VI - msTOin h QBUOJB-Qmirr
Justes de* principes du gouvernement, de Perdre, et de ta séretép»- Nique (SI).
II. La forme de procédure par le combat judiciaire était une antre coutume absorbe dont l'abolition contribua sensiblement k introduire une péliee régulière, qui pût assurer h la fois l'ordre public et la tranquillité particulière. Suivant le droit de la guerre privée, le sort de* armes décidait plusieurs des contestations qui s'élevaient entre les individus, comme les querelles qui s'élèvent entre les nations ; les procédures par le combat judiciaire, qui s'était ensuite introduit dam tow les pays de l'Europe , avaient banni toute équité des tribunam et n'établissaient que la force et le hasard pour seule règle des jugeftienfe. Che» les nations civilisées, tous les engagements ou contrats de quelque importance se faisaient par écrit ; la représentation de l'acte suffisait ensuite pour établir le fait et pour déterminer avec précision ee qui avait été stipulé pour chacune des parties contractante». Mais chez un peuple ignorant et grossier, ou îl était si rare de savoir lire et écrire qu'il suffisait de posséder ces deux talents pour mériter le nom de clerc ou savant, on n'écrivait guère que les traités que les prinet» faisaient eutre eux, les privilèges et les chartes qulb accordaient à leurs sujets , ou des actes particuliers de 1$ plus grande roméqwM par leur nature et leurs effets. La plupart des affaires de la vie commune ne se traitaient que par des promesses verbales. Ainsi, dans un grand nombre de procès civils , non-seulement il était difficile de trouver des preuves suffisantes pour fixer les prétention» réciproques des parties, mais encore la fraude et le mensonge étaient encouragés par l'espérance presque certaine de l'impunité. L'embarras n'était p» moins grand dans les causes criminelles, où il s'agissait de vérifer un ftdt, ou de détruire une accusation. Des nations barbares n'avaient guère l'idée de la nature et des effets de la preuve légale, définir avec précision l'espèce de témoignage qu'on juge doit cher? comment déterminer quand il doit insister sur de» positives et quand il peut se contenter des preuves tirées des circonstances? comment comparer le rapport de plusieurs témoin» qai se contredisent, et fixer le degré de confiance que chacun d'eu méritât C'étaient là des discussions trop subtiles et trop compliquée» patar la jurisprudence de ces siècles de ténèbres. Ce fat pour éluder ce» difficultés qu'on introduisit dans les tribunaux une forme de procédure plus simple et pour les affaires civiles et pour tar causas crin*-
neBes. Dans tous les cas, où la notoriété du fait ne présentait pas la preuve la plus claire et la plus directe, l'accusé on celui contre qui on intentait action était appelé légalement» ou s'offrait de lui-même à se purger par serment de l'imputation formée contre lui ; et s'il déclarait par serment son innocence , il était absous sur-le-champ1. Cet absurde usage n'était propre qu'à amurer à la fraude le secret et l'impunité , en rendant la tentation du parjure si puissante qu'il n'était pas aisé d'y résister. On éprouva bientôt les dangereux effets qui résultaient nécessairement d'une semblable coutume ; et pour les prévenir, les lois ordonnèrent que les serments seraient administrés avec la plus grande solennité et avec les circonstances les plus propres k inspirer aux hommes on saint respect, ou du moins une terreur superstitieuse *. Ce moyen fut d'un faible secours* On se familiarisa bientôt avec ces cérémonies , qui imposèrent d'abord à l'imagination , mais dont l'effet s'affaiblit insensiblement par l'habitude* Des hommes qui ne craignaient pas d'outrager la vérité ne pouvaient être longtemps retenus par l'appareil d'un serment. Les législateurs ne tardèrent pas A s'en apercevoir, et ils cherchèrent un nouvel expédient pour rendre pins certaine et plus satisfaisante la preuve par serment. Ils exigèrent que l'accusé comparût avec un certain nombre d'hommes libres, ses voisins ou sas parents, qui donneraient plus de poids au serment, en jurant eux-mêmes qn'iiB croyaient tout ce que l'accusé avait affirmé. Ces espèces de témoins étaient appelés compurgatem-i ; leur nombre variait selon l'importance de l'objet qui était en litige , ou la nature du crime dont un homme était accusé s. Dans certains cas, il ne fallait pas moins que le concours de trois cents de ces témoins auxiliaires pour fake acquitter l'accusé 4. Mais ce moyen ne produisait point l'effet qu'on en attendait. II a régné en Europe pendant plusieurs siècles un principe de point d'honneur, qui ne permettait pas à un homme d'abandonner, dans aucun cas, le chef auquel il s'était attaché , ou les personnes auxquelles il était uni parles liens du sang. Quiconque était «km asset hardi pour enfreindre les lois, était sûr de trouver des adhésento entièrement dévoués» tout prêts à le défendre et à le
1 Uf. Mmfkmi. ttt. «■ * vjt. I*$. AUman., Ut. ism» £*?. 3a9wmr> lit. Yiu,g5, 2.
1 Ducangc, Gloss. voc. Juramentum, vol. 111, p. 1607. edit. benedict. » Ibid. p. 1809.
4 Spelman, Gl***tr. tac Asitih. Gwgor. Turo»* Mkl. m. VIH, cap. IX»
44 msTOiu m ctu««h»pikt.
servir de la manière qui lui conviendrait le mieux. La formalité Appeler des compurgateurs n'offrit donc qu'une sûreté appareute et dm réelle contre le mensonge et le parjure ; et tant que les tribun»* continuèrent de s'en rapporter» sur chacun des faits contestés, su serment du défendeur, ils rendirent des jugements dont l'iniquité était si évidente, qu'ils soulevèrent l'indignation publique contre cette forme de procédure ' .
Nos ancêtres sentaient tous ces inconvénients; mais Us ignoraient k manière d'y remédier et de former un système plus régulier de jurisprudence. Ils crurent cependant avoir découvert une méthode infaillible de démêler la vérité et de prévenir toute espèce de fraude ; ils en appelèrent au ciel même , et imaginèrent de laisser la décision de tous les cas litigieux à l'auteur de toute sagesse et de toute justice. Dans certains cas , l'accusé , pour prouver son innocence, se soumettait publiquement à différentes épreuves également périlleuses et effrayantes : il plongeait son bras dans l'eau bouillante , ou levait uo morceau de fer rouge avec sa main toute nue, ou marchait pieds nos sur des barres de fer embrasées. En d'autres occasions , il défiait son accusateur au combat singulier. Toutes ces épreuves diverses étaient consacrées par des cérémonies pieuses ; les ministres de la religion y jouaient le principal rôle , et l'on invoquait le secours du Tout-Puissant pour qu'il manifestât le crime et protégeât l'innocence, ta accusés qui subissaient les épreuves sans se faire aucun mal , ou qui sortaient victorieux du combat , étaient déclarés absous par le j*pment de Dieu * .
Parmi toutes les institutions absurdes et bizarres enfantées par la faiblesse de la raison humaine , il n'y en a pas de plus extravagante que celle qui laissait au hasard , ou à la force et à l'adresse du caifs» la décision de cas importants, où les biens, la réputation et la vie te hommes étaient intéressés. 11 y avait cependant des circonstances f« devaient faire regarder aux nations ignorantes de l'Europe cette minière équivoque de décider toute espèce de contestation , comme un appel direct au ciel , et un moyen sur pour connaître sa volonté. JLorsque les hommes ne sont pas en état de comprendre la manière dont Dieu peut gouverner l'univers par des lois fixes , constantes et
1 Leg. Langobard, lib. II, tit. lv, g 32.
* M utatori, Di$$m. dêJMdkm Dei Antiq. /tel., vol. III, p. *t*.
géoérides , Hs sont toujours portés à croire que dans tout les cas, que leur intérêt ou leurs passions rendent importants à leurs propres yeux, l'Être suprême doit interposer d'une manière visible sa puissance pour venger rinnocence et punir le vice. Il aurait fallu beaucoup de lumière . et de philosophie pour réformer cette erreur populaire ; mais toutes les idées qui régnaient «a Europe pendant les siècles d'ignorance» au lieu de la réformer, ne servaient qu'à lui prêter une nouvelle force. Pendant plusieurs siècles , la religion consistait particulièrement à croire l'histoire légendaire d'une foule de saints , dont les noms grossissent le calendrier romain. Les faUes^u'on débitait sur leurs miracles avaient été déclarées authentiques par des bulles de papes et des décrète de conciles ; elles faisaient le sujet principal des instructions que le clergé donnait au peuple 9 et le peuple les adoptait avec une admiration stapide et une aveugle crédulité. Les hommes s'accoutumèrent à croire que les lois de la nature pouvaient être suspendues ou altérées, pour les causes les moins importantes et ils s'occupèrent à chercher dans l'ordre de l'univers des actes particuliers et extraordinaires, de la puissance divine, plutôt qu'à y observer une marche régulière, et l'e&éeution d'un plan général. Une superstition en produisit une. autre. Celui qui croyait que l'Être suprême avait bien voulu in ter-, poser miraculeusement sa puissance dans les frivoles occasions que rapportaient les légendes, était autorisé à croire que Dieu ne refuserait pas de manifester sa volonté dans les matières de plus grande importance , lorsqu'on s'en rapporterait solennellement à sa décision. L'esprit militaire qui régnait en Europe pendant les siècles dont nous pariera concourut aussi avec les opinions superstitieuses à établir la forme de procédure par le combat judiciaire. Tout gentilhomme était toujours prêt à soutenir à la pointe de l'épée ce que sa bouche avait prononcé ; c'était son premier principe d'honneur. Les nobles, lea plus distingués mettaient leur orgueil et leur gloire à défendre, leurs droits par la force des armes, et à se venger par leurs mains de, ceux qui lesavàient offensés. Les jugements par le combat favorisaient oes principes fit flattaient les dispositions de la noblesse. Tout homme* était chargé du soin de défendre son honneur et sa vie ; et c'était à sa valeur à décider de la justice de sa cause et de sa réputation future. Cette étrange procédure devait donc, en conséquence, être regardée, comme un des efforts les plus heureux d'une sage politique ; et dès quelle se fut introduite dans les gouvernements, tous les jugements,
4§ HISTOÏKE •* <MàMàM*-QUm.
par rein •* le feu , et par les mitres épreuves uiip irtittewm »
fcèwnt en désnétnde , on forent réservées ponr lesnoofcfliatieasqv
•"éteratent entre des personnes d'un rang inférieur. Le csnfcifc jnft»
ctaéreftK autorisé dans tonte rGaropeet adopté dm tans les faj*
avec un égal empresaement. Os n'étaient pas seritanent despeint**
fait incertains eu contestas, mais encore desqoesMew 4e dWiffa^
rtfes et abstraites, qu'en soumettait h ta décision An combat; cfteetto
inétfcede était regardée comme tin moyen de-Meenvrir l*wèri1l»yki
mMeeten même temps moins incertain que la voiede h éKseanfaa
et du raisonnement. Les parties intéressées, dont les esprits pennlcet
être animés et -aigris par la chaleur de h contradiction, n'étaient |«
senlps antorisées h défier leur antagoniste , et à le sommer detotftarir
•on accusation on de prouver son innocence Tépée h la mata ; ta
témoins, qui n'avaient aucun intérêt an fond de l'affWre etqwféUliiaf
appelés pour déclarer la vérité , en vertu même des lois qiri auraient
<M tes protéger, les témoins étaient également exposés an danger d*w
défl, et également obligés de soutenir par la voie des armes te vé*Mé
de leurs dépositions. Mais ce qui mettait le comble à rabsuvdttéd*
cette jurisprudence militaire, c'est que le caractère de juge ne
pas h Tabri de cette violence. Lorsqu'un juge était sur le point
poser son opinion , chacune des parties pouvait PlnlM rompre , to-
cuser de corruption et dftniquîté dans les termes les pins
lui jeter le gantelet , et le défier de défendre en champ das
intégrité ; il ne pouvait pas, sans se déshonorer,
défi et de paraître dans la Tice avec son adversaire.
Ainsi le combat judiciaire, s'étendant par degrés,
abus, fat bientôt mis en usage par des personnes de ta» les rang**
presque dans tous les cas litigieux. Les ecdfehflttyues,
enfants mineurs , les vieffiards et les infirmes , qu'on ne
avec justice ni avec décence forcer k prendre lésâmes et àseutonir
eux-mêmes leur propre cause, étaient obligés de praline des
pions , qui, par affection ou par intérêt ,
leur place. H était naturel quVm revèttt de beaucoup de
une action qui étaft considérée et comme un appel direotà Dtoa*
comme une décision en dernier ressort des contestations de la plat
grande importance. Toutes les dmconstances relatives mat
judiciaire étaient réglées par les édfts des princes , et expliquées
las commentaires des jurisconsultes avec l'exactitude lapin» éitaiMét
inthomction. f7
et même la plis superstitieuse. La connaissance approfondie de ces tetsetdnces céréaaonies^tait l'unique science dont se vantait alorstme uobtewe guerrière, eu qu'elle ambitionnait d'acquérir 4.
Cette coutume barbare corrompit bientôt entièrement Tordre naturel <te la justice dans les causes civiles » aussi que dans tes tfaûre» criminelles. La force prit la place de l'équité dans tous las tribunaux de judfeature, et Thémi* fat feaanîe de son temple. Le discernement, les lumières, l'intégrité devinrent des qualités beaucoup nains nécessaires À uo juge^que la force du corps et la Asatérité à manier les arm». Leoownge et l'audace , l'adresse et la vigueur servirent bien plus à assurer Je gain d'un procès que la bonté de la cause et 1\ dewe des preuves, il était donc impossible qne les hommes ne pKquastenkpas à cultiver des talents qui leur étaient d'une si grande
Gamme la forée et l'adresse n'étaient pas moisis nécessaires dans les combats ou fou était obligé de s'engager pour soutenir a» prétention* particulières, que dans le champ de bataille où l'on combattait cuutse les ennemis de la patrie, l'acquisition ou la perfection de ces qualités guerrières durent être le grand objet de l'éducation et la principale occupation de la vie. Ainsi l'administration delà justice, au lieu d'aeeoatumer tes hommes à obéir à la voix de l'équité et à respecter les décisions de la loi» concourut à augmenter la férocité des mœurs, et leur apprit à regarder la force comme l'arbitre souverain du juste et de l'injuste.
Les conséquences pernicieuses de ces jugements, par la voie du combat , fraient si sensibles qu'elles ne purent échapper même au* yeua peu attentifs des hommes barbares et guerriers qui en avaient Introduit et adopté l'usage. Dès kaoemmeocements le clengé s'éleva ou* tire cette pratique , et la représenta comme aussi oaotoaiae à l'e* prit 4a ehristianiflne qu'incompatible avec l'ordre et Injustice ' . Mais las principes et les passions qui Pavaient établie avaient pais tant d'en* pineaur les esprits que les admonitions et les censures de l'Église, qpi, end'antres occasions, miraient frappé de terreur ces mêmes tommes, Mirent aie» aucune kuprerân sur eux. Le mal était trop profond
1 Voyex dans le Glos*aire de Spelman, voc. Campus, un discours curieux sur les lois du combat judiciaire, par Thomas 4*Woodhock, duc de Glocester, onde de BichardI".
1 Ducange, Glo$$ar., voc. DmcHum, vol. II. 1675.
68 H1ST0IEB M CHARLE9-QIJL\T.
et trop invétéré pour céder h un semblable remède ; il continua de faire des progrès, et la puissance législative sentit k la fin la nécessité de s'armer pour le détruire. Mais les rois, qui connaissaient combien leur autorité était limitée , procédèrent d'abord avec ménagement ; leurs premiers efforts pour réprimer ou restreindre les combats judiciaires furent très-faibles. Un de nos plus anciens règlements qu'on ait faits en Europe pour cet objet, fut l'ouvrage de Henri I", roi d'Angleterre, qui défendit l'usage de ces combats dans les affaires civiles, dont l'objet ne passait pas une certaine somme * . Louis VII , roi de France , suivit cet exemple et rendit un édit dont les dîspotf tiens étaient les mêmes * . Saint Louis , qui avait sur la législation des idées bien supérieures à celles de son siècle, s'occupa des moyens d'établir une jurisprudence plus parfaite, et de substituer la procédure par la voie des preuves à celle du combat ; mais ses règlements à cet égard n'eurent d'effet que dans l'étendue de son domaine ; car les grands vassaux de la couronne jouissaient d'une autorité si indépendante , et étaient si fortement attachés À l'ancienne pratique des combats v que ce monarque n'osa pas étendre cette innovation à tout le royaume» Cependant quelques barons adoptèrent volontairement se» ordonnances. Les tribunaux de justice se déclarèrent contre cette forme barbare de jugement , et s'occupèrent en toute occasion à en décréditer la pratique. Mais les nobles attachaient tant d'honneur à ne se reposer que sur leur courage de la sûreté de leurs personnes et de leurs biens ; ils s'élevèrent avec tant de chaleur contre la révocation de ce privilège particulier de leur corps, que les successeurs de saint Louis, ne pouvant soumettre par l'autorité ces sujets trop puissants, et craignant même de les offenser, furent obligés non-seulement de tolérer, mais encore d'autoriser le même usage que ce roi avait projeté d'abolir 5. En d'autres pays de l'Europe, les nobles ne montrèrent pas moins de vigueur et d'opiniâtreté à défendre la coutume établie , et arrachèrent à leurs souverains de semblables concessions sur cet objet. Cependant tous les princes qui montrèrent de la fermeté et des talents ne perdirent jamais de vue cet objet de politique, et rendirent successivement plusieurs édits pour supprimer le combat judiciaire ; mais l'observation qu'on a faite plus haut sur le prétendu droit des guerres
1 Unissel, Usage de$ fiefs, vol. II, p. 962.
* Ordonn. des Rois, tome I, p. 16.
• Ibid., tome 1, p. 328, 390, 35.
nmoMcrfoif» 69
particulières est applicable à la pratique de ce combat. Jamais une simple promulgation de lois et de règlement* ne suffit pour détruire un usage, quelque absurde qu'il soitt s'il<«st établi depuis longtemps, et s'il tire sa force des mœurs et des préjugés du siècle même oà il est établi . Il faut que les opinions du peuple changent, et qu'il s'introduise dans l'état quelque nouvelle force capable de balancer et de vaincre la force qui soutient cet usage. Ce fut aussi un changement semblable qui se fit en Europe, lorsque les lumières commencèrent à pénétrer par degrés dans les esprits, et que la société se perfectionna. A mesure que les princes étendirent leur autorité et leurs droits , il se forma une nouvelle puissance intéressée à détruire tous les usages favorables à l'indépendance des nobles. Le choc de ces forces opposées subsista pendant plusieurs siècles ; quelquefois les nouveaux principes et les nouvales lois paraissaient faire des progrès ; mais les anciennes coutumes reprenaient ensuite de la vigueur; et quoique l'usage du combat judiciaire devint en général moins fréquent de jour en jour, cependant ou en trouve encore des exemples jusqu'au seizième siècle dans les histoires de France et d'Angleterre. A mesure qu'il s'affaiblissait, l'administration de la justice prenait une forme plus régulière ; les procédures des tribunaux étaient réglées par des lois fixes et connues, dont l'étude fit un objet essentiel de l'attention des juges ; et lorsque cette cause principale de la férocité des mœurs fut entièrement anéantie, on vit les peuples d'Europe marcher à grands pas vers la civilisation et la politesse qui les distinguent aujourd'hui (22).
Une autre opération non moins importante que celle dont je viens de parler contribua beaucoup aussi k établir plus de règle , d'accord et de vigueur dans l'administration de la justice : ce fut la permission d'appeler aux tribunaux du roi des sentences rendues par les tribunaux des barons. De toutes les entreprises que les nobles, dans les gouvernements féodaux, osèrent tenter sur les droits des souverains, la plus extraordinaire fut de s'arroger le droit de rendre la justice dans toute retendue de leurs domaines, et de juger en dernier ressort toutes les causes civiles et criminelles. Dans d'autres nations on a vu des sujets lutter contre leurs princes, et chercher à étendre leur pouvoir et leurs droits ; mais on ne trouve rien, dans l'histoire de ces débats, de semblable au droit que prétendirent les barons féodaux , et qu'ils parvinrent à obtenir. Il faut qu'il y ait eu dans leur esprit et leurs mœurs quelque singularité remarquable qui leur ait inspiré cette idée et les
70 HISTOIU* *E CnAMSS-QUINT.
rit eMté* à «obtenir une prétention si extraordinaire- Ckm tas peuplas barbare» qui conquirent les différentes provinces de l'cmffrt i mnitii et y fondirent de nouveaux États, le sentiment de la vengeance était une passion trop violente pour sonffrir aucun frein ; elle n'enrlft po être réprimée que faiblement par l'autorité des lois. On a déjà Absent qu'une personne offensée se réservait le droit de poursuivre «en ennemi, de le punir elle-même, d'en tirer à son gré la vengeance -h plus cruelle, ou d'accepter une compensation pour l'injure on te dommage qu'elle avait souffert. Mais tant que ces peuples fonmcfees continuèrent tfètre les serib juges dans leur propre caatt, leurs hafMs furent éternelles et implacables; Us ne mirent des bornes ni k la violence ni k la durée de leur ressentiment. Les excès qui en résultèrent étaient si incompatibles avec la tranquillité et le bon ordre de la société, qu'on fut enfin obligé d'y chercher quelque remède* V abord M intervint dans les querelles des médiateurs qui , par des raisons eu par des prières, déterminaient F offensé à recevoir de ragre»eur un dédommagement, et à renoncer à toute poursuite ultérieure. Mats «es médiateurs, qui n'avaient ni autorité légale ni supériorité de rang* ne pouvaient obtenir qu'une soumission purement volontaire ; on sentit bientôt la nécessité de nommer des juges et de leur donner une fanée sufkante pour faire exécuter leurs décisions. Des peuples guerriers devaient naturellement confier cet important emploi au chef anqntl ils étaient acoontumés k obéir, dont ils estimaient le courage et wapectaient l'intégrité ; ainsi chaque chef dut être le commandant de sa tribu en temps de guerre et son juge en temps de paix. Chaque baron conduisit ses vassaux au champ de bataillent leur administra la justice dans son château. La fierté de ses vassaux n'aurait pas voulu nseonuettre une autre autorité, ni se soumettre à une autre juridiction. Mais dans les temps de trouble et de désordre, on ne pouvait esereer la fonction déjuge sans se soumettre à beaucoup d'embarras, et sons courir même du danger ; personne n'osait se charger de cet emploi», k moins qu'il n'eût assez de pouvoir pour protéger une des parties contre la violence du ressentiment personnel, et pour forcer l'autre^ se contenter de la réparation qui serait fixée selon ta nature de Fëffsnse. Ce fut par cette considération que les juges, indépendamment de la somme qu'ils assignaient en dédommagement pour la personne ou la famille offensée, imposaient encore une certaine somme comme un salaire de leurs propres peines ; et, dans tons les gouvernements
jumoftuevioif. ' Yf
Hedfcux t ***** êarnièm tase pécuniaire n'a pu» été ftée avec meta de précision que la première, ni exigée arec mains detétérité*
Atari, par l'effet naturel «fou coneours de ciroepstunm partieulitres ns moeurs et Ji Fêlât politique des nations soumises wgwwr^ Bernent féodal, les juridictions territoriales nen senfeinunt s*é*- Murent dans ehaque royaume , mais encore les barons trouvèrent dans leor propre intérêt , autant que dans leur ambition , un pufaant motif pour chercher à maintenir et à étendre Vmtuence de cet éta- Mbaement. Ge n'était -pas par un simple point d'honneur 910 les Mftiefrfeadfttaircs se réservaient te droit de rendre la justice à ta» «assuuoc ; l'exercice de ce droit formait «no bvanebe considérable de leur revenu ; souvent même, sans tes émoluments qu'ils en retiraient, ite n'auraient pas été en état de soutenir leur dignité : il n'est donc pas étonnant qu'Us aient toujours mis beaucoup de chaleur et de fermeté à défendre un privilège si important.
11 résulte cependant de cette institution que chaque royaume d'Europe fut divisé en autant de principautés distinctes qu'il y avait 4e tarons puissants. Leurs vassaux, soitdans la paix, soit dans la guerre, m eennantaient guère d'autre autorité que celle de leur n ri gnou i nuzeram ; ils ne recevaient d'ordre que de lui , et ne pouvaient être cités qu'à ses tribunaux de justice. Les liens qui unissaient ensemble ces associations particulières se resserraient et se fortifiaient de jour en jour ; ceux qui formaient l'union générâtes relâchèrent dau»la même proportion ou même se rompirent. Les noUes s'occupèrent à combiner des règlements qui tendaient à confirmer et à perpétuer leur privilège. Afin de détruire jusqu'à la moindre apparence de subordination de la part de leurs tribunaux à regard de ceux de la couronne , ils forcèrent les souverains à détendre à tous les juges royaux d'entrer sur lé territoire des seigneurs f et d'y exercer aucun ucte de juridiction ; si , par méprise ou par un esprit d'usurpation , quelque juge royal s'avisait d'étendre son autorité sur les vassaux «Ton baron, ces vassaux n'avaient qu'à alléguer leur privilège d'exemption ; le seigneur de qui ils relevaient était non-seulement autorisé à les rédamer , mais avait encore droit d'exiger une réparation solennelle de l'affront qui lui avait été fût. La juridiction des juges royaux ne s'étendait guère au delà des bornes étroites du domaine de la couronne. Ainsi, au lieu de la subordination régulière qui aurait dû régner entre différents tribunaux, soumise l'autorité des mèmeslois générales,
^8 HKTOIM M OUftVS-QUIHT.
fui devaient frire la régie de leurs décisions, on vit dans cbtfue royaume féodal mille tribunaux indépendants , dent les pratiques étaient réglées par des coutumes locales et des formes contradictoires. Les conflits de juridiction qui s'élevaient entre eux retardaient souvent l'exécution des lois. Une jurisprudence si arbitraire , si contradictoire , si capricieuse, ne permettait de porter dans l'administration de la justice ni exactitude ni uniformité.
Tous les souverains avaient bien senti l'importance des atteintes portées à leur juridiction; mais ils voyaient avec peine combien il était difficile d'y remédier. Les nobles étaient si puissants qu'on ne pouvait sans témérité tenter de les dépouiller à force ouverte des droits qu'ib avaient usurpés. Ce n'était que par des voies lentes et détournées que les rois pouvaient parvenir à recouvrer ce qu'ils avaient jperdu. Les moyens différents qu'ils employèrent pour cet effet méritent d'être remarqués, parce qu'ils font voir les progrès de la jurisprudence dans les divers États de l'Europe. Les princes s'occupèrent d'abord à limiter la juridiction des barons , en ne leur permettant de connaître que des affaires de peu d'importance , et en réservant au jugement des juridictions royales celles qui seraient plus considérables, et qui furent désignées par les noms de plaids de la couronne, ou de causes royales. Ce nouveau règlement ne tomba que sur les barons d'un rang inférieur : les plus puissants d'entre les nobles n'eurent garde de souscrire à cette distinction ; et non-seulement ik prétendirent avoir une juridiction illimitée, mais encore ils obligèrent leurs souverains à leur accorder des chartes , par lesquelles ce privilège était reconnu et confirmé dans la forme la plus expresse et la plus solennelle.
Cependant cette première tentative des rois produisit quelques bons effets» et en prépara de plus importants ; elle fixa l'attention du public sur une juridiction distincte de celle des barons. On s'accoutuma à voir les prétentions de supériorité que la couronne s'attribuait sur les justices territoriales ; et les vassaux, opprimés par leur seigneur, apprirent à regarder leur souverain comme leur protecteur. Cette disposition des esprits facilita l'usage des appels, par lesquels les princes soumirent à la révision des juges royaux les sentences des tribunaux des barons. Tant que le combat judiciaire subsista dans toute sa force , toute affaire décidée par cette forme de procédure ne pouvait plus être évoquée à un autre tribunal. On en avait appelé
nmoDucrioir. 73
au jugement de Dieu même , et sa volonté était manifestée par l'issue du combat; il y aurait eu de l'impiété à révoquer en doute l'équité de cette sentence divine. Mais dès que cette barbare coutume devint moins universelle et moins fréquente t les princes encouragèrent les vassaux des barons à appeler au justices royales, lorsqu'ils auraient à se plaindre de leurs justices particulières. Ce moyen ne s'établit cependant que lentement et par degrés ; les premiers exemples d'appel furent fondés sur des refus ou des dénis de justice de la part des tribunaux des barons ; et comme ces appels étaient autorisés par les principes mêmes de subordination qu'établissait le système féodal, les nobles ne purent s'opposer que faiblement à l'introduction de cet usage. Mais quand à ces appels on en vit succéder d'autres, motivés ma l'injustice de la première sentence, les nobles commencèrent alors à sentir que si cette innovation devenait générale , il ne leur resterait plus que l'ombre seule du pouvoir , et que toute l'autorité de juridiction résiderait réellement dans les tribunaux qui auraient le droit de révision. Assitét l'alarme se répandit parmi les barons ; ils firent des représentations contre cette prétendue usurpation, et défendirent avec autant d'ardeur que de fierté leurs anciens privilèges; mais dans plusieurs royaumes d'Europe , les souverains poursuivirent leur plan avec sagesse et avec fermeté. Il est vrai qu'en certaines circonstances , ils ont été forcés de suspendre leurs opérations , et de paraître même se désister de leurs prétentions , lorsqu'ils voyaient se former contre eux une ligue trop puissante , à laquelle ils n'étaient pas en état de résister ; mais on les a vus ensuite reprendre l'exécution de ce système et la presser avec vigueur , dès que la résistance des nobles se relâchait ou devenait moins redoutable. Les justices royales, dans le commencement , n'avaient point de résidence constante, ni de temps fixe pour la tenue de leurs assemblées ; les princes fixèrent à chacune un lieu et un temps de l'année pour exercer leur juridiction ; ib s'attachèrent à choisir des juges plus éclairés et plus habiles que ceux qui présidaient aux tribunaux des barons , à donner plus de dignité à leur emploi , et plus d'éclat à leurs assemblées. Ils cherchèrent les moyens de mettre plus de régularité dans la forme des procédures, plus d'accord et de suite dans les jugements. Toutes ces attentions ne pouvaient manquer de procurer aux tribunaux de la couronne la confiance ef la vénération publiques. Le peuple, abandonnant les juridictions partiales des barons , s'empressait de porter
74 HISTOIRE DE CttAlOLtiS-OUCfT.
les objets de contestation sous les yeux plus pénétrants et moins courompus des juges que le souverain avait choisis pour administrer h justice en son nom. Les rots devinrent donc encore une fois les chefe dte h communauté , et reprirent le droit de Tendre la justice à feusa sujets. Dans quelques royaumes , les barons abandonnèrent l'exereioe de leur juridiction , parce qu'elle était tombée dans le mépris ; m d'autres États , les juridictions territoriales , restreintes par des règlements qui en prévenaient les abus, furent entièrement abolies par des ordonnances expresses. Ainsi, l'administration delà jiatice, découlant alors d'une source unique et n'ayant qu'une sente direction, pf it dans les différents pays un cours plus réglé , plus uniforme et en même temps plus rapide (23).
Les formes et les principes du droit canonique , qui étaient devems respectables par leur influence dans les tribunaux ecclésiastiques , ne contribuèrent pas peu à avancer les progrès de le jurisprudence. Si l'on considère le droit canonique sous un point de vue puram&t politique , soit comme un système combiné pour faciliter au clef gé l'usurpation d'une puissance et d'une juridiction aussi opposée à la nature de ses fonctions qu'incompatible avec la police du gouvernement , soit comme le principal instrument de l'ambition des papes, ambition qui pendant plusieurs siècles a ébranlé les trônes et a failli d'envahir les libertés de toute TEurape , on* doit le regarder comae un des plans les plus formidables qu'on ait jamais formés contre le bonheur de la société civile. Mais si nous ne l'eavisageonB que comme un code de lois relatives aux droits et aux propriétés des individus , et si nous ne faisons attention qu'aux effets qui en résultèrent, nousen jugerons bien différemment et d\me manière bien pfas favorable. Dans les siècles d'ignorance et de crédulité» les ministres de la religion sont les objets d'une vénération superstitieuse. Lorsque les barbares qui inondèrent l'empire romain commencèrent à embrasser la religion chrétienne, ils virent que les ecclésiastiques jouissaient <Wn pouvoir fort étendu , et ils furent naturellement disposée à rendre à ces nouveaux guides le respect et la profonde soumission qu'ils étaient accoutumés d'avoir pour les prêtres de la religion qu'ils avaient abandonnée. Ils regardèrent leurs personnes comme aussi sacrées q*e leuts fonctions ; et ils auraient trouvé de Fimpîété è prétendre les soumettre à la profane juridiction des laïques. Les ecclésiastiques ne négligèrent pas de profiter des avantages que leur présentait la
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pidtté des peuples. Ils établirent des tribunaux avqoèb Is firent rcssertir toutes les discusrions qui concernaient leur caractère , leurs fonctions et leurs biens. Ils entreprirent et vinrent à bout de s'aftrain chir presque entièrement de l'autorité des juges civils. Bientôt , sous différents prétextes et par des artifices multipliés, ils communiquèrent ce privilège à tant de personnes, et étendirent leur juridiction sur un si grand nombre de cas, que la plus grande partie des objets de litige furent réservés à la connaissance seule des tribunaux ecclé*
Pour disposer les laïques à souffrir sans murmure et sa» résistance ces usurpations , il était nécessaire de leur persuader que la juridiction ecclésiastique rendrait plus parfaite l'administration de la justice, et cela n'était pas difficile dons un temps où le clergé osait tout tenter sans danger et presque sans obstacle. Le peu de lumières qui servaient à guider les hommes dans ces siècles de ténèbres étaient eodépét chez lesecclésiastiques; eux seuls étaient accoutumés à lire, 4 raisonner, à réfléchir, à faire des recherches ; ils possédaient seuil les restes de la jurisprudence ancienne, qui s'étaient conservés, soit par la tradition , soit dans tes livres échappés aux ravages des barbares. Ge fut sur les maximes de cet ancien système qu'ils formèrent un code de lois conformes au& grands principes de l'équité. Guidés par des règles constantes et connues, ils fixèrent les formes de leurs tribunaux, et mirent dans leurs jugements de l'aocood et de l'unité : ils avaient d'ailleurs toute l'autorité qui leur était nécessaire pour faire respecter leurs décrets ; l'excommunication et tes autres censuras ecclésiastiques étaient des ofcAttmetits plus redoutables qu'aucun de eaux que les juges civils pouvaient infliger en exécution de leurs sentences.
Il n'est donc pas surprenant que la jurisprudence ecclésiastique fût devenue lf objet de l'admiration et du respect des peuples, et que Jfexemption de la juridiction civile fût sollicitée comme un privilège , <et accordée comme une faveur. II n'est pas surprenant qu'aux yeux mêmes d'un peuple ignorant et grossier les principes du droit canowqne aient paru plus équitables que cette jurisprudence informe qui réglait toutes les procédures dans les tribunaux civils. Suivant celle* ci, tous les différends qui s'élevaient entre les barons se terminaient , comme dans l'état de nature, par la violence; suivant la loi canonique, toutes les contestations étaient soumises à la décision des lois fixes*
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L'une, en permettant le combat judiciaire, établissait le hasard et la . force pour arbitres du vrai et du faux, du juste et de 1 injuste ; l'autre en décidait par les principes de l'équité et les rapports des témoins. 4Jne erreur ou une injustice dans une sentence prononcée par un baron à qui appartenait la juridiction féodale ne pouvait plus alors se réparer, parce qu'on ne pouvait en appeler à aucun tribunal supé- , rieur. La loi ecclésiastique établit une gradation régulière de tribunaux différents , auxquels une cause pouvait être successivement portée au moyen des appels , jusqu'à ce qu'elle fût jugée définitivement par celui auquel l'Église avait attribué l'autorité suprême pour cet objet. Ainsi le génie et les principes du droit canonique disposèrent les esprits à approuver les trois grands changements dans la jurisprudence féodale que je viens d'exposer. Mais ce ne sont pas les seuls changements avantageux à la société , dont on est redevable à ce système de lois. Plusieurs des règlements qu'on regarde aujourd'hui comme des barrières de la sûreté personnelle , ou comme la sauvegarde des propriétés particulières , sont contraires à l'esprit et aux principes de la jurisprudence civile qui régna en Europe pendant plusieurs siècles, et ils ont été empruntés des règles et de la pratique des tribunaux ecclésiastiques. Ce fut en observant la sagesse et l'équité des jugements rendus par ces tribunaux , que les peuples commencèrent à sentir la nécessité d'abandonner les juridictions militaires des barons ou de travailler À les réformer (24).
Une autre cause concourut, avec celle que j'ai déjà exposée, pour donner aux hommes des idées plus justes et plus étendues sur la nature du gouvernement et sur l'administration de la justice : je veux .parler de l'étude et de la connaissance du droit romain. Parmi toutes les calamités qui suivirent les inondations et les ravages des barbares, une des plus déplorables fut le renversement du système de la jurisprudence romaine , le plus sublime monument de la sagesse de ce .grand peuple , formé pour subjuguer et pour gouverner le monde. Les lois et les règlements d'un état civil étaient absolument opposés aux mœurs et aux idées des guerriers farouches du Nord. Ces règlements étaient fondés sur des objets absolument étrangers à un peuple grossier, et appropriés à un état de société qu'il ne pouvait pas connaître. Aussi , partout où les barbares s'établirent , la jurisprudence romaine tomba bientôt dans l'oubli, et resta pendant plusieurs siècles ensevelie sous le poids de ces institutions bizarres que les peuples
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d'Europe ont honorés du nom de lois. Yen le milieu du douzième siècle, ou découvrit par hasard en Italie une xemplaire des Pandtctes de Justînien. L'état politique de la société avait déjà fait alors de grands progrès , et l'expérience de plusieurs siècles avait étendu et rectifié les idées des hommes sur cet objet ; ils furent frappés d'admiration en examinant ce système de jurisprudence que leurs ancêtres n'auraient pu comprendre. Quoiqu'ils ne fussent pas encore assez instruits pour emprunter des anciens le goût de la vraie philosophie et des sciences spéculatives , et quoiqu'ils ne fussent pas en état de sentir les beautés et l'élégance de leurs compositions littéraires , ils étaient cependant assez éclairés pour juger du mérite d'un système de lois où tout ce qui intéresse essentiellement le genre humain dans tous les âges était fixé avec autant de sagacité que de justice et de précision. Les hommes de lettres se livrèrent avec ardeur à l'étude de cette nouvelle science ; et peu d'années après la découverte des Pandectes on nomma, dans la plupart des États de l'Europe, des professeurs de droit civil , chargés d'en donner des leçons publiques.
L'étude et l'imitation d'un modèle si parfait ne pouvaient manquer de produire les plus heureux effets. Les hommes n'avaient besoin que de connaître les lois constantes et générales pour en sentir toute l'utilité ; ils s'empressèrent de fixer les principes et les formes sur lesquels les tribunaux devaient régler leurs procédures et leurs jugements. Cette entreprise, si importante pour le bien de la société, fut poussée avec tant de zèle et d'ardeur , qu'avant la fin du douzième siècle, la loi féodale fut réduite en un système régulier ; le code du droit canon fut étendu et disposé dans une forme méthodique, et les coutumes vagues et incertaines des différentes provinces ou des royaumes divers furent recueillies et arrangées avec un ordre et une exactitude qu'on ne devait qu'à la connaissance de la jurisprudence romaine. Dans quelques pays d'Europe , on adopta le droit romain pour servir de supplément aux lois municipales.; et tous les cas sur lesquels celles-ci n'avaient pas prononcé étaient jugés suivant les principes du premier. Chez d'autres peuples , les maximes aussi bien que les formes de la jurisprudence romaine se mêlèrent et se confondirent avec les lois du pays , et contribuèrent aussi , quoique d'une manière moins sensible, à y perfectionner la législation (25).
Ces divers perfectionnements dans le système de jurisprudence et dans l'administration de la justice occasionnèrent dans les mœurs des
T8 HISTOIRE m Cff/UtTHS-QUIHT.
changements «Tune grande importance et dont les effets s'étenflhealt fort loin. Il en résulta une distinction marquée dans les profession». Les hommes furent oMigés de cultiver des talents divers et de ^exercer h des occupations différentes, afin de se mettre en état de nmplh les différents emplois qu'exigeaient les besoins multipliés de la société * . Chez les peuples non civilisés, il n'y a qu'une profession honorable : c'est celle des armes. Toute l'activité de Pesprit humai» se borne à acquérir la force et l'adresse qu'exigent les exercices mHitannes. Les occupations , en temps de paix, sont simples et en petit nombre ; et Ton n'a pas besoin , pour se mettre en état de les remptir, de suivre un plan d'éducation ou d'étude : tel fut l'état de l'Europe pendant plusieurs siècles. Tout gentilhomme naissait soldat et méprisait toute autre occupation ; il n'apprenait <f autre science que cale de la guerre; ses exercices et ses amusements étaient des faite ée prouesse militaire. Le caractère mène de juge, qui appartenait au& nobles seuls, ne demandait pas do connaissances plus étendues que cèdes que des soldat» sans éducation pouvaient acquérir. Tout œ qu'un baron regardait eoauae nécessaire pour rendre la justice se réduisait h recueillir quelques coutumes de tradition que le temps avait confirmées et rendues respectable», è fixer, avec les formalités requises, les préparatifs d'un combat, à eu ofaeerver l'issue, et à prononcer si tout s'était passé conformément ans Ma des armes»
Mais lorsqu'on eut fixé les forme» des procédures légales, lonpa'an eut rédigé par écrit et recueilli eu un corps les règles qui rtimaiaal guider les jugeawnts, la jurisprudence devint alors une scieacequ'en ne put acquérir que pur un cour» régulier d'études, et par une langue expérience de la pratique de» différents tribunaux* LmuoMas, qui ne respiraient que la. guerre et aaffaientà peu* écrire, u'avaiett ni le loisir ni le désir d'entreprendre un travail a* pénible et eu m&ne temps si étranger au saule» occupations qu'il» regardaient comme îutéresatrtm ou comme convenables à leur rang. Us abandonnerait par Asgvés les places qu'ils uvaieat dans les cou» de justifie t où tour ignorance le» exposait au mépris. Ils se lassèrent d'euteudiuda» 4*» cassions d'affaire», qui devenaient trop compliqué» pour quri» pussent en embrasser tous les détail». 11 fattut doue s'en rapporter A des personnes exercée» par de» études préliminaires et par la
1 Dr. Fergusson, E$say on thehiitory of civil joetrty, part. IV, sect. l%
nmurotTcrioff. Tft
«mce des lois , non-seulement pour la décision judiciaire des points qui formaient le sujet de la contestation , mais encore pour la cou» datte des opérations et des procédures qu'exigeait l'instruction du procès. Une classe d'hommes à qui tous les citoyens étaient obligés d'avoir sans cesse recours pour avoir leur avis sur les objets les plus intéressants, et dont les opinions décidaient de la fortune, de Thon» neur et de la vie , ne pouvait manquer d'acquérir bientôt de la considération et de f influence dans la société. lis obtinrent les honneurs qui avaient été regardés jusque-là comme les récompenses propres des talents et des services militaires. On leur confia des emplois distingués par la dignité et la puissance qui y étaient attachées. H tféteva ainsi parmi les laïques une nouvelle profession honorable, autre que celle des armes. Les fonctions de la vie civile méritèrent l'attention du public , et Ton cultiva les talents nécessaires pour les bien remplir. Une nouvelle route s'ouvrit à rémutation des citoyens , 6t les conduisit à la richesse et aux honneurs. Les arts et les vertus de la paix furent mis à leur place , et reçurent les récompenses qui leur étaient dues (26).
Tandis que ces changements, si importants pour l'état de la société et pour l'administration de la justice , s'établissaient par degrés eu Europe , la noblesse commençait à prendte des idées plus grandes et des sentiments plus généreux ; ce fut un effet de l'esprit de la chevalerie , qu'on ne regarde ordinairement que comme une institution bicarré, née du caprice, et comme une source d'extravagances, mais qui était le produit naturel des tireonrtanoes où se trouvait la société» et qui contribua puissamment à polir les mœurs des nattons de l'Europe. Le gouvernement féodal était un état perpétuel de guerre» de rapine et d'anarchie , dans lequel les hommes faibles et désarmés étaient sans cesse exposés aux insultes de l'insolence et de la force. Le même esprit guerrier qui avait engagé tant de gentilshommes à prendre les armes pour la défense dés pèlerins opprimés dans la Palestine , en excita d'autres à se déclarer les protecteurs et les vengeurs de Kunocence opprimée en Europe; ce fut le seul ofcjet digne d'exercer le courage et l'activité de ces nobles atonturiers , lorsque l'entière réduction de la tare sainte , sous la domination des infidèles , eut mis fin aux expéditions des croisades. Réprimer l'insolence des oppresseurs puissants , secourir les malheureux , délivrer les captifs, protéger ou venger les femmes» les orphelins, les esdé-
90 msTont m ouius-quiht.
«astiques , et tous ceux qui ne pouvaient pas prendre les armes pour se défendre eux-mêmes; enfin redresser les torts et réformer lésais», telles étaient les»occupatioos les plus dignes d'exercer leur valeur et leur vertu. L'humanité, la bravoure, la justice et l'honneur étaient les qualités distinctives de la chevalerie , qualité que la religion, qui se mêlait à toutes les institutions et à toutes les passions de ce templà , exaltait encore par un mélange d'enthousiasme, et qu'elle portait jusqu'à cet excès romanesque qui nous étonne aujourd'hui. On se préparait alors à la chevalerie par des exercices longs et pénibles: et l'on y était admis avec des solennités où il entrait autant de pompe que de dévotion. Il n'y avait point de noble qui ne sollicitât l'honneur d'être fait chevalier. C'était une distinction qui paraissait en quelque sorte supérieure à la royauté ; et les souverains se faisaient gloire de la recevoir des mains d'un simple gentilhomme.
Cette singulière institution , où la valeur, la galanterie et la religion se confondirent d'une manière si étrange, était merveilleusement appropriée au goût et au génie d'une noblesse guerrière ; et sesefcto sur les mœurs se manifestèrent bientôt de la manière la plus sessible. La guerre se fit avec moins de férocité , lorsque l'humanité devint , autant que le courage , l'ornement de la chevalerie, ta mœurs se polirent et s'adoucirent , lorsque la courtoisie fut regardée comme la vertu la plus aimable d'un chevalier. La violence et l'oppression produisirent moins d'excès, lorsqu'on se fit un mérite et m devoir de les prévenir ou de les punir. Le respect le {dus scrupuleux pour la vérité , et l'exactitude la plus religieuse à remplir tous «s engagements, formèrent le caractère distinctif d'un gentilhomme, parce que la chevalerie était regardée comme l'école de l'honneur» et qu'elle exigeait à cet égard la plus grande délicatesse.
L'admiration que méritaient ces qualités brillantes , jointe au* distinctions et aux prérogatives que la chevalerie obtint dans tort* les parties de l'Europe , put inspirer quelquefois à des esprits ardents une sorte de fanatisme militaire qui les porta à des entreprises exfnvagantes; mais elle contribua toujours à graver profondément te les âmes les principes de l'honneur et de la générosité. Ces principes étaient fortifiés d'ailleurs par tout ce qui peut affecter les sens et toucher le cœur. Les romanesques* exploits de ces chevaliers errants, qui couraient le monde à la quête des aventures , sont assez conwtf f et ont été justement l'objet de la satire et du ridicule ; mais on a'
pas assez observé les effets politiques et permanents de la chevalerie. C'est peut-être à cette singulière institution , en apparence si peu utile au bonheur du genre humain , qu'on doit en grande partie et les raffinements de la galanterie et les délicatesses du point d'hoaneur, et cette humanité qui vient se mêler quelquefois aux horreurs de la guerre ; ce sont là les trois traits les plus frappants qui distinguent les mœurs modernes des mœurs anciennes. Pendant le douzième, le treizième, le quatorzième et le quinzième siècle y les sentiments que la cavalerie inspira eurent une influence bien sensible sur les mœurs et sur la conduite des hommes ; et ils avaient jeté des racines si profondes que leurs effets durèrent encore après que l'institution même , qui en était le principe , eut perdu sa vigueur et son crédit sur l'opinion des peuples. On trouvera dans l'histoire que j'ai entrepris d'écrire des faits importants , qui ressemblent plus aux valeureuses expéditions de la chevalerie qu'à des expéditions bien concertées d'une saine politique; et quelques-uns des principaux caractères que j'ai tracés étaient fortement empreints de cet esprit romanesque. François I" ambitionnait la gloire d'être regardé comme un parfait chevalier ; il voulait en avoir l'audace et la bravoure dans la guerre , la magnificence et la courtoisie dans la paix. La réputation qu'il se fit par ses qualités brillantes éblouit son rival , plus flegmatique, au point de le faire sortir de sa prudence et de sa modération naturelles, et de lui inspirer le désir d'égaler François par quelques actions de prouesse et de galanterie (27).
Les progrès de la raison et la culture des letttres contribuèrent beaucoup aussi à changer les mœurs des nations européennes , et à y introduire la politesse et le goût qui les distinguent aujourd'hui. Les Romains , après la destruction de leur empire , avaient à la vérité perdu ce goût pur qui faisait des productions de leurs ancêtres des modèles de perfection et des objets d'imitation pour les siècles et les peuples qui devaient leur succéder ; mais ils avaient conservé l'amour de la littérature, et ils cultivaient encore les arts avec beaucoup d'ardeur. Des peuples barbares et grossiers étaient bien éloignés d'admirer ces perfections raffinées, qu'ils ne connaissaient pas ou qu'ils méprisaient; ils n'étaient pas encore arrivés à cet état de société où l'esprit humain commence à exercer ses facultés sur les objets de l'imagination et du goût. Ils étaient étrangers aux besoins et aux désirs qui donnent naissance aux inventions de l'esprit ; et
8S HISTOIRE DE CHAR£BS~QUnfT.
comme ils ne sentaient ni le mérite ni Futilité des arts , ils ^occupèrent à en détruire les monuments arec autant de zèle que tour postérité en a mis à tes découvrir on à les conserver. Les secousses violentes occasionnées par l'établissement des barbares dans femplte romain , les révolutions nombreuses et violentes quarts excitèrent % dans tous les royaumes qu'ih formèrent , et les vices csscnttéh qui se trouvaient dans la forme de gouvernement qtfïfc ont introduite , étaient autant de causes qui» en banissant le loisir et la sécurité, avaient suspendu la -naissance du goAt et la culfare des lettres , et qui, pendant plusieurs siècles» avaient tenu l'Europe dans l'état d'ignorance dont on a déjà vu la peinture; mas les événements «t les institutions diverses dont j'ai tracé l'histoire ont produit suua*sivement dans la société les changements les plus essentiels. Bès qu'on eut commencé à éprouver ks bons effets de h révolution qni rendit è une grande partie de la nation la liberté et l'faidépenénaee ; dès que tous les membres de la société eurent commencé à senflir le prix des avantages qui résultaient du commerce, ée Tordre pcMfc , de la sûreté personnelle, alors l'esprit humain commença à ses fopees et prit un nouvel essor; les hommes se livrèrent A occupations et è des recherches dont auparavant ils n'avaient pas même ridée. C'est vers la fin du onzième siècle qu'on observece premier réveil des esprits , qui , sortent de la profonde léthargie eè 8s avaient été si longtemps plongés , portèrent leur attention et lenr curiosité sur des objets nouveau.
Cependant les premiers efforts des peopfes de l'Europe vere les objets de littérature et de philosophie forçat très-mal dirigé*. H en est des nations comme dfes individus : les facultés de l'imagination ont déjà acquis de la vigueur avant que celles de l'esprit se soient exercées sur les matières abstraites et spéculatives. Les hommes sont poètes avant que d'être philosophes. Ils sentent vivement et savent peindre avec force , lors même qu'ils n'ont fait encore que peu de progrès dans le raisonnement. Le siècle <f Homère et d'Hésiode précéda de beaucoup celui de Thaïes et de Socrate ; mais, malheureusement pour la littérature, nos ancêtres, ^écartant de cette marche des esprits , indiquée par la nature même , se jetèrent dans les profondeurs de la métaphysique et des études les plus abstraites. A peine étaient-ils établis dans les pays qu'ils avaient conquis , qu'ils forent convertis à la religion chrétienne ; mais ils ne la reçurent pas avec
wntowjcnoïf. SOI
tovte-sa pureté* Des hommes présomptueux avaient mêlé à h doclaine instructive et simple du christianisme les subtilités d'une vaine tririlUMpMe , qui osait entreprendre de pénétrer des mystères et de décider des questions inaccessibles aux facultés trop bornées de l'esprit humain. Ces téméraires spéculations s'étaient incorporées avec te alterne même de la religion, et en avaient été enfin regardées comme la partie-la plus essentielle. Dès que la curiosité eut porté les hommes à réfléchir et à raisonner, ces objets durent être les premiers qui se présentèrent A eux et attirèrent leur attention. La théologie scolastiqwe, avec son cortège immense de discussions hardies et de distine* tiena auMites sur des points qui ne sont pas à la portée de la raison feumatne, fet la première production de l'esprit philosophique t loraqu'il reprit quelque activité en Europe. .
Cette circonstance ne fut pas la seule qui servit à donner une fausse dtaBdfon aux esprits, lorsqu'ils recommencèrent à s'exercer sur des objets qu'ils avaient négligea si longtemps. La plupart de ceux qui coMoorarent à la renaissance des lettres, dans le douzième et le trmsème eiède, «valant reçu leurs connaissances et leurs principes 4e phHaeophfe on des Grecs dans l'empire d'Orient ou des Arabes en Espagne «t en Afrique ; mais ces deux peuples avaient corrompu, par *t» «eèa de raffinement f las sciences qu'ils avaient cultivées. Les €hms avaient fait de la théologie un système de futilités spéculatives «t de coatratrerse interminable ; les Arabes avaient dégradé la phHoaopUe par les vaines subtilités dont ils l'enveloppèrent : de sem» MsMeB gftMas n'étaient propres qu'à égarer. Geus> qui les premiers étudièrent la philosophie errèrent sans but dans un labyrinthe de «ectorche* embarrassées ; au lieu d'abandonner leur imagination à •on essor naturel et de l'appliquer à des ouvrages d'invention qui ai talent épuré leur goût et étendu leurs idées; au lieu de cultiver les beatot-art» qui embeHfasent la vie et en adoucissent les peines, ils se laissèrent enchaîner par l'autorité et égarer par l'exemple; Ils épuisèrent la force et l'ardeur de leur génie dans des spéculations aussi frivole» que pénibles.
Mais ces spéculations , quoique inutiles et mal dirigées , excitaient les esprits par leur nouveauté, et les intéressaient par leur hardiesse, 1/ardeur avec laquelle les hommes se livrèrent à des études si peu attrayantes est extraordinaire. Jamais dans les siècles les plus éclairés 4m ne cultiva avec plus de aèle la bonne philosophie. On ouvrit dans
M HISTOIBJB H iMàmimfhQOWT.
toutes les cathédrales, et presque dans tous les monastères un peu considérables, des écoles sur le modèle de celles qu'avait établies Gharlemagne. On fonda des collèges et des universités, qui formèrent des communautés ou corporations, avec le droit de se gouverner par leurs propres lois , et d'exercer sur leurs membres une juridiction particulière et fort étendue. On accorda aux maîtres et aux étudiante des privilèges importants ; et, pour récompenser les uns et les autres, on inventa des titres et des distinctions académiques de toute espèce. Ce n'était pas dans les écoles seules que la supériorité de connaissances conduisait aux honneurs et à l'autorité ; la science devint un objet respectable dans la société, et un moyen de fortune et d'avancement; tous ces avantages réunis attirèrent dans les universités et dans les collèges une foule incroyable d'étudiants. On s'empressa d'entier dans une carrière nouvelle, qui conduisait à la gloire et aux distinctions.
Quelque ardeur et quelque activité qu'on remarque dans ces premiers efforts de l'esprit humain, il n'en résulta pas cependant d'aussi grands avantages qu'on avait lieu de l'attendre ; une circonstance particulière en arrêta les effets ; toutes les langues d'Europe, pendant le siècle dont nous parlons, étaient barbares, dénuées d'élégance, de force et même de clarté ; et l'on n'avait fait jusqu'alors aucune tentative pour les perfectionner ou les polir. L'Eglise avait consacré à la religion la langue latine ; et la coutume, dont l'autorité n'était guère moins respectée que la religion, avait approprié cette même langue A la littérature. Toutes les sciences qu'on cultivait dans le douzième et le treizième siècle n'étaient enseignées qu'en latin. Tous les livres où l'on en traitait étaient écrits dans le même idiome. On aurait cru dégrader un sujet important si on l'eût traité dans la langue vulgaire ; ce préjugé resserrait les connaissances dans un cercle fort étroit. Il n'y avait que les savants qui pussent être admis dans le temple de la philosophie ; les portes en étaient fermées au commun des hommes , forcés de rester ensevelis dans leur première ignorance.
Quoique cet obstacle, en bornant l'influence des lumières, eôt empêché qu'elles ne se répandissent dans la société , cependant les progrès des connaissances doivent être comptés parmi les causes principales qui introduisirent un changement de mœurs chez les peuples d'Europe. Cette ardeur de recherche que j'ai décrite, quoique dirigée par un faux principe, mit en mouvement et excita l'industrie et l'activité des esprits ; elle apprit aux hommes à faire de leurs facultés
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no usage qu'As trouvèrent «uni agréable qu'intéressant. EHe les accoutuma à des exercices et à des occupations propres à adoucir leure mœurs et à leur donner le goût des vertus aimables qui distinguent les nations cbei qui les sciences sont cultivées avec succès (38)
Le commerce, qui faisait chaque jour des progrès sensibles, concourut aussi à polir les mœurs des peuples d'Europe et à y introduire une saine jurisprudence 9 une police régulière et des principes d'humanité. Dans la naissance et l'état primitif de la société, les besoins des hommes sont en si petit nombre, et leurs désirs si limités, qu'ils se contentent aisément des productions naturelles de leur climat et de leur sol, et de ce qu'ils peuvent y ajouter par leur simple et grossière industrie. Ils n'ont rien de superflu à donner , rien de nécessaire h demander. Chaque petite communauté subsiste du fonds qui lui appartient; et, satisfaite de ce qu'elle possède, ou elle ne connaît point les États qui l'environnent, ou elle est en querelle avec eux. Il faut, pour qu'il s'établisse une libre communication entre des peuples différents, que la société et les mœurs aient acquis un certain degré de perfection, et qu'il y ait déjà des règlements pour affermir l'ordre public et la sêreté personnelle. Nous voyons aussi que le premier effet de l'établissement des barbares dans l'empire fut de diviser les nations que la puissance romaine avait unies. L'Europe fut morcelée en plusieurs États distincts, et, pendant plusieurs siècles, toute communication entre ces États divisés fut presque entièrement interrompue. Les pirates couvraient les mers et rendaient la navigation dangereuse ; et en arrivant dans des ports étrangers il y avait peu de secours et même de sûreté à attendre de la part de ces peuples féroces . Les habitants des parties éloignées du même royaume ne pouvaient même «pie difficilement avoir quelque communication entre eux. Un voyage un peu long était une expédition périlleuse, dans laquelle on avait h craindre et la violence des bandits qui infestaient les chemins et les exactions insolentes des nobles, presque aussi redoutables que les brigands. Ainsi la plupart des habitants de l'Europe, enchaînés par toutes ces circonstances réunies au lieu où le sort les avait fixés, ignoraient jusqu'aux noms, à la situation, au climat et aux productions des pays éloignés d'eux.
Différentes causes se réunirent pour ranimer l'esprit de commerce et pour rouvrir en partie la communication entre les nations diverses. Les Italiens, par leurs relations avec Constantinople et les autres villes
8ft histoim m fawfrQQpnr.
de l'empire grec, avaient conservé quetyuegoàt pov kf ffrtMfcfour lot précieuses productions de l'Orient ; ib eu communiquèrent ta eounaissance à d'aubes peuples voisin» de l'Italie. Cependant il ne m fcisait eteoce qu'un commerce médiocre, qui n'établissait entre kudiffeinte États qaedesUeisMStràs-beraiM
en Asie des années nombreuses tirées de toutes les parties de l'Europe, ouvrirent entre l'Orient et l'Occident une communion* due, qui subsista pendant plusieurs siècles ; et quoique tes ce; et non le commerce fusent l'objet de ces expéditions ; quoique! en eût été aussi malheureuse que le motif enarorit élé tozarre M déraisonnable, il en résulta oepeudaut, comme on l'a déjà vu, desofiels teès-heunenx et tris-dumMes pov les progrès du commerce- Xssrt que dura la manie des croisâtes, les grandes vUks d'Italie et dos pays de l'Europe aeqidreut la liberté, et avec elfe des privilégie les rendirent autant de communautés indépendantes et respectables. Ainsi l'on vit se former dans chaque royaume un nouvel ordre de citoyens, qui se vouèrent au commerce et Couvrirent par là mm renie aux honneurs et à la richesse.
Peu de temps après la fin de la guerre sainte ou découvrit la boussole, qui, en rendant la navigation plus assurée et en même temps plus audacieuse, facilita la communication entre les nattonn éloignera» et les rapprocha peur ainsi dire l'une de l'autre.
Pendant la même période de temps, les ÈtatedftaUe établirent un commerce régulier avec l'Orient par les ports d'Egypte» et an tirèrent toutes les riches productions des Indes. Ils iataoduisineot «n temps dans leur territoire des manufactures de différantes qu'ils encouragèrent et soutinrent avec beaucoup de vtgu«mr«tde sein. Us inventèrent de nouvelles branches d'induetrie, ut trmtptan tètent de l'Orient différentes productions naturelles, néea soue dm climats plue chauds, et qui fourrassent encore aujourd'hui les matériaux d'un commerce étendu et lucratif. Les Italiens tirèrent ds gmnds avantages du débit de cm marchandées» qu'ils d'Atie, ou qui étaient le fruit de leur propre industrie; y» les dirent aux autres peuples d'Europe qui commençaient à des goûts de luxe et d'agrément, inconnus ou méprisés de taon cètres*
Pendant le douzième et le troisième siède, le commerce d'Europe fat presque entièrement entre les mains dm Italiens, plus connus
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alors sous te nom de Lombards. On vit dans Indifférents États s'éta-» bardes compagnies ou sociétés de négociants lombards qui se mirent sous la protection immédiate de gouverements divers. Elles obtinrent des privilèges et des inumiiû tés considérables, et l'on suspendit à leur égard l'exécution des MMJenaas lois barbares centre les étrangers Ces négociante devinrent bient&t tes vottipiers, tes manufacturiers et les banquiers d* tout le continent
Tandis que tes Italiens, au midi do l'Europe, étendaient et perfectionnaient le commerce avec tant d'activité et de succès, te même esprit d'industrie agitait te Nord vers te milieu du treizième siècle. Les pays voisins de la mer Baltique étaient alors habités par des peuples féroeesqui tefestweut cette mer de pirates; les ailles de ttembwg et de Lubeck ayapt commencé à commercer avec ces peuples furent obligées de former entre elles une ligue défensive pour repousser les brigands. Elles retirèrent tant d'avantages de cette union* que «Eaufces villes s'empressèrent d'entrer dans la confédération, et bientôt quatre-vingts des cités tes plus considérables, dispersées dans ces vaste contrées qui s'étendent du fond de la mer Baltique jusqu'à Cologne sorte fibin, se réunirent pour former cette fameuse ligue hanséatique devenue dans la suite si formidable, qu'on a vu les plus grands monarques nacbaccbar son alliance et redouter son inimitié. les membres de cette association puissante formèrent le premier planaystéipatiqiie de commerce qui ait été connu dans te.moyan Age, et continuèrent en suivant des lois communes faites dans leurs Msrm hlées géftépfes.Ils four»in^*ujesAe de l'Europe des provisioos de marine» et choisirent «UGtart» vilk% dent la plus considérable était ficugps en Flandre, pour y établi* des magasins où leur négoce se faisait avec beaucoup d'exactitudes de fiégularité. C'était là que les Lombards apportaient tes denrées de l'inde avec les produits des ma-, imfactures d'Italie, qu'ils écta^etteot contre les marcbandisoB^liis volumioewesmais aon moins uWest qui venaient du Nord. ieô négociants baneéatiqws portaient ensuite dans les ports de lama* Baltique, tes cargaison* qu!ils recevaient des LoAbards, ou bien ils tes transportaient «p gemuutant k» grande* rivière* jusque dan* l'intérieur d* l'Allemagne.
Cette communication régulière, qui s'était ouverte entre les peuples du nord et du sud de l'Europe, leur apprit à connaître leurs besoins réciproques ; la consommation extraordinaire <pu.se £t bientôt dft
marchandises de toute espèce excita l'émulation des habitants des Piys- Bas ; ib s'appliquèrent avec plus de vigueur à perfectionnner et i étendre les deux grandes manufactures de laine et de coton pour lesquelles ce pays était déjà renommé dès le siècle de Charlemagne. Comme Bruges devint le centre de communication entre les négociants Lombards et ceux derf villes hanséatiques, les Flamands commerçaient dans cette ville avec les uns et les autres ; l'étendue et le progrès de ce commerce firent naître parmi ce peuple une habitacle générale d'industrie, qui fit pendant longtemps de la Flandre et des provinces adjacentes le pays le plus riche, le plus peuplé et le mieux cultivé de l'Europe.
Edouard III, roi d'Angleterre, frappé de Fétat florissant de ces provinces, n'eut pas de peine i en démêler la véritable cause. Il s'oecnpe des moyens d'encourager l'industrie pami ses sujets, lesquels, méconnaissant alors les avantages de leur situation et ignorant la source d'où la richesse devait un jour se répandre dans leur tle, négligeaient entièrement le commerce, et n'essayaient pas même d'imiter les manufactures dont ils fournissaient les matériaux aux étrangers. Edouard engagea des ouvriers flamands à venir s'établir dans son royaume* et il fit plusieurs bonnes lois pour l'encouragement et le règlement do commerce ; ce fut à ses soins que l'Angleterre dut l'établissement de ses manufactures de laine : ce prince tourna le génie actif et entreprenant de son peuple vers la culture de ces arts qui ont élevé les Anglais au premier rang parmi les nations commerçantes.
Les progrès du commerce et la communication qui s'établit entre les différents peuples paraîtront peu considérables si on les compare à la rapidité et à l'étendue de ceux qui se sont faits depuis dem siècles ; mais on les trouvera prodigieux si l'on fait attention àFétat de l'Europe avant le douzième siècle. Ce changement ne pouvait manquer de produire de grands effets. Le commerce tend à affaiblir les préjugés qui entretiennent la séparation et l'animosité réciproque des nations ; il adoucit et polit les moeurs des hommes, qu'il unit par un des liens les plus forts de l'humanité, celui de satisfaire leuis besoins mutuels ; il les dispose à la paix, en formant dans chaque État un ordre de citoyens personnellement intéressés au maintien de h tranquillité générale. Dès que l'esprit de commerce commence à acquérir de la vigueur et de l'ascendant dans un état, on voit aoasittt un nouveau génie animer son gouvernement, et y diriger les alliance*;
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le» guerres, la négociations. On en trouve les preuves les moins équivoques dus l'histoire des États d'Italie, de la ligue hanséatique et dei villes des Pays-Bas, pendant le période dont nous parlons. A mesure que le commerce pénétra chez les différents peuples de l'Europe, ou lus vit successivement tourner leur attention vers les objets qui oc-» cupent toutes les sociétés policées, et adopter les moeurs qui forment le caractère des nations (99).
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