LIVRE I
nemment tous les talents nécessaires pour cet important emploi , et il en remplissait tous les devoirs avec beaucoup d'exactitude. Adrien d'Utrecht fut choisi pour être précepteur du jeune prince ; cette place lui ouvrit la route des plus hautes dignités auxquelles un ecclésiastique puisse prétendre , et il ne la dut ni à sa naissance , qui était Tort obscure» ni à son crédit , car il ne se mêlait point de toutes les intrigues de cour, mais seulement à l'opinion qu'il avait donnée de son savoir à ses compatriotes. Il s'était, en effet, assez distingué dans ces études frivoles qui, pendant plusieurs siècles, furent honorées du nom de philosophie , il s'était même fait un nom par le grand succès d'un commentaire qu'il avait publié sur le Maître des Sentences, traité fameux de Pierre Lombard , et qui fut alors regardé comme la règle de la théologie scolastique ; mais quelque réputation que se fût acquise Adrien dans ce siècle d'ignorance, on s'aperçut bientôt qu'un homme accoutumé à la retraite d'un collège, sans, connaissance du monde , sans politesse et sans goût, n'était guère propre à faire aimer l'étude à un jeune prince. Aussi Charles montra-t-il de bonne heure de l'aversion pour les sciences, et un goût extrême pour ces exercices violents et militaires qui faisaient alors presque l'unique étude de la noblesse, et dans lesquels elle mettait sa gloire à se distinguer. Chièvres flatta cette disposition , soit qu'il voulût gagner, par la complaisance, l'affection de son pupille, soit qu'il attachât lui-même peu de prix aux connaissances littéraires * . Il l'instruisit cependant avec beaucoup de soin de la science du gouvernement ; il lui fit étudier l'histoire nonseulement des pays de sa domination , mais encore des États qui avaient quelque relation avec les siens. Aussitôt que Charles eut pris le gouvernement de la Flandre , en 1515, Chièvres l'accoutuma dès lors au travail ; il l'engagea a lire tous les papiers qui concernaient les affaires publiques , à assister aux délibérations de ses conseillers privés, et leur proposer lui-même les objets sur lesquels il avait besoin de leur opinion*. Ce genre d'éducation fit contracter à ce jeune prince une habitude de gravité et de recueillement qui paraissait peu convenable à sa jeunesse ; mais les premières ouvertures de son esprit n'indiquaient pas cette supériorité qui se manifesta dans un âge plus
1 Jovii Vita Adriani, p. 91. Struvii Corpui, Hitt. Germ, tome II, p. 997; P. Heuler., Jt«r. Autlr., lib. vu, cap. m, p. 187. * Mém. de du Bellay, in-8», Paris, 1753 , p. 11. P. Henter., lib. vin, c. i, p. 184.
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avancé 4 . On ne remarqua point dans ses premières années celte impétuosité qui précède d'ordinaire la vigueur d'une maturité active et entreprenante ; et sa déférence continuelle pour les avis de Cbièvro et de ses autres favoris n'annonçait pas cet esprit vaste et ferme qui dirigea , dans la suite , les affaires de la moitié de l'Europe. Mais ses sujets y séduits par les grâces de sa figure et la mâle dextérité qu'S montrait dans les exercices 'du corps» jugeaient son caractère avec cette prévention favorable qu'on a trop souvent pour les princes dam leur jeunesse ; et ils se flattaient qu'il donnerait encore un nouvel écitt aux couronnes dont il avait hérité par la mort de Ferdinand.
Les royaumes d'Espagne , comme on en peut juger par l'esquisse que j'ai tracée de leur constitution politique , étaient alors dans une situation qui exigeait autant de vigueur que de prudence dans le gouvernement. Les coutumes féodales qui avaient été introduites dam les différentes provinces par les Goths , les Suèves et tes Vandales, s y étaient conservées dans toute leur force ; et les nobles , qui étaient puissants et guerriers, avaient longtemps joui de» privilèges exorbitants que leur donnaient ces institutions. Les villes d'Espagne étaient plus nombreuses et plus peuplées que ne semblait le comporter le génie du gouvernement féodal , naturellement ennemi du commerce et de toute police régulière ; les droits personnels et l'influence politique qu'avaient acquis les habitants de ces villes , étaient déjfc fort considérables. L'autorité royale , circonscrite par les prérogatives de la noblesse et par les prétentions du peuple , était resserrée dans te bornes fort étroites. Sous une semblable forme de gouvernement, les principes de division étaient en grand nombre ; le lien qui unissnt les différentes parties était très-faible ; et l'Espagne non-seulement éprouvait tous les inconvénients qu'entraînaient les défauts do système féodal, mais elle était encore exposée aux; maux qui pouvaient résulter des circonstances particulières à sa constitution.
Il est vrai que pendant la longue administration de Ferdinand,! ne s'était élevé aucun trouble domestique en Espagne. Il avait su,ptf la supériorité de son génie , réprimer l'inquiétude turbulente de» nobles , et modérer la jalousie des communes. La sagesse de son goovernement dans l'intérieur , l'habileté avec laquelle il dirigea tontes ses opérations au dehors , et la haute opinion que ses sujets avaient
1 P. MarU, Ep„ p. 569, 65*
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de ses talents , concoururent à maintenir dans ses États un degré dé tranquillité qui ne paraissait pas compatible avec une constitution politique où les semences de trouble et de discorde germaient et fermentaient de toutes parts : mais ces barrières se brisèrent tout d'uu coup à la mort de Ferdinand » et l'esprit de faction et de mécontentement , après avoir été longtemps réprimé , n'en éclata qu'avec plus de violence et de férocité.
Ferdinand, qui avait prévu ces désordres et qui youlait les prévenir, avait pris la sage précaution de nommer, par son testament, Ximenès, archevêque de Tolède , pour être seul régent de la Gastille , jusqu'à l'arrivée de son petit-fils en Espagne. Le caractère singulier de cet homme et les qualités extraordinaires qui le rendaient propre à cette grande place , méritent qu'on s'y arrête un moment. Il descendait d'une famille honnête , mais peu riche. Son inclination particulière fortifiée par le défaut de fortune , le détermina à entrer dans l'état ecclésiastique, où il obtint de bonne heure des bénéfices considérables, qui lui ouvrirent la route des premières dignités de l'Église. Il renonça tout à coup à ces avantages ; et après avoir subi les épreuves d'un noviciat trèa-sévère , il s'engagea dans un monastère de frères obser- Ttntins de Saint-François, l'un des ordres les plus rigides de l'Église romaine. Il s'y distingua bientôt par une austérité de mœurs extraordinaire et par ces raffinements de dévotion superstitieuse qui caractérisaient alors la vie monastique. Au milieu de ces pieux excès , où ne tombent ordinairement que des âmes faibles et enthousiastes, son esprit , naturellement ferme et pénétrant , avait conservé toute sa Vigueur ; les religieux de son ordre sentant sa supériorité , l'avaient fait provincial. Sa réputation de sainteté lui procura bientôt la place dé confesseur de la reine Isabelle, place qu'il n'accepta qu'avec la plus grande répugnance. Il conserva à la cour l'austérité de mœurs par laquelle il s'était distingué dans le clottre : il continuait de faire tous ses voyages à pied ; il ne vivait que d'aumône ; il s'imposait des mortifications pénibles et des pénitences aussi rigoureuses qu'auparavant. Isabelle fut si contente du choix qu'elle avait fait , qu'elle ne tarda pas à conférer à Ximenès l'archevêché de Tolède , qui , après la papauté, était la plus riche dignité qu'il y eût dans l'Église romaine. Il refusa d'abord cet honneur avec une fermeté modeste , et ne céda qu'à Tordre exprès qu'il reçut du pape de l'accepter : mais son élévation ne changea rien à ses mœurs ; obligé d'étaler en public la magni-
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iteeoce qui convenait a son rang, il ne se relâcha jamais de la sévérité jnonastique. On le vit porter constamment sous ses habits pontificaux le froc grossier de Saint-François , qu'il racommodait de ses propres mains lorsqu'il était déchiré. Jamais il ne porta de linge ; il se cou* chait toujours avec son habit, souvent sur la terre ou sur des planches, rarement dans un lit. Il ne goûtait aucun de ces mets délicats qu'on servait sur sa table, et se contentait de la nourriture simple et frugale que prescrivait la règle de son ordre f . Malgré ces singularités , il avait une profonde connaissance des affaires ; et dès qu'il fut appelé à l'administration par sa place et par l'opinion que Ferdinand et Isabelle avaient conçue de lui , il déploya des talents qui rendirent la réputation de son génie égale à celle de sa piété. Toutes ses vues étaient neuves et hardies : sa conduite politique participait aux vertus et aux défauts de son caractère ; son génie étendu enfantait des plans vastes et magnifiques , et le sentiment de ses bonnes intentions lui faisait poursuivre l'exécution de ses projets avec une confiance inflexible et infatigable. Accoutumé dès l'enfance à dompter ses passions, il avait peu d'indulgence pour celles des autres ; et, comme il avait appris de sa religion à réprimer les désirs, même les plus innocents, il était ennemi de tout ce qui avait un air de recherche et de plaisir. Sans être accusé de cruauté , il porta constamment dans le monde une rudesse et une inflexibilité de caractère qui appartenaient à l'état monastique et qu'on a peine à concevoir dans les pays où ce genre de vie est inconnu.
Tel était l'homme a qui Ferdinand confia la régence de Castille. Quoique le cardinal eût alors près de quatre-vingts ans et qu'il connût parfaitement les difficultés et le travail inséparables de cette place , son intrépidité naturelle et son zèle pour le bien public la lui firent accepter sans hésiter. Cependant Adrien d'Utrecht, qui avait été envoyé en Espagne peu de mois avant la mort de Ferdinand, produisit des pleins pouvoirs de l'archiduc pour prendre le nom et l'autorité de régent après la mort du roi ; mais les Espagnols avaient une telle aversion pour le gouvernement d'un étranger , et il y avait tant d'inégalité entre les talents des deux compétiteurs, que les prétentions d'Adrien auraient été rejetées sur-le-champ , si Ximenès,
1 Hittoire de l'administration du cardinal Ximmèt, par Michel Baudier , îa*t% 4035, p. 13.