LIVRE I (151 G), 2Ï
lui donnaient plus d'espérance du succès que n'aurait pu s'en promettre aucun roi de Castille. Sa rigoureuse et sage économie , dans remploi de ses revenus , mettait à sa disposition plus d'argent comptent que le prince n'en pouvait lever en aucun temps : la pureté de •es mœurs, sa charité et sa magnificence le rendaient l'idole du peuple : les nobles eux-mêmes , ne croyant avoir rien à redouter de lui , n'observaient pas ses mouvements avec la même attention qu'ils juraient portée sur les démarches de l'un de leurs rois.
A peine le cardinal était-il parvenu à la régence que plusieurs rtobtes, imaginant que le gouvernement allait perdre un peu de sa tigueur, commencèrent à rassembler leurs vassaux et se disposèrent à soutenir, par la voie des armes, des prétentions que la fermeté de Ferdinand les avait forcés de dissimuler ou d'abandonner; mais Ximenès, qui avait pris à sa solde un corps considérable de troupes, arrêta leurs entreprises avec une vigueur et une facilité inattendue; et sans punir avec trop de sévérité les auteurs de ces désordres, il exigea d'eux des actes de soumission très-mortifiants pour l'esprit superbe des nobles castillans.
Tant que les entreprises de Ximenès ne tombèrent que sur des individus, et que ses actes de rigueur furent justifiés par une apparence de nécessité, revêtus des formes de la justice et tempérés par an iftélange de douceur, il excita peu de plaintes et d'inquiétude; mais il frappa bientôt un coup plus hardi, qui, en attaquant un privilège essentiel aux nobles, donna une alarme générale à cet ordre puissant. Suivant le système féodal, tout le pouvoir militaire était dans la main de la noblesse : tout homme d'une condition inférieure ne prenait les armes que comme vassal d'un baron et pour suivre sa bannière. Un roi qui n'avait que de très-modiques revenus, et une prérogative limitée, dépendait absolument des nobles dans toutes ses opérations ; c'était avec leurs secours qu^jji attaquait ses ennemis et 4téfendait ses propres royaumes. Tant qu'il ne commandait qu'à des troupes attachées uniquement à leurs chefs et accoutumées à n'obéir qu'à leurs ordres, son autorité était faible et sa puissance précaire. Ximenès résolut d'affranchir la couronne de cette espèce de servitude. Gomme des armées sur pied, composées de troupes mercenaires, étaient une chose inconnue sous le gouvernement féodal, et qui aurait été odieuse à un peuple fier et guerrier, il fit publier une ordonnance par laquelle il fut enjoint à chaque ville de Castille d'eu-v
28 HISTOIRE M CHARUSftHPHHT»
rôler un certain nombre de bourgeois qui seraient exercés 1 la pline militaire les jours de fête. Il obtint que les officiers de cette nouvelle milice seraient payés sur les fonds publics; el, pour encourager les simples soldats, il leur promit l'exemption de toute espèce d'impôts. La nécessité d'avoir des troupes toujours prêtes pour repousser les fréquentes incursions des Mores d'Afrique, lui fournit un prétexte plausible pour justifier cette innovation ; mais l'objet qu'il avait réellement en vue était d'assurer au roi un corps de troupes indépendant des barons, et qui pût servir à contre-balancer leur pouvoir f . Les nobles ne se méprirent point sur ses véritables intentions, et virent combien la route qu'il prenait était sûre pour arriver à son but ; mais ils sentirent en même temps qu'une opération, dont le motif apparent était d'arrêter les progrès des infidèles, ne pouvait manquer d'être agréable & un peuple superstitieux , et qu'on attribuerait à des vues d'intérêt particulier une opposition qui ne viendrait que d'eux seuls. Ils mirent tout en œuvre pour engager les villes à refuser elles-mêmes d'obéir et à protester contre la nouvelle ordonnance, comme contraire à leurs Chartres et à leurs privilèges. Cette manœuvre réussit : Burgos, Valladolid et plusieurs autres villes se soulevèrent ouvertement, et quelques-uns des grands s'en déclarèrent les protecteurs. On adressa au roi les remontrances les plus fortes : les conseillers flamands prirent l'alarme ; Ximenès seul resta ferme et inébranlable ; et en employant à propos, tantôt la menace, tantôt la prière, ici la force, là de la complaisance , il vint à bout de vaincre la résistance des villes rebelles *. L'exécution de ce projet fut suivie avec beaucoup de vigueur pendant l'administration du cardinal, mais elle fut abandonnée à sa mort.
Ximenès, ayant réussi à diminuer le pouvoir exorbitant des nobles, entreprit de diminuer aussi leurs possessions, qui s'étaient agrandies jusqu'à un excès non moins dangereux. Pendant les troubles et ks contestations inséparables du gouvernement féodal, les nobles, toujours attentifs à leur propre intérêt, avaient su tirer avantage de la faiblesse et des besoins de leurs rois, pour s'emparer, par force ou par adresse, des terres de la couronne, de sorte qu'ils avaient successivement dépouillé le prince de tous ses domaines et les avaient
1 Miniana, Continucdo Mariant, fol. Bag. 1733» p. 3. • P. Mart., Bp.t p. 556, etc. Gometius, p. 160, etc.
uvbb i (1516). 29
réunis à leurs propres fiefs. Des usurpations heureuses, auxquelles la couronne n'avait pas eu la force de s'opposer, et des concessions sur» prises ou forcées, étaient donc les seuls titres que la plupart des grands avaient à la propriété des biens dont ils jouissaient. Il n'était pas possible de remonter à l'origine de ces usurpations, qui avaient commencé avec le système féodal même ; et comme cette recherche aurait dépouillé chacun des nobles d'une partie de ses terres, elle aurait excité un soulèvement général. Une semblable démarche était trop hardie, mâne pour le génie audacieux de Ximenès : il borna ses recherches au règne de Ferdinand, et commença par supprimer les pensions que ce prince avait données, comme ayant dû être éteintes à sa mort. Il attaqua ensuite ceux qui avaient acquis sous ce même règne des domaines de la couronne, et retira, par un seul acte, toutes les terres que Ferdinand avait aliénées. Plusieurs personnes du premier rang furent dépouillées par cette opération ; car, quoique Ferdinand fût peu généreux, cependant comme ce prince et Isabelle étaient montés au trône de Castille par le secours d'une faction puissante, ils avaient été obligés de récompenser avec libéralité les nobles de leur parti , et les domaines royaux étaient le seul fonds dont ils avaient pu disposer pour de pareils services.
L'augmentation des revenus de la couronne, jointe à la grande économie de Ximenès, le mit en état non-seulement d'acquitter toutes les dettes que Ferdinand avait laissées, et de faire passer en Flandre des sommes considérables, mais encore de payer les officiers de sa nouvelle milice, et d'établir des magasins plus nombreux et mieux fournis d'artillerie, d'armes et de munitions de guerre, que l'Espagne n'en avait jamais eu. La prudence et le désintéressement du cardinal dans l'emploi de ces nouveaux fonds, justifia suffisamment aux yeux de la nation la rigueur avec laquelle il les avait acquis.
La noblesse, alarmée de ces entreprises répétées, sentit la nécessité de prendre des précautions pour sa propre sûreté. On vit plusieurs cabales se former ; des plaintes se firent entendre de toutes parts ; quelques nobles prirent les résolutions les plus violentes ; mais avant que d'en venir aux dernières extrémités, ils nommèrent quelques-uns d'entre eux pour examiner les pouvoirs en vertu desquels Ximenès exerçait de semblables actes d'autorité. L'amiral de Castille, le duc dlnfantado et le comte de Bévévent, furent chargés de cette commission : ils se rendirent auprès du cardinal, qui les
mSTOIU DE C0AftU9"QUHT.
reçut avec une politesse froide, et ne répondit à leur demande qu'ai produisant le testament de Ferdinand, qui le déclarait régent, et la ratification de ce testament par Charles lui-même. Ils attaquèrent la validité de ces deux actes, et le cardinal la défendit. Comme la conversation s'échauffait, il les conduisit insensiblement vers un balcon d'où l'on découvrait un corps considérable de troupes sous les arme», avec un train formidable d'artillerie ; Ximenès, les montrant aux députés, leur dit alors en élevant la voix : « Voilà les pouvoirs que j'ô reçus ; avec se secours je gouverne la CastUle, et la ^buvernerai jua* qu'à ce que le roi, votre maître et le mien, vienne prendre possession de son royaume l. » Une déclaration si fière et si hardie imposa silence aux députés et étonna leur parti. Prendre les armes contre ud homme qui avait prévu le danger et s'était préparé à la défense, était use résolution désespérée ; une confédération générale contre l'administration du cardinal n'était pas praticable : ainsi, à l'exception de quelques légers mouvements, excités par le ressentiment particulier de certains nobles, la tranquillité de la Gastille ne souffrit aacun* atteinte.
Ce ne fut pas seulement dans l'opposition de la noblesse espagnole que Ximenès trouva des obstacles à l'exécution de ses projets; il ert «neore à lutter contre les conseillers flamands de Charles, qui, se prévalant de l'influence qu'ils avaient sur l'esprit du jeune roi, voulaient diriger les affaires d'Espagne comme celles des Pays-Bas. Jaloux des grands talents du cardinal, et blessés par l'indépendance de son ca* «nctère, Us le regardèrent plutôt comme un rival qui pourrait gêner leur autorité que comme u» ministre occupé d'accroître la grandeur et la puissance de leur maître. Toutes les plaintes qui s'élevaient contre son administration étaient reçues avec complaisance à la ooW de Bruxelles, et c'était là que naissaient mille difficultés inutiles dont en embarrassait toutes ses démarches. Les ministres flamands ne pouvant ni avec sûreté, ni avec décence, le dépouiller de la place da régent, cherchèrent du moins à affaiblir son autorité en la divisant H» virent bientôt qu'Adrien d'Utrecht n'avait ni assez de génie, a» assez de courage pour contre-balancer le pouvoir de Ximenès avec qui il partageait le titre de régent : ils engagèrent Charles à nommer encore, pour adjoints à la régence, la Chau, gentilhomme flamand
> Fléchier, toi. II, p. 551, Ferreras, Ht*., vol, YIII, page 433,
LIVM I (1516). 3t
d'un esprit adroit et délié, et Ameretof, noble hollandais, connu par m fermeté. L'objet de cet arrangement ne pouvait pas échapper au cardinal ; cependant il reçut ce» nouveaux collègues avec tous 1er témoignages extérieurs de distinction qui convenaient à l'autorité •dont ils étaient revêtus; mais, lorsqu'ils voulurent entrer dans le détail de l'administration , il prit avec eux l'air de supériorité dont il avait traité Adrien , et continua de diriger seul les affaires. Les Espagnols qui, de tous les peuples du monde, ont peut-être le plut d'aversion pour être gouvernés par des étrangers, approuvèrent les efforts qu'il faisait pour conserver son autorité : les nobles mêmes, dominés par cet orgueil national, oublièrent leur jalousie et leur premier mécontentement, et aimèrent mieux voir la puissance suprême dans les mains d'un compatriote qu'ils redoutaient, que dans celles dft ministres étrangers qu'ils haïssaient*
Ximenès, engagé dans ces vastes projets de politique intérieure, et troublé dans leur exécution par les artifices et les intrigues des ministres fiamands, eut encore à soutenir le fardeau de deux guerres étrangères : l'une se fit dans la Navarre, qui venait d'être envahie par Jean d'Albret. La mort de Ferdinand, l'éloignement de Charles, la division et le mécontentement qui régnaient parmi les nobles espagnols, tout paraissait offrir à ce malheureux prince une occasion favorable de recouvrer ses États ; mais la vigilance du cardinal fit avorter un projet bien concerté. Il prévit le danger dont ce royaume était menacé, et le premier acte de son administration fut d'y faire passer un corps considérable de troupes. Tandis que Jean d'Albret était occupé avec une partie de son armée au siège de Saint-Jean* Pied-de-Port, Villalva, officier d'un grand courage et d'une expé» jnence consommée, attaqua l'autre partie de cette armée, la surprit et la tailla en pièces. Le roi se retira aussitôt avec la plus grande précipitation, et ce seul événement mit fin à la guerre '. Mais comme la Navarre était alors pleine de villes et de châteaux qui, mal fortifiés et défendus par de faibles garnisons, n'étaient pas en état de résister a une attaque en règle, et ne servaient qu'à procurer à un ennemi des places de retraite, Ximenès, toujours hardi et décidé dans toutes ses mesures, fit démanteler toutes ces places, excepté Pampelune* qu'il se proposa de fortifier avec soin. C'est à cette précaution e**
1 P. Mark, Ep., p. 970. >
33 HIST01RB DE CHÀRLES-OUIHT.
traordinaire que l'Espagne doit la conservation de la Navarre. Les Français y sont souvent entrés depuis cette époque, et ont aisément parcouru ce pays tout ouvert ; mais tandis qu'ils étaient exposés à tous les inconvénients qu'éprouve une armée dans une terre ennemie, les Espagnols avaient le temps de tirer des troupes des provinces voisines; et les Français , ne trouvant aucune place forte où ifc pussent se retirer, étaient obligés d'abandonner leur conquête auan promptement' qu'ils l'avaient faite.
Ximenès ne fut pas si heureux en Afrique, dans la guerre qu'il fit au fameux aventurier Horuc Barberousse, qui de simple corsaire parvint, par sa valeur et son habileté, à se faire roi d'Alger et de Tunis. La mauvaise conduite du général espagnol et la bravoure téméraire des officiers procurèrent à Barberousse une victoire aisée. Un grand nombre d'Espagnols perdirent la vie dans le combat; un plus grand nombre encore périrent dans la retraite ; le reste retourna en Espagne couvert d'ignominie. La hauteur, la tranquillité avec laquelle le cardinal soutint cette disgrâce, la seule qu'il eût encore éprouvée dans le cours de son administration, ajouta un nouvel éclat à son caractère * . On ne s'attendait pas à trouver cette vertu dans un homme qui avait toujours montré une impatience et une activité si singulières dans l'exécution de tous ses projets.
Ce désastre fut promptement oublié ; mais la conduite de la cour flamande donna bientôt des inquiétudes plus vives non-seulemeot au cardinal, mais même à toute la nation espagnole. Les grandes qualités de Chièvres, premier ministre et favori du jeune roi, étaiéiit flétries par une basse et sordide avarice. L'avènement de son maître au trône d'Espagne offrait à sa passion des moyens faciles de la satisfaire. Pendant que Charles résida en Flandre, tous ceux qui prétendaient aux emplois ou à la faveur s'y rendirent en foule : ils aperçurent que sans la protection de Chièvres, on faisait de vains efforts pour obtenir des grâces, et ils découvrirent bientôt le moyen le plus sûr de l'intéresser à leurs prétentions. Les trésors d'Espagne passèrent dans les Pays-Bas : tout fut vénal à la cour de Charles ; tout fut livré au ptua offrant. A l'exemple du premier ministre, tous ceux qui avaient de l'influence dans l'administration firent de leur crédit un trafic qvi devint bientôt aussi public et aussi général qu'il était infâme *• ht*
1 Gometius, 1*6. vi, p. 179.
a *iini.„^ Continuât. Mot*, lib. i, cap. u.