité absolue «Tu» despote ou l'influence puissante d'un- gbuferttement régulier. L»tfflte*emi)4w^cte rOrtenrnoiw offrent des exemples du premier r le* e*d*es saefflsNto souverain détendent jusqu'au* provinces lès plu» Stoigtiées de su» domines* et! «m» cent de ses sujets qu'il lui plaît dé convoquer sont fowés *rscrtwe seyétendurcft; Les royaume» d'Europe,. Mfeqti'ils son* aujourdbnl, foumisftnt des'exemple* du dernier'. Le privée, ei* dirigent awf moins de violent, mais avec autant d*ëffl* oitMf; Taetim ém le» et d'une admittisttttlott1 Bien rfiglfee, peu*
feettenmir réunir touffes les forces de son État, et Remployer dam dtip entreprise» 4ftf Amendent de la vigueur ef <fe* M pemévftmnfce:
Hkto* m commencement du quinzième siècle, fc eettftttutidn pelfr «que de feus les wyaumes de l'Europe étaW bien élbigttée de <*e»deu# espèces de gouvernement. Quoique tes différents' monarques eussent? a&< pen reculé les1 bernes de ltai* prérogatives par queRpres heutfeuse» «aurpetiens sur le» immunités et les privilège» èê la notUéSSèl cepen* datftatrflutorftéétfttt encore trè^Hmitée. Les lois <e* TadtaiiMstr^ tie* Intérieure dë»fuyaume», quoique perfectionnées par le» 6*6*0' omit et le» tnstftattofK quefat déjèf evpoaés* étaient* eneore dan» u* étuttuemlMe de fuitfleuie et et imperitoeflon . Pnrtbut le cOrp»iwumreo# dfc Ah noMesse; toujours formMWHe, malgré tes* efpêdiëfft* dtvetf qtfon avale employé» pourTaffefHfr, db&rvsaft tous fes* mouvement» dKameemin» «recnne jalousie inquiète, qut arrêtait ft&r amfotton, er prévenait les projet» quW pouvatent former pauf étendre ft»f Mtorfté9 our en fhtvemait FexJêeutiOfp.
le» revenu* ordinaires de» prince» étalent? Hfëp modiqder peur suffire au* frais d'une entreprise-important*? ; ifrétMMttfoteé», po«* *»precwtvr de» softsides extraordinaires , (Pavot* reeduw* to borftfé veJeif&Sdes peuple», qui leur en accorfàient souvent aveu répugnante, 6# toujours avec éeonmnie.
JÊms des revenus* bornés; les1 souverains m» peutfcfent? mettre en ernipagfte que de» armée» peu propos à un servfoe Ibrtgef péMtflfer. jeurlfm <fe srtâat» formés, par une discipliné régulière, à là snbordf* nuffon et à l'art de la' guerre, fis n'avaient d'autrertroupeaqtirer celle» qtfer des vassau* devaient leur fournir suivant les Conditions de la tetrare mffititire. CTes-comBattantsif étaient otiHgésderesttei'etf campugne'qtfe pendant mr ttempsTort court, et Ton ne pdttvttH pas le»
ta HISTOIRE M CBAftUfrWTlirr.
forcer de marcher loin de leur résidence ordinaire : plus attachés a leurs seigneurs particuliers qu'au monarque qu'ils servaient, ib étaient souvent plus disposés à contrarier ses vues qu'à les seconder ; et quand même ils auraient été plus soumis à l'autorité du prince, ils n'auraient encore été que des instruments peu propres a l'exécution d'une grande et difficile expédition. La force d'une armée, destinée pour la conquête ou pour la défense, consiste dans l'infanterie. Ce fut à la fermeté et à la discipline des légions, composées principalement d'infanterie, que les Romains, pendant le temps de la république, durent toutes leurs victoires. Lorsque, sous les empereurs, ces peuples, oubliant les maximes qui avaient conduit leurs ancêtres à la domination universelle, changèrent entièrement leur système militaire, et mirent leur principale confiance dans une nombronec cavalerie, ils ne purent résister à l'impétuosité sans discipline des nations barbares qui combattaient presque toujours à pied. Ces nations ne profitèrent pas de la faute qui avait été si fatale aux Romains ; peu de temps après leur établissement dans les pays qu'elles avaient conquis, elles abandonnèrent les usages de leurs ancêtres, et convertirent en cavalerie toute la force de leurs années. Ce changement fut occasionné ches les Romains par la mollesse des soldais, qui n'étaient plus en état de supporter les fatigues du service que soutenaient sans effort leurs pères plus robustes et plus vertueux. H parait que, cher les peuples qui ont fondé les nouvelles monarchies entre lesquelles l'Europe s'est trouvée partagée, la même innovation dans la constitution militaire eut sa source dans l'orgueil des nobles, qui, craignant de se trouver confondus avec des hommes d'un ordre inférieur, voulurent en être distingués à la guerre comme en temps de paix. Ce qui donna encore plus de considération à la cavalerie, ce fut l'institution de la chevalerie et la fréquence des tournois, où les chevaliers armés de pied en cap entraient dans la lice, montés sur des chevaux magnifiquement équipés, et se signalaient k l'envi par leur valeur, leur force et leur adresse. Le goût pour ce genre de service devint si général que , dans le troisième et le quatorzième siècle, les armées européennes étaient presque entièrement composées de cavalerie. Un gentilhomme n'aurait pas voulu paraître au camp sans avoir un cheval, et il aurait cru déroger à sa qualité 8*0 avait combattu à pied. La cavalerie était, par une distinction particulière, appelée la bataille, et c'était d'elle seule que dépendait le sort de
ÏHTEOlHJCnOïf. $&
torts* les actions. On ne comptait pour rien l'infanterie , qui n'était qu'un ramas de populace mal armée et plus mal disciplinée encore.
La réunion de ces circonstances, ne permettant pas aux États différents de mettre dans leurs opérations militaires de la vigueur et de la suite , empêcha longtemps les souverains d'Europe de veiller avec attention sur les démarches et les desseins des princes voisins, et de chercher à former un système régulier de sûreté générale. Ils ne pouvaient ni s'unir par des confédérations, ni agir de concert pour établir une balance de pouvoir entre les États divers, et empêcher que les uns ne prissent un degré de supériorité alarmant pour la liberté et l'indépendance des autres. Il paraît que les nations d'Europe se sont regardées pendant plusieurs siècles comme des sociétés séparées, à peine Hées ensemble par quelque intérêt commun, et fort indifférentes sur les affaires et les opérations les unes des autres. Les princes n'avaient pas entre eux un commerce étendu et régulier qui leur donnât une occasion d'observer et de pénétrer leurs vues et leurs projets réciproques. Ils n'avaient point d'ambassadeurs qui , en résidant constamment dans chaque cour, fussent à portée d'épier tous ses mouvements et d'en donner sur-le-champ avis à leurs maîtres. L'espérance de quelques avantages éloignés, ou la crainte de quelques dangers incertains ou possibles, n'étaient pas des motifs suffisants pour foire prendre les armes à une nation. Il n'y avait que celles qui se trouvaient exposées à un danger imminent, ou à des insultes inévitables, qui se crussent intéressées à intervenir dans une querelle, où à prendre des précautions pour leur propre sûreté.
Quiconque veut écrire l'histoire de quelqu'un des grands États de rEurope pendant les deux derniers siècles, est obligé d'écrire l'histoire de l'Europe entière. Depuis cette époque, les différents royaumes n'ont formé qu'un seul et vaste système, si étroitement uni que chacun d'entre eux ayant un rang déterminé, les opérations de l'un se font sentir à tous les autres assez puissamment pour influer sur leurs conseils et diriger leurs démarches. Mais, avant le quinzième siècle, les affaires et les intérêts des différents pays se mêlaient rarement, excepté lorsque le voisinage de territoire rendait les occasions de querelles fréquentes et inévitables, ou lorsque les jalousies nationales fomentaient et envenimaient l'esprit de discorde et de guerre. II arrivait dans chaque royaume des événements importants, et des révolutions que les autres puissances regardaient avec l'indifférence de spectateurs
jty HISTOIRE M aWOMJW-QClNT
déripjfrws& 4W m éteignent pas que te
s'étendent jamais jusgn'à m».
fce» guereltes sanglante* qui a'élevèrmt <ento» la Famé et r Mgletcw semblaient tendra è réunir œs deux grand» royeumco «wk 4oi*inat)totn d'un mtae prince ; «Migré ce qu'âme parade eéwrian watt d'alarmant pour les autres puissances de l'Eueope, on m tm *it prendre, peur détourner ce eeup funeste, unenne mesura qu'eu put regarder comme le résultat d'urne politique sage et néfltofcie. I» 4uc» de Bourgogne et de Bretagne «'engagèrent, il eri vrai, de— «s fguewDes; meilleur aitustien ae leur permettait pas de rester nautnaa, 4k il» pamut bien plus sauvent le paria que leur propws passions» que celui que leur aurai* didé un juate ment du 4w«er qui mangeait la taenfniUité 4e HBuaope «t propre a&reté, Uw nuiras souverains, paraissant a'injuiétar pan 4es puccés et de» revem réciproques des partie* beUigéiantcs, restera* iperteteurs de cas gueim, ou *e ê'yiafcéreasèKPtquepardesaégedations faibles et sans euacès.
Malgré les troublas perpétuels où les diféreutsrerauHMd'Eapagra forent plongés pendant plusieurs siècles; mrigaé les rirronatinra fueeenéves qui préparaient visiblement la réunion de ces myaninr u&parésm nue seule et grande monaacMe, les aurins* nuwraiuii 4e l'Europe ne paravent pas donner la «oindre attention à une rdeela lion si impartante, ils virent traDquWffxneart a'éfaaor^t aa fertifiu par degnâs une puissance qui 4eri»t Meulét formidable à tans am voisins*
An ntfandes violartes eou^ristousqu'eicrifant Aansl'empifefesprit de domination de la onur rnmaiim, et ramHtîan hsrimienfci é* gables d'Allemagne, ni l'autorité 4es papes, soutenue pur leeariiêem «t lea iatrienes, ni las eoUidtqtians des nwperenas, ne pmwnt éttm* «riner aueun des monarques puianmtn qui atgnsaertt ntarn en Bnaape k entrer dans ees qnernUes ni à profiter 4a plusieurs mcaatons Qm*
Cette inaction exireordtanire des prisées dans des o Marisa» ri intàre*aeJte» ne pent pss être imputée k nn début de Iwriènsa et 4e djecernement pour prévoir lmeoasé*ieuces politiques donfrfrtfsnent* La faeuKé 4a juger avucmgacité ut d'agir avec vigueur appartient m hampes de tous les siècles. U» souverains qui fpurarûaiapi to
4BffitfeiffS rojflWmeS fPB itMïrOpe, pendant le WWpS uOnt llOUS pSflUUSf
uMtaieut ni SBA ewagtas al assas dtupMes pour mécotmattre tour intérêt fMttarihff? pour négliger la séretè publique ou p<9ur Ignorai1 lis meyeae de inafcateaàr l'un et l'autre. S'» n'adoptèrent pas ce sjrtène eÉhiUiro, qui apprend aux peMtiquet moderne* ft prévenir um danger éteigne el à s'opposer aux premières usurpations de toute pafemnm redoutable et qui rend chaque Etat en qudque sorte le gardien dm druBts et de l'Indépendance de tous *es voisins, 11 ne fart on attribuer la cnesequ'am imperfeeltons et «ut abus qui subsfe» «aient dan» te gouvernement cftfl de chaque État ; ces abus ne hitaaient pas aux princes les moyens de conformer leurs démarches au* mes et aux principes que ta situation des afiMres et lents propres ehscrrattons leur auraient «aggérés*
Mais dans le cours du quinzième siècle, plusieurs événements sueoessife concoururent è mettre les princes <* étM de disposer arec «ne autorité plue absolue des ferons de teum domaines respectif*, à fermer des entreprises plus grandes et plus vigoureuses. Ce changement établit dm Maisons plus fréquentes et en même temps plus Intimes entre les affaires des diifeiunts royaumes, qui s'accoutumèrent far degrés* se liguer peur agir de concert, et furent conduits insenalMement à former un système politique pour affermir et maintenir tabulante de pouvoir la plus propre à établir lu sfcreté générale.
Ce fet sous le règne de Charles V que l'on commenta à bien sentir lus principes qui servent de base à ce système, et les nrtftimet d'après lesquelles il s'est constamment soutenu depuis cette époque ont été 4Mb tort universellement adoptées. L'examen des causes et des événements qui ont contribuée établir ce plan de politique, le plus vaste et le plus salutaire de tous ceux qui ont jamais influé sut la conduite dm choses humaines, est donc non»seulement une introduction nécessaire à ftyuvrage que f écris, mais encore un objet essentiel dans fMMofre de l'Europe*
Le premier événement qui produisit quelque changement constdéfaMe dam la situation des affaires de PEurepe fat celui qui réunit à lu couronne dé France les domaines étendus que FAngleteite possédait sur le continent. Tant que tes Ànglafe furent maîtres depfusteurs des plus fertiles et des plus riches provinces de France, et tintent engagés sous leurs drapeaux une grande partie des plus brave» habK tants de ce royaume, ils se regardèrent plutôt comme les rivaux que
96 mrroiai m CBAnua-ounrr.
comme les Yaasaux du souverain de qui ils relevaient Les rois de franco, arrêtés dans leurs projets, et traversés dans toutes leurs opérations par un ennemi aussi jaloux que redoutable, n'osaient se hasarder à former aucune entreprise importante ou difficile. Ils trouvaient les Anglais toujours prêts à s'y opposer. Ce peuple leur disputait jusqu'à leur droit à la couronne ; et comme il lui était facile de pénétrer dans le cœur de la France, il pouvait armer contre ces souverains les mêmes mains qui auraient dû être employées i les défendre. La timidité dans les conseils et la faiblesse dans les opérations étaient la suite nécessaire de cette situation. La France, démembrée et contrainte par une puissance rivale, ne put pas prendre le rang qu'elle devait naturellement avoir dans le système de l'Europe ; mais heureusement pour ce royaume, et peut-être aussi pour l'Angleterre elle-même , la mort de Henri Y sauva les Français du malheur de voir un prince étranger placé sur leur trône. La faiblesse d'une longue minorité, les dissensions qui s'élevèrent à la cour d'Angleterre, le défaut de fermeté et d'accord qui en fut la suite, tout cela fournit aux Français une occasion favorable de recouvrer ce qu'ils avaient perdu. Les nobles de France, dont la valeur naturelle fut encore exaltée jusqu'à l'enthousiasme par Pintervention prétendue du ciel en faveur de leur cause, se mirent en campagne sous des chefs expérimentés ; un sage monarque dirigea avec prudence les opérations du conseil, et il profita de cette conjoncture favorable avec tant d'habileté et de succès, que non-seulement les Anglais perdirent leurs nouvelles conquêtes, mais qu'ils furent encore dépouillés de leurs anciennes possessions et se trouvèrent bientôt resserrés dans les bornes étroites de Calais et de son petit territoire.
Les rois de France, dont la puissance se trouvait considérablement augmentée par la réunion de ces provinces à leurs domaines, commencèrent à former des plans plus hardis, tant pour l'amélioration de la police intérieure que pour les entreprises du dehors. Bientôt ils se rendirent redoutables à leurs voisins, qui virent la nécessité de fixer toute leur attention sur les mouvements d'une puissance dont les démarches intéressaient de si près leur sûreté. La France dès lors, profitant des avantages naturels qu'elle doit à la situation et à la contiguïté de tous ses domaines, aussi bien qu'au nombre et à la valeur de ses habitants, prit une nouvelle influence en
nrrmoDucnoïf. 9T
Europe ; elle fut la première puissance dont la force excita la jalousie et les alarmes des États qui l'environnent.
La réunion des provinces reconquises sur les Anglais ne fut cependant pas la seule cause de l'augmentation de la puissance française. Cette réunion fut suivie d'une circonstance qui, quoique moins importante et moins marquée, ne contribua pas peu à donner plus de vigueur et d'audace aux opérations de cette monarchie. Pendant les querelles opiniâtres qui régnèrent si longtemps entre l'Angleterre et la France, on sentit vivement tous les défauts que le système féodal avait introduits dans la constitution militaire. Une guerre de longue durée ne pouvait se soutenir qu'avec langueur, lorsqu'on la faisait avec des troupes autorisées et accoutumées à ne rester en campagne que pendant quelques semaines. Des troupes principalement composées d'une cavalerie pesamment armée n'étaient guère propres ni pour la défense ni pour l'attaque des villes et des châteaux qu'il fallait garder ou réduire. Afin de se procurer des forces effectives et permanentes, telles que l'exigeait la longueur des guerres, les rois de France furent obligés de prendre à leur solde des corps nombreux de mercenaires, qu'ils levaient en partie dans leurs propres États, en partie dans les pays étrangers. Mais comme dans un gouvernement féodal on ne donnait pas au souverain des fonds suffisants pour subvenir à cette dépense extraordinaire, ces aventuriers étaient licenciés à la fin de chaque campagne ou à l'approche d'un accommodement ; et peu accoutumés à observer aucune discipline, souvent ils tournaient leurs armes contre le même pays pour la défense duquel ils avaient été payés, et le ravageaient avec autant de fureur que l'auraient pu faire ses ennemis mêmes.
Un corps de troupes subsistant et régulièrement exercé à la discipline militaire aurait suppléé à ce qui manquait dans la constitution féodale, et aurait donné aux princes les moyens d'exécuter des entreprises jusqu'alors au-dessus de leurs forces. Mais cet établissement était si opposé à l'esprit féodal , et si incompatible avec les privilèges et les prétentions de la noblesse, que pendant plusieurs siècles il ne se trouva aucun monarque assez puissant ou assez hardi pour entreprendre une semblable innovation. Enfin Charles VII , profitant de la réputation que lui avaient acquise ses succès contre les Anglais 4 et tirant avantage des impressions de terreur que ces ennemis redoutables avaient laissée dans l'Ame de ses sujets, exécuta ce que ses pré-
te HISTOIM M màMMMBrQUmr.
décessçurs ■'«raient pas même «se tenter. Sous prétexte d'avoir toujours sur pied des forces suffisantes pour défendra le rayera* centre une invasion subite des Anglais, ce prince, en licenciant ses antres troupes, conserva un corps de neuf mille hommes de cavalerie et de selm mille d'ipfanterie. Il assigna des fonds pour la solde de ces troupes; il les distribua à son gré dans les différentes plates do aaa royaume , et nomma des officiers pour les oommander et les discipliner. Les plus distingués des nobles s'empressèrent d'entrer dans ee service , où ils s'aooeutumèrent à dépendre de leur souverain , i exécuter ses ordres et à le regarder comme le juge de leur mérite et la source des grâces. La milice féodale , composée de vasaau que les nobles sommaient de suivre leur banuière , ne pouvait être comparable à un corps de soldats constamment e&ereés à la guerre ; die perdit insensiblement sa réputation. On en vint bientôt h ne calculer la force des armées que par le nombre des troupes régulières qui s'y trouvaient. En moins d'un siècle , les nobkp et leurs suivants militaires , quoiqu'on les requK encore quelquefois , suivant les formes anciennes, de se mettre en campagne, ne furent plus considérés que comme une multitude embarrassante peur les troupes avec qui ik faisaient la guerre , et furent regardés avec mépris par des soldat* accoutumés aux détails pénibles et constants d'une discipline régulière.
Ainsi Charles VII, en établissant la première année sur pied qu'on eût connue en Europe , prépara une révolution importante dans In affaires et la politique des peuples divers. En Attnt aux nobles la direction de la forée militaire de l'État , source de l'autorité et du crédit immense qu'ils avaient acquis, ce prince porta un coup terrible À l'aristocratie féodale et la blessa profondément dans te principe même de sa force.
Un corps considérable de troupes régulières entretenues en Fissifi dans ce temps où il y avait à peine dans chaque autre État 4e l'Europe une compagnie ou un escadron aoqdoyé tonte l'année, donna à cette puiseanoe un avantage si sensible sur ses voisins» soit pour l'attaque, soit pour la défense, qu'Us furent obligés, par l'intérêt de leur propre conservation , d'imiter son exemple. Les royaumes considérables du continent prirent à leur solde des troupes mercenaires , qui devinrent par degrés ta seule forée mNMaire dont on ftt usage , ou à laquelle on osât se confier. Pendant longtemps ,
umawcnna ff
Yobpst principal de la politique dm priMm et des ttfiufertn» fut d'mgmonter te nombre de ces mertenatem, et de décréétter on d'anéantir mtone tau les autres moyen» dTacthité on de défense nationale.
Gomma les rote de Fritte eurent les premier» l'idée d'établir dam tau» domaines un force militaire qui les mtt en état de donner pins de vigueur et d'étendue à leurs opérations eitérieures , ils furent mai les premiers qui subjuguèrent l'aristocratie féodale, et qui huml* lièrent le» grand» vassaux de la couronne , dont le pouvoir excessif avait resserré si longtemps la prérogative royale dans des bornes tréfrétteiteB, et avait rendu si faibles tous les efforts des souverains d'Europe.
Plusieurs circonstances concoururent à saper par degrés les fond* mente de la puissance aristocratique en France* La fortune et les biens des noble» avaient beaucoup souffert dans les longue* guerres que le royaume eut à soutenir contre les Anglais, Le zèle extraof* dmaire avec lequel ils défendirent leur pays contre ses anciens ennemis, entraîna la ruine de plusieurs familles considérables* Gomma le siège de la guerre m portait successivement dans presque tontes tes province» du royaume , les terre» de» autres familles furent ex* potées de même aux déprédations de l'ennemi, pillées par les trouptt mercenaires que tes rois prenaient à leur solde et qu'ils n'étaient pas toujours en état de payer, ou ravagées avec une fureur plue de»tracthre encore , par les paysans qui se révoltaient. Le désordre des affaires et les besoins publics ayant en même temps forcé les prinedi à recourir au funeste c&pédtefct de faire à la valeur des monnaies dm changement» subite et considérables, tes amendes, les cens et tes autres droite seigneuriauK baissèrent dan» la même proportion r 4t te» revenus d'u» fief tombèrent fort au-dessous de la somme qu'Us produisaient auparavant. Pendant ces mêmes guerres, dans lesquelles use noblesse généreuse se portait à l'en*! partout où il y avait des féril» èbntvcr et de la gloire à acquérir , phmaum fomUtea constatmbte» déteignirent, et lents fiefe furent réuni» il te couronne. Vautras fiefs,, tombant en héritage à des femme», furent patisgé» dntoe cites; dfautee» furent appauvri» par de» dottatante faites à F Église, ou déchirés par des successions d'héritiers collatéraux f .
1 aoulaintilliere, Histoire dettncim gouvernement dé Ftance, lettre XII.
100 HISTOHE M aurat-Quiirr.
Charles VII ne vit paa avec indifférence ces symptfoes manifestes de la décadence d'un coq» puisant qu'il voulait abattre ; il profita 4u premier intervalle de paix avec l'Angleterre , pour travailler à élever la prérogative royale sur les ruines de l'aristocratie ; mais il avait à la noblesse des obligations trop récentes et trop multipliées; elle venait de rendre des services trop éclatants dans la défense du royaume , pour qu'il ne sentit pas la nécessité de mettre dans ses démarches beaucoup de réserve et de modération. Cependant la cou- Yonne avait acquis tant d'autorité par les succès de ses armes contre les Anglais , et la noblesse avait si fort perdu de son pouvoir , que ce prince fit d'abord sans aucune opposition des changements très-considérables dans la constitution. Non-seulement il établit ce corpg •formidable de troupes réglées , dont on a déjà parlé ; mus il fut encore le premier roi de France qui , par un simple édit et sans le concours des états généraux du royaume , leva des subsides extraordinaires sur son peuple. Il eut assez d'autorité pour rendre perpétuelles différentes taxes , qui auparavant avaient été imposées accidentellement, et n'étaient perçues que pendant un temps fort court. Ces différents moyens augmentèrent considérablement le pouvoir de •Charles , et reculèrent sa prérogative fort au delà de ses anciennes limites ; de sorte qu'après avoir été le prince le plus dépendant qui eût jamais occupé le trône de France 9 il se trouva dans les der- -nières années de son règne possesseur d'un degré d'autorité dont -aucun de ses prédécesseurs, pendant plusieurs siècles, n'avait encore joui '.
Charles VII avait formé le projet d'humilier les nobles ; Louis XI, 4on fils, suivit ce plan avec plus d'audace encore et plus de succès. La nature avait fait Louis pour être un tyran : en quelque temps que le sort l'eût fait monter sur un trône, il aurait signalé son règne :par des projets pour opprimer son peuple et se rendre absolu : rusé r cruel , dépourvu de sensibilité , étranger à tout principe de justice , sans aucune idée de décence , il dédaignait toutes les contraintes que le sentiment de l'honneur ou le désir de la gloire impose, même aux •hommes ambitieux. Habile en même temps à démêler son véritable intérêt , et n'étant guidé que par ce seul objet, il était capable de le
1 Histoire de Francs par Vilkret, tome XV, p. 331 et 380. Tome XVI, p. 3M. ^» Variations de la monarchie française, tome III, p. 162.
ucnuroucno*. 101
poursuivre avec une ardeur opiniâtre , et de s'y attacher avec un esprit systématique, qu'aucun autre motif ne pouvait distraire, qu'aucun péril ne pouvait arrêter.
Ses principes d'administration étaient aussi profonds que funestes aux privilège* de la noblesse. Il remplit tous les départements d'hommes nouveaux , et souvent de personnes qu'il avait tirées de l'état le plus bas et le plus vil , pour les élever aux places les plus importantes et de la plus grande confiance. C'étaient là ses seuls confidents; il les consultait sur ses projets et leur en confiait l'exécution; tandis que les nobles, accoutumés auparavant à être les compagnons, les favoris, les ministres de leurs souverains , étaient traités avec un dédain si affecté et si mortifiant que, s'ils ne voulaient plus suivre une cour où ils n'avaient pas conservé l'ombre même de leur ancienne puissance, ils étaient obligés de se retirer dans leurs châteaux oA ib restaient oubliés.
Ce n'était pas assez pour Louis que d'avoir diminué le crédit de la noblesse en lui étant la direction des affaires ; ce prince ajouta l'insulte au mépris : en la dépouillant de ses privilèges les plus essentiels , il s'occupa à abaisser l'ordre entier et à réduire les nobles au niveau des autres sujets. Les seigneurs les plus distingués , s'ils étaient assez hardis pour s'opposer aux projets du roi , ou assez malheureux pour devenir l'objet de sa jalousie , étaient poursuivis avec une rigueur à laquelle jusqu'alors la noblesse n'avait jamais été soumise; ils étaient jugés par des tribunaux qui n'avaient aucun droit de juridiction sur eux ; sans égard pour leur naissance et leur état , on les appliquait à la torture , on les condamnait à une mort infâme. Le peuple s'accoutamant à voir les personnes les plus illustres enfermées dans des cachots, ou exposées dans des cages de fer, à voir leur sang versé par la main des bourreaux, commença à perdre du respect qu'il avait eu jusqu'alors pour la noblesse , et ne vit plus qu'avec terreur l'autorité royale , qui semblait avoir abaissé et même anéanti toute autre puissance dans la nation.
Louis, craignant cependant que les nobles , intimidés par la rigueur de son gouvernement, et réunis par l'intérêt commun de leur propre conservation , ne formassent une opposition puissante , eut l'art de répandre parmi eux des semences de discorde ; il s'occupa à fomenter ces anciennes animosités que l'esprit de jalousie et d'émulation, naturel au gouvernement féodal, avait allumées et entretenues parmi les
ttt H1ST0IE* M CnàUUfrQUINT,
principales Quittes du royaume. H eut notai»* ponr remplir cet objet, à toutes les ressources de l'intrigue, à tous les mystères et toi artifices que sa politique perfide put kit suggérer; et il j réussit ai Menqpe, dans des conjonctures qui demandaient tant de vignooe et d'union de la part des nobles, ils se montrèrent toujours faibles et désunis , excepté dans le premier moment de leur ressentiment » fui éclata au commencement de son règne.
En même temps que ce prince dépouillait la noblesse d'i de ses privilèges, il augmentait la puissance et la prérogative de la 1 ronne. 11 voulut avoir à sa disposition un corps de troupes suffisant pour n'avoir rien k craindre des révoltes que pourraient exciter des sujets mécontents ; et peur cet effet, non-seulement il tînt sur pied toutes les troupes réglées que son père avait levées, il prit encore i sa solde six mille Suisses qui formaient alors l'infanterie la plue for* midable et la mieux disciplinée de l'Europe *. Un sentiment de jalousie naturel aux tyrans lui inspirait de la confiance en ces mercenaires étrangers, qu'il regardait comme les instruments les phnsftn de la tyrannie, et les défenseurs les plus fidèles de sa nouvelle puissance*
Il faHut des fonds considérables non-seulement pour les dépenses de cette augmentation de troupes * mais encore pour subvenir mol frais desdifférentes entreprises que lui fit former l'activité inquiète dt ton génie : soigneux de conserver et même d'étendre le droit que aee père s'était arrogé de lever des taxes sans le consentement des états générera, Louis, trouva dans cette ressource les moyens de pourvoir 4 l'augmentation des tharçes da gouvernement»
Sa prérogative, tout étaadfcra qu'elle était, ne eaflsrit pan jours pour h» procurer tout ce qu'il désirait; H y suppléa par adreese. Il fut le premier souverain en Europe qui connut l'ait de gouverner ers grandes assemblées , auiqueHes le système féodal araft eenfé le droit <f accorder des subsides et de lever des impêts. H enseigna le premier aux autres princes le secret funeste d'attaquer h liberté publique, en commençant par empoisonner In somme d'où elle découle. 11 mit en œuvre la puissance et L'intrigue mien ses mes l'élection des représentant*; il ke corrmnpèt rnstérètonpar la crainte; et par dilérenta rhangsnw irte frtièttndwt-
4e C*nà*mrHmthp.9&l.~*ÊnkltBi$t. dèlam&»f*mfrrUhf.
tmonent daaa la forma de km délibérations, il prit une âalueMesi pihiMite sur l'assemblée des états que cm anciens dépositaire! dm droite et des propriétés du peuple devinrent dés Ion de vils instruments dont il se serrit pour l'évocation des mesures les plusodieuemdosoa règne &. Gomme il ne restait plus dans l'État aucune puissance qui pèt mettre des bornes à ses exactions, non-seulement il continua les taxes imposées par son père , mais il les augmenta encore et les porta à une somme qui étonna ses contemporains *.
Louis ne se contenta pas d'augmenter le pouvoir et les revenus de la couronne ; 0 étendît aussi ses domaines par des acquisitions de différentes espèces. 11 acheta le AoussHlon. La Provence hii échut par le testament de Charles d'Anjou ; et à la mort de Charles le Témé* raîre , il s'empara à main armée de la Bourgogne et de l'Artois, qui avaient appartenu à ce prince. Ainsi, dans le cours d'un seul règne, la France devint un royaume uni dans toutes ses parties ; et la politique inflexible et profonde de Louis XI non-seulement dompta la fierté d'une noblesse féodale , mais encore établit une espèce de gouvernement presque aussi absolu et aussi terrible que le despotisme de l'Orient,
Quoique son règne eût porté un coup fatal à la liberté de son peuple» cependant l'autorité qu'il avait acquise , les ressources qu'il s'était ménagées, et l'indépendance absolue qu'il avait su se procurer , soit pour concerter ses projet*» , soit pour les exécuter, ne pouvaient man* qver de mettre dans «on administration de la vigueur et de l'activité. Louis négocia dans toutes les cours de l'Europe ; il observa les mouvements de tous ses voisins ; il entra, ou comme partie principale ou comme auxiliaire , dana toutes les grandes affaires politiques* Ses résolutionsétaient promptes et ses opérations vigoureuses. Dans toutes les oceasions il était en état de réunir et de mettre en mouvement toutes Jet forées de son royaume. Les souverains ses prédécesseurs avaient vu leur pniaanee enchalaée sans cesse9 et circonscrite par la jalousie des
1 Mémoires de domines, 1 1, p. 136. — Chron. scandai, Ibid., t. II, p. 71.
• Mémoires de Co mines, 1. 1, p. 334. Charles Tlf fera des laies pour la valen* 4e 1,SOO,000 francs; Louis XI les porta à 4,700,0*0. Le premJm mdoysft *\0OO homme» de cavalerie et 19,000 d'infantecà, la fécond augmenta U cavalerie jMbqu'i 15,000 boums* eUinfaaterie, à 25,000, Mém. de Comiues, 1. 1, p. 384. Pendant les dernières années de son règne, il tenait la plus grande partie de ces troupes campées dans un même endroit, et prêtes à marcher an prenant signal* /Wrf.,881.
104 HISTOIRE DE CHABLRS~QUI!fT.
nobles ; depuis son règne , les rois de France , plus maîtres chez eux, ont étendu aussi leur influence au dehors ; ils ont formé des projeta plus vastes de conquêtes , et ont fait la guerre avec une vigueur et une activité qu'on ne connaissait pas en Europe depuis longtemps.
L'exemple de Louis XI était trop séduisant pour n'être pas imité par d'autres souverains. Henri VII ne fut pas plutôt assis sur le trfae d'Angleterre , qu'il forma le projet d'étendre sa prérogative, en abaissant le pouvoir des nobles. Mais les circonstances dans lesquelles il se trouvait étaient moins favorables pour le succès de cette entreprise , que celles où s'était trouvé Charles VII ; et il ne porta pas dans ses démarches l'activité que Louis XI avait misç dans les siennes. Les victoires que Charles avait remportées sur les Anglais, et l'honneur qu'il s'était acquis en arrachant de leurs mains plusieurs provinces , lui avaient mérité de la part de ses peuples un tel degré de confiance qu'il put hasarder impunément les changements les plus hardis dans l'ancienne constitution. Le génie audacieux de Louis avait brisé toutes ]es barrières, et tenté de renverser ou d'écarter tous les obstacles qu'il avait trouvés sur son passage. Mais Henri ne régnait que par un droit contesté ; il voyait une faction populaire toujours prête à prendre les armes contre lui ; et après de longues guerres civiles , pendant lesquelles la noblesse avait souvent déployé son pouvoir en faisant et en déposant les rois, il sentait bien que les ressorts de l'autorité royale avaient été si fort relâchés, et les bornes de sa prérogative si resserrées, qu'il ne pouvait mettre dans sa conduite trop de réserve et de mode* ration. Il s'occupa donc à saper par les fondements cet édifice formidable qu'il ne pouvait attaquer à force ouverte. Ses plans furent mesurés, et lents dans leurs opérations ; mais ils furent conduits avec prudence, et produisirent à la fin de grands effets. Il publia des lois pour permettre aux barons de vendre leurs biens malgré les substitutions ; fit des règlements pour empêcher la noblesse de tenir à son service ces troupes nombreuses de vassaux qui la rendaient si formidable et si turbulente ; il encouragea la population 9 l'agriculture et le commerce; il assura à ses sujets, pendant le long cours de son règne, la jouissance des avantages qui naissent des arts de la paix ; il accoutuma le peuple à une administration régulière , sous laquelle les lois étaient exercées avec autant de vigueur que d'exactitude ; par ces différents moyens il fit insensiblement dans la constitution du gouvernement anglais les changements les plus favorables à l'autorité royale,
QiTmOIHJCTION. 106
et transmit le pouvoir le plus étendu à son successseur, qui devint un des monarques les plus absolus de l'Europe , et fut en état de former et d'exécuter les entreprises les plus hardies.
L'autorité royale fit les mêmes progrès en Espagne : la réunion des royaumes d'Aragon et de Gastille , par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle; la conquête glorieuse de Grenade sous leur règne, conquête qui détruisit l'odieuse domination des Mores : le commandement des grandes armées qu'il avait fallu tenir constamment sur pied pour achever cette expédition ; la sagesse et la fermeté que Ferdinand et Isabelle mirent dans leur administration , et l'adresse avec laquelle ils surent tirer avantage de toutes les circonstances pour abaisser la noblesse et étendre leur prérogative ; tout concourut à les élever à un degré de crédit et d'autorité auquel n'était parvenu aucun de leurs prédécesseurs. A la vérité , différentes causes , que je développerai ailleurs , avaient concouru à conserver en Espagne le gouvernement féodal dans toute sa force plus longtemps qu'en France et en Angleterre où les rois jouissaient déjà d'un pouvoir beaucoup plus étendu ; mais le génie de Ferdinand et d'Isabelle suppléa au défaut d'autorité , et ils firent valoir avec tant d'adresse les droits qui leur appartenaient, que Ferdinand fut en état de soutenir avec une vigueur et un succès extraordinaires les grandes expéditions qu'il entreprit au dehors.
Tandis que ces princes travaillaient ainsi à reculer les bornes de la prérogative royale , et prenaient de si sages mesures pour diriger et réunir toutes les forces de leurs États , plusieurs circonstances les mirent à portée d'exercer la nouvelle puissance qu'ils avaient acquise : ils se trouvèrent bientôt engagés dans une longue suite d'entreprises et de négociations; en sorte que les intérêts et les affaires des principales nations de l'Europe se trouvèrent insensiblement liés ensemble par des rapports communs ; et l'on vit se former par degrés un grand système politique qui ne tarda pas à fixer l'attention universelle.
Le premier événement remarquable par l'influence qu'il eut sur la révolution qui se fit dans l'état de l'Europe fut le mariage de la fille de Charles le Téméraire , seule héritière de la maison de Bourgogne. Charles, son père, l'avait proposée en mariage à différents princes; mats il avait eu en vue de les engager , par cette offre, à favoriser les projets que lui inspirait sans cesse son ambition inquiète.
Ce mariage était l'objet de l'attention générale : on sentait parfai-
tt£ histous m cmitfSs~Qunnr.
tement combien il serait avantageux d'acquérir tas tartes danaiim de cette maison , les plus riches et les mieux cultivés quV y eàUton en deçà des Alpes. Aussi 4ès que la mort piéiMtauéc 4e Chartes «I «ris entre les mate 4e Marie de Boorçogue nette immense soesnslon, tous les princes de l'Europe tournèrent leurs rqgards vers cette prit- «esse et «outrèrent le plus grand intérêt au «Mt qu'elle ferait faa ^^poux.
Plusieui* des provinces qu'elle possédait touchaient è la ftaace dent elles avaient été autrefois démembrées; tant sembla* engager Louis XI è rechercher l'alliance de Marie. H ne doutait pas que tarte proposition raisonnable qu'il jugerait è propos de faire pour Tétaife» sèment d'une princesse , vassale de sa couronne , et descendue * sang royal de France , ne fèt reçue favorablement. Il n'avait cependant que deux partis convenables à préposer : l'un était de marier fhéritière de Bourgogne au dauphin ; feutre de la donner au ceofc iTAngoulème, prince du sang. Le premier mariage, en lémÉsnt 1 sa couronne les domaines de Marie , aurait fait de la France la pto puissante monarchie de l'Europe ; mats il y avait trop de dfcpropfftion entre Fâge de Marie, qui avait vingt ans, et celui du daapHa, qui n'en avait que huit ; d'ailleurs les Flamands avaient déclaré ffll étaient résolus de ne point choisir un maître qui f&t assea primant pour être en état d'attenter à leur liberté , et ils redoutaient ariotf de tomber sous la domination udfeuocet lyianuûyae du Louis : ces obstacles étaient si puissants qu'on ne songea pas même à tas s* monter. Le second projet était d'une exécution beaucoup fhas fceito Marie avait même paru très-disposée à accepter la main du «tfrie d'Angouléme * . Par ee mariage , Looisuumit esupèchéque la sas» ston de la maison de Bourgogne ne tombât entre les maias d'osé puissance rivale ; et en échange du riche établissement qu'il sont procuré au comte d'Angouléme , il eèt obtenu ou extorqué de ee prince des concessions très-avantageuses au royaume de Fraaee; mais Louis , accoutumé depuis longtemps aux manœuvres eMtyies d'une politique insidieuse , ne pouvait goûter oe qui était sinpl* * raisonnable ; il avait tant de goèt pour l'artifice et la ruse , qaH ù* par les regarder moins comme le moyen que comme le véritable okjd de ses démarches. Ce principe, joint à celui qu'il s'était frit *e se
1 9fém. de Contint», Kr. I, p. 306.
Mnaoccmo*. atf
^ aDuftrir<qu'aucnu4B«e6 sujets s'ogmndtt* peut-être mmâ iêébàt dfoprunark maison de Bourgogne qu'il haïssait* lui firent négliger «m <ooomion dent un prince tookM fin <et moine habile avait m faufiler* «A l'agacèrent a» km Prisant prendre «me route plot oenve» ju^ À wu caractère «t. à son génie.
Louis fom le projet 4e s'emparer par la «force des prorinoesjque Marie iunait de la couronne de France, et de pousser même plus loin «et longuétas dans les domaines de cette princesse , pendant qu'il la trompemit par de» instances répétées pour te mariage impraticable du dauphin. Il snoutmdans l'exécution de ce plan une adresse et de* talents extraordinaires, et il §e signala par des traite de fausseté , de perfidie et4e civauté qui <éteonent, mène dans l'histoire de Louis XI. 0às que Chartes eut fecmé tes feu*, Louis fit marcher ses troupes et s'avança «m les Paya-Bas. U se fit ouvrir les pertes de quelquesunes des ailles frontières, en corrompant les gouverneurs, ou en «a anénsgoant des intelligences avec les habitants. U négocia avec Marie* ut pour Ja fendre odieuse A ses propres sujets, il leur révéla dm aeopate importants que lui avait confiés cette princesse, il entretint tfne «oacmpondance secrète avec tes deux ministees en qui oUe avait la fins de confiance, et communiqua ensuite leurs lettres ans «états 4e flandae ; tes états» indignés de la trahison de cm ministres, «donnècant qu'on instruisit sur4e*obamp leur procès : on leur fit nuhîr tes teRftuies tes {dus cruaUes; et, sans égard aux prièrm, aux lannos mémo de leur souveraine qui savait et approuvait tout ce «s'ils «ratant lait» un leur trancha k tète en aa présence * .
Tandis «que, par une conduite si indigne d'un pend roi, Louis t'assurait la pememion de la Jteiugegne, de l'Artois ot dm villas minées smr tes bords de la Somme f les étate de Flandre entamèrent mue négociation avec l'empereur Frédéric III , et conclurent un Umté de mariage entre MaumUten son fils, archiduc d'Autriche, et Mémo* teur souverains» La naissance iUustoe do ce prince et la hanta dignité A laquelle il paraissait destiné rendaient cette alliance Mbfceoerabte; on mémo temps l'éloignement des domaines héréditaires do l'archiduc et la modicité de ses revenus , lui laissaient un pouvoir 4Mp borné pour exciter la crainte ou la jalousie des Flamands.
£e/ut aiitfi que tehitaroerieet l'excessive finewe de Louis mirent
* 4M». dsCeasm», lit. T, <cb. xr, p. 309, etc.
Itt HIST01BB BB CHAELB8-QCINT-
là nuiMn d'Autriche « possession de l'héritage de celle de Bourgogne; cette acquisition fut la base de la puissance où s'éleva depuis Charles V ; par là il se trouva mettre d'un riche domaine qui le mit en état de soutenir avec succès les plus formidables entreprises contre la France. Ainsi le même monarque , qui sut le premier , en réuni»» saut les forces intérieures de la France, rendre ce royaume redoutable à tout le reste de l'Europe , contribua en même temps à élever une puissance rivale qui , pendant deux siècles, a traversé les mesures, balancé les forces et arrêté les progrès des rois ses successeurs.
Un second événement important influa sur l'état de l'Europe dans le quinzième siècle ; ce fût l'expédition de Charles VIII en Italie. Elle produisit des révolutions aussi mémorables que celles dont on vient de parler , et occasionna des changements encore plus sensibles dans le système politique ainsi que dans le militaire; elle excita l'Europe à faire des entreprises plus hardies , et lia plus intimement les affaires et les intérêts des différents États. Charles était un prince faible , mais généreux ; son administration douce et modérée semblait avoir ranimé la vivacité et le génie de la nation française , que le despotisme farouche de son père avait affaiblis et presque éteints. La noblesse reprit pour le service militaire cette ardeur qui lui était naturelle ; et pendant que le jeune monarque , impatient de signaler son règne par quelque action d'éclat , cherchait en lui-même de quel côté il tournerait ses armes , les sollicitations et les instances d'un politique italien, infime par ses crimes, mais distingué par ses latents t axèrent son incertitude. Louis Sforce avait formé le projet de détréner le duc de Milan son neveu , et de s'emparer de ses États; mais il craignait que les princes italiens ne formassent une ligue pour traverser ses mesures , et ne secourussent le duc de Milan , avec lequel la plupart d'entre eux étaient liés par le sang ou par des alliances. Sforce sentit la nécessité de s'assurer d'une protection puissante ; il s'adressa au roi de France ; mais loin de lui découvrir ses véritables intentions , il tâcha uniquement d'engager ce monarque à entrer en ItaKe avec une nombreuse armée , afin de s'emparer du trône de Naples , sur lequel Charles avait en effet des prétentions comme héritier de la maison d'Anjou. Les droits que cette maison avait sur le royaume de Naples avaient été transmis à Louis XI par Charles d'Anjou , comte du Maine et de Provence ; mais Louis , en prenant sans délai possession des États dont Charles était réellement
WTftOftUCTlON. MO
le maître , n'avait eu garde de se prévaloir d'un titre imaginaire sur un royaume que gouvernait paisiblement un autre prince ; et il refusa constamment de se jeter dans le labyrinthe de la politique italienne. Son fils, moins prudent et plus audacieux» s'embarqua avec ardeur dans cette entreprise , et sans égard aux représentations de ses conseillers les plus expérimentés» il se prépara à la soutenir avec la plus grande vigueur.
Charles était assez puissant pour entreprendre avec succès une semblable expédition. Sou père lui avait laissé une autorité qui le rendait mettre absolu de la France. Il avait lui-même augmenté rétendue de son royaume par le mariage qu'il avait habilement contracté avec l'héritière de Bretagne, et qui lui avait valu la souveraineté de cette province» le dernier des grands fiefs qui ne fût pas encore réuni à la couronne. Charles assembla bientôt les forces qu'il jugea nécessaires pour l'exécution de ses projets ; il avait une si grande impatience de se montrer comme un conquérant dès l'entrée de sa carrière, que, sacrifiant un avantage réel pour un objet chimérique, il rendit le Roussillon à Ferdinand , et céda à Maximilien une partie de ses acquisitions en Artois, uniquement pour engager ce prince à ne point inquiéter la France pendant qu'il porterait ses armes en Italie.
Les armements des États de l'Europe au quinxième siècle étaient bien différente de ceux dont on trouvera le détail dans le cours de cette histoire : l'armée avec laquelle Charles entreprit cette grande expédition était au plus de vingt mille hommes ; mais les dispositions qu'il avait faites pour le transport de l'artillerie, des vivres et des munitions de toute espèce, étaient si considérables, qu'on peut les comparer aux préparatifs immenses qu'exigent les guerres modernes * .
Quand les Français entrèrent en Italie, ils n'y trouvèrent aucune puissance en état de leur résister. Les différents États de cette contrée n'avaient vu depuis longtemps leur tranquillité troublée par l'invasion d'aucun ennemi étranger ; et ils s'étaient formé pour leurs affaires de guerre et d'administration un système qui leur était particulier. Pour concilier les intérêts et balancer la puissance des princes entre lesquels l'Italie était partagée, ils s'engageaient dans des négociations perpétuelles et interminables, qu'ils conduisaient avec toute la subti-
' Méamy, BUtoir* 4$ Ftmnc$, t. II, p. TH.
IMl HISTOIEB M* CflMtB*QUlirr.
ttté d'une politique tortueuse et raffinée ;• et lorsqtflfer prenaient ttr voie des «mes , fcurs querelles se décidaient Ans des combat* burlesques et par des victoires innocentes qui ne coûtaient point de sang rav vvfneos.
A fr première apparence du danger qui les menaçait , les Italien* eurent recours aux artifices qui leur étaient familiers, et employèrent toutes les ressources de l'intrigue pour détourner Pbrage ; mais crt eipédlènt n'eut perle succès qu'ils en attendhifent ; et les tocltes1 mercenaires, qui composaient la seule force militaire qtfH y eût dans le pays, n'étant propres qu'à une guerre de parade, ftnent saisis <fSpo«vante à respect d'uneguenre rfielle. E'impéttiosfté de ftr valeur trnitçatee lfeur parut irrésistible. Florence, Hse et Rome ouvrirent saut résistance leurs portes àTarmée de Charites. t 'approche dte cette ftwnMaile invasion frappa un roi de Tf aptes d'une terreur panique si violente que, sll faut en croire les historiens, il en mourut. Un autre abdiqua fewuraornepar un même sentiment de pusillanimité. Çniro* rième ^enfuit de sesÉtatsv dès que Teimemi parut sur les rwtièitsi Chartes s'avança db fend des Alpes vers Tfaples avec autant de rapidité , et ne trouva guère plus d'obstacles que slt efft traversé son propre-royaume ; it prit tranquillement possession du trine de Impies, et de là inspira la frayeur ou donna la loi à toutes les autres puissance» delUMie.
Ainsi se termina cette fameuse expédition qtrf doHfftie regardée comme te fhrit de» la nouvelle puissance que ter princes européen» AVfltenft acquise etqu'tls commençaient à exercer. Eereifcte'en tarent amfc ncmarqnaBft» que le succès en- avait été étonnant: les Htalfem; tooapabtes'de résister au terrent qui venait fbndkrf sureox% 1W Misèrent dUte* un* HBm cours. Bk virent bientôt qtfff nfy avait eir lMfe aucune puissance en état (f opposer des fbrcessniBsanterl «Ile d'un prince- qui* possédait <fe si vastes- domaines et commandait S une nation st belliqueuse ; mafeffir sentirent en iwêkne temps qu'une con- Mérefion pourrait ftfre ce que chacun* de ser membres en partit» Ifèr ne pouvait pas même* tenter. Us eurent recouw* cet etpéttenf, le seul qui leur restait pour secouer ou pour évftérfe joug dfes Fhinçai».
Tandis que l'imprudent' roi de FVance perdait son temps frNapfo* dans les fêtes, et dans de vains triomphes, ou qu'il repaissait son imagination du chimérique projet de conquérir l'Orient, fl se Mrma
contre lui une ligue puissante de presque tous les Ètati d'Italie» m* tenus par l'empereur Maximilien , et par Ferdinand, roi d'Ane», Ces puissances diverses avalent oublié ou suspendu leurs animoaités particulières» pour agir do concert contre un ennemi commun» fui était deienu redoutable pour cbaeun* d'elle»; leur union tira Charles d'un» dangereuse tranquillité. Il vit qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui qu'en retournant ea France. Les confédérés rassemblèrent une année do trente mille hnmmfu, pour arrêteras marete et lut fesmaa les passages : les Français» dont le courage et l'airiara compensaient aiee avantage leur intériorité ea nombre,, se Oreai jour à Uave» cette amée, et remportèrent non victoire qui ouvrit ileur roi une route gare dans ses Étale; nais Gbailes perdit tantes, ses complète» awsei rapidement <QÏ'A les a*ait faitof et te système polii^ue de iltar lie reprit la ferme (pi'U. avait avant cette expédition»
Lfcsuoeàs prompt et décisif de cette confédération semble avoie étéun eoup de lumière pour les. princes et les petitiqpja.d'Italte». que l'invasion des Français- avalant alarmés, et déoaneartéfc Ces poétique» étendirent dès lom an affriees dn l'Europe les maximes de cette science politique» qu'il* savaient jusqu'ata» empktyéea qu'à aégtar le» opération**» petite États dans leur propre paya» Ils déôonvairenfc l'art d'empêcher un souverain do s'élever à un- degré de puimanno iaoempatifctettPec kttfcettégénénale^ et apposent à tauaa contemporaine Fimpartanns do cngsanè principe de la politique madame, qui eenrifllp èconscfsar m» jnste distribution de ^^ membres du système que composent les États de l'Europe. Pendant: tartes te gneraesidnttk l'Italie devint aie» le fcéàtm* au* mi lien* des hnaëlittapsesqna<*nÉinoe» quol'impniAmt Louis XII et Vaatastais Ferdinand d'Ange» exercèrent dans ee pays» depuinla flnr è& qui*» marne sied* jusqu'au règne de Clnrien-Oainfe, tan» Ion poBtiqoan italiens, ont mis toute* leur attention à conserver l'équilibre derpni*» sanee entre le» parties belligérantes. €ett&maskne*ne;iutpa»ne»-» fermée dea s les bornes de l'Italie ; d'autres Etats, éclairé* par L'intentai de* leur propre conservation* en» reconnurent l'utilié ; et la pratiquer en» devint bientôt onwereeUe. (Test depuis cette époque que naus pouvons observer cft autel* les progrès de cette commnnieatNm réen* proqne qui.aliési étroitement les nations de l'Europe l'une à Pautae ; c'est dès lois qu'on. * senti l'importance et les* avantages de cette prévoyante: qjùv pendant la. paix v prévient les dangern
lit H1STOIM M CHAtUS-QUliUT.
éloignés et posribles, et qui, pendant h guerre, empêche les conquêtes rapides et destructives.
Ce ne ftit pas là le seul effet des guerres que les grandes puissances de l'Europe portèrent en Italie ; elles servirent encore à rendre général le changement que les Français avaient commencé à faire dans Tétat de leurs troupes, et obligèrent tous les princes qui se montrèrent sur ce nouveau théâtre à établir la force militaire de leurs royaumes sur le même pied que celle de France. Quand le théètre de la guerre se trouva éloigné des pays mêmes par qui elle se faisait, le service des vasnux féodaux ne pouvant être d'aucun usage, on sentit évidemment la nécessité d'employer des troupes régulièrement exercées et constamment entretenues et soudoyées* Charles VIII marcha en Italie, avec une cavalerie entièrement composée de ces compagnies de gens d'armes, qui avaient été incorporées par Charles VII et conservées par Louis XL Son infanterie était composée en partie de Gascons, armés et disciplinés à la manière des Suisses. Louis XII y ajouta un corps d'Allemands, qui se distingua dans les guerres d'Italie sous le nom de bandes noires. Mais aucun de ces princes ne tint compte de la milice féodale, et n'eut jamais recours à cette forée militaire qu'ils auraient pu convoquer et commander suivant les anciennes institutions de leur royaume.
Maximilien et Ferdinand se servirent des mêmes instruments dès qu'ils commencèrent à faire la guerre en Italie , et ne se reposèrent , pour l'exécution de leurs plans, que sur le service des troupes
Cette innovation dans la constitution militaire fut bientôt suivie d'une autre, qui fut introduite par l'usage d'employer des Suisses dans les guerres d'Italie. Les armes et la discipline de ce peuple étaient fort différentes de celles des autres nations de l'Europe. Pendant les guerres longues et meurtrières qu'ils eurent à soutenir pour défendre leur liberté, la maison d'Autriche envoya contre eux des armées qui, semblables à celles des autres grandes puissances, consistaient particulièrement en cavalerie pesamment armée. Les Suisses, à qui leur pauvreté et le petit nombre de gentilshommes qui résidaient dans leur pays, alors stérile et inculte, ne permettait pas de lever et d'entretenir une cavalerie capable de faire face à celle de l'ennemi , se virent forcés de placer toute leur confiance dans l'infanterie; et afin de la mettre en état de soutenir le choc de la cavalerie, Us donnèrent an
IHTBOWGTMMf. 115
saldats, pour armes défensives, des cuirasses et des casques, et, pour armes offensives, de longues lances, des hallebardes et de pesantesépéee» Ils formaient des bataillons considérables, disposés en colonnes prtn fondes et serrées , qui présentaient de tout côté à l'ennemi un front redoutable * . Les hommes d'armes ne pouvaient rompre la solidité de cette infanterie ; elle repoussa les Autrichiens dans toutes les tentatives qu'ils firent pour subjuguer la Suisse, et battit la gendarmerie bourguignonne, qui, pour le nombre et la valeur, ne le cédait guèrç k celle de France ; et lorsque ces troupes furent employées pour la pre» mière fois dans les guerres d'Italie, elles écrasèrent tout ce qui entreprit de leur résister. Des preuves si répétées et si éclatantes de la force de l'infanterie , lui rendirent son ancienne réputation, et rétablirent par degrés l'opinion, si longtemps abandonnée, de sa supériorité dao$ toutes les opérations de la guerre. Mais la gloire que les Suisses avaient acquise par leurs succès, leur inspira une si haute idée de leur bravoure et du besoin qu'on avait d'eux , qu'ils devinrent mutins et insolents. Les princes qui les soudoyaient se lassèrent de dépendre dqt caprice de ces mercenaires étrangers , et commencèrent à chercher les moyens de perfectionner leur infanterie nationale.
Les princes d'Allemagne, qui commandaient à des hommes doués de la force , du courage et de la persévérance propres à faire de bons soldats , firent bientôt dans leurs troupes des changements qui les mirent en état de le disputer aux Suisses, et pour la discipline et pouç la valeur.
Il en coûta plus de temps et plus d'efforts au roi de France pou? plier l'esprit impétueux de leur nation à la subordination et à la discipline ; cependant ils s'attachèrent avec tant de soin à mettre sur un pied respectable leur infanterie nationale , que , dès le règne de Louis XII, on vit des gentilshommes du plus haut rang abandonnée les anciens préjugés et consentir à entrer dans ce service *.
Les Espagnols , par leur situation , ne pouvaient guère employé? que leurs troupes nationales dans les parties méridionales de l'Italie* théâtre des principales opérations de la guerre qu'ils firent dans ce pays. Non-seulement ils adoptèrent la discipline des Suisses, mai^ encore ils la perfectionnèrent, en mêlant dans leurs bataillons un cer*
« Macéhfaveni, DétV ariediguerra, lib. II, cap. u. 4 Brantôme, U X, p. 18. — Mém* de Pleurages, p. 143.
*** HISTOIRE « <XMKBfr<QOTNT.
tain nombre de soldats armés de mousquets pesaats. Ce fat qu'ils formèrent ee fameux corps d'infanterie qui , pendant cirante ans , fit la terreur et l'admiration de tonte l'Europe.
Les États d'Italie diminuèrent aussi par degrés le nombre te tous* corps de cavalerie, et, à l'exempte de lent* vtfsfo&flurpuiâsanfe, flm* consister dans rfnfarfterie la force de leurs armécfc.
Depuis cette époque, les différente» nations de l'Europe otft Tait la guerre arec des forces phis appropriées è toute espèce de service, plus capables d'agir dans tous les pays, et phe propres è ftrire <et à conserver les conquêtes.
Les guerres d'Italie, qui avaient inspiré ara peuples -d'Europe ces changements avantageux dans l'art militaire, leur donnèrent en temps la première idée des dépenses qu'exigent de^opérations et soutenues, et tes accoutumèrent à supporter le fardeau des knpooitions nécessaires pour 7 Subvenir. Tant que la police féodale suhsMa dans toute sa force, tant que les armées ne forent composées que de vassaux guerriers, convoqués pour attaquer une puissant* voisine, ^t pour remplir dans une campagne très-courte l'obligation du service militaire qu'ils devaient à leurs souverains, les frais de guerre furent peu considérables. Un modique subside mettait un prince en état de commencer et d'achever ses plus importantes opérations. Mais lorsque l'Italie devint te théâtre où les puissances de l'Europe allèrent déployer & l'envi les préparatifs nécessaires pour -une expédition si éloignée, h paye des armées constamment entretenues, le soin de leur subsistance dans un pays étranger, des sièges à former et des villes à défendre, tout augmenta prodigieusement les charges de la guerre et donna Heu à de nouvelles taxes dans tous les royaumes de l'Europe.
Cependant les progrès de l'ambition furent si rapides, etles'priiicei portèrent si loin leurs entreprises, qu'il hit impossible dam les commencements d'établir des fonds proportionnés à fragmentation * dépenses qu'exigeaient ces efforts ettraordf naires.LorsqtieGbarlesWlI fit son expédition dans te royaume de Napta, les sommes nécenatas pour l'exécution de cette entreprise excédaient si fort le produit des contributions que la France avait été accoutumée à payer, qu'ataflt même d'être arrivé aux frontières cTItaKe , ce prince avait dé je *iéé son trésor et épuisé toutes les ressources domestiques qu'il avait pu trouver dans V exercice des droits ordinaires et très^&enéusde^a^H^ rogative. Comme H n'osait pas imposer de nouvelles taxas k son
peuple , déjà écrasé sous le poids de charges extraordinaires , le seul expédient qui lui restait ftft (remprunter des Génois l'argent dont il a\ ait besoin pour continuer sa marche ; mais il ne put obtenir la somme qu'il demandait qu'en payant l'intérêt exoftitant de quarantedeux pour cent * . On observela même disproportion entre les dépenses "et les revenus des autres princes ses contemporains. Depuis cette époque, les impôts allèrent toujours en croissant; et pendant ie règne de 'Charles-Quint , le produit des taxes, dans dhaque État de l'Europe, monta à des sommes qui auraient paru prodigieuses à la fin du quinzième siècle, et prépara la voie aux exactions encore plus énormes des gouvernement? modernes.
Le dernier événement politique , antérieur au règne de Charles- Quiift, qui mérite attention par son influence surTétat de l'Europe, Tut la ligue de Cambrai. Toutes les puissances qui se réunirent pour former cette ligue avaient pour objet d'humilier la rtyriblique de Venise et de diviser ses domaines.
La constitution civile de Venise était établie sur une base si solide, qu'elle n'avait subi, depuis plusieurs siècles, aucun changement considérable ; pendant tout ce période , la république dirigea ses affaires sur des principes de politique pleins de vigueur et de sagesse, et s'y attacha avec une persévérance invariable, qui lui donna de grands avantages sur les autres États, dont les vues et les opérations changeaient aussi souvent que la forme du gouvernement, ou que les personnes chargéesile l'administration. En suivant constamment ce pian ' de conduite, les Vénitiens Vinrent h bout cf étendre leur territoire, et formèrent bientôt la puissance la plus considérablequTl y eût en Italie ; tandis que leur grand commerce, les productions utiles et curieuses de leurs manufactures, et le débit exclusif des marchandises les plus précieuses de l'Orient, rendirent cette république TÈtat le jflus riche * de FBurope.
La puissance des Vénitiens inspira de la jalouSre et Se la train! e à leurs voisins. X,eur opulence fut un objet d'envie pour les grands mo- ' uarqtres , qui avaient de la peine à égaler les simples citoyens de cette république dans la magnificence de leurs édifices, la richesse de leurs meubles et de leurs vêtements , la somptuosité et l'élégance de leur table *. Jules II, qui eut autant de talents et plus d'ambition qu'au-
1 Mem. de Coniines, liv. vu, chap. v, p. 440.
* Htliani, Oratio apxtd Goïdastum in polit, impérial,, p. 980.
cun pontife qui ait jamais occupé le trône papal , conçut l'idée de cette ligue contre les Vénitiens , et sut , en ménageant les passions des princes , leur persuader de se joindre à lui. Il excita les craintes des uns et l'avarice des autres, et son adresse, secondée par d'autres circonstances dont le développement n'entre point dans mon sujet , réussit à former contre ces superbes républicains une des confédérations les plus formidables que l'Europe ait jamais vues.
L'empereur , le roi de France , le roi d'Aragon , le pape » furent les principaux acteurs de la ligue de Cambrai , à laquelle accédèrent presque tous les princes d'Italie; et le moins considérable de ces princes espérait de partager les dépouilles d'un Etat qu'ils avaient tous regardé comme dévoué à la destruction. Les Vénitiens auraient pu d'abord détourner cet orage ou du moins en briser la violence ; mais animés par une présomption téméraire dont il n'y a pas d'exemple dans le reste de leur histoire, ils ne firent rien pour l'éviter. La valeur impétueuse des Français rendit inutiles toutes les précautions qu'ils avaient prises pour la sûreté de leur république , et%la fatale journée de la Ghiera d'Adda détruisit l'armée sur laquelle ils avaient compté pour leur défense. Jules II s'empara de toutes les villes qu'ils avaient dans l'État ecclésiastique. Ferdinand réunit de nouveau au territoire de Naples les villes dont ils s'étaient mis en possession sur les côtes de la Calabre. Maximilien , à la tète d'une puissante armée , s'avançait sur Venise , d'un côté ; les Français poussaient leurs conquêtes de l'autre. Les Vénitiens , se voyant enveloppés par tant d'ennemis sans avoir un seul allié, passèrent de la présomption au plus profond désespoir ; ils abandonnèrent tout ce qu'ils possédaient sur le continent , et se renfermèrent dans les murs de leur capitale , comme dans leur unique asile et dans la seule place qu'ib eussent espérance de conserver.
Ce succès rapide devint cependant funeste à la ligue. Les princes qui la composaient étaient restés unis tant qu'ils n'avaient fait que contempler leur proie ; mais ils sentirent renaître leur ancienne jalousie et leurs premières animosités , lorsqu'ils se crurent au moment de U dévorer. Les Vénitiens, en observant ces symptômes de division et de défiance parmi leurs ennemis , virent briller un rayon d'espérance 9 qui ranima la vigueur naturelle de leurs conseils ; ils reprirent un caractère de sagesse et de fermeté qui répara à quelques égards les fautes de l'imprudence et du découragement auxquels ils s'étaient aban-
donnés ; ils recouvrèrent une partie des pays qu'ils avaient perdus ; ils apaisèrent le pape et le roi d'Aragon par des concessions adroites et avantageuses à ces deux princes, et parvinrent enfin à dissoudre cette confédération, qui avait mis leur république si près de sa ruine entière.
Jules II, enorgueilli du succès de cette ligue, qu'il avait concertée lui-même , et imaginant qu'il n'y avait aucune entreprise dont il ne vfnt aisément à bout , conçut Vidée de chasser de l'Italie toutes les puissances étrangères ; et il mit en œuvre toutes les ressources de sa politique pour l'exécution de ce projet , si digne de son génie vaste et audacieux. Sa première attaque se tourna contre les Français , qui , pour plusieurs raisons , étaient encore plus odieux aux Italiens que les autres étrangers qui avaient acquis des domaines en Italie. A force d'activité et d'adresse , le pape persuada à la plupart des puissances qui s'étaient unies pour la ligue de Cambrai de tourner leurs armes ^contre Louis XII leur allié, et engagea Henri VIII, qui venait de mon* ter sur le trône d'Angleterre, à favoriser leurs opérations, en tentant une invasion en France. Louis se défendit avec un courage étonnant contre cette ligue formidable et imprévue. La guerre se fit pendant plusieurs campagnes , en Italie, sur les frontières d'Espagne et en Picardie, avec des succès et des pertes réciproques. Épuisé à la fin
par la multitude autant que par l'étendue des opérations qu'il avait à soutenir, hors d'état de résister à une confédération qui réunissait contre lui des forces supérieures, conduites avec habileté et avec persévérance , ce prince fut obligé de conclure différents traités de paix avec ses ennemis, et de terminer la guerre en abandonnant tout ce qu'il avait acquis en Italie , excepté le château de Milan et quelques Tilles peu considérables de ce duché.
Les différentes négociations qui se traitèrent dans ce période de trouble et d'agitation , et les confédérations qui se formèrent entre des puissances qui jusqu'alors n'avaient eu que peu de liaisons entre elles, commencèrent à étendre et à favoriser cette communication entre les nations de l'Europe, que j'ai citée comme un effet des événements du quinzième siècle. En même temps l'importance des objets que ces puissances se proposaient , l'éloignement des lieux où elles portaient leurs armes , la longueur et l'obstination des querelles dans lesquelles elles s'engagèrent, les forcèrent de faire des efforts dont les siècles précédents n'avaient pas offert d'exemple.
Ce n'est pas seulement à l'ambition , aux talents et à la rivalité de Charles-Quint et de François Ier , qu'il faut attribuer la cause des grands mouvements et des révolutions importantes qui caractérisent le période qu'embrasse l'histoire que j'ai entrepris d'écrire. Les royaumes d'Europe avaient déjà fait de grands progrès dans la science da l'administration intérieure ; et l'autorité que les princes avaient acquise ,. les rendant maîtres de la force nationale nécessaire pour soutenir la guerre dans les régions étrangères , les avait mis en état d'étendre la sphère de leurs opérations militaires, et de Caire des efforts plus vigoureux et plus soutenus. Les guerres d'Italie, qui leur apprirent d'abord à essayer la nouvelle autorité qu'ils avaient acquise, donnèrent naissance à tant de prétentions opposées, excitèrent parmi les nations diverses un esprit si général de discorde et de rivalité, et devinrent la source et le prétexte de tant de querelles, qu'il ne pouvait manquer d'en résulter des convulsions extraordinaires dans toute l'Europe ; aussi dès l'ouverture du seizième siècle, tout annonça qu'il serait fécond en grands événements.
unaouocvio» fit
SECTION QL
Examen de la constitution politique des principaux États de l'Europe au
commencement du seizième siècle*
J'ai exposé les principaux événement» qui , par leur influence sur tous les États de l'Europe, contribuèrent au à perfectionner leur gouvernement intérieur, ou à étendre la sphère de leur activité et à augmenter leur force nationale. Pour disposer mes lecteurs à entrer avec les connaissances suffisantes dans l'histoire du règne de Charles- Quint , il ne me reste qu'à faire connaître la constitution particulière et la forme du gouvernement civil , établies dam chacune des nations qui ont joué un rôle considérable pendant cette période.
Tandis que tes institution» et tes événements que j'ai décrits semblaient devoir donner les mêmes mœurs aux habitants de l'Europe , en te» conduisant de la barbarie à la civiliBatien par les mêmes sentiers et à peu près d'un pas égal, il se rencontra d'autres circonstances qui produisirent une grande diversité dans leurs établissements politiques , et donnèrent naissance à ces formes particulières de gouvernement , d'où résulta ube si grande variété dans le caractère et le génie des nations,
La connaissance de ces dernières circonstances n'est pas moins nécessaire que celle des premières. Le tableau que j'ai tracé des causes et des événement» dont l'influence a été universelle , mettra mes lecteurs en état d'expliquer cette singulière ressemblance qu'on remarque dans la police intérieure et dan» les expéditionsmiliiaires des-peuples d'Europe. Mais, sans une connaissance exacte de la forme particulière et du caractère de leur gouvernement civil , «ne grande partie de leur histoire paraîtrait mystérieuse et inexplicable. Les auteurs qui ont écrit l'histoire d'une nation particulière ne se sont guère proposé que d'intéresser et d'instruire leurs compatriotes , à qui ils pouvaient supposer que le» mœurs et les institutions intérieures étaient parfaitement connues; en conséquence ils ont sou*
120 HISTOIRE DB CHAJULES-QC1OT.
Vent négligé d'entrer , à cet égard , dans des détails suffisants pour faire connaître aux étrangers tous les rapports des événements qu'ils racontaient. Mais une histoire qui embrasse les révolutions de tant de pays divers serait extrêmement imparfaite , sans un examen préliminaire de leur constitution et de leur état politique. C'est dans cette connaissance que le lecteur puisera des principes qui pourront le mettre en état de juger sainement et de prononcer avec sûreté sur II conduite des nations.
On ne doit pas cependant s'attendre à trouver ici un détail circonstancié de toutes les lois et des formes particulières à chaque peuple ; cet examen entraînerait trop de longueur. Je me contenterai de tracer les grands traits qui distinguent et caractérisent chaque gouvernement ; c'est tout ce qu'exige la nature de cet ouvrage , et tout ce qui est nécessaire pour éclaircir les événements que je me propose d'exposer.
Au commencement du seizième siècle la face politique de l'Italie était bien différente de celle des autres parties de l'Europe. Pendant que le reste du continent était partagé entre quelques vastes monarchies, la délicieuse Italie était divisée en plusieurs petits États jouissant chacun d'une juridiction souveraine et indépendante. Le seul royaume qu'il y eût en Italie était celui de Naples. La souveraineté des papes était d'une nature particulière, et n'avait rien de commun avec aucun gouvernement ancien ni moderne. La forme du gouvernement de Venise et de Florence était républicaine. Milan était soumis à des princes qui n'avaient pris que ie titre de ducs.
Le pape était la première de ces puissances pour la dignité, et ne formait pas la moins considérable par l'étendue de ses domaines. Dans l'église primitive , les évéques jouissaient d'une égale autorité. Ils tiraient peut-être quelque considération de la dignité du siège auquel ils présidaient ; mais ils ne possédaient aucune autorité ou prééminence réelle que celle que pouvaient leur donner des talents supérieurs ou une piété plus exemplaire. Rome avait été si longtemps le siège de l'empire et la capitale du monde, que ses évéques durent à cet égard être distingués des autres. Ils obtinrent en effet plus de respect ; mais pendant plusieurs siècles ils n'eurent et ne prétendirent même à aucune autre distinction. C'est de ces faibles commencements qu'ils parvinrent par degrés à établir sur les esprits do Jiommes un empire auquel toute l'Europe se soumit aveuglément*
imnorocnoN. 121
Leurs prétentions à une juridiction universelle , comme chefs de l'Église, et à l'infaillibilité dans tous leurs jugements, comme successeurs de saint Pierre, sont aussi chimériques que contraires à l'esprit du christianisme ; mais, profitant de la superstition et de la crédulité des hommes dans ces temps d'ignorance, ils surent élever sur ces fondements un édifice immense et merveilleux. Dans toutes les controverses ecclésiastiques, leurs décisions étaient reçues comme les oracles de la vérité même ; et ce n'était pas à ces objets seuls qu'ils bornaient l'exercice de leur pouvoir : ils détrônaient les rois , dispensaient les sujets de l'obéissance due aux souverains, et mettaient les royaumes en interdit. Il n'y avait pas en Europe un seul État que leur ambition n'eût troublé, un seul trône que leurs manœuvres n'eussent ébranlé, un seul prince que leur pouvoir ne ftt trembler.
Pour rendre cet empire plus absolu et l'établir sur les ruines de toute autorité civile , il ne manquait aux papes que de jouir d'un degré de puissance temporelle suffisant pour seconder et appuyer leurs décrets spirituels. Heureusement pour le genre humain , lors même que leur juridiction spirituelle était le plus étendue et paraissait arrivée à son plus haut période, leurs domaines étaient extrêmement limités. C'étaient des pontifes puissants et formidables de loin, mais de petits princes sans force intérieure. Ils s'étaient à la vérité occupés de bonne heure à étendre leur territoire par des artifices assez semblables à ceux qu'ils avaient employés pour étendre leur juridiction. Ils produisirent une donation de Constantin et une autre de Charlemagne ou de Pépin son père , et sous ce prétexte voulurent s'emparer de quelques villes voisines de Rome ; mais ils tirèrent peu d'avantages de ces titres apocryphes. Les cessions dont ils étaient redevables à la crédulité des aventuriers normands qui conquirent Naples, et à la superstition de la comtesse Mathilde, étaient réelles, et ajoutèrent aux possessions du saint-siége de vastes domaines.
Cependant les papes, en augmentant leur territoire, n'augmentaient pas leur puissance dans la même proportion. Chez les différents peuples de l'Italie, il s'en fallait bien que les forces de l'État fussent alors à la disposition du souverain. Pendant les troubles et les désordres des siècles précédents, les nobles les plus puissants et les ehe$ des factions populaires s'étaient emparés du gouvernement de plusieurs des villes principales ; et après les avoir fortifiées et avoir pris à leur solde des troupes de mercenaires , ils avaient cherché à se
122 HISTOIRE M CHABUft^QUUCT.
reudre indépendants. Les paysque l'Église avait acquis étaient remplis de petits tyrans qui ne laissaient aux. papes que l'ombre de la souveraineté.
Gomme ces usurpations anéantissaient presque entièrement la puis* sanoe papale dans la plus grande partie des villes soumises au saintsiège , les barons romains contestaient souvent l'autorité des papes dans Rome même. On vit dans le douzième siècle s'élever et se répandre cette opinion que9 les fonctions des ecclésiastiques étant pure» ment spirituelles. Us ue devaient posséder aucune propriété ni exercer aucune juridiction ; mais que, suivant le louable exemple de leurs prédécesseurs dans la primitive Église, ils devaient attendre leur subsistance ou des dîmes ou des dons volontaires du peuple *• Cette doctrine fut écoutée avec attention et reçue avec plaisir par des hommes qui connaissaient l'avarice et l'ambition du clergé 9 et qui étaient témoins des efforts scandaleux qu'il faisait sans cesse pour obtenir des richesses et du pouvoir. Les barons romains, qui. avaient senti trèsvivement la rigueur de la tyrannie ecclésiastique, adoptèrent ces principes avec tant de chaleur , qu'ils commencèrent aussitôt à secoua un joug trop pesant. Us cherchèrent à faire revivre l'image de leur ancienne liberté» en rétablissant un sénat qu'ils revêtirent de l'autorité suprême ; et ils remirent la puissance exécutrice tantôt à un principal sénateur 9 tantôt à deux* et quelquefois à un magistrat , qui fut distingué par le nom de prtrù*.
Les papes firent en même tempe tous leura efforts pour s'opposer à cette fatale usurpation de leur autorité ; un d'eux* voyant que tons ses efibifeétaient sans succès, en ceugut un violent chagrin qui abrégea ses jours* Un autre, ayant osé attaquer les séaatenss à la tète d'une troupe de gens armés* re^ut dans le combat une blessure mortelle *« Ainsi , pendant un long période de temps le pouvoir de ces mêmes papes qui faisaient trembler tes pins grands monarques de l'Europe fut ressenré dans das bornes si étroites», au sein même de leur capitale, qu'à peine osaient-ils exercer l'acte d'autorité le plus simple sans la permission et le concours du sénat.
L'autorité des papes fut arrêtée dans ses progrès non-seulement par les usurpations de la noblesse romaine» mais encore par l'esprit
1 Otto Frisingensis, de gett. Frider. Imp., lib. n. cap. ix. 1 Otto FHsitigtagfe , Chnm., lib. m, cap. XïYti, il., dé g* st. frider t BK i, c. xxrn. Uuratori, AnmM d'UaUa, vol. IX, p. 3Sft> 484.
nrrnowcnoa» ISA
imH*k*Êtàà peuple. Pendant soiKanfteetdftX ansdu quataraérne riècl^ Jes pepee fixèrent leur résidence èÂvignou. les habitants de Rom* ueeoutumâ» à se regarder comme le* descendants d'un peuple qui aurait été le conquérant et le législateur du monde ,. avaient trop de fierté pour 9e soumettre paisiblement à L'autorité d& personnes entre les mains desquelles les papes remettaient le gouvernement da lacapk» taie. On tes vit en plusieurs occasions s'opposer k l'exécution des ordonnances du souverain pontife, et à la moindre apparence d'inné vetien au d'oppression , ils étaient prêts à prendre les aimes pour détendre leur» immunités. Vers* le milieu du quatoraième siècle , Nicolas Rien» , bomme d'une naissance obscure et d'au caractère séditieux , maïs qui joignait à une éloquence populaire beaucoup 4' audace et d'ambition» souleva le peuple de Berne» qui, après «voir chassé de ta vile tous les nobles, établit une tonne de gouvernement démocratique ^ élut Bienzi pour son tribun», et l'arma d'une grande autorité» La conduite extravagante du. tribun ne tarda pas, il est mm* à renverser cette nouvelle constitution* et le gouvernement de Borne reprit bient&t sa première for me ; mais chaque nouvelle attaque eeatribuait k affaiblir la juridiction des. papes, et la turbulence du DeuDie concourait avec 1'csnrit d'indéoendauce de la noblesse à limita» tour pouvoir '• Grégoire VII , et après 1m d'autre* papes ambitieut conçurent et exécutèrent ces grands projets qui les rendirent si formidables aux empereurs, non par la force de leum aimes ou par rétendue de leur puissance , mais par la terreur qpi inspiraient à FEunope leur» censura» spirituelles, pas Eeffstdeleusa intrigueaet par ,ft|ft avec lequel ils savaient. susciter des rivaux ou- des ennemi* À efcawie prince qu'ils voulaient abaisser ou détruise. . . -Cependant las pape* firent plusieurs tenta tixea non annlemant pour Miaittkfr ces usurpateurs qui pnfttendaionl déminer dans las villes de l'&id-eedtaiaaUque, mais encore pour réprimer l'esprit séditieux du peuple ramai». Ces tentatives furent longtemps sans succès* Enfin Alexandre VI, par unepolitiguenon nloinaaatîfieîeusequ.'abominaUa» vanté bout de subjuguer eu d'exterminer la plupart dise nobles et de jremtee les papes nuttres dans leurs Étals» L'ambition entreprenante da Jules 11 ajouta ensuite au patrimoine de saie* Pierre des acquisi-
1 htorie Florentine di Giorane Villani, lib. xu, c. lxxxix, 104, «p. Muratori, ecriptores mer. Italie., * XIII..— VitadiColadi Rienxo, ap. Murât., Ântiq. ItaL, wfc III, p. SSS, aie.— JShamv et NicebeAienMi, par X. de Boispréam, p. SI» aie*
lions très-considérables. Ainsi lespapesdevinrentpar degrés des princes temporels très-puissants. Ils possédaient, au siècle de Gharkfr-Quint, Un territoire plus étendu que celui qu'ils possèdent aujourd'hui. Leur* pays étaient mieux cultivés et plus peuplés ; et comme ils tiraient des contributions de toutes les parties de l'Europe, leurs richesses excédaient de beaucoup celles des puissances voisines, et les mettaient en état de former des plans hardis, qu'ils pouvaient exécuter avec plus *de vigueur et de célérité.
L'esprit du gouvernement papal était cependant plus propre à l'exercice d'une juridiction spirituelle qu'à celui d'un pouvoir temporel. Dans les affaires ecclésiastiques, toutes les maximes de ce gouvernement étaient fixes et invariables. Chaque pontife nouveau adoptait et suivait le plan de son prédécesseur. L'éducation et l'habitude prenaient un tel empire sur les ecclésiastiques, que le caractère de chaque individu allait, pour ainsi dire, se perdre dans celui de son état, et que les passions de l'homme étaient toujours sacrifiées à l'intérêt et à l'honneur de l'ordre entier. Les mains qui tenaient les rênes de l'administration pouvaient changer, mais l'esprit qui en dirigeait les mouvements restait toujours le même. Tandis que les mesures toujours flottantes des autres gouvernements variaient sans cesse dans leurs principes et dans leur objet, l'Église dirigeait constamment ses vues vers un même point ; et ce fut à cette constance invariable qu'elle dut ses succès dans les entreprises les plus hardies qui aient jamais été formées par l'ambition humaine.
Mais les papes ne suivirent pas dans leur administration civile un plan si uniforme et si conséquent. On vit, comme dans les autres gouvernements, les projets et les opérations varier suivant le caractère, les passions et les intérêts de celui qui gouvernait. Gomme on ne parvenait guère à la dignité suprême de l'Église que dans un âge trèsavancé, l'état ecclésiastique changeait plus souvent de maître que les autres États, et le système économique y était par conséquent moins stable et moins permanent. Chaque pape s'empressait de mettre à profit le court espace durant lequel il pouvait espérer de jouir de son pouvoir ; il ne songeait qu'à agrandir sa famille et à remplir ses vues particulières ; et souvent la première occupation de son successeur était de détruire ce que le premier avait fait, de renverser ce qu'il avait établi.
Gomme les ecclésiastiques étaient élevés dans les arts de la paix,
nmoDccnoif. 125
et initiés de bonne heure aux mystères de cette politique par laquelle la cour de Rome avait su étendre et maintenir son empira spirituel, les papes se trouvaient en état de conduire dans le même esprit leurs affaires temporelles ; dans toutes leurs opérations, ils étaient plus disposés à employer les ruses de l'intrigue que la force des armes. Ce fut à la cour des papes que la finesse et l'adresse dans les négociations furent pour la première fois réduites en système ; et, pendant tout le seizième siècle, Rome fut regardée comme la meilleure école pour apprendre cette science.
La décence du caractère ecclésiastique ne permettant pas aux papes de se mettre à la tête de leurs armées, et de prendre en personne le commandement des forces militaires qu'ils avaient dans leurs domaines, ils n'osaient pas faire prendre les armes à leurs sujets ; dans toutes leurs opérations de guerre offensive ou défensive, ils n'employaient que des troupes mercenaires.
Des princes, qui ne pouvaient laisser à leur postérité ni leur puissance ni leurs États, devaient s'occuper moins que les autres souverains k former et à encourager des projets d'utilité publique. Le règne des papes n'était que de courte durée ; ils n'étaient déterminés que par l'avantage du moment ; leur principal objet était d'acquérir et d'amasser ; et ils ne songeaient à rien améliorer. Ils purent élever quelque ouvrage d'ostentation pour laisser après eux un monument de leur pontificat ; ils trouvèrent quelquefois nécessaire de fonder quelque établissement utile, pour calmer et faire taire la populace de Rome ; mais des projets d'une utilité générale pour leurs sujets, et formés dans la vue de procurer quelque avantage à la postérité, n'entraient guère dans le système politique des papes. Le patrimoine de saint Pierre était de tous les États de l'Europe le plus mal gouverné ; un pontife généreux put bien suspendre pour un temps et contrebalancer les effets des vices qui sont propres à l'administration des ecclésiastiques ; mais la maladie resta non-seulement incurable ; elle s'accrut même de siècle en siècle, et la décadence de l'État suivit les degrés de ses progrès.
Il se trouvait, dans le gouvernement de la cour de Rome, une circonstance qui, par sa singularité, mérite d'être observée. Gomme sa suprématie spirituelle se trouvait réunie avec la puissance temporelle dans une seule personne, ces deux pouvoirs se prêtèrent une force mutuelle dans leurs opérations ; et se trouvèrent enfin si étroitement
ttS H1STOIEK M CHAKBS^QCDCT.
lié» l'un à Vautre, qu'il M ftft plus possible de le» sépara, même idéalement. Swun souverain se croyait forcé pat la nécessité de s'oppooer aux entreprises que les papes formaient comme princes temporels, I ne pouvait se dépouiller du respect qu'il croyait dû à ces mêmes papest, comme chefs de l'Église, et vicaires de Jésus-Christ ; ce n'était qu'avoc répugnance qu'il en venait à une rupture ouverte avec eux ; il craignait de pousser ses opérations contre eux jusqu'au* dernières extrémités ; il te prêtait volontiers aux premières ouvertures d'un accent» moderne nt, et était souvent prêt à le rechercher à quelque condition que ce fût. La connaissance de cet avantage fut ce qui encouragea des pontifes ambitieux à former des entreprises extravagantes en apparence ; ils espéraient que si leur puissance temporelle n'était pas suffisante pour assurer le succès de ces entreprises, le respect que l'en conservait pour leur dignité spirituelle les mettrait en état d'en sertir avec facilité, et même avec honneur1- Mais lorsque dans la suite les papoo se mêlèrent plus fréquemment dans les querelles des souverains, et s'engagèrent comme parties principale» ou comme auxiliaire** dans toute» les guerres qpi Relevèrent en Europe» la vénération qp'eu avait pour leur caractère sacré commença à s'affaiblit par degpés,* s'éteignit hientêtpresqne entièrement* comme on le verra en piuseun circonstance* qui seront rapportées dans l'histoire suivante.
De toutes les puissanee»4'Italief la république d* VenJsaétait» après le pape, celte qpi avait In plus de liaisons avec le reste de l'Susep*»
1 iMMoiète dont LouiaXlt, roi de France, tntteprit \m fuam fjrïkeet èatu» tenir contre Jules II est particulièrement propre à justifier cette observation. Louai ronsulta solennellement lé clergé de son royaume pour savoir s'il était légitime de piuifte fee arum* cotre — pa^ q<U a^ sam< motif alfcm* la guerre eii ei,un*i»fefè* de» traita*» «àteieccnaiisaiaca au* aaubâutfuauuu'tf avait ni la décence de son cajcactèce^ne pouvaient empêcher to se lureraui actions les plut violentes qu'inspira jamais la soif du pouvoir aux princes ambitieux. Lors même fut le clergé de France eut autorisé la guerre, la* reine Aime dÉf Bretagne eut encore des jerumtku sur lavlégWniSé dtefttttéseluUo»; to wfr lutaite», Jbeuuàt semblable motif de. aupersUlioA^ n'agit qu'a** beairaup-de nwllcsMw et à avantage qu'il remportait, il renouvelait ses propositions de paix. Mézeraj, Hist. 4b France, in- fol., 1685, 1. 1, p. 952. Je citerai un autre exemple plus frappant encore du mftne MBpeel pour 1s eamtère pentieoal. Cruieeàardm, celw de-teus lés ktsloneostmaderneaqui a eo, peut-être, le plus de sugaoàé, eteetoqui • uaûateuuefc plus de hardiesse les vices et l'ambition des papes,, représente la mort» de Muttae, officier espagnol, qui fut tué au siège de Naples, comme un châtiment du ciefqu'Q tétait attiré en s'opposunt à ce qu'on remft Clément VH en liberté. Guîcciard, ftcof , 4'fJeifc, Genêts» «M* fol. U, tyr. im, p. m.
I&IRODCCTJOK* fgff
On connaît assez et l'origine de cette république, qui se forma pendant les invasions des Huns au cinquième siècle, et la singulière situa* tionde sa capitale dans les petites îles du golfe Adriatique, et la forma plus singulière de sa constitution civile. Si Ton ne considère dans la gouvernement de Venise que l'intérêt du seul ordre des nobles, les institutions en sont si excellentes, et les puissances délibérative, législative et exécutrice y sont distribuées et balancées d'une manière si admirable, qu'on peut le regarder comme un chef-d'œuvre de sain* politique. Mais si nous considérons ce même gouvernement relativement à un peuple nombreux soumis à ses lois, nous n'y verrons qu'une aristocratie sévère et partiale , qui place tout le pouvoir dans lea mains d'un petit nombre de membres de la république, pour abaisser ou opprimer tout le reste.
L'esprit d'un gouvernement de cette espèce devait être nécessairement timide et jaloux. Les nobles vénitiens se défiaient de leurs propres sujets > et craignaient de leur permettre l'usage des armes* Ils encourageaient parmi le peuple les arts de commerce et d'industrie ; ils l'employaient aux manufactures et à la navigation ; mais ils ne l'admettaient point dans les' troupes qu'ils tenaient à leur solde. La force militaire de la république ne consistait qu'en mercenaires étrangers , et le commandement n'en était jamais confié à des nobles vénitiens , de crainte qu'ils ne prissent dans l'armée une autorité dangereuse pour la liberté publique,, ou peut-être qutac* coutumes à commander , Us ne pussent plus qu'avec peine rentrer ensuite dans la classe des simples citoyens. On plaçait ordinairement un soldat de fortune à la tête des armées de la république ; et c'était le grand objet de l'ambition des condottieri italiens 9 cet chefs de bandes , qui dans le quinzième et le seizième siècle faisaient un trafic de la guerre et levaient des troupes pour les vendre aux différentes puissances. Mais la même politique soupçonneuse, qui engageait les Vénitiens à recourir au. service de ces aventuriers, le& empêchait d'avoir en eux une entière confiance. Le sénat nommait deux nobles pour suivre l'armée lorsqu'elle entrait en campagpe; ces nobles, appelés provéditeurs , et assez semblables aux députés de gueue qu'avaient établis les Hollandais dans les derniers temps, observaient tous les mouvements du général , et le gênaient dans toutes ses opérations.
Une république qpi avait de semblables institutions civiles et milt*
H1ST011E DB CHARIES^UINT.
taires était peu propre à faire des conquêtes. Tant que ses sujets furent désarmés , et que les nobles furent exclus du commandement des troupes, elle eût toujours dans ses expéditions militaires un trèsgrand avantage. Cette fâcheuse expérience aurait dû apprendre aux Vénitiens à regarder comme le principal objet du gouvernement la conservation de l'État et la jouissance de la sûreté domestique ; mais les républiques , ainsi que les princes , sont sujettes à se laisser séduire par des vues d'ambition. Les Vénitiens oubliant les défauts intérieurs de leur constitution politique , osèrent tenter des conquêtes ; mais le coup fatal qu'ils reçurent dans la guerre qui suivit la ligue de Cambrai , leur prouva bientôt qu'un peuple ne peut sans imprudence et sans danger faire des efforts violents contre l'esprit et la direction naturelle de son gouvernement.
Ce n'était donc pas sur sa force militaire qu'il fallait mesurer la puissance de la république de Venise ; c'était dans sa marine et son commerce que résidait sa véritable force. La jalousie du gouvernement ne s'étendait pas jusqu'à ces deux objets, et l'on n'en redoutait rien qui pût alarmer la liberté. Les nobles, encouragés à faire le commerce et à servir sur les vaisseaux , devinrent négociants et amiraux. Ils accrurent l'opulence de la patrie par leur industrie ; ils reculèrent les bornes de ses domaines par la valeur avec laquelle ils conduisirent ses armements maritimes.
Le commerce des Vénitiens devint une source inépuisable de richesses ; toutes les nations de l'Europe avaient besoin d'eux pour se procurer non-seulement les marchandises de l'Orient , mais encore les productions des différentes manufactures, qu'ils fabriquaient seuls ou qu'ils travaillaient avec une perfection et un goût inconnus dans le reste de l'Europe. Ce riche commerce procura à la république des secours considérables qui servirent à déguiser les vices que je viens d'observer dans sa constitution , et la mirent en état d'entretenir des armées assez nombreuses non-seulement pour faire face à celles que ses voisins pouvaient lui opposer , mais encore pour défier les forces des grandes puissances de l'Europe. Pendant la guerre qu'elle eut à soutenir contre les princes unis par la ligue de Cambrai , Venise le* a des sommes qui , même aujourd'hui , seraient regardées comme prodigieuses; et, tandis que le roi de France payait pour l'argent qui] était obligé d'emprunter l'intérêt énorme de quarante pour cent; tandis que l'empereur , connu sous le nom de Maximilim son*
argent , cherchait à emprunter sans pouvoir trouver de crédit , les Vénitiens trouvaient tout l'argent dont ils avaient besoin, moyennant l'intérêt modique de cinq pour cent * .
La constitution de Florence était exactement le contraire de celle de Venise. La turbulence et la licence démocratiques dominaient dans la première , comme la sévérité aristocratique dans la seconde. Florence formait cependant une démocratie commerçante et non militaire. La nature de ses institutions était favorable au commerce, vers lequel le génie de la nation était naturellement tourné. La magnificence , la générosité et les vertus du premier Gôme de Médicis , jointes aux richesses immenses que sa famille avait acquises par le commerce , lui donnèrent tant d'empire sur les esprits de ses concitoyens et tant d'influence sur leurs conseils , que sans détruire les formes du gouvernement républicain, en laissant même les départements divers de l'administration à des magistrats distingués par l'ancienneté de leurs familles, et choisis à la manière accoutumée, Gôme se rendit en effet le chef de la république , et , sans sortir de l'état de simple citoyen , exerça l'autorité suprême.
Gôme transmit à ses descendants une grande partie de son pouvoir, et durant presque tout le quinzième siècle , l'état politique de Florence fut très-régulier. L'apparence du gouvernement républicain y subsistait toujours ; le peuple y était passionnément attaché , et dans quelques occasions il montra beaucoup de chaleur pour défendre ses privilèges ; cependant ce même peuple permit à une famille particulière de s'emparer de l'administration des affaires et de l'exercer avec une autorité presque aussi absolue que si elle eût été revêtue en forme du pouvoir souverain.
La jalousie des Médicis concourut avec l'esprit de commerce qui animait les Florentins , à mettre la force militaire de la république sur le même pied que celle des autres États d'Italie. Les troupes que les Florentins employèrent dans leurs guerres étaient presqu entièrement composées de soldats mercenaires , fournis par les condottieri ou chefs de bandes qu'ils prirent à leur solde.
Dans le royaume de Naples , auquel était annexé la souveraineté de nie de Sicile, le gouvernement féodal était établi, avec la même forme et les mêmes défauts que chez les autres nations de l'Europe.
1 Histoire de la ligué de Cambrai, par l'abbé du Boa, liv. v. — Sandi, Staria civil Veneiiana, lib. viu, cap. xvi, pag. 891.
130 HISTOIRE M Cfl&AUS-QUINT.
Les révoltions- violentes et multiplié» qire ce royaume aiait éprouvée» avaient môme augmenté et rendu ptus intolérables encore les vices de la féodalité. La succession à la couronne de Naples avait ètk si souvent? interrompue ou altérée; le trône «fait été occupé par lut de princes d'un sang étranger, que la noblesse napolitaine avait perdu en grande partie cet attachement à la famille de ses soutenu» et ce respect pour leurs personnes qui, dans le* autres» États féodaux, avaient contribué à défendre la prérogative de la puissance des rois contre les entreprises des barons. En mène temps, les différents prétendante à la couronne, obligés de ménager ceux des barons qui leur étaient attachés et dont le secours leur était nécessaire pour assurer le succès de leurs prétentions , augmentèrent les privilèges de ces nobles par des concessions volontaires > et se prêtèrent à leuts usurpations les plus hardies. Le prince même qui était assis sur le trône, ne régnant que par un titre contesté , ne pouvait sans péril former aucune entreprise pour étendre son pouvoir ou pour limiter celui de la noblesse.
Ces différentes causes concouraient à rendre le royaume de Naplts l'État de l'Europe le phis turbulent , et celui dont les. souverains jouissaient du pouvoir le moins- étendu. Ferdinand Ier, qui commença son règne en 1468 , essaya, il est vrai, d'abaisser la puissance des aobles ; et son fils Alphonse , croyant la détruire (Pan seul coup, en faisant périr ceux des barons qui avaient le plu» de considération et de crédit, osa commettre une des actions les plus atroces dont l'histoire» fasse mention ; mais cet odieux moyen ne fit qu'irriter la no» Messe au lieu (te FaffiribBr * : te ressentiment d* cet outrage Ait si violent , et le pouvoir des noMes mécontents était encore si formidable , que c'est k ce principe qui! faut attribuer en grande partie la facilité et la rapidité avec laquelle Charles VW conquit le royaume de Naples *.
Ce fet dans le treizième siècle que s'élevèrent les querelles violentes sur la succession au trône dé Naples et de Sicile , sources des calamités qui ont désolé si longtemps ces royaumes. A la mort de fempereur Frédéric II, Mainfroi , soo fils naturel , massacra, si Ton en croit les historiens contemporains, son frère l'empereur Conrad f
1 Giaimene, ▼*!. Il, Ht. xxvm, page 440, ete.
* IbicL, page 414.
DCXEODCCTION. t&i
et , par ce crime» monta sur le trône de Nantes f . Les papes, toqpiu* animés d'une haine implacable contre la maison de Souabe, non* seulement refusèrent de reconnaître Mainfroi ,. mais ils voulurent encore lui susciter un rival qui fût assez puissant pour lui arrache? ï& sceptre des mains. Ils jetèrent les yeux, pour cet objet» sur Charles* comte d'Anjou, frère de saint Louis, roi de France, qui reçut d'eux l'investiture du royaume de Naples et de Sicile , comme d'un fief re* levant du sainfc-siége. L'entreprise du comte d'Anjou eut tout le succès- qu'il en attendait. Mainfroi perdit la vie dans un combat , et Charles prit possession du trône. Mais ce prince souilla bientôt après la gloire qu'il s'était acquise ; il eut l'injustice et la cruauté de faire mettre à mort, par la main du bourreau, Conradin, le dernier prince de la maison de Souabe, et l'héritier légitime de la couronne de Naples. Ce jeune prince soutint jusqu'au dernier moment la dignité de son caractère avec une fierté et un courage dignes d'un meilleur sort. Sur l'échafaud même ,. il nomma pour son héritier , Pierre , priace d'Aragon , qui fut ensuite roi d'Aragon r et qui avait épousé la fille de Mainfroi ; Conradin jetant ensuite son gant au milieu du peuple * demanda en grâce qu'on le remit à Pierre comme un gage de la cession qu'il lui faisait de tous ses droits V Le désir de venger l'insulte faite 1 la royauté par la mort de Conradin , joint à de* motifs d'ambition personnelle % détermina le prince d'Aragon à prendre, les armes poux soutenir le titre qu'il venait d'acquérir* Depuis ce période , les maisons d'Aragon et d'Anjou se disputèrent pendant plus de deux siècles la couronne de Naples. Au milieu d'une suite d» crimes* plus, atroces et de révolutions plus rapides que n'en offre peut-être l'histoire d'aucun autre royaume* on vit monter tour h tour sur le trône de Naples des princes des deux maisons rivales. Après de sanglants débats , tes princes d'Aragon restèrent enfin en possession de cet héritage si longtemps disputé , et le transmirent sans opposition à une branche bâtarde de leur maison \
La race des rois de la maison d'Anjou n'était cependant pas éteinte, et n'avait pas abandonné ses prétentions à la couronne de Naples. Le comte du Maine et de Provence, héritier de cette maison , les transporta à Louis XI et à ses successeurs. Charles VIII traversa les Alpes
* Struy., Corp. hittor. German., 1, 481. — Giaonone, liv. xvm, chap. v.
* Ôiannone, liv. xix, chap. iv.
9 Ibid., liv. xxvi, chap. u.
132 HISTOIRE BB CHÀBLBS-QCIHT.
comme je Fai déjà dit, à la tète d'une puissante armée, dans le dessein de soutenir ces mêmes prétentions avec des forces bien supérieures a celles qu'avaient pu employer les princes mêmes de qui il tenait ses droits; on connaît assez la rapidité des progrès de ses arme^ en Italie, et la courte durée de ses triomphes. Frédéric, héritier de la branche bâtarde des princes d'Aragon, remonta bientôt sur le trône d'où Charles VIII l'avait chassé. Louis XII et Ferdinand d'Aragon, qui, pour des raisons différentes, regardaient l'un et l'autre Frédéric comme un usurpateur, se réunirent contre ce prince et convinrent de partager entre eux ses États. Frédéric se sentant incapable de résister à deux souverains ligués , qui avaient chacun des forces trèfrsupérieures aux siennes, abandonna le royaume de Naples ; Louis et Ferdinand, après s'être unis pour en faire la conquête, se divisèrent sur le partage, et d'alliés devinrent ennemis. Dans la guerre qui fut la suite de cette division, GonsalvedeCordoue déploya ces rares talents militaires qui lui ont mérité le titre de grand capitaine. Il dépouilla les Français de tout ce qu'ils possédaient dans le territoire de Naples, et laissa Ferdinand mattre paisible de ce royaume ; mais il dut en partie ses succès à des perfidies lâches et multipliées, dont le souvenir flétrira à jamais sa mémoire. Ferdinand laissa le royaume de Naples, ainsi que ceux d'Espagne , à son petit-fils ; et si le titre qui mit 1a première de ces couronnes sur la tête de Charles n'est pas absolument incontestable, il paraîtra du moins aussi bien fondé que celui qu'y opposèrent les rois de France ' .
Le duché de Milan n'avait dans sa constitution politique et dans son gouvernement rien d'assez remarquable pour mériter d'être observé ; mais, comme le droit à la succession de cette fertile province fut la cause ou le prétexte de presque toutes les guerres qui se firent en Italie pendant le règne de Charles-Quint, il est nécessaire de remonter jusqu'à la source de ces contestations, et d'examiner les prétentions des différents compétiteurs.
Pendant les longues et sanglantes querelles qu'excitèrent en Italie les factions fameuses des Guelfes et des Gibelins, la famille de Visconti acquit un grand crédit parmi les Milanais. Constamment attachés au parti impérial, qui était celui des Gibelins, les Yisconti avaient
1 Droite du rois de France au royaume de Sicile. Mém. de Comines, éd. de du Frcsnoy, tome IV, part, u, page 5.
INTmODUCTION. 133
obtenu d'un empereur, pour récompense de leur xèle et de leurs services, la dignité de vicaires perpétuels de l'empire en Italie f • Un autre empereur les créa ducs de Milan, et leur accorda, avec ce titre, la propriété de la ville et de son territoire, qu'ils possédèrent comme un fief héréditaire *. Jean, roi de France, forcé par les calamités de son règne d'avoir recours à divers expédients pour se procurer l'argent dont il avait besoin, consentit à donner une de ses filles en mariage à Jean-Galéas Yisconti, premier duc de Milan, de qui il avait reçu des sommes considérables. Yalentine Yisconti naquit de ce mariage ; elle épousa Louis duc d'Orléans, son cousin , et frère unique de Charles YI . Dans le contrat de mariage, qui fut confirmé par le pape, on avait stipulé qu'au défaut d'héritiers mâles dans la famille des Yisconti, le duché de Milan écherrait aux descendants de Yalentine et du duc d'Orléans. Philippe-Marie, le dernier prince de la maison ducale de Yisconti, étant mort en 1447 , plusieurs prétendants réclamèrent la succession. Charles, duc d'Orléans, fit valoir le droit que lui donnait le contrat de mariage de sa mère, Yalentine Yisconti. Alphonse, roi de Naples , produisit de son cété un testament que Philippe-Marie avait fait en sa faveur. L'empereur prétendait que, par l'extinction de descendants mâles de la famille de Yisconti, le fief revenait au seigneur suzerain, et devait être par conséquent réuni à l'empire. Le peuple de Milan, animé de cet esprit de liberté qui régnait alors dans tous les États d'Italie, déclara qu'il ne voulait point de maître, et établit une forme de gouvernement républicain.
Mais pendant que tous ces princes se disputaient le duché de Milan, l'objet de leur débat devint la proie d'un homme qui n'avait paru jusqu'alors devoir inspirer aucun défiance. Jacques Sforce , de simple paysan , était devenu par ses talents et son courage un des plus puissants et des plus distingués des condottieri italiens; il avait eu un fils naturel, François Sforce, qui succéda à son père dans le commandement des aventuriers attachés à son drapeau , et épousa ensuite une fille naturelle du dernier duc de Milan. Ce fut sur ce titre frivole que François fonda ses prétentions sur le duché, et il les soutint avec une valeur et une habileté extraordinaires, qui le placèrent sur le trône auquel il aspirait. Il gouverna avec tant de sagesse et de talents, que les Mila-
1 Petrarca, Epist. ap. Struv. Corp., I, 025. * Leiboit., Cod.jur. gmt. Diplom., vol. I, 2CT.
131 HIST0I1B 1>B CHARLBS-QD1NT.
nab oublièrent bientôt le peu 4e solidité de ses droitr; et ses payèrent sans opposition à son fils et ensuite fc son petit-fils. Celui-ci fût assassiné par son grand-oncle Ludovic , surnummé le More, qui •'empara de Milan * , et dont le droit à ce duché Tut confirmé par l'investiture de l'empereur Maxhnilien, Fan 1494.
Louis XI, qui prenait plaisir à abaisser les princes de son sang, et
qui admirait les talents politiques de François Sforce, ne voulut pas
permettre an duc <FOriéans de faire aucune démarche pour faire vadoir
les droits au duché de TUflan. Ludovic le More entretint ensuite nue
liaison si intime avec Charles YT1I, pendant h plus grande partie 4a
règne de ce monarque, que les prétentions de la maison d'Orléans
continuèrent è rester sans activité. Mais lorsque la couronne de France
tomba à Louis XII , duc d'Orléans, il prit le parti de réveiller et de
soutenir avec vigueur les droits de sa famille. Ludovic Sforce, n'étant
pas en état de se mesurer avec un rival si paissant, fut dans l'espace
de quelques jours dépouillé de tousses domaines. Le roi, revêtu de h
Nfbe ducale, entra à Milan en triomphe- bientôt après Ludovic, trahi
par lestâmes qu'Q tenait à sa solde, fut envoyé prisonnier en France,
et enfermé dans le château de Loches, où H termina ses jours •mm
être plaint ni regretté.
Par une de ces révolutions singulières dont l'histoire du Milanais Dffre tadt d'exemples, Ma*imHien Sforce, fils deLudoVie le More, fui placé sur le tflftne ducal et Toctupa pendant le -règne 4e Louis SU. François I", qui succéda à Louis lCII,avaRtrop deHerté«t d'ambition pour renoncer paisiblement à ses prétentions sur le duchi de Man; dès tpf il fdi sur le tréne, il se disposa * reprendre le Milanais, at les droits qu'il y avait étaient «n effet non-setileraent fihis naturels, mate encore {Auslégltimes que ceux -d'aucun de ses compétiteurs.
H serait inutile d'entrer dans aucun détail sur la forme des gonvernemetfts de Qénes , de Parme , de Modène et ties autres petits États de l'Italie. Leurs noms, à la vérité, se préseriteront souvent dans le cours de ThistoSre suivaifte; mais ces 'États ^n eux-mftmes avaient si peu de pouvoir, que leur destin ne dépendait -point de h** propre* efforts; les fréquentes révolutions qu'ils subirent forint plutôt le résultat des opérations des puissances qui 'les attaquèrent ou
1 Kîpalm , Histoire Mediol., lib. vi, 551. ap. Struv., corp., 1, 930. — Dumool, Corp. diplom., tome III, page 2, 333. tffcùf.
iHTmowîcnoif. 5S8
les défendirent, que Feflfet d'aucune oircondtance propre de leur eoo* atitutton politique.
L'Espagne est un des royaumes les 'plus considérables de ceux qui sont en deçà des Alpes : comme c'était le -domaine héréditaire de Charles-Quint, et que ce fut la source de sa puissance et de sa richesse, une connaissance eiacte de sa constitution politique 'est t*ès-âraportante pour bien saisir la cause et les rapports des érénenasts de son règne.
Les Vandales et les Goths , qui détruisirent la puissance romaine en Espagne, y établirent une forme de gouvernement et y appor- -tèfeat des coutumes et des lois , absolument semblables à celles que les antres tribus victorieuses du Nord avaient introduites dans le reste de l'Europe. Pendant quelque 4enqB, l'état social se perfectionna parmi les nouveaux habitants de l'Espagne, en passantpar les mêmes degrés et eu suivant la même direction que dans les Autres ypajys européens; mais l'invasion des Sarrasins au des Movb&, vint arrêter tout A coup ces progrès. Les Goths ne purent pas résister i ces peuples , dont te valeur était -exaltée par l'enthousiasme ; les Mores «Ajuguèrentl^Espagneafvec' cette impétuosité rapide «qui distingue toutes les opérations de teurs armes. Les conquérants .introduisirent iJens le pays où ils s'êtftMirent la religion mahométaaie, la langue urabe et tas mœurs de YOtieût , ainsi que le .goût ttes arts, le «luxe et FéMgance que les califes avaient oonuteucé à cultiver dans leurs autans*
<3eux darnôbtes parmi les Ckrihe qui.refusèrent de se-soumettr&au jMg des Mares f «lièrent senréfugier dans les montagnes inaccessibles 4e» Asturiaa, contente d'avoir conservé dans levas asiles l'exercice de daTOligion chrétienne et l'autorité de leurs anciennes toés. KJn grand nombre des plus braveB et des ph» audacieux de .leum oempatmte* tétant joints à «el, ils formèrent de «petits partis qui nttaâpntjfotidre a l' improviste sur tes établissements les plus voisins des Mores; mais dans ees courtes et fréquentes excursions , ils ne cherchaient qirià trilieret à se venger, sans songera conquérir. Cependant leurs forces n'accrurent fardegvés, et leilis vues s'étendirent; Rétablirent panai «eux un gouvernement réguler , et commencèrent à fermer Je prtrjet * reculer iteakoniesdefteurtonltoire. Ils continuèrent tepnattnqucs avec une ardeur toujours croissante et animée par le zèle de leur religion, par la .soif dr la vengeance et ,par l'espoir d© délivrer leur
136 HIST01BB DE CHÀELES-QCPTT.
pays du joug de l'oppression : leurs opérations furent conduites avec le courage naturel à des hommes qui n'avaient d'autre occupation que la guerre, et qui étaient étrangers à tous les arts qui amollissent ou corrompent les Ames. Les Mores , au contraire , perdirent par degrés plusieurs des avantages auxquels ils avaient dû leurs plus grands succès; ils s'étaient rendus entièrement indépendants des califes * ; ils négligèrent uue correspondance suivie avec leurs compatriotes d'Afrique ; leur empire en Espagne était divisé en plusieurs petits royaumes ; enfin , les arts qu'ils cultivaient et le luxe qui en était le fruit avaient relâché en partie la force de leurs institutions militaires , et avaient diminué parmi eux la vigueur de l'esprit guerrier. Les Mores étaient toujours, cependant, un peuple brave et avaient encore de grandes ressources. Suivant le style pompeux des historiens espagnols , il s'écoula huit siècles d'une guerre non interrompue , et il se donna trois mille sept cents batailles , avant que le dernier des royaumes mores fût soumis aux armes chrétiennes.
Les conquêtes des chrétiens sur les mahométans «'étant faites en différents temps et sous différents chefs, chacun de ceux-ci forma un État indépendant du territoire qu'il avait enlevé à l'ennemi commun. L'Espagne fut divisée eu autant de royaumes distincts qu'elle contenait de provinces ; et chaque ville considérable eut son souverain, qui y établit son trône et y déploya tout l'appareil de la royauté. II arriva cependant , au bout d'un certain nombre d'années, que par les révolutions ordinaires des mariages , des successions et des conquêtes , toutes ces petites principautés se trouvèrent annexées aux royaumes les plus puissants de Gastille et d'Aragon; enfin, l'heureux mariage de Ferdinand , roi d'Aragon , avec Isabelle , que l'amour de ses sujets avait élevée au trône de Gastille , réunit dans la même famille toutes les couronnes d'Espagne.
Ce fut à cette époque que la constitution politique de l'Espagne commença à prendre une forme constante et régulière ; on put dès lors saisir le génie de son gouvernement et marquer avec certitude les progrès de ses lois et de ses mœurs. Malgré la révolution extraordinaire qui s'était faite en Espagne , et la destinée singulière qui la tint si longtemps assujettie au joug des mahométans, les usages introduits par les Vandales et les Goths y avaient jeté de si profondes
1 Jos. Sim. Assemtnni, Histor. /loi. $criptorts, i. III, p. 136.
racines et s'étaient si parfaitement unis avec la forme et l'esprit dt* gouvernement que , dans toutes les provinces reprises par les chWs tiens sur les Mores, on observe que l'état des individus et la constitution politique étaient à peu près les mêmes que chez les autres nations de l'Europe. Les terres y étaient possédées aux mêmes conditions ; la justice y était administrée avec les mêmes formalités ; la noblesse s'y arrogeait les mêmes privilèges , et les corteê ou les états généraux du royaume y exerçaient la même autorité. Plusieurs circonstances contribuèrent à maintenir ainsi en Espagne les institutions féodales, malgré la conquête des Mores qui semblait les avoir détruites. Ceux des Espagnols qui étaient échappés au joug de* inahométans restèrent attachés à leurs anciennes coutumes , moins encore par goût pour ces coutumes mêmes que par antipathie pour les Mores , dont les principes sur le gouvernement et la propriété des biens étaient directement opposés aux lois des fiefs. Les anciennes institutions ne furent pas même entièrement abolies parmi ceux des chrétiens qui se soumirent aux vainqueurs et consentirent k devenir leurs sujets; on leur permit de conserver leur religion, leurs lois sur la propriété , leurs formes dans l'administration de la justice , et leur manière de lever les impôts. Les sectateurs de Mahomet sont Ie& seuls enthousiastes qui aient uni l'esprit de tolérance avec le zèle du prosélytisme ; et qui , en prenant les armes pour étendre et propager la doctrine de leur prophète , aient permis en même temps à ceux qui ne voulaient pas la recevoir , de rester attachés à leurs opinions. et aux pratiques de leur culte. Si les mœurs et les lois anciennes ont résisté en Espagne aux secousses violentes d'une conquête, et ont continué de subsister malgré l'établissement d'une nouvelle religion et d'une forme nouvelle de gouvernement , on le doit à ce caractère singulier du mahométisme , et au désir qu'avaient les Mores de faire aimer leur domination aux vaincus. On voit clairement par toutes ces circonstances qu'il dut être fort aisé aux chrétiens de rétablir les mœurs et les lois sur leurs anciens fondements , dans toutes^ les provinces d'Espagne qu'ils délivrèrent successivement du joug des Mores. Le plus grand nombre des Espagnols avait conservé tant d'attachement aux coutumes de leurs ancêtres, et tant de respect pour leurs lois, que le peuple désirait ardemment de voir les unes et les autres rétablies dans toute leur force , et de se soumettre à leur autorité.
138 HISTOIRE DE CHÀELES-QCINT .
Quoique le gouvernement féodal avec toutes les institutions qui le caractérisent se fût conservé presqu'en entier dans la Caetitteet dans Y Aragon , ainsi que dans les royaumes qui en dépendaient, on peut observer cependant dans la constitution politique de m différents États des particularités qui les cttstingneat. La prérogative royale était extrêmement limitée dans tous tes royaumes féodaux ; mais en Espagne elle était resserrée dans des bornes si étroite que le souverain n'y possédait pour ainsi dire qu'un fantôme de pouvoir. Les privilèges de la noblesse y étaient en conséquence t ré»- vaste, et s'étendaient presque jusqu'à l'indépendance la plus absolue. Les vflta jouissaient d'immunités très-considérables ; eDes avaient une grands Influence dans les assemblées générales de la nation , et elles s'occupaient 1 étendre encore plus loin leur pouvoir. Dans un état de société où la machine potitique était si mal combinée , et oùksdilKrentes parties de k législation se trouvaient balancées avec si peu de proportion , les royaumes d'Espagne ne pouvaient manquer <f être exposés à des secousses intérieures, plus violentes et ptas dangeiea» que ne le sont les mouvements de trouble et d'anarchie ordinaire dans les gouvernements féodaux. Toute ïhistoire d'Espagne confirme la vérité de cette observation. Lorsque l'esprit séditieux , produit et échauffé par le caractère même du gouvernement , n'était pas «eutenu et réprimé par la crainte immédiate des armes des Mores, ee peuple était toujours prêt à se soulever contre Fadmmistratioa di ses rois , et à outrager leur personne et leur dignité. Ces soulèvements sont plus fréquents dans les annales d'Espagne que dans criai f aucun autre pays; mais en même temps , on vit quelquefois as milieu de ces désordres éclater des sentiments plus justes aar to droits du peuple, ou des notions pta» élevées des privilégie h noblesse , qu'on n'en aurait trouvé chez les autres nations.
Pans 1» principauté de Catalogne, qui était annexée au rayamul tf Aragon , les peuples, se croyant opprimés par le prince Jean Bt prirent tes armes contre lui pour se faire justice, révoquaient par m acte solennel le serment d'obéissance qu'Ai avaient firit à ce priées» le déclarèrent lui et ses descendants indignes de montersutit tiéne \ et voulurent établir en Catalogne une fera» de gouvernement dp*
1 Zurita, Anal, de Arag., tome IV, page 113, 115, etc.
Micaro, afin de s'assurer à perpétuité la jouissance dé la liberté k laquelle ib aspiraient * ,
Environ ver» le même temps, l'odieuse et faible administration de Henri Vf, roi de Castille, ayant soulevé tous les noble» du royaume, ib se liguèrent contre lui et s'arrogèrent, comme un privilège inhérent à leur ordre, le droit de juger leur souverain. Afin de rendre l'exercice de ce pouvoir aussi public et aussi solennel que leur prétention était hardie* ib invitèrent tous ceux de leur parti à s'assemhier à Avila ; on éleva un vaste théâtre dans une plaine hors des murs de 1» vUtef et Fan y plaça une figure représentant Henri IV assis sur son trône, revêtu des habits royaux, une couronne sur la tète, un sceptre à la main, et fépée de justice à son côté. L'accusation contre le roi fut lue k haute voix, et la sentence qui te déposait fut prononcée devant une nombreuse assemblée. Lorsqu'on eut lu le premier chef d'accusation, l'archevêque de Tolède ^avança et Ma la cou» rome de dessus la tète de la figure ; après la lecture du second chef, le comte de Plaisance détacha l'épée de justice ; après la lecture du troisième, le comte de Bénévent arracha le sceptre, et après le dernier article, don Diego Lopès de Stuniga jeta la figure du haut du trône à terre. Au même instant, don Alphonse, frère de Henri, fut proclamé roi de Gastrite et de Léon '.
Les chefs de faction les plus audacieux n'auraient jamais osé en venir k de pareilles extrémités, et leur donner tairt de publicité et de solennité, s'ils n'avaient été encouragés par les idées que le peuple même s'était formées de la dignité royale, et si les lois et la nature do gouvernement de la Castille et de l' Aragon n'avaient pas préparé te» esprit» k approuver des démarches si extaumAnaires, ou do moins è y consentir.
Dans F Aragon , la forme du gouvernement était monarchique ; ma» l'esprit et les principes de cette constitution étaient purement répuMfeains* Les rois, qui avaient été longtemps électifs, n'avaient conservé que l'ombre du pouvoir ; c'était aux certes, ou aux étals généraux du royaume, qu'appartenait l'exercice réel de la souveraineté. Cette assemblée suprême était composée de quatre armes ou classes
» F«rreras>r EimHvd'Eipafhê, tome Vil , page 92, — F. d'Orléans», Rtoêlution d'Espagne f tome III, p. 155. — L. Martnœus siculus, de Rébus Hispm. apnà. Schotti, Script. Hispan., page 429.
3 Mariant, Hist., tib. x xiu, chap. ix.
140 HISTOIRE DE CHAEUS-QUNT.
différentes : 1° La noblesse du premier rang ; 2° Tordre équestre ou la uoblesse du second rang ; 3° les représentants des villes et des bourgs qui, suivant les historiens d'Aragon, avaient droit d'assister aux étals généraux depuis rétablissement même de la constitution ; 4° Tordre ecclésiastique, composé des dignitaires de l'Église et des représentants du clergé inférieur * . Aucune loi ne pouvait passer dans cette assemblée sans le consentement de chacun jies membres qui avaient droit de suffrage '. On ne pouvait, sans la permission des états, ni imposer des taxes, ni déclarer la guerre, ni faire la paix, ni frapper de la monnaie, ni faire aucun changement dans la monnaie courante5. Ils avaient droit de revoir les procédures et les jugements de tous 1» tribunaux inférieur»; de veiller sur tous les départements de l'administra t ion, et de réformer tous les abus. Ceux qui se croyaient lésés ou opprimés s'adressaient aux états pour demander justice ; mais ce n'était point avec le ton de suppliants ; c'était en réclamant les droits naturels de tout homme libre, et en requérant les gardiens de la liberté publique de décider sur les objets qu'ils mettaient sous leurs yeux *. Or, pendant plusieurs siècles, cette assemblée des états se tenait tous les ans ; mais on fit, vers le commencement du quatorzième siècle, un règlement par lequel il fut arrêté que les états ne s'assembleraient plus que de deux en deux ans. Lorsque l'assemblée était ouverte, le roi n'avait plus le droit de la proroger ni de la dissoudre, à moins qu'elle n'y consentit, et la session durait quarante jours 5.
Non contents d'avoir élevé de si fortes barrières contre les entreprises de la puissance royale, les Aragonais ne voulurent pas même se reposer du soin de maintenir leurs libertés sur la vigilance et l'autorité d'une assemblée semblable aux dictes, aux états généraux et aux parlements, en qui les autres nations soumises au gouvernement féodal mettaient toute leur confiance. Ces peuples eurent recours à un établissement qui leur fut particulier ; ils élurent un juge suprême qu'ils nommèrent justiza. Ce magistrat, dont l'office avait quelque
1 Forma de ceUbrar cortes en Aragon, par Geron. Martel.
* Martel., tbid. page 2.
s HieroD. Blanca, Comment, rer. Aragon, ap. Schott., Script. Hispan. vol. IHi fagCftO.
4 Martel, Forma de célébrar, etc., p. S,
• Hmtod. Blanea, Comment, p. 763.
ressemblance avec celui des éphores dans l'ancienne Sparte, faisait les fonctions de protecteur du peuple et de surveillant du prince. Sa personne était sacrée, son pouvoir et sa juridiction étaient presque sans bornes. Il était l'interprète suprême des lois. Non-seulement les juges inférieurs, mais encore les rois eux-mêmes étaient obligés de le consulter dans tous les cas douteux, et de se conformer à sa décision avec une déférence implicite *. On en appelait à lui des sentences mêmes des juges royaux, comme de celles des juges que les barons nommaient dans leurs domaines respectifs. Il pouvait même, Sans qu'il y eût d'appel interjeté, évoquer toutes les affaires, défendre au juge ordinaire d'en poursuivre l'instruction, en prendre sur-lechamp connaissance et faire transférer un accusé dans la manifeste* tion ou prison d'État, ou personne ne pouvait être admis que par sa permission. Il ne jouissait pas d'un pouvoir moins absolu et moins efficace pour réformer l'administration du gouvernement, que pour régler le cours de la justice. Sa prérogative lui donnait l'inspection sur la conduite même du roi. Lejustiza avait droit d'examiner toutes les proclamations et les ordonnances du prince, de déclarer si elles étaient conformes aux lois, et si elles devaient être mises à exécution. Il pouvait, de sa propre autorité, exclure les ministres du roi de la conduite des affaires, et les obliger à rendre compte de leur administration. Pour lui, il n'avait à rendre compte qu'aux états de la manière dont il s'acquittait des fonctions de sa charge; fonctions les plus importantes qu'on ait pu jamais confier à un sujet * (30) .
Une simple énuméra tion des privilèges réservés aux états d'Aragon et des droits dont jouissait le justiza, fait voir clairement qu'il ne pouvait rester entre les mains du roi qu'une portion de pouvoir trèsbornée. Il semblait que la nation se fût appliquée avec soin à faire connaître et sentir à ses monarques l'état d'impuissance auquel elle les avait réduits. Dans le serment d'obéissance qu'on prêtait au prince, acte qui devait naturellement être accompagné de protestations de soumission et de respect, les Aragonais avaient inventé une formule de serment propre à rappeler au roi la dépendance où il était de ses sujets. Lejustiza lui disait au nom de ses fiers barons : « Nous, qui valons chacun autant que vous, et qui tous ensemble sommes plus
1 Blanca a conservé deui réponses d'un justiza à Jacques III, qui régnait vers k fin du treizième siècle, Comment., p. 748. 1 Hier. Blanca, Comment., p. 747 et 755.
143 HISTOIM JK CHABLIS-QUINT.
puissants que voua, nous promettons d'obéir à votre gouv< si vous maintenez nos droits et nos privilèges ; et sinon, non. * En vertu de ce serment, les nobles établirent comme un principe fondamental de la constitution que, si le roi violait leurs droits et leurs privilèges, la nation pouvait légitimement le désavouer pour son souverain et en élire un autre à sa place '. Les Aragonais montrèrent pour cette singulière forme de gouvernement un attachement excessif et un respect qui approchait d'une vénération superstitieuse (31). Dans le préambule d'une de leurs lois, ils déclarent que telle était la stérilité de leur pays et la pauvreté des habitante, que s'ils n'étaient dédommagés par les droits et la liberté qui les distinguent des autres nations, le peuple abandonnerait le royaume pour aller chercher un établissement dans quelque région plus heureuse et plus fer* tile *,
La Castille n'avait dans la forme de son gouvernement aucune singularité qui le distinguât d'une manière remarquable des autres royaumes européens. Le roi y exerçait la puissance exécutrice , mais avec une prérogative extrêmement limitée. L'autorité législative résidait dans les cortès , qui étaient composés de la noblesse , des ecclésiastiques en dignité et des représentants des villes» L'assemblée des cortès y était très-ancienne, et son origine remontait jusqu'à cette de la constitution même. Les membres des trois différents ordres , qui avaient droit de suffrage , s'assemblaient en un endroit , délibéraient en corps collectif, et leurs décisions étaient formées par les avis du plus grand nombre. Le droit de lever des impôts, de faire des lois , et de réformer les abus appartenait à cette assemblée ; et afin de s'assurer du consentement royal pour donner force de loi aux statuts et règlements qu'on jugeait nécessaires ou utiles au royaume, les cortès avaient coutume de ne délibérer sur les subsides demandés par le prince , qu'après avoir terminé toutes les affaires qui Intéressaient le bien public.
Il paraît que les représentants des villes ont eu place de très-bonne heure dans les états de Castille , et qu'ils ont acquis promptement on degré d'autorité et de crédit très-extraordinaire dans un temps où la puissance et le faste de la noblesse avaient éclipsé ou asservi
1 Hier. Blanca, Comment,, p. 751.
1 Idem., ibid.
les autres cluses de citoyens. Le nombre des députés des villes était si considérable , en proportion de celui des autres ordres * qu'ils ne pouvaient masquer d'avoir beaucoup d'influence dans les états (32), On peut juger par le fait suivant du degré de considération dont ils jouissaient dans l'État» À la mort de Jean I", on nomma un conseil de régence pour gouverner le royaume pendant la minorité de son fib. €e conseil était composé d'un nombre égal de nobles et de députés choisis par les villes ; et ceux-ci avaient le même rang , et étaient revêtus des mêmes pouvoirs que les prélats et les grands du premier ordre ' . Mais quoique les membres des communautés se fussent élevés, en Castille , fort au-dessus de l'état où ils se trouvaient placés dans les autres royaumes de l'Europe ; qu'ils eussent même acquis tant d'influence politique que l'orgueil et la jalousie de l'aristocratie féodale n'avaient pu les empêcher d'avoir part au gouvernement ; cependant les nobles continuèrent , malgré les progrès des communes 9 de faire valoir avec beaucoup de hauteur les privilèges de leur ordre contre la prérogative de la couronne. II n'y a jamais eu en Europe un corps de noblesse qui se soit distingué davantage par l'esprit d'indépendance , la fierté de la conduite , et la hardiesse des prétentions , que les nobles de Castille. L'histoire de cette monarchie offre les exemples les plus multipliés et les plus frappants de leur vigilance à observer toutes les démarches de leurs rois , et de la vigueur avec laquelle ils s'opposaient à leurs entreprises , lorsqu'elles tendaient à empiéter sur leur juridiction , à blesser leur dignité ou à restreindre leur pouvoir. Même dans leur commerce particulier avec leurs souverains , ils avaient une si haute opinion de leur rang, que les nobles de la première classe regardaient comme un de leurs privilèges de se couvrir en présence du roi , et s'approchaient de lui plutôt comme ses égaux que comme ses sujets.
La constitution politique des États inférieurs, qui dépendaient des couronnes de Castille et d'Aragon , était à peu près la même que celle du royaume auquel chacun d'eux était annexé. Dans tous , les nobles étaient très-respectés et très-indépendants , et les villes jouis* aaient d'un grand pouvoir et de beaucoup d'immunités.
Si l'on observe attentivement la situation singulière de l'Espagne , et si l'on se rappelle les divers événements qui s'y sont succédés ^
1 Mariana, ffitf., lib. xtui, cap, xr.
144 HISTOIRE DE CHARLBS^UINT.
depuis l'invasion des Mores jusqu'à la réunion des différents royaumes mus Ferdinand et Isabelle , on découvrira aisément les principes et tes causes de toutes les particularités que j'ai fait remarquer dans la forme de son gouvernement.
Ce ne fut qu'avec peine et par degrés que les Espagnols parvinrent à délivrer leurs provinces conquises du joug des mahométans ; les nobles» en suivant dans ces guerres l'étendard d'un chef distingué, ne combattaient pas pour lui seul ; ils voulaient partager les fruits de la victoire. Ils exigèrent donc une portion des terres qu'ils avaient arrachées des mains de l'ennemi par leur valeur et leurs services ; et leur pouvoir augmenta à mesure que les domaines du prince s'étendirent.
Dans ces guerres continuelles avec les Mores , les rois d'Espagne , obligés d'avoir recours aux services de leurs nobles, sentirent la nécessité de se les attacher par des concessions successives d'honneurs et de privilèges nouveaux . Dès qu'un prince pouvait établir son domaine dans une province conquise , il distribuait parmi ses barons la plus grande partie des terres , en y joignant une juridiction et des immunités qui leur donnaient presque une puissance absolue.
Les États qui se formaient ainsi dans les différentes parties de l'Espagne , étaient en même temps peu considérables. Le souverain d'un de ces petits royaumes n'était guère distingué au-dessus de ses nobles; et ceux-ci , se trouvant presque ses égaux , agissaient comme tels ; le prince ne pouvait donc ni exiger beaucoup de soumission ni exercer un grand pouvoir, et la noblesse, qui voyait si peu de distance du trône à elle , ne pouvait traiter ses rois avec ce respect que les grands monarques de l'Europe inspiraient à leurs sujets (33).
Ces circonstances réunies contribuèrent à élever la noblesse et à abaisser l'autorité royale ; d'autres concoururent à donner aux villa d'Espagne de la considération et de la puissance.
Gomme , pendant les guerres avec les Mores , le pays ouvert était sans cesse exposé aux incursions d'un ennemi avec qui on ne pouvait faire ni une paix ni une trêve assez durable pour jouir d'une sûreté .permanente , les personnes de tous les rangs étaient forcées , par l'intérêt de leur propre conservation, de fixer leur séjour dans des places de défense. Les châteaux des barons , qui , dans les autres pays , offraient un asile commode contre les insultes des brigands ou contre les violences des soulèvements intérieurs , n'étaient pas en état de désister aux attaques régulières et suivies des troupes disciplinées. Le
peuple ne pouvait donc se retirer avec une apparence de sûreté que dans des villes où un grand nombre d'hommes se réunissaient pour la défense commune. C'est à cette cause qu'il faut attribuer l'accroissement rapide des villes d'Espagne que les chrétiens reconquirent Tous les Espagnols qui se dérobaient au joug des vainqueurs allaient y chercher asile , et c'était dans leur enceinte que se réfugiaient les familles de ceux qui prenaient les armes pour aller faire la guerre aux Mores.
Chacune de ces villes fut , pendant un espace de temps plus ojb moins grand , la capitale d'un petit État , et profita de tous les avantages qui favorisent la population dans tous les lieux où se trouve le siège du gouvernement.
L'Espagne avait, au commencement du quinzième siècle, un trèsgrand nombre de villes, beaucoup plus peuplées que celles du reste de l'Europe , excepté de l'Italie et des Pays-Bas. Les Mores avaient établi des manufactures dans ces villes, lorsqu'elles étaient sous leur domination. Les chrétiens, en se mêlant avec ces peuples, avaient appris leurs arts , et ils continuèrent à les cultiver. Il parait que plusieurs villes faisaient alors un commerce déjà considérable ; et l'esprit de commerce concourut à y entretenir grand nombre des habitants , comme le sentiment du danger commun les avait engagés à s'y réunir.
Les villes d'Espagne étant très-peuplées, il s'y trouvait beaucoup d'habitants d'un rang supérieur à ceux qui résidaient dans les villes des autres royaumes d'Europe. La même cause qui avait contribué à augmenter leur population, y attirait des hommes de tous les états , qui s'y rendaient en foule, ou pour y chercher un asile , ou dans l'espérance d'y arrêter l'ennemi avec plus d'avantage que dans toute autre position.
On verra par différents incidents que je rapporterai dans le coure de cette histoire, que les représentants des villes aux états généraux, et ceux qui exerçaient les emplois d'honneur et de confiance dans le gouvernement de la communauté, étaient souvent d'un rang distingué qui honorait tout à la fois leurs constituants et les fonctions dont ib étaient chargés.
Comme il était impossible de soutenir une guerre continuelle contre
les Mores avec la seule force militaire que les barons étaient obligés
de mettre en campagne , suivant les lois du service féodal , on sentit
bientôt la nécessité de soudoyer constamment un corps de troupes, tf
164 HISTOIRE M OUIUKUUT.
surtout de la cavalerie légère. Un des privilèges des nobles cxeapWt leurs terres du fardeau des taxes. Lai villes étaient seules chargea* l'entretien des troupes nécessaires pour la sûreté publique : la roi», qui se trouvaient souvent obligés de s'adresser à elles pour attirai subsides , cherchèrent à se les attacher par des concessions qui étendaient leurs immunités et qui augmentaient leurs richesses et leur puissance,
Lorsqu'on observera que le concours de ces circonstances parti» Hères à l'Espagne fortifiait encore l'effet des causes général» qui rétribuèrent à l'agrandissement des villes dans les autrei ptj* de l'Europe, on reconnaîtra aisément le principe des privilèges mUt plies et importants qu'elles acquirent partout, et de la considérai» singulière à laquelle elles parvinrent dans tous les royaumes dlfe- ]>agne (34).
Ces privilèges excessifs de la noblesse et cette puissance extraordinaire des villes resserraient de tous côtés la prérogative des m d'Espagne, et la retenaient dans des limites très-étroites. Indignés des entraves qu'on mettait à leur pouvoir* plusieurs de ces prineei s'occupèrent, en différentes occasions, à étendre leur autorité et è diminuer celle de leurs sujets ; mais, soit qu'ils manquassent de força ou de talents pour venir à bout de cette entreprise» touifteflorts pendsst longtemps n'eurent pas beaucoup de succès. Lorsque Ferdinand et Isabelle se virent maîtres de tous les royaumes d'Espagne réunis uns leur domination, et qu'ils n'eurent plus à craindre ni lesdaogeraoite obstacles des guerres domestiques, ils furent en état de reprendre et de poursuivre avec avantage les projets que leurs prédécesseurs aisfest vainement formés pour donner à l'autorité royale plus de vigueur et d'étendue. Ferdinand joignait à une sagacité profonde dans la combinaison de ses plans , beaucoup d'activité et de ressources dam h conduite 9 beaucoup de constance et de fermeté dans l'exécution ; il eut besoin de toutes ces qualités pour réussir dans ses vues.
Gomme la puissance et les prétentions excessives de la noblesse étaient ce qui affectait le plus vivement les rois d'Espagne, et ce qu'ils supportaient avec le plus d'impatience , le grand objet de Ferdinisd fut de les réduire dans de justes bornes. Sous différents prétexta» quelquefois par la violence, plus souvent encore en vertu de sentences portées par les tribunaux de justice , il dépouilla les barons d'une partie des terres qu'ils avaient obtenues de la générosité inconsidérée
BrrnoMcnoif« 147
monarques, et surtout de la faiblesse et de la prodigalité de Henri IV, ton prédécesseur.
H n'abandonna pas entièrement la conduite de» affaire» ai» nobles 4d plus haut rang, qui, jusqu'alors accoutumé» à remplir les premiers départements de l'administration, et à être employés comme les seuil eooeeiUetB et ministres de la couronne , avaient regardé cette distinction comme un privilège inhérent k leur ordre. Il traita et conclut «ravest sans leur participation des affaires de la plus grande impor» tance et donna plusieurs emplois d'autorité et de confiance à des hommes nouveaux» dévoués à ses intérêts l. Il introduisit dans se coar un appareil d'étiquette et de dignité inconnu en Espagne f tant qtfeHe fut divisée en plusieurs petite royaumes, mais qui accoutumé les nobles à approcher du trône avec plus de respect et de déférence peur ses souverains.
Ferdinand réunit à la couronne les dignités de grand maître des trois ordres militaires de Saint-Jacques, de Galatrava et d'Àlcantara ; et, par là, il augmenta considérablement les revenus et la puissance des rois d'Espagne. Ces ordres institués à l'imitation de ceux des Templiers et de SaiutrJean de Jérusalem* avaient pour objet de faire «ire perpétuelle aux mahométans, et de protéger les pèlerins lient visiter Gompostelle ou d'autres lieux saints en Espagne, s et la superstition des temps où ces établissements furent
engagèrent des personnes de tous les rangsà faire des dons à
co pieu* guerrîe», qui «e trouvèrent bientft propriétaires d'une «stade partie des terras et des richesses de la nation* La grande mgftriœdeehacmdeeeserdra
l« pins importantes peur le crédit et les richesses, auxquelles pût prttendre un noble d'Espagne. Les chevaliers disposaient librement 4e eee dignités, qui élevaient ceux qui en étaient revêtus presque au de leur souverain (35). Ferdinand, qui regardait les nobles
, w corpg déjà trop formidable, sentitoombien le gouvernement
4e ees riches confréries leur donnait encore de crédit et d'influence ; M «'occupa des moyens de dépouiller la noblesse de cette distinction peur en enrichir la couronne; etU prit, pc*ur remplir cet objet, des meures habilement concertées, qu'il conduisit avec beaucoup de vigueur *. Il vint à bout, à force d'intrigues, de promesses et dç
* Zorita, Ânalê$ de Aragm., tome YI, p. 22.
* Mariana, Htit.f lib. xxx, cap. v.
148 HISTOIRE DE CHARLBS-QUlfflT.
menaces, d'engager les chevaliers des trois ordres à mettre à leur télé Isabelle et lui. Innocent VIII et Alexandre VI revêtirent cette élection de la sanction de F autorité papale * ; et les successeurs de ces pontifes rendirent perpétuelle la réunion de la dignité de grand mattre à l'autorité royale.
Tandis qu'en diminuant ainsi le pouvoir et l'influence de la noblesse, Ferdinand donnait à sa couronne un nouveau degré d'éclat et de puissance, il prenait des mesures non moins efficaces pour arriver par d'autres voies au même but. La juridiction souveraine, que la barons exerçaient dans leurs domaines, était la distinction qui Battait le plus leur orgueil. Ils attachaient tant d'importance à ce privilège, qu'ils l'auraient défendu les armes à la main , si l'on eût tenté de les en dépouiller à force ouverte ; mais c'était une démarche qu'un prince aussi prudent et aussi circonspect que Ferdinand n'avait garde de hasarder. Il chercha les moyens de miner sourdement ce qu'il ne pouvait emporter par la force; l'état où se trouvaient les royaumes et le caractère de sa nation lui en fournirent une occasion dont il proflta habilement. Les ravages continuels des Mores , le défaut de discipline parmi les troupes qu'on opposait à ces peuples, les divisions meurtrières qui se renouvelaient sans cesse entre le prince et les nobles , et la fureur aveugle avec laquelle les barons se faisaient h guerre les uns aux autres , remplissaient d^ trouble et de confusion toutes les provinces d'Espagne; le pillage , les insultes, les meurtres devinrent si communs que , dans cet état de désordre , non-seulement tout commerce fut interrompu, mais qu'il resta à peine quelque communication ouverte et sûre d'un lieu à un autre. Ainsi, la sûreté et h protection que les hommes ont cherché à se procurer en formant des sociétés furent presque anéanties. Tant que les institutions féodales restèrent en vigueur , on porta si peu d'attention au maintien de l'ordre intérieur et de la police , on mit tant de négligence et de faiblesse dans l'administration de la justice, qu'on aurait vainement sollicité l'exécution des lois établies ou l'intervention des juges ordinaires. Mais le mal devint intolérable , surtout aux habitants des villes , qui étaient les principales victimes de cet état 'd'anarchie; et l'intérêt de leur propre conservation les força enfin d'avoir recoure à
1 Zurita, Ancd., tome V, p.22.£Iii Anton. Nehrisscnsis, RerumàFerdin. «f /tft* fttlarum décades II, ap. SchoU.,Sc rt>f. Hitpar. I, p. 860.
un remède extraordinaire. Vers le milieu du treizième siècle, les villes du royaume d'Aragon , et à leur exemple celles de Castille, se réunirent et formèrent une association qui prit le nom de la Sainte Confrérie. Chacune des villes associées fournit une certaine contribution ; on leva un corps considérable de troupes, destiné à protéger les voyageurs et à poursuivre les criminels. On nomma des juges qui ouvrirent leurs tribunaux en différentes parties du royaume. Quiconque était convaincu de meurtre , de vol ou de quelque délit qui troublait la paix publique, s'il tombait entre les mains des troupes de la Sainte Confrérie , était amené devant les juges , qui , sans avoir égard à la juridiction exclusive et souveraine que pouvait réclamer le seigneur du lieu , jugeaient et condamnaient le coupable. Cet établissement rendit bientôt à l'administration de la justice la vigueur et l'activité , et dès lors l'ordre et la tranquillité intérieure commencèrent à renaître. Les nobles seuls murmurèrent et se plaignirent de cette innovation comme d'une usurpation ouverte sur un de leurs princw paux privilèges. Ils firent des remontrances très-vives contre cette institution salutaire , et en quelques occasions ils refusèrent même d'accorder au roi des subsides, à moins qu'elle ne fût abolie. Ferdinand, qui sentit que la Sainte Confrérie était non-seulement très-utile au maintien de la police dans ses royaumes, mais qu'elle tendait en même temps à affaiblir et à détruire à la fin la juridiction territoriale des barons, la protégea dans toutes les occasions, et employa pour la défendre toute la force de l'autorité royale. Ainsi , outre les autres expédients auxquels il eut recours, ainsi que les autres souverains de l'Europe , il sut se prévaloir avec avantage de cet établissement qui fut particulier à l'Espagne, pour limiter et anéantir cette juridiction • indépendante que s'était arrogée la noblesse, et qui n'était pas moins incompatible avec l'autorité du prince qu'avec l'ordre et harmonie do la société (36). *
Ferdinand , par ses heureuses innovations , étendit sa prérogative fort au delà du terme où elle eût jamais été portée par aucun de ses prédécesseurs ; mais il restait cependant encore de fortes et de nombreuses barrières contre les progrès de l'autorité royale. Le sentiment de la liberté régnait avec force parmi le peuple d'Espagne ; l'esprit d'indépendance animait toute la noblesse ; quoique l'amour de la gloire , qui distingue les Espagnols dans tous les périodes de leur histoire, les eût engagés à soutenir avec zèle Ferdinand dans ses
150 HISTOIBB »E OUM.ES-QPIWT.
guerres étrangères , et à le mettre en état, par leur secours, de former et d'exécuter de grandes entreprises, fl n'exerçait cepr J~* sor ses sujets qu'une juridiction moins étendue que celle des principaux souverains de l'Europe ; et l'on Terra par différents événamente de l'histoire suivante, que, pendant une grande partie dn règne de Charles-Quint, son successeur, les droits de la
d'Espagne étaient encore
La constitution et les lois anciennes de la France ressemblent si fort à celles des autres royaumes gouvernés par le système féodal, qu'U serait inutile d'entrer à cet égard dans les détails qui étaient nécessaires pour donner quelque idée de la nature et des effets des institutions particulières qui se sont formées en Espagne. En exposant plus haut les moyens dont les rois de France se sont servis pour se rendre mattres de la force nationale de leur royaume et wmetts par là en état de s'engager dans de vastes plans de guerres étrangères ; j'ai indiqué ks degrés par lesquels ils sont parvenus à étendre leur muoenee politique et à exercer avec moins de contrainte leur prérogative. H ne ma reste plus qu'a faire observer , dans la constitutiosi de la France, les particularités qui servent ou a la distinguer de celle des autres États, ou à répandre quelque lumière sur les événement» oa période de temps qu'embrasse l'histoire dn règne de Charles-Quint.
Sous les rois de France de la première race, le pouvoir de la couronne était très-faible et très-borné. Les assemblées générales de la «ation, qui avaient tteu tous les ans à certaines époques fixes, étendaient leur autorité sur toutes les parties du gouvernement. EU» «vaient le droit délire leur souverain , demi accorder des subsides, -de faire les lois, de réformer les abus de toute espèce, et de jugar en dernier ressort, quels que fussent la sature de la cause et le rang des personnes qui y étaient intéressées.
Malgré la puissance et l'éclat que les conquêtes de Cihnrlemnjna avaient donnés à la couronne, ks assemblées de la natte» cesttinuèrent, sous la seconde race des rois, à exercer une autorisé fort étendue. Le droit de nommer celui des princes de la famille royts» qui devait monter sur le trône leur appartenait. Les Nia, ékst par leur suffrage , étaient accoutumés à les convoquer régulièrement, et à les consulter sur toutes les affaires importantes de l'État : sans leur consentement on ne pouvait ni faire une nouvelle toi, m lever m nouvel impôt.
UtTJIODUCTIÛ*. 15}
Lorsque Hugues Capet, chef de la troisième race des rois de France , monta sur le trône , il s'était déjà fait dans l'état politique ée ce royaume des changements considérables, qui avaient influé sur la puissance et la juridiction des assemblées générales de la nation. L'autorité royale , dégradée et avilie par les lèches descendants de C9hariemagne , n'était presque plus qu'une ombre. Tout grand propriétaire de terres avait constitué son domaine en une baronnia presque indépendante du souverain. Les ducs ou gouverneurs de provinces , les comtes ou gouverneurs de bourgs et de petits districts, et les grands officiers de la couronne , étaient parvenus à rendre héréditaires dans leurs familles ces dignités qu'ils n'avaient obtenues originairement que pour les exercer à vie ou tant qu'il plairait au prince. Chaque baron s'était arrogé tous les droits qui jusqu'alors avaient été regardés comme les attributs de la royauté, et particulièrement le droit de rendre la justice dans ses domaines , de battre monnaie et de faire la guerre. Chaque territoire , gouverné par des coutumes locales , reconnaissait un seigneur particulier et avait des intérêts qui lui étaient propres. La formalité de rendre hommage au roi était presque le seul acte de dépendance auquel des barons insolents voulussent se soumettre , et cette cérémonie ne les liait qu'autant qu'ils voulaient bien en remplir les engagements (37).
Dans un royaume divisé en une multitude de baronnies indépendantes, à peine resta&il quelque principe commun d'intérêt et d'union. L'assemblée générale ne pouvait guère, dans ses délibéra* lions , regarder la nation comme formant un corps , et établir des règlements communs qui eussent une égale vigueur dans toutes les parties de l'État. Le roi pouvait bien publier et faire exécuter de nouvelles lois dans ses domaines particuliers, parce qu'il y était reconnu comme Tunique seigneur. Mais s'il eût prétendu rendre ces lots communes à tout le royaume , tous les barons auraient pris l'alarme et auraient regardé cette entreprise comme une atteinte à l'indépendance de leur juridiction. Les barons , de leur celé , n'évitaient pas avec moins de soin de faire des lois générales , parce que le droit de les taire exécuter aurait appartenu au roi, et aurait Ajouté è ee pouvoir suzerain qui était l'objet de leur jalousie. Ainsi sous les descendants de Hugues Capet , les états généraux [ c'était ainsi qu'où appelait l'assemblée suprême de la nation française) perdirent la puissance législative, ou du moins en abandonnèrent l'exercice*
Depuis cette époque , leur juridiction se borna à imposer de nouvelles taxes , à décider des questions qui s'élevaient sur le droit de succession à la couronne , à établir une régence lorsque le dernier roi ne l'avait pas fixée par son testament , et à rédiger des remontrances sur k* griefs dont la nation demandait le redressement.
Comme pendant plusieurs siècles les souverains de l'Europe eurent peu d'occasions de demander à leurs sujets des subsides extraordinaires , et que les autres cas qui exigeaient la décision des états généraux se présentèrent rarement , ces grandes assemblées ne furent pas fréquentes en France. Les rois les convoquaient lorsque leurs besoins ou leurs craintes les forçaient d'y avoir recours ; mais ces états ne formaient pas , comme les diètes de l'empire , les cortès en Espagne, et le parlement en Angleterre , une partie essentielle de la constitution qui, par l'exercice régulier du pouvoir dont elle était revêtue, pouvait seule donner l'activité et la force au gouvernement.
Les rois de France commencèrent à s'emparer de l'autorité législative , lorsque les états généraux cessèrent d'en faire usage. Ils ne hasardèrent les premiers actes de législation qu'avec beaucoup de réserve , et après avoir pris les plus grandes précautions pour empêcher leurs sujets de s'alarmer de l'exercice d'une nouvelle puissance. Ils évitèrent de prendre, dans les premières ordonnances qu'ils publièrent , un ton de commandement et d'autorité : ils traitaient avec leurs sujets; ils leur indiquaient les mesures qu'ils jugeaient les plus utiles au bien public , et les engageaient à les adopter. Mais la prérogative de la couronne s'accrut bientôt par degrés ; les justices royales étendirent et firent reconnaître leur juridiction suprême; les rois de France prirent alors le style et l'autorité de législateurs; et avant le commencement du quinzième siècle ils avaient déjà réuni dans leur personne toute la puissance législative (38).
Lorsque la couronne se fut assuré l'importante acquisition de ce nouveau pouvoir, elle obtint aisément celui de lever des impôts. Le peuple , accoutumé à voir ses rois publier , de leur seule autorité , des ordonnances pour régler des points qui intéressaient essentiellement les propriétés des sujets , ne furent point alarmés quand ils se virent requis par des édits royaux de fournir certaines sommes pour subvenir aux besoins du gouvernement et aux dépenses des opérations nationales. Lorsque Charles VII et Louis XI essayèrent pour 1* première fois de faire ce nouvel usage de leur autorité , de la manière
que j'ai déjà exposée , l'accroissement graduel de la puissance royale avait préparé si insensiblement les esprits des Français à cette inno* vation , qu'elle n'excita aucun soulèvement et qu'elle flt nattre à peine quelques murmures et de faibles plaintes.
Les rois de France ayant ainsi envahi toute la puissance qui peut être exercée dans le gouvernement; le droit de faire les lois, de lever de l'argent» d'entretenir constamment une armée de roercenaires, de faire la paix et la guerre, se trouvant annexé à la prérogative royale, la constitution du royaunjp qui était presque démocratique sous la première race , et qui était devenue aristocratique sous la seconde , finit par être une pure monarchie sous la troisième. Il paraît que , depuis cette époque , on a cherché avec soin à écarter tout ce qui aurait tendu à conserver l'apparence ou à faire revivre le souvenir du gouvernement mixte des temps antérieurs. Pendant le règne long et actif de François Ier, la continuité et l'importance des guerres dans lesquelles il se trouva engagé , l'obligèrent d'imposer des taxes onéreuses sur ses sujets ; cependant il n'assembla pas une seule fois les états généraux du royaume , et il ne fut jamais permis au peuple d'user du droit de se taxer lui-même , droit qui , selon les idées primitives du gouvernement féodal, appartenait essentiellement à tout homme libre.
Il resta cependant deux choses qui concoururent à tempérer l'exercice de la prérogative royale et à la contenir dans des bornes assez fixes pour empêcher la constitution de France de dégénérer en despotisme. Les droits et les privilèges, réclamés par la noblesse, doivent être regardés comme une barrière contre le pouvoir absolu de la couronne. Quoique les nobles de France eussent perdu l'autorité légale dont ils avaient joui comme corps, ils avaient conservé les droits personnels et la prééminence qui était attachée à leur rang. La noblesse avait toujours le sentiment de sa supériorité sur les autres classes de citoyens ; exempte des. taxes dont ceux-ci étaient chargés, et méprisant les occupations auxquelles ils se livraient, elle avait le privilège particulier de prendre des décorations et des marques extérieures qui indiquaient la prééminence ; les nobles étaient traités avec un certain degré de déférence en temps de paix, et s'arrogeaient différentes distinctions en temps de guerre. Plusieurs de ces prétentions n'étaient, il est vrai, ni fondées sur des ordonnances, ni dérivées de lois positives ; mais elles étaient établies et fixées par des maximes d'honncurt
151 HIST01RK M CHÀfcLBS-QUlNT.
dont l'autorité, quoique plus vague et plus arbitraire, n'en était pas moins sacrée. Ain» les droite de la noblesse, créés et protégés par un principe d'honneur qui la rendait aussi attentive à les conserver qu'intrépide à les défendre, sont devenus pour le souverain même on objet de respect. Partout où ces droits se trouveront en opposition arec la prérogative royale, ils en arrêteront l'exercice. La violence d'un despote pourrait exterminer Tordre entier des nobles ; mais tant que cet ordre subsistera et conservera ses idées de distinction personnelle, la puissance du sowerain aura des limites * .
Comme le corps de la noblesse française était très-nombreux et très-jaloux de sa prééminence , son influence détermina la manière d'exercer l'autorité royale, qui distingue particulièrement le gouvernement de ce royaume. Un ordre intermédiaire Se trouva placé entre le prince et ses autres sujets ; et dans tous les actes d'autorité , il devint nécessaire de respecter les privilèges de cette classe de citoyens : il fallut non -seulement se garder d'y donner la moindre atteinte réelle , mais ne pas laisser même soupçonner qu'il fût possible de k» violer. Ainsi il s'établit en France une forme de gouvernement inconnue aux anciens , celle d'une monarchie dans laquelle le pouvoir da souverain, sans être restreint par aucune constitution fixe et légale» est cependant limité par l'opinion seule d'une partie de ses sujet» sur la nature et l'étendue de ce pouvoir.
La juridiction des parlements de France, et particulièrement de celui de Paris, est l'autre barrière qui a contribué à circonscrire dam certaines bornes l'exercice de l'autorité royale. Le parlement de Paris était originairement la cour des rois de France , ou le tribunal anquel ils confiaient l'administration suprême de la justice dans leurs propres domaines, et le pouvoir de prononcer définitivement sur tom les cas qui y étaient renvoyés par appel des cours des barons. Lors* qu'on eut fixé le temps et le lieu de ces assemblées ; lorsque nonseulement les formes de ses procédures, mais encore les règles et las principes de ses jugements eurent acquis de la consistance et de la régularité ; lorsqu'on y renvoya toutes les causes importantes; enfla lorsque le peuple fut accoutumé à y recourir comme au sanctuaire suprême de la justice , ce parlement acquit beaucoup d'influence et
1 Esprit des lois, liv. u, ebap. it. Ferguson's, Essay on ih$ history of civil toeiMy, tyarU i, 9ecU x.
IffTBOBCCTIOM. 155
d'autorité ; ses membres eurent de la confédération , et ses décret* forent respecté». Les rois de France ayant commencé à exercer seuls la puissance législative, ils envoyèrent leurs édita et leurs ordonnances en parlement de Farts, pour y être approuvés et enregistrés avant que d'avoir force de loi dans le royaume. Dans les intervalles qui s'écoulaient entre les assemblées des états généraux , ou pendant les règnes sous lesquels les états généraux ne furent point convoquées, les rois avaient coutume de consulter le parlement sur les affaires les plus épineuses de l'administration , et souvent ils réglaient leur conduite tur les avis de cette compagnie, soit pour déclarer la guerre, soit pour faire la paix, soit pour d'autres opérations non moins importante*. Il se forma ainsi en France un tribunal qui devint le grand dépositaire des lois ; et la teneur uniforme de ses jugements établit des formes de procédure et des règles de justice qui furent regardées comme si sacrées, que la puissance souveraine du monarque même aurait craint de les attaquer ou de les violer* Quoique les membres de cet illustre corps ne possèdent point l'autorité législative et ne puissent être regardés comme les représentants de la nation , 3s se sont prévalu , dans les temps postérieurs , de la considération ** du crédit qu'ils avaient acquis, pour s'opposer aux innovations et aux abus de l'autorité (39).
La France s'étend jusqu'aux frontières de l'empire d'Allemagne, En expliquant quelle fut, au commencement du seizième siècle , la constitution politique de ce corps vaste et compliqué, j'éviterai d'entrer dans des détails qui jetteraient mes lecteurs dans un labyrinthe Inextricable, formé par la multiplicité de ses tribunaux, par le grand nombre de ses membres, par le choc de leurs droits et de leurs prétentions, et par les discussions et les subtilités infinies dont les jurisconsultes allemands ont emharrassé ces différents objets.
L'empire de Charlemagne était un édifice immense, élevé en trop feu de temps pour être durable. Sous le premier de ses successeurs, l'édifice commença a s'ébranler , et bientôt il s'écroula entièrement, La couronne d'Allemagne fut séparée pour toujours de celle de France, et les descendants de Charlemagne fondèrent deux grandes monarchies, qui, par leur situation respective, devinrent rivales et ennemies l'une die l'autre. Ceux des princes de la race de Charlemagne qui montèrent sur le trône impérial avaient moins 'dégénéré que ceux qui régnèrent en France. L'autorité souveraine conserva quelque vigueur
entre les mains des premiers , et les nobles d'Allemagne , quoique jouissant de privilèges très-étendus et possesseurs de domaines considérables, ne parvinrent que lentement à se rendre indépendants. Les grands offices de la couronne continuèrent d'être à la disposition du souverain, et pendant un très-long période de temps, les fiefs restèrent dans leur état primitif, sans devenir héréditaires et sans se perpétuer dans les familles auxquelles ils avaient été accordés.
La branche allemande de la famille carlovingienne s'éteignit enûn; les lâches descendants de Charlemagne , qui occupaient le trône de France , étaient tombés dans un tel degré de mépris , que les Allemands, sans égard aux prétentions de ces princes , usèrent du droit qui appartient à un peuple libre, et dans une assemblée générale de la nation élurent empereur Conrad, comte de Franconie. Après lui, Henri de Saxe et les trois Othons ses descendants, furent élevés suc* cessivement au trône impérial par les suffrages de leurs compatriotes. Les vastes domaines des empereurs saxons, leurs grands talents et leur caractère entreprenant , concoururent non-seulement à relever l'éclat de la dignité impériale, mais encore à en augmenter la force et la puissance. Othon le Grand marcha en Italie à la tète d'une puissante armée, et, à l'exemple de Charlemagne, donna la loi à tout le pays. Son autorité y fut reconnue par les différentes puissances. D créa et déposa des papes par des actes de sa volonté suprême, et annexa le royaume d'Italie à l'empire d'Allemagne. Enivré de ses succès, il prit le titre de César-Auguste * : ainsi l'on vit un prince, né dans le cœur de la Germanie , prétendre être le successeur des empereurs de l'ancienne Rome , et avoir hérité de leurs droits et de leur puissance.
Mais tandis qu'au moyen de ces nouveaux titres et de ces acquisitions nouvelles, les empereurs augmentaient par degrés leur grandeur et leur influence, la noblesse d'Allemagne s'occupait en même temps à étendre ses privilèges et sa juridiction. L'état des affaires publiques favorisait ses entreprises. La vigueur que Charlemagne avait donnée au gouvernement s'était promptemertt relâchée. L'incapacité et h faiblesse extrême de quelques-uns de ses successeurs, auraient encouragé des vassaux moins audacieux que les nobles de ces temps-là a s'arroger de nouveaux droits et à augmenter leurs privilèges. Le»
1 Annaltsta Saxo, etc., ap. Struv^ Corp., v. I, p. 218.
INTEOBUCTIOX. 157
autres empereurs, se trouvant engagés dans des guerres civiles» furent obligés de ménager ceux de leurs sujets dont ils sollicitaient les secours, de tolérer leurs usurpations et souvent même de les autoriser. Les fiefs devinrent insensiblement héréditaires , et se transférèrent dans les familles non-seulement en ligne directe, mais aussi par succession collatérale. Les femmes, ainsi que les hommes, demandèrent l'investiture des fiefs dont elles héritaient. Chaque baron commenta à exercer une juridiction souveraine dans son territoire ; les ducs et les comtes d'Allemagne profitèrent des circonstances, et s'occupèrent à faire de leurs domaines des États particuliers et indépendants l . Leurs projets et leurs démarches n'échappèrent pas aux yeux attentifs des empereurs ; mais ces princes n'auraient pu espérer d'abaisser et de réprimer l'ambition de vassaux déjà trop puissants , qu'en dirigeant vers cet objet toute leur force et toute leur activité ; et comme ils attachaient la plus grande importance au succès de leurs expéditions en Italie, expéditions qu'ils ne pouvaient soutenir que par le concours de la noblesse, ils n'avaient garde d'alarmer ou d'irriter les chefs de cet ordre redoutable, en attaquant leurs privilèges ou leur juridiction. Les empereurs crurent cependant pouvoir aller au même but par des voies indirectes ; ils accordèrent inconsidérément de nouvelles possessions au clergé, et le comblèrent d'honneurs, dans l'espérance que clans la suite la puissance de cet ordre servirait de contre-poids à celui de la noblesse *.
On ne tarda pas à sentir les funestes effets de cette erreur politique. Les affaires prirent une face nouvelle sous les empereurs des familles de Franconie et de Souabe, que les Allemands avaient appelés par un choix volontaire au trône impérial. L'Allemagne devint le théâtre d'un événement qui étonna l'Europe fdors, et qui est presque incroyable aujourd'hui. Les papes, qui jusqu'alors avaient été dépendants des empereurs , et qui devaient à leur bienfaisance et A leur protection le pouvoir aussi bien que la dignité dont jouissait le saintrsiége, commencèrent à réclamer une supériorité de juridiction ; et en vertu d'une autorité qu'ils prétendaient tenir du ciel , ou . les vit juger , condamner , excommunier et déposer leurs anciens maîtres. 11 ne faut pas croire que ces entreprises ne fussent que des
• Pfeffel, Abrégé chronol. de l'Hiet. d'Allemagne, p. 110, 15& Lib. feudor. Ut. i,
* iHd., p. 1*4.
16S H1STOIM UK OUnLES-QUïHT.
excès extravagants de ranMtion d'un pontife, enivré datant» idfat qu'il avait cooçwcn de retendue de la domination ecdéaèartfcpwdfc la plénitude de la puissance papale. Grégoire n'était pu raoiml* bHe qrfaariKteax ; m présomption et sa violence étaient soutenu* par me grande sagacité et par des talents poétiques. Il avait otaené que tes vastes domaines et la juridiction presque absolue dont jooksalent les princes et les nobles de Y Allemagne , tes avaient reste très-redoutables ans empereurs, et qu'ils étaient disposés à bfmter tonte entreprise tendante h limiter l'autorité de la couronne. D ptvK que les ecclésiastiques allemands, devenus presque ausrf prisntt que les princes, seconderaient volontiers de toutes leuw fore» ficonque se déclarerait le protecteur de leurs privilèges et de h» ta* dépendance. Grégoire négocia avec ces deux ordres dlioauMs; i s'était assuré du secours de plusieurs membres puissants de la w- Messe et du clergé avant que d'oser entrer en lice avec le chef* l'empire.
Grégoire commença sa rupture avec Henri IV sur un prête* spécieux et populaire. II se plaignit de la vénalité et de la corrupti* Introduites par cet empereur dans les collations des bénéfices an ecclésiastiques. Il prétendit que le droit de collation lut appartenait comme au chef de FËgfise; et il requit Henri de se renfermer (ht* les bornes de sa juridiction civile, et de s'abstenir ponr l'avenir * ces usurpations sacrilèges sur l'autorité spirituelle du saîn<-s% L'empereur, ayant refusé de renoncer à exercer des droits dont » prédécesseurs avaient constamment joui, fit fondre sur sa tête tea les anatftèmes de rÊglise. Les princes et les eeclésfastiqaes les fhi considérables d'Allemagne se soulevèrent et prirent les armes centre loi ; on excita sa mère, sa (femme, ses enfants même, à brter tas les liens de h nature et du devoir, et I se joindre aux ennemis * « malheureux prince * . Trfs furent les moyens dont sesenrK hcmir* Rome pour enflammer le rète aveugle de la superstition ; elle sot Ai* ger avec tant desuccès l'esprit factieux des Italiens et deaÀïîemw* qu'un empereur, distingué non-seulement par des vertus, m** * core par des talents peu communs, fut otÂgé (te paraître en sfr pRafft à la porte du eMteau oh résidait le pape, et <fy itstertrA jours , tête nue , exposé à toutes les rigueurs de l'hiver , pour impta*
1 Annal. Germon, ap. Struvium, I, p. 323.
nmoDucnoN. 13*
un pardon qu'il n'obtint même qu'avec peine , et aux condition les plus flétrissantes (40).
Cet acte d'humiliation avilit la dignité impériale , et cet avilissement laissa de longues traces. La querelle de Grégoire et de Henri donna naissance aux deux grandes factions des Guelfes et des Gibelins , qui pendant trois siècles agitèrent sans relâche l'Allemagne et lHtalie. Les Guelfes soutenaient les prétentions du pape , et les Gibettnft défendaient l'autorité de l'empereur. On vit se former , au milieu de ces trouble», un système régulier dont l'objet fut d'humilier les empereurs , et de limiter leur pouvoir. Ce système fut constamment Mm pendent plusieurs siècles : les papes, les État» libres d'Italie , la noblesse et le clergé d'Allemagne , étaient tous intéressés à en assurer la succès. L'autorité impériale, quoique ranimée par intervalles sous l'administration de quelques empereurs habiles, continua de décliner ; il n'en resta pins que l'ombre dans l'anarchie du long interrègne qui suivit la mort de Guillaume de Hollande. Rodolphe de Hapsbourg, qui fonda la maison d'Autriche , et prépara les semeuses de sa future grandeur , fut enfin élu empereur » non parce qu'on le crut en état de relever et d'étendre la puissance de cette dignité » mais au contraire parce igue ses domaines et son crédit ne paraissaient pas assez considérables pour exciter la jalousie des. princes d'Allemagne » intéressés à conserver les formes d'une constitution dont ils avaient anéanti ht vigpeur et le pouvoir. Plusieurs de ses successeurs furent élevés» par te même motif, an trône de l'empire, et ces faibles princes farent encore dépouillé» de presque tous les droits qui leur testaient et qu'ils n'étaient plus en état d'exercer ni de défendre.
Pendant ce période de trouUe et de confusion , il se. fit une révolution eq(îère dans la constitution, dn corps germanique* On conserva les anciens noms des tribunaux et «tes magistrats, ainsi que les formes primitive* et extérieure* de l'administration ; mais la nature du gou» wtnemenft était essentiellement changée. Les princes , In grande aoMcano» le haut clergé, les villes libres, avaient profité de L'iule*nègp&dont j'ai parié , pour affermir et étendre lenm usurpations. Us prétendaient avoir le droit de gouverner dans leur» territoires av«c une autorité absolue , et ne voulaient reconnaître do supérieur dans nncune affaire relative à la police de leurs domaines. Ils publiaient 4es lois, déclament la» guerre, faisaient Ife paix, battaient monnaie , imposaient des taxes „ et exerçaient enfin tous ter actes (te sou**
veraineté qui distinguent les États indépendants. Les principes d'ordre et d'union politique, qui avaient formé un seul corps de différentes provinces d'Allemagne , étaient entièrement effacés , et la société se serait dissoute d'elle-même , si les formes de la subordination féodale n'y avaient conservé une apparence de liaison et de dépendance respective , qui sauva la constitution d'une entière destruction.
Ce principe d'union, qui subsistait encore, était extrêmement faible ; il n'y avait plus dans le gouvernement germanique aucune force suffisante pour maintenir l'ordre public , ni même pour défendre la sûreté personnelle. Depuis l'avènement de Rodolphe de Hapsboorg au trône impérial, jusqu'au règne de Maximilien, prédécesseur immédiat de Charles-Quint , l'empire éprouva toutes les calamités auxquelles est exposé tout État où les ressorts du gouvernement ont perdu leur vigueur et leur activité. Parmi cette multitude de membres dont le corps germanique était composé, mille cause* inévitables de troubles et de divisions s'élevaient sans cesse et allumaient de toutes parts des guerres particulières , soutenues avec toute la violence du ressentiment personnel qui n'est point réprimé par une autorité supérieure. L'oppression , les rapines, les outrage* devinrent universels ; le commerce cessa , l'industrie fut suspendue, toutes les provinces de l'Allemagne ressemblèrent bientôt à un pays ravagé et dévasté par l'ennemi '. La multitude des expédients auxquels on eut recours pour rétablir l'ordre et la tranquillité fait voir combien les maux enfantés par cet état d'anarchie étaient devenus intolérables. On nomma des arbitres pour juger les contestations qui s'étaient élevées entre les États différents. Les villes se réunirent et formèrent une ligue dont l'objet était de réprimer te rapines et les exactions de la noblesse. Les nobles formèrent de leur côté des confédérations pour maintenir entre eux la tranquillité. L'Allemagne fut divisée en différents cercles, dans chacun desqu* fl s'établit une juridiction provinciale et particulière qui tint lfe« d'un tribunal public et commun *. Mais le peu de succès de fa* ces moyens ne servit qu'à faire juger de la violence du mal dont k corps de l'État était attaqué. Maximilien parvint cependant à rétakfr enfin Tordre public dans l'empire en instituant la chambre impériale,
1 Yoyn plus haut, p. 61 , et la note il. Datt., De paee publiea imper,, pap *> d* tt3, p. 28, n° », p. 3» , n» 11.
1 Datt., Poêtim Struv., Corp. hi$t., I, p. MO, etc.
INTRODUCTION. 16î
tribunal composé de juges nommés en partie par l'empereur , en partie par les différents Etats, et autorisé à juger en dernier ressort tous les procès entre les membres du corps germanique. Quelques années après, Maximilien donna une nouvelle forme au conseil aùlique, où se portaient toutes les causes féodales et celles qui appartiennent à la juridiction immédiate de l'empereur , et par là il rendit quelque degré de vigueur à l'autorité de sa couronne.
Malgré les effets salutaires qui résultèrent de ces nouveaux établissements , la constitution de l'empire , au commencement du période dont j'entreprends d'écrire l'histoire, était d'une espèce si particulière qu'elle ne ressemblait à aucune forme de gouvernement connu , ni chez les anciens ni chez les modernes. C'était un corps complexe , formé par l'association de différents États , qui exerçaient , chacun dans son propre domaine, une juridiction souveraine et indépendante. Tous les membres qui composaient ce grand corps avaient l'empereur pour chef. C'était en son nom qu'on publiait tous les édite et les règlements qui concernaient des objets d'un intérêt commun , et il avait le pouvoir de les faire exécuter. Mais cette apparence de pouvoir monarchique était plus que contre-balancée par l'influence et l'autorité que les princes et les États exerçaient dans tous les actes d'administration. On ne pouvait sans l'approbation de la diète de l'empire ni passer une loi qui s'étendît sur tout le corps germanique, ni prendre une résolution qui affectât l'intérêt général ; chaque prince et État souverain avait droit d'assister à cette assemblée , d'y délibérer et d'y voter. Les décrets ou recès de la diète formaient les lois de l'empire, et l'empereur était obligé de les ratifier et de les faire exécuter.
En considérant sous ce point de vue la constitution de l'empire , on y voit une confédération régulière, semblable à la ligue achéenne dans l'ancienne Grèce, ou à celles des Provinces-Unies et des cantons suisses, dans les temps modernes ; mais si on l'envisage sous un autre . aspect, on y observe les particularités qui la distinguent. Le corps germanique n'était pas formé par l'union de membres absolument ' distincts et indépendants. Tous les princes et États, réunis dans cette association, étaient anciennement sujets de l'empereur et le reconnaissaient pour leur souverain. D'ailleurs ib tenaient originairement leurs terres comme fiefs impériaux, et devaient en conséquence aux. empereurs tous les services que des vassaux feudataires doivent à leur i. 10
142 HISTOIRE 1» CttàRLES-QUÏNT.
l seigneur suierain. Cette dépendance politique était, il est vrai*
! anéantie, et l'influence des relations féodales était trèa-affaiblie ; mais
on avait conservé les fermes et les institutions anciennes qui sciaient introduites lorsque les empereurs gouvernaient l'Allemagne avec use autorité aussi étendue quo celle des mires souverains de l'Europe» H se trouvait ainsi , dans l'empire germaniqpe,, une eppoaitioo sensible entre l'esprit du> gouvernement et les formes de T administration Suivant le premier, l'empereur n'était que le chef d'une association dont les membres l'avaient volontairement et librement élevé à cette dignité; mai»st*ron considérait' les formes extérieures du gouvernement, l'empemur paraissait être- revêtu du pouvoir souverain. Le corps germanique amit donc, dans son organisation mAme, des principes de division qui affectaient chacun de ses membras, en rendait imparfaite leur unie» intérieure et en les empêchant de mettre dan» leurs opérations politiques^ la vigueur et de In régularité* Les effets de ce vice, inhérent k la constitution de l'empire, ont été si importante , qu'il serait impossible , en les* ignorant, de bien comprendre plusieurs événements du- règne de Charles-Quint , et de se fermer de justes idée» de la nature du gouvernement germanique. Les empereurs d'Allemagne, au commencement du seizième siècle, étaient distingués par les titres les plus pompeux, et par des marques extérieures de dignité qui semblaient annoncer une autorité supérieure à celle des autres monarques. Les plus grands princes de l'empire les accompagnaient et lesservaient en certaines occasions » anse le titre d'officiers do leur maison. Hs jouissaient de prérogatives qu'aucun antre souverain* nfosait s'arrogos, et conservaient, dm prétentions sur tous les droits que leurs prédécesseurs avaient exeraés dans les temps les plus-reculé*; mais en même tempe, au lieu da posséder ces vastes domaines qni avaient anciennement appartenu aux empereurs d'Allemagne, et qni s'étendaient le long des deux rives do Rhin 4 , depuis BAle jusqu'à Cologne , ils avaient été. dépouillés de tonte espèce de possession territoriale , et n'avaient, pas une seule ville, un seul château ,. un seul «peut do terre , qu'ils possédassent comme chefs de l'empire. Leurs domaines étaient aliénés, les revenus attachés k tour dignité étaient presque réduits à rien ; et les subside» extraordinaires qn'ilfrobtiimenfc en quelques occasions furent accordés
1 Pfcffe], Abrégé de VJffi$(oire fJMmmgM* P- ***•
1KTRQDCCTI0N. 103
avec beaucoup d'économie, et payés avec répugnance. Les princes et les État? de l'empire1, notaient sujets que de. nom, quoiqu'ils pâmaient oonnattta l'autorité impériale ; car chacun* (feux exerçait dans le» limites de son 'territoire une juridiction municipale presque atarihe.
Une forme de gouvernement si mal combinée avait produit* des inconvénients inévitaMe», fies empereurs, éblouis der l'éclat de» leurs tfllweft des*man|tie»«xtéKeures d'une grande autorité, devaient ètoe «sèment* postée à< se regarder comme les* véritriÉes» souverains de Kitiftnngne; etl^sViiMxtper sain c^sse des moyens» de recouvrer f eatercice der droits- etldfc»* prérogatives que les formes- de la constitution semblaient leur accorder, et dont leurs prédécesseurs Charleraagne et @lfaon>avaient réeHtoient joui. Les prince* et les;Ktate, qui ne pou- ¥ak»tdgtiorer lanature et l'étendue de ces prétentions; étaient contlnueHement sur leurs gardes pour observer toupies mouvements de lu cour impériale et circonscrire sa* puissanoe dans des bornes encose plus étroites. Les? empereurs appelèrent au secoure de leurs prétention le» fonmsRet les institutions anciennes, que* les États de leur oèÉé regardaient comme tombées en désuétude;- et oeuirci fondaient laondroits«nniine pratique récenteet dés privilèges modernes , que tarempeffeum* traitaient d'usurpations. .
Gette jalousie qu'inspirait l'autorité impériale*, etl'opponition qui subsistait enta elle et les droits des Effet», ^accrurent i encore d'une manière bien seniMe lorsque les empereurs furent élus non- par le corps entier de lar. noblesse • d'Allemagne* ma» par un petit nombre deprmces (Ustwpoés par leur dignité'. Pendant; trè&4bngtemps tous les* membres du coops* germanique s'étaient assemblés pour choisir leur chef, lorsque le trône impérial était vacant^;- mms.au. milieu des tecntbtefret de l'anarchie où l'Europe fut en proie pendant plusieurs aièdb», sept princes , possesseurs de' vastes territoires, obtinrent un droitt héréditaire anx grandes charges de l'Ètatv et s'arrogèrent le privilège eschmif d'élire l'empereur. Ce privilège leur fût confirmé parla bulle d'or, qui détermina la manière de l'exercer, et ils furent «tisëngués par le titre d'électeurs* La noblesse et les villes- libres se voyant dépouillées* du privilège qu'elles avaient possédé longtemps , furent moins attachées h un prince dont l'élévation n'était plus leur ouvrage ; elles commencèrent même k craindre davantage les progrès àe mm autorité. La grande puissance et les privilège* importants dont
f64 HISTOIRE DE CHARLES-QUINT.
jouissaient les électeurs les rendirent redoutables aux empereurs, dont ils se trouvaient presque les égaux (Jaiis l'exercice de plusieurs actes de juridiction. Ainsi l'introduction du collège électoral dans l'empire , et l'autorité qu'il acquit t loin d'affaiblir les principes de division inhérents à la constitution germanique» ne firent qu'y donner plus de vigueur et d'activité.
Ces semences de discorde étaient encore fortifiées par les formes diverses et même opposées» établies dans le gouvernement civil des États différents qui composaient le corps germanique. Il n'est pas aisé d'assurer une union entière et parfaite entre les États indépendants , lors même que le caractère et les formes de leurs gouverné* mente respectifs se trouvent semblables ; mais dans l'empire germanique, qui était une confédération de princes» d'ecclésiastiques et de villes libres, il était impossible de former de ces différentes parties un tout bien uni. Les villes libres étaient de petites républiques » où régnaient les maximes et l'esprit de liberté propres de cette forme de gouvernement. Les princes et les nobles » à qui appartenait la juridiction suprême» exerçaient dans leurs domaines une espèce de pouvoir monarchique » et les formes de l'administration intérieure ressemblaient beaucoup à celles qu'on trouvait dans les grands royaumes gouvernés suivant le système féodal. Les intérêts, les principes, les vues qui animaient des États si diversement constitués, ne pouvaient être les mêmes. L'amour de la liberté et les intérêts du commerce étant les principes dominants des villes , l'ambition du pouvoir (et l'enthousiasme de la gloire militaire étant les passions dominantes des princes et des nobles, il était impossible que leurs délibérations respectives fussent dictées par le même esprit , et dirigées sur le même plan.
On ne voyait pas plus d'union entre les membres ecclésiastiques et séculiers de l'empire , qu'entre les villes libres et la noblesse. On avait annexé des domaines considérables à plusieurs évèchés et abbayes d'Allemagne , et les ecclésiastiques en dignité possédaient , par un droit de succession héréditaire , quelques-unes des premières charges de l'empire. Les fils cadets des nobles du second ordre qui se destinaient à l'état ecclésiastique étaient ordinairement pourvus de ces charges importantes et distinguées ; et ce n'était pas sans beaucoup de peine que les princes et les nobles du premier ordre voyaient leurs inférieurs s'élever ainsi jusqu'à eux 9 et les effacer
même par les distinctions de leurs places. L'éducation de ces ecclésiastiques , l'esprit de leur état et leurs liaisons avec la cour de Rome concouraient à leur donner un caractère et des intérêts différents de ceux des autres membres du corps germanique, avec qui ils devaient agir de concert. Ce fut une autre source de jalousie et de discorde qui mérite d'être observée lorsqu'on veut connaître la nature de la constitution germanique.
L'inégale distribution du pouvoir et de la richesse parmi les différents États de l'empire donna naissance à un nouveau principe de dissension , qui se joignit à ceux que je viens de développer. Les électeurs et les nobles du premier rang étaient des princes puissant» qui régnaient sur des pays vastes, riches et peuplés, où ils exerçaient une juridiction souveraine ; plusieurs des autres États jouissaient aussi des droits de la souveraineté, mais leurs domaines étaient peu considérables , et leur pouvoir réel n'avait aucune proportion avec celui des premiers. Il était impossible de composer, avec des parties si dissemblables , une confédération vigoureuse et bien unie. Les plus faibles étaient jaloux , timides , incapables de faire valoir et de défendre leurs droits légitimes ; les plus puissants étaient disposés a usurper et à opprimer. Les électeurs et les empereurs s'occupaient réciproquement à étendre leur propre autorité en empiétant sur les droits des membres les plus faibles du corps germanique ; et ceux-ci, intimidés ou corrompus, abandonnaient lâchement leurs justes privilèges, ou plus lâchement encore secondaient les entreprises formées contre eux-mêmes (41).
Lorsqu'on fait attention à ces principes divers de discorde et d'opposition qui se trouvaient dans la constitution politique de l'empire d'Allemagne, il est aisé de trouver la cause du défaut d'accord et d'uniformité qu'on remarque dans toutes ses résolutions et ses démarches. Cet esprit de lenteur , de défiance et d'irrésolution , qui caractérise' toutes ses délibérations , paraît naturel à un corps dont les différentes parties unies par des liens si faibles, se heurtent sans cesse avec tant de violence. Cependant l'empire germanique embrassait des pays d'une si grande étendue , et habités par des peuples si guerriers et si robustes , que rieu ne pouvait résister au choc de cette masse énorme, lorsque les talents d'un empereur ou le zèle pour la cause commune la mettaient en mouvement et lui faisaient déployer toutes ses forces. On verra dans l'histoiresivante , que si les
1®6 HISTOIRE US GHAKLBSfQUIMT.
projets denbCbarlet-Quint poursuivit l'exécution avec te pi» dedn-
leur Curent souvent traversés» et quelquefois mèi» échouèrent eutièpemenhpar l'esprit de jniousieet de division inhérent A h constitution germanique, ce fut ausri en acquérant de l'autorité sur les -prunes de l'empire , et en les engageant à joindre leurs forces aux sienne*, qu'il se mit en état d'exécuter quekpws-unes des pi œ grandes Mitreprises qui ont distingué son règne.
L'htttéiie de» l'empire ottoman eut, pendant le règne devGharies- Quint, tant de liaison avec celle des grandes nations de l'Europe ;'la Porte se mêla si souvent et avec une influenee si dominante d«ns4oB guerres et les négociations des prince» chrétiens, qu'une i^puaissauoc préliminaire de .l'état politique de ce 'vaste empire n'eit -pas moins ijérowaire jour l'instruction de .mes lecteurs, <t|tie celle des antres gouvernements dont j'ai t perlé.
Le destin des parties tes plus méridionales irt les plusfferUles de l'Asie a été d'être conquises plusieurs : fois par tes peuples .braves* et robuste qui habitaient cette tvaste>contrée, *aonwiéeîSoythie parles anciens, et Tartarie par les modernes. Une -tribu particulière de ces peuples, distinguée par le nom de Turcs ouTuixomanstiet eowfaite successivement par différents chefs, étendit sesmaquètee HepubJes bords de la mer Caspienne jusqu'au détroit ièes «Dardanelles. Vers le milieu du quinzième : siècle., ces -redoutables conquérants >prirant Gonstantinople d'assaut, et y établirent le siège de ; leur * gouvernement. Ils soumirent à leur domination ta&sèea, la Moldavie, h Valachie et les autres provinces des anciens royaumes de /Ebraee et de Macédoine, ainsi qu'une partie de la Hongrie.
«Quoique le siège de l'empire turc fût établi en Europe , et que les sultans fussent possesseurs de vastes, territoires dans cette partiedn monde, l'esprit de leur gouvernement était entièrement asiatique ; on (peut lui donner le nom de despotisme, pour te distinguer* dss formes de gouvernement monarchiques et républicaines, que 'nous avons examinées plus haut. La puissance *uprém résidait dans la personne des sultans de la race ottomane., » dont fo.savg était sacré aux yeux des Turcs,, et leur paraissait seul digne du tréoe. G» princes voyaient leurs sujets également abaissés -devant eux. Les maximes de la police turque n'admettaient aucune de ces institutienB qui, dans les* autres États, limitent l'exercice ou tempèrent la rigueur du pouvoir monarchique ; on n'y voyait ni ces tribraauxqui exercent
«ne juridiction légale «et permanente et jouissent eu choit de participer 4 4a promulgation et à l'exécution des lois ; ni un corps de iMjMesBebérédttewe , <qui , jaloux de ses privilèges et ttesa dignité , circonscrive l'autorité du prinee, et non-seulement serve de barrière contre les -excès de sa volonté arbitraire, mais encore forme un ordre intermédiaire edtre lui et le peuple. Sons le gouvernement tore, la <xmffition civile <de chaque sujet est égale; la seule distinction est d'être employé au service du sultan , et cette distinction même est si intimement unie à l'emploi qu'un homme «Keree , qu'elle s'étend à pekie sur -sa personne. La plus haute dignité de l'empire ne donne ni rang ni prééminence à la famille de celui qui en est revêtu, Chaque individu , avant que de parvenir à une grande place , doit passer par un long noviciat d'obéissante servfle * ; et au moment où il est destitué de son autorité, lui et les siens retombent dans leur première obscurité , et rentrent dans la condition commune à tous les autres sujets. Tel est le caractère odioux et distinctif du despotisme oriental , qu'afin d'élever le prince, il unéaritit toutes les autres classes d'hommes ; qu'il ôte toutà«eux<& pour donner tout au despote; qu'enfin il tend à effacer de l'esprit des peuples toute autre idée de relation entre les hommes que celle «d'un maître avec des esclaves ; le -premier , destiné à commander et à punir; ceux-ci : nés pour trembler et pour obéir (42).
Mais comme il y a des circonstances qui suspendent souvent ou détruisent les effets salutaires des meilleurs gouvernements , il s'en rencontre aussi qui préviennent ou tempèrent les effets funestes des formes de gouvernement les plus vicieuses. Quoique sous le despotisme la constitution n'ait établi aucune barrière contre la volonté du prince, des circonstances accidentelles y mettent souvent un frein. Quelque absolu que soit «m sultan , il sent qu'il est contenu par la religion , d'où dérive le principe même de son autorité, et par l'armée, qui est l'instrument dont il se sert pour maintenir son pouvoir. Dans tous les cas où la religion parle, le souverain doit se soumettre à ses décrets. "Si le Coran a fixé une cérémonie religieuse , prescrit un de- Toér -moral , ou confirmé par sa sanction nne maxime politique , le sultan est obligé de s'y conformer; ses ordres ne peuvent détruire ce qui est établi par une autorité supérieure. Mais c'est la puissance
1 État de l'empire ture, parRicaut, p. 25.
militaire qui met le frein le plus puissant aux volontés des sultans. Tout despote a besoin, pour soutenir son autorité et faire exécuter ses commandements d'une force armée qui sans cesse environne son trône. Gomme les Turcs ont étendu leur domination sur des peuples qu'ils ont mieux aimé soumettre que d'exterminer , ils ont senti la nécessité de rendre nombreux et formidable leur état militaire. Amurat , leur troisième sultan , ayant voulu former un corps de troupes attaché immédiatement à sa personne pour lui servir de garde , ordonna à ses officiers de se faire livrer tous les ans la cinquième partie des jeunes gens pris à la guerre, comme un bien appartenant à l'empire. Ces prisonniers furent instruits dans la religion mahométane. Accoutumés de bonne heure à l'obéissance par une discipline sévère , et formés à tous les exercices militaires, on en fit ensuite un corps à qui l'on donna le nom de janissaires ou nouveaux soldats. Tous les sentiments que le fanatisme peut inspirer , toutes les marques de distinction que peut accorder la faveur du prince , furent autant de moyens dont on se servit pour animer cette troupe de l'enthousiasme militaire, de l'amour de la gloire et du sentiment de sa supériorité * . Les armées ottomanes durent bientôt leur force et leurs succès aux janissaires qui , par leur nombre et par leur réputation , effacèrent tous les corps destinés à accompagner la personne du sultan (43).
Gomme dans toute société la puissance suprême appartient réellement à ceux qui ont dans leur main la force des armes , cette troupe formidable, qui ne fut d'abord que l'instrument dont se servaient les sultans pour affermir et étendre leur autorité , acquit par là même les moyens d'en imposer à ses maîtres. Les janissaires à Constante nople , comme les gardes prétoriennes dans l'ancienne Rome , sentirent bientôt tout l'avantage qu'il y avait pour eux à résider dans la «capitale, à être unis sous le même drapeau et à être maîtres de la personne du prince. Les sultans ne sentirent pas moins combien il était important de ménager ce corps. Les capicouly ou les soldats de la Porte, formaient la seule puissance dans l'empire, qu'un sultan ou un vizir eût à redouter. Le grand art du gouvernement et le principal T>bjet de la politique des empereurs ottomans se réduisirent donc i s'assurer de la fidélité et de l'attachement des janissaires. Sous un
1 Histoire de Vempirt ottoman, par h prince Cantenier, p. 87.
prince, que ses talents et son courage rendaient digne de gouverner un empire , ils étaient des instruments dociles , qui exécutaient ce qu'il avait ordonné et rendaient son pouvoir absolu. Sous des sultans faibles ou malheureux, on a vu ces mêmes janissaires, insolents et séditieux, prendre le ton de maîtres, ôter et donner à leur gré la couronne et faire trembler ces despotes terribles, qui, en d'autres temps, disposaient d'un mot ou d'un regard de la vie de leurs sujets.
Depuis Mahomet II, qui prit Gonstantinople, jusqu'à Soliman, qui commença son règne quelques mois après que Charles-Quint eut été appelé au trêne impérial , on vit l'empire turc gouverné successivement par des princes habiles et illustres, qui surent, par leurs grands talents, assujettir à leur autorité leurs sujets de toutes les classes, et disposer avec un pouvoir absolu de toutes les forces de leurs vastes États. Soliman en particulier, qui n'est connu chez les chrétiens que comme un conquérant , mais qui est célébré par les historiens turcs comme un grand législateur qui a établi l'ordre et la police dans son empire, gouverna pendant le cours d'un long règne avec beaucoup de sagesse , mais avec une autorité sans limites. Il divisa ses États en différents districts, qui furent obligés de fournir un certain nombre de soldats, selon la proportion qu'il fixa lui-même ; il assigna une certaine portion des terres de chaque province , dont le revenu fut appliqué à l'entretien de ces troupes ; et il régla avec le plus grand détail tout ce qui concernait leur discipline, leurs armes, la nature de leur service. Il établit un système régulier d'administration pour les finances de l'empire ; et quoique les impôts, sous le gouvernement turc , ainsi que dans toutes les monarchies despotiques de l'Orient, fussent très-modiques, il y suppléa par une économie sévère et attentive.
Ce ne fut pas seulement sous des princes tels que Soliman, dont les talents étaient également propres à perfectionner l'administration intérieure et à diriger des opérations militaires , que les Turcs soutinrent avec avantage les guerres dans lesquelles ils se trouvèrent engagés avec les puissances chrétiennes. Cette longue succession de princes habiles, dont je viens de parler, avait donné tant de vigueur et de supériorité au gouvernement turc , qu'il semble être parvenu , pendant le seizième siècle, au plus haut degré de perfection dont sa constitution soit susceptible ; au lieu que les grandes monarchies de
la chrétienté étaient alors encore bien loin de cet état de puissance
170 HISTOIRE JH iZURLBfi-QUINT.
où elles pouvaient déployer toutes leure forces. Railleurs, le&itoupes ottomanes jouissaient, dans ce même siècle, de tous les avantages que peut donner :1a supériorité de la discipline militaire. .Longue Soliman monta sur le trAne , il y avait près d'un siècle et demi gue les janissaires avaient été incorporés , et pendant ce long, période de tenu* la sévérité de la discipline ne s'était point relAcbée panni eux. Les soldats qu'on .tirait des provinces de l'empire furent continuellement sous les armes, et occupés dans les guerres successives que le» sultans eurent à soutenir, presque sans aucun intervalle de, paix. Des troijpes ainsi exercées et accoutumées à la guerre combattaient avec de grands avantages contre les armées chrétiennes. Ceux des auteurs du seizième siècle en qui Ton reconnaît le .plus de lumières et d'impartialité, reconnaissent et déplorent la grande supériorité des Turcs dans l'art. militaire .(44) ; et les succès qui couronnèrent constamment leurs armes dans toutes leurs guerras.attestent la vérité de cette observation. Les armées chrétiennes n'ont obtenu sur les Turcs la supériorité qu'elles ont aujourd'hui, qu'après que le tardif établissement des troupes réglées eut introduit et , perfectionné. parmi elles la discipline militaire, et lorsque différentes causes et plusieurs événements, qu'il n'est pas démon objet de développer ici, eurent corrompu et aboli les anciennes înstitutionsr guerrières des Turcs.
FIH DB L'iNTHOBUCTIOlf.
&HrmQwum#s ▲ l'hotoibb jmj jutera de cbaale»*qdikt«
NOTE 1, Sect.i, p. 28.
^^consternation générale qui se répandit parmi les Bretons, lorsque *près le rappel des logions romaine*, les Kctas et les Calédoniens vinrent les attaquer, fient faire juger combien ee peuple avait été •aviii^wur use longue servitude sous les Romains. Dans la lettre qu'ils =adB09sèaeatè Aétius et qu'Us intitulèrent : Le» gémissements de la Bretagne, ils s'e&priment ainsi ; « Nous ne savons plus de quel côté noua Joucaer. Les barbares nous chassent vere la mer et la mer nom repousse vais les barbares. Il ne nous teste que le cbak entre ces deux genres de mort, ou d'être engloutis dans les flots» ou d'être égorgés par 16 fer.» [Hist. Gildœ, ap. GaLy Hist. Brit. script., p. 6,) thi a 9e la peine à croire que cette lâche luttien descendit de ces lieuples belliqueux qui repoussèrent €ésar9 et qui défendirent si longtemps leur liberté contre les armes romaines.
HOTE 2/Sect. i, p. ».
ïjes nations barbares étaient non-seulement ignorantes ; elles regardaient la littérature avec dédain. Elles voyaient les habitants de toutes les provinces de l'empire plongés dans la mollesse et redoutant la guerre ; la lâcheté ne pouvait manquer d'inspirer du mépris à une race d'hommes si fiers et si 'belliqueux. « Xorsque nous voulons insulter un ennemi, dit Luitprand, et lui donner des noms odieux» nous l'appelons Romain. Ce nom seul renferme tout ce qu'on peut imaginer de bassesse, de lâcheté, d'avarice, de débauche* de mensonge, enfin l'assemblage de tous les vices. » Hoc solo, id est quicquid hêtcmpim, qui&fuid mendtcii, immo qmcquid vitiomm est crnnprs^
h en dent es. (Luitprand. Légal, apud Murât., Script, liai., vol. II, part, i, p. 481.)
Des barbares ignorants attribuaient cette corruption des mœurs à l'amour des lettres, et lorsqu'ils se furent établis dans les provinces qu'ils venaient de conquérir, ils ne voulurent pas permettre qu'on donnât à leurs enfants aucune espèce d'instruction. « Car les sciences, disaient-ils, tendent à corrompre, à énerver et à avilir les âmes. Celui qui s'est accoutumé à trembler sous la férule d'un pédagogue oserat-il jamais regarder de sang-froid une lance ou une épée ? » (Procop., Debell. Ghotor., liv. i, p. 4, ap. Script, byzant. vol. I.) 11 s'écoula un grand nombre d'années avant que ces nations grossières et ennemies de tout savoir produisissent aucun historien en état d'écrire leurs annales, de rendre compte de leurs institutions et de leurs moeurs. Dans le cours de ce période, la tradition de leur état ancien se perdit, et il ne resta point de monument qui pût en donner dans la suite aucune connaissance certaine à leurs écrivains. Jornandès, Paul Warnéfride, Grégoire de Tours même, quoique les plus anciens et les plus accrédités des auteurs qui ont écrit l'histoire de ces peuples, n'apprennent rien de satisfaisant sur les lois et les mœurs des Goths, des Lombards et des Français. Ce n'est point à ces auteurs , mais aux historiens grecs et romains que nous devons le peu de connaissances , même imparfaites, que nous avons de l'état primitif de ces nations barbares.
NOTE 3, Sect. i. p, 30.
Un trait que rapporte Priscus, dans son histoire de l'ambassade envoyée à Attila, roi des Huns, peint fortement cette passion pour la guerre qui régnait parmi les nations barbares. A la fin d'un repas que ce féroce conquérant donna aux ambassadeurs romains, deux Scythes s'avancèrent vers lui, et chantèrent un poëme dans lequel ils célébraient ses victoires et ses talents militaires. Tous les Huns attentifs avaient les yeux fixés sur les bardes ; quelques-uns paraissaient charmés des vers et du chant ; d'autres étaient transportés de joie en se rappelant leurs propres exploits ; les vieillards fondaient en larmes, déplorant leur faiblesse et l'état d'inaction où l'âge les avait réduits. [Excerpta ex hist. Prisci rhet. ap. Byzant. script. , edit. Venet., vol. I, p. 45.)
NOTE 4, Sect. i, p. M.
L'histoire d'Angleterre nous offre des détails qui confirment d'une
PHBOVBS ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 173
manière remarquable les deux parties de ce raisonnement. Les Saxons firent la conquête de la Grande-Bretagne, avec le même esprit destructeur qui distinguait toutes les autres nations barbares; ainsi tous les anciens Bretons furent exterminés ou forcés de chercher un asile dans les montagnes du pays de Galles, ou réduits sous le joug de l'esclavage. Les Saxons introduisirent dans toute la Bretagne leurs lois, leurs mœurs, leur gouvernement et leur langage, et bientôt il ne resta aucun vestige des institutions antérieures à leur conquête. Le contraire arriva dans une révolution postérieure. Lorsqu'une seule bataille eut placé Guillaume de Normandie sur le trône de l'Angleterre, les habitants saxons furent opprimés, mais non détruits , et le conquérant employa en vain tous les ressorts de son autorité et de sa politique pour assujettir ses nouveaux sujets aux institutions normandes. Quoique vaincus, les Saxons étaient encore beaucoup plus nombreux que leurs vainqueurs ; et lorsqu'ils commencèrent à se mêler avec les Normands, leurs mœurs et leurs lois s'établirent par degrés. Les lois normandes étaient tyranniques et odieuses au peuple ; elles sont tombées, la plupart, en désuétude, et Ton remarque aujourd'hui dans la constitution politique1, ainsi que dans le langage des Anglais, plusieurs points essentiels, qui sont évidemment d'origine saxonne et non normande.
NOTE 5, Sect. i, p. 34.
L'historien Procope dit que c'est par un sentiment d'humanité qu'il n'entre dans aucun détail sur les cruautés exercées par les Goths : « Je ne veux pas, dit-il, transmettre à la postérité des monuments et des exemples de barbarie. » (Procop., De bell. Go th., liv. m , cap. x, ap, Byzant. script., vol. I, p. 126.) Mais comme la révolution dont j'ai parlé, et que je regarde comme une suite de l'établissement des nations barbares dans les provinces anciennement soumises à l'empire romain, n'aurait pu avoir lieu si le plus grand nombre des anciens habitants n'eût été totalement détruit, j'ai cru qu'un événement si important et qui a produit de si grands effets méritait d'être examiné avec une attention particulière. C'est ce motif qui m'engage à offrir aux regards de mes lecteurs une partie de ce déplorable spectacle, sur lequel Procope a cru devoir jeter un voile. J'éviterai cependant d'entrer dans un long détail, et je me contenterai de recueillir quelques exemples des dévastations et des excès commis par
174 H16TOIM DB cfiARUs^nrar.
denx ta nations diverses qui s'établirent dans l'emptae
Les Vandales forent les premiarc 4e ces peuples qui «nvahisent l'Espagne. Celait «ne des provinceeles plus riches et les plus pnuplfiai de l'empire; ses habitants s'étaient distingués par leur courage,, at avaient défende leur liberté centre les années romaines avec d'opiniâtreté et pendant on. pins grand nombre d'années «prt autre nation de l'Europe. Mais la domination des Romains las avait tellement amollis, »que les Vandales, qnientrèrentiaa£spagne<«n406t en achevèrent >la conquête en mains dedeubafts, et firent rpar 4a taie du sort le .partage »de ce jroqraïune dès l'année 411. Idace, oculaire .de la désolation qui suivit l'irnuptioades Vandales, s'< ainsi : et Lesibarbar^ ravagèreottout^voc lapins grande fépoeiié; te peste vint ajouter «eshorrems à cette calamité,; la famine fut ai générale, que las «vivants : Eurent obligés de se nourrir 4e cadawea. Ces terribles fléaux désolèrent à la fois ces malheureux royaumes . • (Idacii Ckron. wp. BM.patr*, roi. VU, p. t30&; édil. Jbugd. WF1.) Les £toths ayant attaqué îles Vandales daasleumiieuveUes pomeaions» oes peuples se livrèrent une guerre sanglante : le pays fut Tawagé .par Jes deux partis ; Jee villes qui avaient écàwppé à-la fureur des.paeaûan furent réduites en cendres, st les habitants -se fièrent expoeésAtoartas les horreurs que pouvait accumuler sur eax ;la ameuté grulnifci il ces peuples barbares. (Voyez la description qu'en donne Idace, Ibid., p. 1235 t., 1236, c. fi) Isidore de Sévllle et les autres auteurs contemporains racontent de.méme ces^^ Grot. *JUât.<G*th. 732.)
Aptes avoir ravagé KEspngne, Jea Mandates passèrent on Afrique, l'on 428. L^friqueitait , AprAe.lïgypt^O^plus fertile des^aonnasi 4ttnaineB;ieiélaitain éeb^renianfde^îeniiâOy et jin.«ancian éerivaia TtqjpeUe Vàme de \la vépmMifm. «Las yaadalas, quoique «vec «ne année qui n'avait >pa8<phîs de Iwnte^ mille, eombattante, se^pandimat, en moinade deuuana, des maltaesalMoliiftde<eatte province. Un-auteur ^wntempondninaas la laiseéran <nioit nffe^ant des désastres onnto .par œs (peuplas. *« Ils i trouverait, diMI, un .pays bien cultivé, .Earenameatide Ja leim,'BttqHijjoMiaunt4'«uiedi6uvause <abondaaae.fIbf -pentèrentiJe fer et la flamme/, aucun endroit de oettevfeeUed>r*ma« «n'édhappa à leur rage destraotivo; tout fut dépeuplé, ravagé; A arracbènent las vignes et détruisirent les arbres, .afin que*eux #ii «'étaient sauvés dans des eayemçs et dans des montagnes inaeoessiMa
« PBBDVSSJET ÉGLAlB£ISS£MEi\Tfi. 175
ne pussent plus. trouver de nourriture. Ils exercèrent aurries.prisonniers des cruautés inouïes et recherchées, .pour les obliger à découvrir leurs trésors; plus ils en découvraient, plus ils voulaient en découvrir, et ils n'en devenaient que plus implacables. Ni la faiblesse deT^ge ou de sexe* ni le. rang, ni la noblesse, ni la sainteté du sacerdoce, ne pouvaient adoucir leur fureur; plus, au contraire, les prisonniers étaient distingués, plus ils les accablaient d'outrages. Us casèrent tous les édifices .publics qui avaient échqppé à la violence des flammes, et ils. laissèrent .plusieurs villes sans un seul habitant. Lorsqu'ils s'approehaientii'nne place fortifiée, que leurs trompes indisciplinées ne j pouvaient séduire, ils rassemblaient un grand nombre de prisonniers, les passaient au fil de Cépée, et les . laissaient sans sçpulturç, afin que l'infection des cadavres forçât la garnison d'abandonner la place. * (Victor Vitens, De persec. 4fr* <*p- Mbl^patr» vol. VUI,j>. 666,) Saint Augustin, auteur contemporain, né en Afrique, fait .une semblable description des cruautés des Vandales. (Qp*r., Yol.JUiP* 312. Ediu 1616.) JBélisaire vint attaquer les Vandales, environ cent ans après leur établissement en Afrique, et les en chassa. Procope, historien du même &gç, décrit ainsi les ravages occasionnés par cette guerre : « L'Afrique, dit-il, était tellement dépeuplée , qu'on pouvait y voyager plusieursjours de suite sans y rencontrer un seul homme; et l'on peut dire, .sans exagération, que dans le jcours de.cette guerre, ilpéritau moins cinq millions de personnes. » ( Procopç, flwt. Arc, cçp. xvu„ ap. Byzant. script., vol. I, p. 315,)
Si je me suis arrêté un peu trop longtemps sur les calamités de cette ; province, c'est qu'elles ont été décrites non-seulement par des Auteurs conteiqporains, mais encore par des témoins oculaires. L'état actuel de L'Afrique est une preuve ^ de tout ce qu'ils ont avancé; «t plusieurs villes, des plus .florissantes et des plus peqplées qu'il j eût dans cette .province, ont été tellement ruinées flii'il ne reste .pas même de vestiges du lieu où .elles étaient construites. Cette terre féconde gui nourrissait l'empire «est aujourd'hui presque entièrement inculte; et cette province .que Victor , dans son latin barbare, appelle specxositas tottus.terrœ florentin , est .devenue la retraite des pirates et brigands.
Tandis qu'une partie de l'empire romain était en proie aux fureurs ides Vandales,, l'autrekpartie était ravagée par les.Huns ; de toutes ces hordes de barbares,, celle-ci était la plus. formidable et la plus féroce,
A m mien Marcellin , auteur de ce temps-là et l'un des meilleurs historiens du Bas-Empire , donne une description de leurs moeurs et de leur gouvernement. Ces peuples ressemblaient beaucoup aux anciens Scythes et aux Tartares modernes. On trouve aussi , dans une partie de leur caractère et de leurs usages, quelques conformités avec les sauvages du nord de l'Amérique. Leur passion pour la guerre et pour Faction était extrême. « Les peuples policés, dit Ammien, aiment le repos et la tranquillité ; les Huns se plaisent dans les combats et les dangers ; c'est pour eux un bonheur de périr les armes à la main , et une infamie de mourir de vieillesse ou de maladie. Ils se glorifient du nombre des ennemis qu'ils ont tués ; et le plus brillant ornement de la victoire c'est d'attacher aux harnais de leurs chevaux la chevelure de ceux qui ont péri sous leurs coups. » (Amm. Marcel 1., liv. xxxi, p. 477, Bdit. Gronov. Lugd. 1693.) Leurs incursions dans l'empire commencèrent au ive siècle. Les Romains, quoique déjà accoutumés aux fureurs des nations barbares, étaient étonnés des horribles dévastations qu'exerçaient les Huns. La Thrace, la Pannonie et l'Illyrie furent ravagées les premières. Gomme ils n'avaient dessein de former aucun établissement en Europe , leurs incursions étaient fréquentes : Procope a compté qu'il y avait eu à chaque invasion 200,000 personnes égorgées ou traînées en esclavage. (Proc, Hist. arc. ap. Byz. script., vol. I, p. 316.) La Thrace, qui était la province la mieux cultivée de cette partie de l'empire romain , fut changée en ud désert ; et lorsque Priscus accompagna les ambassadeurs qu'on envoyait à Attila, il y trouva plusieurs villes entièrement inhabitées» à l'exception de quelques misérables fugitifs qui s'étaient réfugiés dans les ruines des églises; et la campagne était couverte des ossements de ceux qui avaient été moissonnés par le fer des barbares. (Proc, ap. Byzant. script., vol. I, p. 34.) Attila fut reconnu roi des Huns Fan 434. C'est l'un des plus grands et des plus hardis conquérants dont l'histoire fasse mention. Il étendit son empire sur toutes ces vastes contrées , comprises sous les noms généraux de Scythie et de Germanie, dans l'ancienne division de la terre. Tandis qu'il faisait la guerre aux nations barbares , il tenait l'empire romain dans des alarmes continuelles, et exigeait des subsides considérables des faibles et timides empereurs qui régnaient alors. En 451 , il entra dans les Gaules à la tète d'une armée formée par les différentes nations qu'il avait conquises ; c'était la plus nombreuse de toutes les armées
PREUVES ET ÉTXAIRCISSEMENTS. 177
barbares qui fussent encore entrées dans le territoire de l'empire. Attila fit un dégât horrible ; non-seulement il ravagea les campagnes, mais il pilla et saccagea les villes les plus florissantes. Toutes ces horreurs sont décrites par Salvien , De Gubernat. Dei. Edit. Baluz. Paris 1669, p. 139, et par Idace, ubisuprà, p. 1235. La fameuse bataille donnée près de Ghàlons , arrêta les progrès d'Attila : s'il en faut croire les historiens de ce temps-là , elle ne coûta pas moins de trois cent mille hommes. (Idace, ibid. Jornandes, de Iieb. Gelic. ap. GroL Hist. Golh., p. 671. Âmsterd., 1665.) L'année suivante , Attila forma la résolution d'attaquer le centre même de l'empire. II marcha en Italie, qu'il ravagea avec une fureur animée par le sentiment de sa dernière défaite. Ce que l'Italie éprouva de calamités dans l'invasion des Huns surpasse toutes celles qui avaient suivi les irruptions précédentes des barbares. Conringius a rassemblé plu* sieurs passages d'anciens historiens , qui prouvent que les ravages causés par les Huns et les Vandales dans les contrées situées au bord du Rhin , ne furent ni moins atroces , ni moins funestes à l'espèce humaine. [Exer citât, de Urbib. Germ. oper., vol. I , p. 489.) Mais l'imagination craint de s'arrêter sur ces scènes de carnage et de désolation ; on ne peut sans horreur contempler ces destructeurs de l'humanité, se baignant à plaisir dans le sang et les larmes des hommes. La preuve la plus convaincante de la cruauté , aussi bien que de, l'étendue des ravages causés par les barbares , c'est l'état dans lequel paratt avoir été l'Italie pendant plusieurs siècles, après que ces peuples s'y furent établis. Dès qu'un pays cesse d'être très-peuplé , on y voit les arbres et les buissons croître dans les terres incultes et former insensiblement de grandes forêts , tandis que le débordement des rivières et les eaux croupissantes convertissent en lacs et en marais le reste du jays. L'ancienne Italie, le centre du luxe et de l'élégance des Romains , était cultivée avec un soin extrême , mais les barbares l'ont tellement dévastée et en ont si absolument détruit tous les ouvrages de l'industrie et de la culture , que dans le vme siècle , l'Italie paratt n'avoir été couverte que de forêts et de vastes marais. Muratori entre dans un long détail sur la situation et les limites de cette contrée , et prouve , par les témoignages les plus authentiques , qu'une grande partie du terrain, dans toutes les différentes provinces de l'Italie, était ou couverte de bois, ou ensevelie sous les eaux ; et il ne faut pas croire que ce fussent seulement des
178 ' HISTOIRE HB CHARLES-O^m.
endroits naturellement stériles ou peu importants ; c'étaient 80 c«dtons que les écrivains anciens nous représentent comme eatrèmeinerit fertiles , et qui sont -aujourd'hui trè^hien cultivés. (Mm*., Antiquité ltal, med. œvi, Dissert., rai, vol. II , p. 149453, etc.) On trouve une forte preuve de tout ceci dans une description de h ville de Bfodène , que nous a laissée un auteur tiu*£* siècle. (l!ta*t, Scrip.'rer. ltal., vol. II, part. n,T>. 891.)
Il parait que les dévastations des barbares ont été les mêmes tas les autres pays de l'Europe. Dans plusieurs des plus anciennes chartes qui subsistent aujourd'hui , les terrains qu'on accorde aux monastères ou aux particuliers sont distingués en terrains eultivéset habités/ et en terrains déserts , eremx. On voit des exemples de terres accordées à des particuliers , parce qu'ils les avaient prises dans le désert , ab tremo, et qu'ils les avaient ensuite peuplées et cultivées. Cent ce qui est prouvé dans une charte de Charlemagne , publiée par Eckart. [D* Reb. Franeiœ orient., vol.il, p. 864. )Et dans plusieurs autres chartes accordées par les successeurs de ce prince , et citées par Ducange , au mot Eremus. Muratori ajoute que pendant le vin9 et le ixe siècle , (Italie était infestée de loups et de bétes -sauvages. C'est une autre preuve que le pays était absolument dépourvu d'habitants. (Murât., Antiquité 'vol. II, p. 163.) *insi l'Italie qui avait fait la gloire de l'ancien monde par sa fertilité et sa culture , m trouvait réduite à l'état d'une colonie naissante et que l'on commence à peupler.
Je ne doute pas qu'il n'y ait de l'exagération dans quelques-unes des descriptions que j'ai rapportées. Je sais même que ces nations barbares ne se conduisirent pas' toutes de la 'même manière en formant leurs nouveaux établissements ; les unes paraissaient déterminées à détruire entièrement les anciens habitants ; d'autres étaient plus disposées à s'incorporer avec eux. Il n'est pas de mon sujet de rechercher les causes de cette différence dans la conduite des conquérants , ni de décrire l'état des contrées où les anciens habitants forent traités avec plus de douceur. Les faits que j'ai rapportés suffisent pour prouver que les invasions et les établissements des nations du Nord dans l'empire romain ont occasionné une destruction de l'espèce humaine , beaucoup glus grande que la plupart des écrivains ne semblent le croire.
PBSUVBS ET ioLAïaaisaBMVim. . fW
NOTE 6, 6acrj,p.35.
J'ai observé iu la .note 2, que .c'est aux seuls écrivains grées et romains que nous dévias le peu de connaissances certaines que nous avons *ur Vétat primitif des nations baibares. Heureusement, deux de ees anciens, auteurs, de tous las hommes qui ont écrit /les plus capables peut-être d'observer avec un diwameraent profond et de peindre avec fidélité, avec .énergie les moeurs ;et les'inslltutiens de ««peuples, nous en ont laissé un détail auquel «e rappo* te assez tout ce que Jes autres auteurs en ont dit. Le -lecteur devinera aisément jjue je veux pat ter de César et de Xaeite. Le premier fait en peu de mots le portrait des anciens Germains,, dans quelques chapitres. du sixième livre de ses Commentaires;; Vautre a écrit un ouvrage exprès sur ce sujet. Ge sont là tes monuments de l'antiquité les pluSjprécieux et les plus instinctifs pour les habitants aetuels de KEurope. Voici ce que mous y apprenons :
l°iL'état de la -société chez les anciens Germains était très-grossier et trèfr-simple. Us ne subsistaient que paria chasse ou le pâturage, (Gœs., lib. mi, cap. otra) Ils négligeaient Fagricdlture, et vivaient en général. de lait, de fromage et de viande. {{Ibid., cap. xxii.) Tacite rapporte à peu .près la même chose. [De Morib, 'Germ-t cap. Tinvxv, xxm. Les Goths négligeaient également l'agriculture, ("Prise. iRhet. «p. Byzant. script., vol. I,j>. xxxi.'B.) L'étatde la société vl était pas plus avancé chez les Huns ; ite dédaignaient dccultwer la terre et de toucher une charrue. (Àmm. Marcell., lib. xxxi, p.. 475.) Les Jllains avaient les mêmes mœurs. {Ibid., p. 477*) Tant que la société resta dans ce «premier état , les hommes , en s'unissaut ensemble, ne sacrifièrent qu'une tnès-petite.portion de leur indépeit» dame naturelle.
-fi° £hez les anciens Germains, l'autorité du gouvernement civil était très-limitée. Pendant la paix .ils n'avaient aucun magistrat commun et fixe ; c'étaient .les chefs ouprincipaux de chaque district qui rendaient la justice et jugeaient les différends. (Cas., ibid.% cap. xxiii.) Leurs rois n'avaient pas un pouvoiT absolu et illimité; leur autorité consistait plutôt dans Je privilège de conseiller , que dans le droit de commander. Les affaires de tpeu de conséquence étaient décidées par les chefs ; mais les objets d'un intérêt plus gêné-
rai et plus important étaient soumis au jugement du corps entier de de la nation. (Tacit., cap. vu et xi.) Les Huns délibéraient aussi en commun sur toutes les affaires essentielles, et n'étaient point soumis à l'autorité d'un roi. (A mm. Marcéll., lib. xxxi, p. 473.)
3° Chaque individu chez les anciens Germains avait la liberté de s'engager dans une expédition militaire proposée ; et il ne paraît pas que l'autorité publique lui imposât aucune obligation à cet égard. « Lorsqu'un chef proposait quelque expédition , dit César , ceux qui approuvaient le projet et consentaient de suivre le chef se levaient et déclaraient leur résolution ; s'ils manquaient ensuite à cet engagement, ils passaient pour des lâches, des traîtres à la patrie, et étaient réputés infâmes. (Caes., itod., cap. xxm.) Tacite indique la même coutume, mais d'une manière plus obscure. (Tacit., cap. n et iv.) Comme chaque individu était indépendant et maître absolu de ses actions, celui qui voulait devenir chef avait donc un grand intérêt à se faire des partisans , à les attacher à sa personne et à ses projets. César les appelle ambacti et clientes, c'est-à-dire suivants ou cliente. Tacite leur donne le nom de comités (compagnons). La principale distinction et le pouvoir d'un chef consistaient à être accompagné d'une troupe nombreuse de jeunes gens choisis. Cette jeunesse faisait pendant la paix la gloire et l'ornement de la nation , et sa sûreté pendant la guerre. Un chef se conservait l'affection de ses compagnons par des présents d'armes ou de chevaux , ou par les repas , plus abondants que recherchés , qu'il leur donnait. (Tacit., cap. xiv et xv.) Par une suite de cet esprit de liberté et d'indépendance personnelle , que les Germains conservèrent même après qu'ils furent une en société , ils resserrèrent la juridiction personnelle de leurs magistrats dans des limites très-étroites ; ils se réservèrent et exercèrent tous les droits de la vengeance personnelle ; le magistrat n'avait le pouvoir ni d'emprisonner un homme libre , ni de lui infliger aucune peine corporelle. (Tacit., cap. vu.) Chaque individu était même obligé de tirer vengeance des affronts ou des torts qu'on avait faits a ses parents ou ses amis. Les inimitiés devenaient héréditaires , mais elles n'étaient pas implacables. Le meurtre même s'expiait en donnant un certain nombre de bestiaux. (Tacit., cap. xxi.) Une partie de l'amende était pour le roi ou l'État ; le reste pour la personne offensée ou ses parents. (Ibid., cap. xn .)
Quoique ces particularités sur les mœurs et les usages des Ger-
mains soient connus de tous ceux qui sont versés dans la littérature ancienne , j'ai cru cependant devoir les rapporter dans l'ordre que je leur ai donné , et les mettre sous les yeux des lecteurs moins instruits , parce qu'elles confirment ce que j'ai dit de l'état des nations barbares» et qu'elles peuvent servir à éclaircir toutes les observations que j'aurai occasion de faire sur les changements arrivés dans leur gouvernement et leurs mœurs. Les lois et les coutumes que ces peuples introduisirent dans les pays où ils s'établirent , forment le meilleur commentaire des écrits de César et de Tacite ; et réciproquement les observations de ces deux écrivains font la meilleure clef pour bien entrer dans l'esprit de ces lois et de ces coutumes.
Il y a dans le témoignage de César et de Tacite sur les Germains une circonstance qui mérite attention. Le morceau que César nous a laissé sur les mœurs des Germains , a été écrit plus de deux cents ans avant que Tacite composât son traité sur le même sujet. Un siècle est un espace de temps très-considérable pour les progrès des mœurs d'une nation f surtout si pendant cet intervalle cette nation grossière et non civilisée a eu beaucoup de commerce avec des États plus policés. Les Germains étaient dans ce cas-là ; ils commencèrent à connaître les Romains lorsque César passa le Rhin ; et leur communication avec ce peuple s'étendit tous les jours, depuis cet événement, jusqu'au temps où Tacite écrivit. On remarque d'ailleurs qu'il y avait une différence considérable dans l'état social de chacune des différentes tributs de la Germanie. Les Suétones , par exemple (Suienes), avaient déjà fait tant de progrès dans la civilisation , qu'ils commençaient à se corrompre. (Tacit., cap. xuv.) Les Fennes, au contraire (Fennt) , étaient si barbares , qu'on s'étonne qu'ils aient pu subsister. [Ibid., cap. xlvi.) Ces deux circonstances ne doivent pas Atrc négligées par ceux qui veulent décrire les mœurs des Germains, ou établir quelque théorie politique sur l'état de la société chez ces peuples.
Avant que de terminer cette discussion , il ne sera pas hors de propos d'observer que , quoique les altérations qui se firent successivement dans les institutions des différents peuples qui avaient conquis l'empire romain , et quoique les progrès qu'ils avaient faits dans la civilisation eussent entièrement changé leurs mœurs , on pourrait cependant en retrouver l'image dans celle d'une race d'hommes qui est encore à peu près dans le même état de société où se trouvaient
18fi HISTOIRE DS CBARLEM>OINT.
le» barbares du Nord lorsqu'il* s'établirent dans leur» neuveBer conquêtes» Je von» parier des sauvages2 de l'Amérique septentrionale, Gô tfMrdmo pae une digression superflue , ou une simple recherche de curieatté, que4 d'examiner si' cette similitude dam flétat politique a produit quelque ressemblance entra les mesure et le caractère de ce* peuples divers. S'il se trouve que cette ressemblance soit frap» pan te , elle fourniratune plus forte preuve de* la vérité du* portrait quW a fait de» anciens habitante dfrTEurope y que le témoignage même de César et» de» Tarit».
1' LeaAmérieawfleaubsistent guère queparlapêche ou la (Arase. Il y a des tribus <pri négligent absolument l'agriculture. FanmceUei qui cultivent quelques portions de terrain préside5 leurs cabans, ce sont les femmes qui sont chargée* de ce soins ainsi que de tour ta autre» travaux. ( Gharlevohc, Journal Hùtoriqu* &** voyage cKrJemtriqm, in-4*. Paris;, 1744, p. 33t. ) Bans un tel' état de société , ta hommes ayant peu de besoins ordinaire* et leur dépendance mutuelle étant très-bornée , leur union est extrêmement faible et imparfaite; et Us doivent continuer de jouir de leur liberté naturelle presque sa» altération.. Le premier sentiment d'un sauvage de l'Amérique, c'est que tout homme est né; libre et* indépendant , et qu'il n'y a aucune puissance sur la terre qui ait le droit de restreindre' et de limiter si liberté naturelle. On trouve à peine quelque apparence de subordination; entre eux r soit dans le gouvernement civil , soifcdans le. gouvernement domestique. Chacun fait ce qutiLlui piàttt:un père; une mère et leurs enfants vivent ensemble comme deeétPssHjoe lev a rassemblés,, et qu'aucun lien n'attache les.ua» an* autres, manière d'tétevea leur» enfant» est tfès-confoimefcoe principe ril les châtient jamais, mèmedan» la première enfance , et dans un Agr plu» avaneé on les» laisse entièrement maîtres de tauaaetieaaefcilafle sont obligés d'en rendre compte à personne. [Idem, p. 272 et ZT3-»)
2° Leurs magistrats civils n'ont qu'une autorité extrémsrawt bornée; Dans-la plupart des tribus, le surfont oucàe/'est cheiat par la tribu même ; on lui donne unr conseil composé de vieHlar* et sam l'avia duquel il ne peut décider aucune- affhire d'importance: Les êachem ne forment aucune prétention à jouir d'une grande autorité; car ils proposent et prient plutôt qu'ils ne commandent, et l'obéissance de la nation est entièrement volontaire. ( Idom± p. 266, 268. )
3? Ce n'est point pas farce» mais volontairement, qu'ils s'engagent
dans une expédition militaire , et quand la guerre a été réselue ,„un chef se lava et s'offre pour conduire latroupe. Alors ceux qui sont de bonne volonté (car on ne force personne ) se lèvent tous l'un après l'autre , et chantent la. chanson de guerre* Mais si après cette cérémonie t quelqu'un des guerriers refusait de suivre le chef avec lequel U s'est- engagé , il coursait risqpe de perdre la vie et serait regardé comme le plus infâme de tous les hommes. (Idem , p. 217, 218.)
4r° Ceux qui s'engagent à suivre un chef , s'attendent à être traités awe beaucoup d'attention et d'égards , et il est obligé de leur faire de* présents d'une valeur considérable. (Idem, p.. 2180
5? Le magistrat parmi eux n'a presque aucune juridiction crimisalle., (Ittotit.p. 272.) La personne ou la famille qui a reçu une injure, peut en tirer la vengeance qu'elle veut. (Idem, p.. 274.), Ils sont implacables dans leur ressentiment , et le temps ne peut éteindre ni même affaiblir le désir dJune juste vengeance. C'est le principal héritage que les pères en mourant laissent à leurs enfants ; et le soin de venger un affront se transmet de génération en génération , jusqu'à
ce que l'occasion arrive de satisfaire ee sentiment: [Idem, p. 309. ) Quelquefois cependant , la partie offensée s'apaise ; on fixe une compensation pour un meurtre qui aura été commis. Les parents du mort reçoivent le présent dont on est convenu; et il consiste ordinairement e» un prisonnier de guerre qui prend la place et le nom de celui qui a été tué , et qui est adopté dans la famille. (' Idem, p. 2T4.)*
On trouve la métae ressemblance dans plusieurs autres points. TT suffît, pour mon objet, d'avoir indiqué les rapports qui setrouvent dans les grands traits qui distinguent et caractérisent ces nations diverses. Qfrchard et d'autres philologues du dernier siècle, qui ont employé plus d'érudition que de science à suivre les émigrations des différente peuples, et qui sur le trait le plus léger de ressemblante, croyaient voir une affinité parfaite entre des nations fort éloignées les'unsdes autres et concluaient hardiment qu'elles avaient eu là même origine, n'auraient pas manqué d'affirmer avec confiance , en voyant une ressemblance si parfaite entre les barbares conquérants de Pempire romain et le» sauvages de l'Amérique, que c'était le même peupfe. Mais un . philosophe se contentera seulement d'observer, que le caractère des nations dépend de l'état de société sous lequel elles vivent, et des institutiera politiques établies parmi elle ; et que dans tous les temps et dans tous les lieux, le* hommes placés dans les mêmes circonstances»
auront les mêmes mœurs et se montreront sous la mène forme. Je n'ai étendu cette comparaison entre les anciens Germains et les sauvages de l'Amérique , que jusqu'où elle était nécessaire pour éclaircir mon sujet. Je ne prétends pas que l'état social cher ces deux peuples, fût parfaitement égal. Plusieurs des tribus germaines étaient plus civilisées que les Américains. Il y en avait à qui l'agriculture n'était pas étrangère , et presque toutes avaient des troupeaux qui faisaient leur principale subsistance, tandis que le plus grand nombre des hordes américaines ne vivent que de leur chasse , et sont plus grossières et plus simples encore que les anciens Germains. Cependant il y a entre leur état social une ressemblance plus frappante qu'on n'en a jamais observé parmi deux races d'hommes , et il en est résulté une conformité de mœurs surprenante.
NOTE 7, Sect. i, p. 35.
Le butin qu'avait fait une armée appartenait à toute l'armée ; et le roi lui-même n'y avait d'autre part que celle qui lui était échue par le sort. L'histoire des Francs nous offre à cet égard un exemple remarquable. L'armée de Clovis, le fondateur de la monarchie française, en pillant une église , avait enlevé parmi d'autres effets sacrés , un vase d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires. L'évèque envoya sur-le-champ des députés à Clovis, pour le supplier de rendre ce vase, afin de l'employer aux usages saints auxquels il avait été destiné. Clovis dit aux députés de le suivre à Soissons, où devait se faire le partage du butin , et il leur promit que si ce vase lui tombait en partage , il le rendrait à l'évèque. Lorsqu'on fut arrivé à Soissons , tout le butin fut réuni eu un monceau au centre de l'armée. Alors Clovis demanda qu'avant de faire aucun partage on lui accordât ce vase pardessus sa part. Chacun parut disposé à favoriser le roi et à acquiescer à sa demande ; mais un soldat audacieux et féroce lève sa hache d'arme, en frappe le vase avec violence, et dit au roi d'une voix ferme : « Tous n'aurez rien ici que ce que le sort vous donnera. » ( Greg. Turon., Hist. Franc, lib. xi, cap. xxvu, p. 70, pens. 1610.)
NOTE 8, Skct. i. p. 37.
L'histoire de l'établissement et des progrès du système féodal est un objet intéressant pour toutes les nations de l'Europe. Les lois et
PREUVES KT BCLAIftCISSfiMBCTS. 185
la jurisprudence de quelques pays sont encore presque entièrement féodales. Dans d'autres, on voit que plusieurs pratiques établies par la coutume , ou fondées sur des règlements , ont pris naissance dans le système féodal , et qu'elles ne peuvent être bien entendues sans 1» connaissance des principes particuliers à ce système. Plusieurs auteurs, très-célèbres par leur génie et leur érudition , ont fait tous leurs efforts pour éclaircir ce sujet ; mais ils y ont laissé encore beaucoup d'obscurité. Je vais tâcher de suivre avec précision les progrès ou les variations des idées que les nations barbares s'étaient faites sur la propriété des terres» et d'exposer les causes qui ont occasionné ces variations « ainsi que les effets qui en sont résultés.
11 paraît que la propriété des terres a subi successivement quatre sortes de révolutions chez les peuples qui s'établirent dans les différente^ provinces de l'empire romain.
1° Tant que les nations barbares restèrent dans leur pays natal * elles ne connurent point la propriété des terres , et n'eurent aucune* limite fixe à leurs possessions. Après avoir laissé quelque temps paftre nn troupeau dans un canton , toute la famille quittait bientôt c<\ canton pour aller s'établir dans un autre, qu'elle abandonnait de même peu de temps après. Une espèce de propriété si imparfaite n'imposait aux individus aucune obligation positive de servir la communauté ; et tout ce qu'ils faisaient pour elle était purement volontaire. Il était donc libre & chacun de prendre la part qu'il voulait à une expédition militaire. Ainsi, l'on ne suivait un chef à la guerre que par attachement et sans aucune idée de devoir . Nous en avons rapporté des preuves sensibles dans la note 6. Tant qu'il n'y eut pas d'autre propriété , il n'est pas possible de rien découvrir dans leurs usages qui ait la moindre* ressemblance avec la tenure féodale , ou avec la subordination et te service militaire introduits par le système féodal.
2° Quand ces peuples s'établirent dans les pays subjugués , l'armée victorieuse partagea le^ terres conquises ; chaque soldat regardait 1% portion qui lui était échue en partage, comme une récompense due* à sa valeur, et comme un établissement conquis par son épée; et il en^ prenait possession comme homme libre en toute propriété. Il en jouismit pendant sa vie ; il pouvait en disposer à son gré , et la laisser en. héritage à ses enfants. La propriété des terres reçut alors une forme*-, constante et stable. Elle fut en même temps allodiale, c'est-à-dire que* le possesseur avait le droit absolu de propriété et de domaine, et qu'il
ne relevait d'aucun souverain ou seigneur auquel H fit ofaUgè d* tendre hommage et de consacrer ses services. Cependant comme nouveaux propriétaires ( ainsi qu'on Ta obsené dana rintrodmiiuu sa voyaient exposés a être troublée dans leui» possessions par te des anciens habitants, et qu'ils couraient le daupsc, plus encore , d'être attaqués par des barbares ausu arâfe&ct maaà fibocts qu'eux-mêmes , ils sentirent la nécessité de s'imposer vokmi des obligations de défendre la communauté 9 piua étroites et expresses que celles auxquelles ils avaient été soumis dans leurs tations natales. En conséquence-, dès que ces peuples se fixèrent leurs nouveaux établissements, chaque homme libres'ofcligeaà psendie les armes pour la défense de sa nation ; et , quand il refusait ou négligeait de remplir ce devoir, il encourait une peine constdéiubku Je ne prétends pas qu'il y ait eu à cet égard aucun contrat revêtu ds formalités et ratifié par dés cérémonies légales. Cette obligation, ainà que les autres conventions qui lient ensemble les membres de toule société , n'était fondée que sur un consentement tacite* La sécurité et la conservation mutuelle des individus les engageaient à en reconnaître l'autorité, et à en maintenir l'exécution. Nous pouvons remonter à l'origine de cette nouvelle obligation des propriétaires des terres, et l'observer à un période très-reculé de l'histoire des Francs. Chilpéiie, qui commença son règne l'an 562 , condamna a une amende (bommm juêêit exigi ) certaines personnes qui avaient refusé de raccompagner dans une expédition. ( Greg. Turon., Kbt v, cap. xxti, p, SU.) Gbildebert , qui monta sur le trône en 576, imposa la même peine à quelques-uns de ses sujets coupables du même crime. ( AùL, lib.vn, cap. xlii, p. 342. ) Charlemagne ordonna que chaque homme tthre qui possédait en propriété cinq m&tuti , c'est-è-dire soixante acres ds terrain, marcherait en personne contre l'ennemi. (lopû.,aim. 807.) Louis le Débonnaire, en 815, accorda des terres à quelques fopagnok qui s'étaient enfuis h l'approche des Sarrasin», et leur permit es s'établir dans ses États, à condition qu'ils serviraient h l'armée les autres hommes libres. ( Capit. , vers, i, p. 500. ) Par ce terre possédée en propriété, dont la loi de Charlemagne fait il faut entendre , conformément au style de ce temps-là , une tenu allodiale ; car allodes et proprittas , alUdum et prvpnmm > étaient dàfl mots parfaitement synonymes. ( Dticange , voe. Âloàis.) Bfuratori a publié deux chartes qui contiennent la preuve la plu*
PREUVES ET PCLAïnCISSEMENTS. 187
«laire de la distinction établie entre la possession allodiale et la possession bénéficiaire ; et, il parait par ces deux monuments, qu'une personne pouvait avoir une partie de son bien en propriété allodiale , dont elle avait le droit de disposer à son gré , et l'autre partie à titre de bénéfice , n'en ayant que l'usufruit , et la propriété retournant après sa mort au seigneur supérieur. (Murât., Ântiq. Ital. medii œvi, vol. I, p. 559-565.) La même distinction se trouve indiquée dans wn capitulaire de Cliarlëmagne, de Fan 812. (ÉdiL Baluz., v. I, p. 491 .) Le comte Éverard, qui avait épousé une fille de Louis le Débonnaire, a laissé un testament curieux. En partageant ses vastes domaines entre ses enfants, M distingue ce qu'il possédait par droit de propriété, proprtetale, d'avec ce qu'il ne tenait qu'à titre de bénéfice, beneficio; el il paratt que la plus grande partie de son bien était allodiale. (Auh. Mir., Oper. Diplom. Lovan., 1723, vol. I, p. 19.)
Ainsi le terme d'homme libre se prend communément dans un sens opposé à celui de vassal, vassus ou vassalus; le premier désigne un propriétaire allodial, et l'autre celui qui relève d'un seigneur. Ces hommes libres étaient obligés de servir l'État ; et cette obligation était si sacrée, qu'il leur était défendu d'entrer dans les ordres ecclésiastiques , k moins qu'ils n'en eussent obtenu le consentement dn prince. La raison qu'en donne de ce règlement est remarquable. « Car nous savons que quelques-uns en agissent ainsi, non* par esprit de dévotion, mais afin de se dispenser du service militaire, atKfuel ils sont tenus.» [Capitula lib. i, § cit.) « Lorsqu'un honrnier Hère , sommé de se mettre en campagne , refusait d'obéir , H était condamné , suivant la loi des Francs , k payer le hereban, qui était une amende de soixante couronnes. » [Cap. Carol. Merj. ap. fey. Longob., tom. XIV, lib. i, § xiii, p. 539.) Cette expression, drivant la loi dm Francs, semble supposer que l'obligation de servir et la peine imposée à ceux qui manquaient à ce devoir, étaient d'une? date aussi ancienne que les lois faites par les Francs , lorsqu'ils s'établirent pour la première fois dans les Gaules. On exigeait cette amende avet tant di* rigueur, « que si Ta personne condamnée se trouvait insolvable, elle était réduite en servitude , et y restait jusqu'à ce que le prix dé son travail fût monté à Ta valeur de Thereban.» (Ibid.) L'empereur Lothaire rendit la peine encore plus sévère; si le possesseur tfmtv certaine étendue de terre était tenu , par les conditions (te sa propriété , de servir en personne, et qu'il refusât de se mettre en cam-
188 HISTOIRE DE CHÀRI.ES-QUhVT.
pagne , après en avoir été sommé , tous ses biens étaient déclaré confisqués, et il pouvait être lui-même condamné au bannissement. (Murât., Scrip. liai., vol. I, part, h, p. 153.)
3° La propriété des terres ayant été ainsi fixée par une forme constante f et obligeant au service militaire , il en résulta un tut» changement, mais qui ne se fit que lentement et par degrés. Tacite nous apprend que les chefs des Germains cherchaient à s'attacher do compagnons [comités) qui les suivaient dans toutes leurs entreprises et combattaient sous leurs drapeaux. La même coutqroe subsista parmi eux dans leurs nouveaux établissements, et ces compagnons, attachés, et dévoués à leurs chefs, appelés fideUs , antrustionts , h* mines in truste dominicd, leudes. Tacite ajoute qu'on regardait comme honorable le rang de cornes ou compagnon. [De Mvrib. Germa*., cap. xiii. ) On peut juger du rang et de la condition des personne, dans le moyen âge , par la composition ou peine pécuniaire établie pour chaque délit; or, la composition pour le meurtre d'un homme, in truste dominicd, était triple de celle qui était fixée pour le meurtre d'un homme libre. [Leg. salie., tit. xliv, § i et h. )
Tant que les Germains restèrent dans leur propre pays , ils cherchèrent à s'attacher ces compagnons par des présents d'armes et de chevaux , et par les services de l'hospitalité (voyez ta note 6). Tant qu'ils n'eurent aucun droit fixe de propriété sur les terres , c'étaient les seuls dons que les chefs pussent faire, et la seule récompense que leurs suivants pussent attendre. Mais dès que ces peuples se furent établis dans les provinces conquises, et qu'ils eurent connu l'importance de la propriété, les rois et les chefs, au lieu de ces présents pw considérables , donnèrent pour récompense à leurs suivants des portions de terre. Ces concessions s'appelèrent bénéfices [bénéficia), pan* qu'elles étaient gratuites, et honneurs [honores) , parce qu'oui» regarda comme des marques de distinction. Mais quels étaient les services qu'on exigeait originairement en échange de ces bénéfices. C'est ce qu'il n'est pas possible de déterminer exactement et avec précision, parce qu'il n'est point resté de monument assez ancien. Lorsque les possessions de franc-alleu commencèrent à devenir féodales, efle* ne furent pas tout d'un coup assujetties aux services de la féodalité; et ce passage, comme tous les autres changements de quelque importance, ne se fit que par degrés. Comme le principal objet que se proposait un vassal feudataire était de s'assurer d'un protecteur, lorsq»
les propriétaires allodiaux consentirent au commencement à devenir les vassaux de quelque chef puissant , ils conservèrent de leur ancienne indépendance tout ce qui était compatible avec la nouvelle relation qu'ils venaient de former. L'hommage qu'ils rendaient au supérieur dont ils voulaient relever s'appelait hommage plain (homagium planum), et ne les engageait qu'à la fidélité, sans les obliger ni à servir à la guerre, ni à assister aux justices seigneuriales. On peut encore reconnaître aujourd'hui quelques traces, quoique obscures, de cet hommage plain. (Brussel, 1. 1, p. 97.)
Parmi les anciens actes publiés par dom de Vie et dom Vaissette, dans leur Histoire du Languedoc, on en trouve plusieurs auxquels ils donnent le nom d'hommage , et qui semblent tenir le milieu entre V hommage plain, dont parle Brussel, et l'obligation de remplir dans son entier l'engagement du service féodal. L'un des deux partis promet protection et accorde des châteaux ou des terres ; l'autre s'engage à défendre la personne du donateur et à lui fournir du secoure pour défendre aussi ses possessions , dès qu'il en sera requis. Mais ces engagements ne sont accompagnés d'aucune formalité féodale, et l'on n'y fait mention d'aucun des services féodaux. C'était plutôt un contrat mutuel entre des égaux, que l'engagement formel d'un vassal à rendre des services à un seigneur supérieur. [Preuves de Vhist. du Langucd. , t. II , p. 173 et passïm. ) Dès qu'on se fut accoutumé à ces services, d'autres services féodaux s'introduisirent successivement. 51. de Montesquieu regarde ces bénéfices comme des fiefs qui, dans l'origine, obligeaient les possesseurs au service militaire. [Esprit des Lais, liv. xxx , chap. ift et xvi. ) M. l'abbé de Mably prétend que ceux qui tenaient ces bénéfices ne furent d'abord soumis à d'autre service qu'à celui auquel chaque homme libre était engagé. [Observ. sur V histoire de France , t. I f p. 356. ) Mais en comparant leurs preuves, leurs raisonnements et leurs conjectures, il parait évident que puisque chaque homme libre, en conséquence de sa propriété allodiale, était obligé de servir, sous des peines très-graves, on n'aurait eu aucune bonne raison de conférer ces bénéfices, si ceux qui les recevaient n'eussent été soumis à quelque nouvelle obligation. Pourquoi un roi se seraitril dépouillé lui-même de ses domaines si , en les divisant et en les partageant , il n'eût acquis par là un droit à des services qu'il ne pouvait exiger auparavant? Nous sommes dont autorisés à conclure que , comme la propriété allodiale assujettissait
tft0 roaraiM un GHAu«nQiwx.
les possesseur* à servir la communauté, de mène les bénéfices dénient obliger ceux qui en recevaient au service personnel et a la fidélité envers celui de qui Us les tenaient. Ces bénéfices, dans leur institution, ne s'accordaient qu'à volonté, c'est-à-dire pour autant de temps quïl plaisait au donateur* U n'y a point de circonstance relative aux coutumes du moyen âge qui soit mieux établie que celle-ci ; et Ton eo pourrait ajouter une foule innombrable de preuves à celles qui se trouvent dans \ -Esprit des Lots,liv. xxx, cbap. xvi, et dan&Ducaqp; aux roots Beneficium et Feudum.
4° Mais la possession des bénéfices ne resta pas longtemps daoscet état. Une possession précaire et à volonté ne fut pas suffisante pour attacher à leur seigneur œux qui en jouissaient ; et ils obtiweui bientôt que ces bénéfices leur fussent assurés pour la vie* [Fcudor., lib. i , Ut. i. ) Ducange rapporte plusieurs passages tirés des anciennes chartes et des chroniques qui prouvent cette assertion. (Ducange* GUs$^ voc. Beneficium.) Après ce premier pas, il fut abc d'obtenir ou d'extorquer des chartes qui rendissent les bénéfices héréditaires, d'abord en ligne directe, ensuite en ligne collatérale, et enfin dans la ligne féminine. {Lcg. £0*19*6., t. VMl, lib* ui; Ducange, toc. Jtmeficium.)
Il n'est pas aisé de fixer le temps précis auquel chacun de ces cbaagements eut lieu. M. l'abbé de Mably coojecturç, avec quelque vraisemblance, que Charles Martel introduisit le premier la coutume d'accorder les bénéfices à vie. (Observât. , 1. 1, p. 103 et 160.) Et il est évident , d'après les autorités sur lesquelles il se fonde, que Louis le Débonnaire fut un des premiers qui les rendirent héréditaires* (lbid.f p. 429.) Mabillon néanmoins a publié impUcùe de Louis k Débonnaire, de l'an 860, par lequel il paraît que ce prince continu de n'accorder les bénéfices qu'à vie. [De Hc Diplom<, Ub. vit p- 353.) L'an 889, Eudes de Paris, roi de France, concéda des terres à Rfcabodus, son yasaa\,jure bmefictario H fructuario, pour sa vie, aveceette condition que a'il mourait et qu'il eut un fils, ce fils jouirait des même» terres également pendant sa vie. (Mabill. ut suprà, p. 556.) C'était un pas intermédiaire entre les fiefe purement à vie et les fiefs héfédi» tatres à perpétuité. Tant que les bénéfices retinrent leur première forme et ne furent accordés qu'à volonté , le collateur exerçait ju»seulement le domaine ou la prérogative du seigneur supérieur, jm* il jouissait encore de la propriété, et ne laissait à spn vassal que I ***-
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fruit. Lorsqu'ils eurertt reçu tour dernière forme, et qu'ils détinrent héréditaires, les jurisconsultes, en traitant des «efe, continuèrent -de téflnir les bénéfices, conformément à leur première institution ; mais la propriété n'appartenait plus au seigneur supérieur, et elle avait en effet passé dans les mains du vassal. Aussitôt que tes seigneurs , ainsi que leurs vassaux v eurent senti les avantages réciproques du cette manière de posséder les fiefs , elle parut si commode pour les uns et pour les autres , que non-seulement les terres , mais leurs . rentes casuéBes, comme les droits d'excisé et de péage, les salaires ou émoluments des offices , et les pensions mêmes, furent accordés et tenus à titre de fiefs; et, en coiyéquence , on promettait et l'on exigeait respectivement le service raHitatre. (Morice, Met*, pour mrvir de preuves à Vhist. de Bretagne, t. II, p. 76 et 690 ; Brussel , t.l,p. 41.)
Quelque absurdité qu'on puisse trouver à accorder et à tenir comme fiefe de semblables possessions , précaires et casneites , Il y avait cependant des te mires féodales encore plus singulières. Le produit des messes dites à un autel n'était proprement qu'un revenu ecclésiastique, appartenant au clergé de l'église ou du monastère qui les faisait célébrer. Mats des barons puissants s'en emparèrent quelquefois; et «fin d'affermir leur droit sur ce revenu, ils le tinrent de l'église à titre te fief , et le partagèrent comme les autres propriétés, entre leurs vassaux. [Recueil des Hist., vol. X, p. 238 et '480.)
fje même esprit d'usurpation qui rendît les fiefs héréditaires, eneonragea les nobles h extorquer de leurs souverains des concessions d'offices également héréditaires. Plusieurs des grandes charges de la couronne devinrent héréditaires dans la plupart des royaumes de JTSnrope; les monarques connaissaient simien cet esprit d'usurpation de la noblesse, et étaient en même temps si fort en garde contre ses progrès, que dans quelques occasions ils obligeaient ceux à qui ils conféraient quelque charge ou quelque dignité, à reconnaître par un arte formel que ni eux, ni leurs héritiers, ne pourraient prétendre la posséder de droit héréditaire. Il y a un exemple remarquable de ceci Aatis'les Mém. deVAcad. des Inscr., t. XXX, in-8°, p. 595 ; et Ton en tronvé un autre dans le Tkesaur. Anecd. publié par Martenne, et Durand, vol. I, p. 873. Cette révolution dans la propriété des biens occasionna un changement analogue dans le gouvernement politique ; les grands vassaux de la couronne , à mesure qu'ils étendaient leurs
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possessions, usurpèrent un degré proportionnel de puissance, afaan» aèrent la juridiction de la couronne, et foulèrent aux pieds les privilèges du peuple. Cest surtout par le rapport qui s'établit entre h propriété et le pouvoir, que la recherche des progrès de la propriété féodale devient un objet digne d'attention dans l'histoire ; car, dès qu'on a découvert quel était l'état de la propriété k une certaine époque, on peut déterminer avec précision quel était en même temj» le degré de pouvoir dont jouissait alors le roi ou la noblesse.
Une autre circonstance, relative aux révolutions qu'éprouva la propriété , mérite aussi d'être remarquée. J'ai fait voir que cha les différentes tribus barbares, lorsqu'elles se furent partagé leurs conquêtes dam le vc et le vie siècle, la propriété des terres était allodiale. Cependant, dès les commencements du x* siècle , la propriété « .plusieurs endroits de l'Europe était déjà devenue presque entièrement féodale. Comme la première espèce de propriété paraît être beaucoup plus avantageuse et plus désirable, un tel changement • de quoi surprendre, surtout si l'on considère que, suivant l'histoire, la propriété allodiale se convertissait fréquemment en féodale par un acte volontaire du possesseur. M. de Montesquieu a recherché te motifs qui déterminèrent k prendre un parti si opposé aux idées dei temps modernes concernant la propriété, et il les a exposés avec a» exactitude et son discernement ordinaires (liv. xxxi, chap. vin). Le motif le plus puissant est celui qui nous est indiqué par Lambert d'Ardres, ancien écrivain cité par Ducange, au mot A lodis. Aumiliai de la confusion et de l'anarchie où toute l'Europe se trouva plongée après la mort de Charlemagne, dans un temps où presque tous ta liens d'union entre les différents membres du corps politique étalent brisés, et où les citoyens étaient exposés k l'oppression et à la rapine, sans pouvoir attendre aucun secours du gouvernement, chaque individu sentit la nécessité de chercher un protecteur puissant , sous le drapeau duquel il pût se ranger et trouver une défense contre (ta ennemis auxquels il ne pouvait résister avec ses propres forces. Ce fut par ce motif qu'un propriétaire de terres renonça k son indépendance allodiale , et se soumit aux services féodaux : c'était afin de trouver de la sûreté sous le patronage de quelque seigneur respectable. Ce changement de la propriété allodiale en propriété féodale -devint si général , dans quelques pays de l'Europe, qu'on ne lai* plus au possesseur des terres la liberté du choix : on l'obligea de recoa-
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naître quelque seigneur-lige et de relever de lui. Beaumanoir nous apprend que dans les comtés de Beauvais et de Clermont, si le seigneur ou le comte venait à découvrir quelques terres de sa juridiction, pour la possession desquelles on ne ftt aucun service et l'on ne payât aucune taxe ni redevance, il pouvait s'en emparer sur-le-champ ; car, dit-il, suivant notre coutume, personne ne peut posséder en propriété allodiale. (Coutumes, chap. xxiv, p. 123.) C'est sur le même principe qu'est fondée cette maxime qui , dans la loi de France, est devenue générale : Nulle terre sans seigneur. En d'autres provinces de France il paratt qu'on attachait plus de prix à la propriété allodiale, et qu'elle s'y conserva plus longtemps sans être dénaturée.
Les auteurs de YHist. yen. du Languedoc, t. II, rapportent un trèsgrand nombre de chartes qui renferment ou des concessions, ou des ventes, ou des échanges de terres allodiales, situées dans cette province. Pendant le ixe et le x# siècle, et la plus grande partie du xi\ la propriété y semble avoir été absolument allodiale; et à peint» trouve-t-on dans les actes de cette province quelques vestiges de tenures féodales. Il semble qu'en Catalogne et d'ans le Roussillou l'état de la propriété , pendant ces mêmes siècles , était entièrement semblable, ainsi qu'on a lieu de le croire par les chartes originales publiées dans l'appendice du traité de Pierre de Marca : De marcd, swe limite Hispanico. La propriété allodiale semble avoir existé dans les Pays- Bas encore plus longtemps. ( Voyez Aubert le Mire , Oper. Dipl. , vol. 1, 34, 74, 75, 83, 296, 578, 817, 842, 847. ) On trouve même jusqu'au xive siècle des traces de possessions allodiales. ( Ibid., 218.)
Les idées que les hommes ont de la propriété varient selon l'étendue de leurs lumières et les caprices de leurs passions ; car, en même temps que les uns s'empressaient de renoncer à leur propriété allodiale pour relever d'un supérieur par une tenure féodale, les autres paraissent avoir été jaloux de convertir leurs fiefs en propriété allodiale. Nous en avons un exemple dans une charte de Louis le Débonnaire, publiée par Eckard. {Comment. deReb. Franciœ orient., vol. II, p. 855.) On en trouve un autre en Tannée 1299: (Reliquiœ MSS. omnis œvi, par Ludwig, vol. I, p. 209. ) On en trouve encore un dans l'année 1337. (Ibid., vol. VII, p. 40.) La même chose eut lieu dans les Pays-Bas. (ilirœi Oper. , 1, 52.)
En exposant ces différentes révolutions dans la nature des propriétés , je me suis presque borné jusqu'ici à ce qui est arrivé en
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Fcance, parce que les anciens monuments de cette nation ont été conservés avec plus de soin, ou bien ont été éclairais d'une manière plus satisfaisante que ceux des autres peuples de l'Europe.
En Italie, la propriété subit les mêmes révolutions, et elles se succédèrent Tune à l'autre dans le même ordre. Cependant il y a quelque raison de conjecturer que la propriété allodiale fut plus longtemps estimée chez les Italiens que chez les Français. 11 paraît que plusieurs des chartes accordées par les empereurs dans le ixe siècle conféraient un droit allodial sur les terres. ( Murât. , Antiq. med. <wu, vol. I, p. 57a, etc.) Mais nous trouvons dans le xi° siècle quelques exemples rie personnes qui se désistèrent de leur propriété allodiale pour la convertir en.tebure féodale. [Ibid , p. CIO, etc. ) Muratori observe que le terme feudtun, qui fut substitué à celui de beneficiun\9 ne se trouve dans aucune charte authentique, antérieure au xi* siècle. ( Jiid., 594.) Le monument le plus ancien dans lequel j'aie trouvé le mot feudum, est une charte de Bobert, coi de France, de Tannée 1008. (Bouquet, Recueil des Uist. dts Gaules et de la France, t. X, p. 593» B.) Il est vrai que ce mot se trouve dans un édit de Tan 790, rapporté par Brussel, vol. I, p. 77. Mais l'authenticité de cet édit a été contestée; et peut-être même que le fréquent usqge qu'on jr fait du mot feudum est une raison de plus pour avoir desdoutesàcetégard.JL'explicatiou que j'ai donnée de la nature des possessions, soit allodiales, soit féodales, est confirmée par Tétymologie même de ces deux mots : alode ou allodium est composé des mots allemands an et lot, qui signifient terre obtenue par le sort. (Wachteri, Gloss. Germon., voce Allodium, p. 35.) Il paraît, suivant les autorités alléguées par cet auteur et par J)ucange, au mot Sors * que ce fut par le sort que les peuples du Nord partagèrent entre eux les terres qu'ils. avaient conquises. Feodum est eamposé de od,t possession ou bien, et de /eo, gage, paye; ce. qui désigne que le fief était une espèce de salaire accordé en récompense de quelque service. ( Wachter„ Ibid., au mot Feodum.
Le système féodal, chez les Allemands, fit absolument les mêmes progrès que nous lui avons vu faire en France ; mais comme les empereurs d'Allemagne , surtout depuis que la couronne impériale eut l>assé des descendants de Charlemagne dans la maison de Saxe, furent bien supérieurs en talents aux rois de France, leurs contemporains» les vassaux de l'empire n'aspirèrent pas de si bonne heure à l'indépendance, et n'obtinrent pas si têt le privilège de posséder leurs bénéfices
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par droK héréditaire. Conrad II fut le premier empereur, suivant les <*mpilateurs de la collection des livres des fiefs, qui rendit les fleft héréditaires. ( Libri feudor., 1 1 tit. i. ) Conrad monta sur te trône impérial en 1024. Louis le Débonnaire, sous le règne duquel les concussions de fiels héréditaires devinrent communes en France, succéda à son père Tan $14. Cette innovation ne s'introduisit non-seulement que beaucoup plus tard parmi les vassaux des empereurs d'Allemagne, mais après que Conrad même l'eut établie, la loi ne cessa pas de favoriser l'ancien usage; et à moins que la charte du vassal ne portât expressément que le fief passerait à ses héritiers, on présumait toujours qcrïl n'était donné qu'à vie. ( IÂb. fsudor. , ibid. ) Après même l'innovation introduite par Conrad, il n'était point extraordinaire en Allémagne d'accorder des fiefs seulement pour la vie. Il existe une charte 4e ce genre, qui est de l'année 1376. ( Charto op. Boehmer, princip. jmriëfeud., p. 361. ) La transmission des fiefs aux lignes collatérales et féminines ne s'introduisit que très-lentement en Allemagne. Il y m une charte, de l'an 1201 , qui donne aux femmes le droit de succession ; mais die fut accordée comme une marque extraordinaire de faveur et en récompense de services importants. ( Boehmer, lbid. f . 365.) Une partie considérable des terres, en Allemagne aussi bien «pTen France et en Italie, continua d'être possédée en franc-alleu longtemps après qu'on y eut introduit l'usage des tenures féodales, il .parait, par le code diplomatique du monastère de Bach ( Codex Dipl. m*na9t. Buch. ), qu'une grande partie des terres du marquisat de jtfiwiie étaient encore possédées en propriété allodiale , jusqu'au sur siècle ( n°* 31 , 36 , 37, 46, etc. Apud. soript. Biat. Germ. curé Sdmtgeniiet>Kf*99igi*. Alùmb. 1755, vol. Il, 183, etc.) La propriété jritodiale semble avoir été commune dans un autre district de la même province, pendant le même période de temps. ( Rttiq. DipUm. SmmcHm.Stuiiz, n" 17, 36, 58. Ibid. 374, etc.)
NOTE 9, Sect. i, p. M.
domroe j'aurai occasion, dans une autre note, d'examiner la condition de cette partie du peuple qui habitait dans les villes, je me bornerai ici à considérer l'état des habitants de la campagne. Les personnes employées à la culture des terres, pendant les siècles qui font l'objet de nos recherches, peuvent se partager en trois classes :