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Les autres princes d'Europe ne pouvaient pas rester spectateurs indifférents d'un combat dont l'événement les touchait de si près. Leur intérêt commun aurait dû naturellement former entre eux une ligue générale contre les deux concurrents , pour les empêcher d'obtenir l'un ou l'autre un accroissement de puissance et de crédit qui semblait menacer la liberté de l'Europe ; mais il y avait si peu die temps que les principes sur la distribution et l'équilibre du pouvoir s'étaient introduits dans le système de la politique européenne , qu'on n'en sentait pas encore assez l'importance. Les passions de quelques princes et le défaut de prévoyance de quelques autres, se joignant à la crainte d'offenser les prétendants , empêchèrent cette union salutaire entre les puissances de l'Europe , et leur firent négliger entièrement la sûreté commune, ou ne leur permirent pas de la défendre avec vigueur.
Quoique les cantons suisses craignissent l'élévation de l'un ou de l'autre monarque au trône de l'empire , et qu'ils eussent désiré d'y voir monter quelque prince dont le pouvoir et les domaines fussent moins étendus , cependant leur haine pour la nation française les détermina à donner une préférence ouverte aux prétentions du roi d'Espagne, tandis qu'ils employèrent tout leur crédit à traverser celles de François Ier * .
Les Vénitiens voyaient clairement qu'il serait de leur intérêt de s'opposer également aux succès des deux concurrents; mais leur jalousie contre la maison d'Autriche , dont le voisinage et l'ambition avaient été si funestes à la grandeur de leur république, ne leur permit point d'agir suivant les principes de la politique , et ils se hâtèrent de se déclarer en faveur du roi de France.
Henri VIII , roi d'Angleterre , avait autant d'intérêt et plus de moyens encore pour empêcher François ou Charles d'acquérir une nouvelle dignité, qui les élèverait si fort au-dessus des autres* monarques ; mais quoique Henri se vantât souvent de tenir dans ses mains la balance de l'Europe , il n'avait ni la suite d'attention , ni la justesse de coup d'œil, ni le sang-froid qu'aurait demandé cette délicate fonction. Cependant il sentit sa vanité si vivement blessée de se voir exclu de cette glorieuse lice où les deux concurrents fixaient les regards de toute l'Europe , qu'il prit le parti d'envoyer un ambas-2
1 Sabinns, p. 6*
46 HISTOIRE JW CHAHLES-QUINT.
sadeur en Allemagne et de se mettre sur les rangs pour demander 1q couronne impériale. Cet ambassadeur fut comblé de caresses par les princes d'Allemagne et par le nonce du pape ; maïs il écrivit bientôt à son maître qu'il n'y avait aucune espérance de faire réussir une prétention qui avait été annoncée trop tard. Henri t n'attribuant qu'à cette cause l'inutilité de la démarche qu'il venait de hasarder, et content d'avoir fait ce fastueux étalage de sa propre importance , ne prit plus dès lors 9 à ce qu'il paraît , aucune part à cette grande querelle 9 ni pour traverser les deux rivaux , ni pour favoriser l'un Jeux *.
Le pape Léon X , que ses talents politiques autant que son goût pour les arts ont rendu si célèbre, fut le seul prince de ce siècle qui observa les mouvements des deux prétendants avec une attention vraiment éclairée, et qui montra une juste inquiétude pour la sûreté de l'Europe. L'autorité des papes et la juridiction impériale se croisaient en tant d'occasions; les plaintes réciproques d'usurpation étaient si multipliées, et la sûreté des domaines de l'Église dépendait si fort de la faiblesse de ses voisins et si peu de ses propres forces t qu'il n'y avait rien de plus redoutable pour la cour de Borne qu'un empereur qui joindrait à une grande puissance un génie entreprenant. Léon frémit à la seule pensée de voir placé sur le trône de l'empire un roi d'Espagne et de Naples , maître du nouveau monde. Il ne voyait pas moins de danger à laisser élever à ce haut rang un roi de France, duc de Milan et seigneur de Gènes, et il prédit que l'élection d'un de ces deux monarques serait funeste à l'indépendance du saintliège , à la paix de l'Italie et peut-être à la liberté de l'Europe. Pour traverser sans risque deux rivaux si puissants et qui avaient tant do moyens de se venger, il fallait beaucoup de prudence et d'adresse : Léon employa l'une et l'autre. Il exhorta secrètement les princes d'Allemagne à choisir dans leur corps un successeur à l'empire, d'autant que plusieurs d'entre eux étaient dignes d'occuper le trône avec honneur ; il leur rappela la constitution qui en excluait pour toujours les rois de Naples f . Il sollicita en même temps avec vivacité le roi de France de persister dans son dessein : non que le pape désirât qu'il réussit : mais comme il était persuadé que les Allemands donneraient
1 Mérn. de Fleuranges, p. 314. Herbert, Hi$t. of Henry, vol. VIII. 1 Goldasti, ConstU. impériales. Francf. 1673, vol. I, pag. 439.
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la préférence au roi d'Espagne, il espérait que François , animé par le ressentiment et l'esprit de rivalité, concourrait ensuite de tout son crédit à faire tomber sur un troisième aspirant la couronne impériale. Si d'un autre côté le roi de France trouvait plus de facilité dans ses poursuites qu'on n'avait lieu de le croire f Léon ne doutait pas que Charles , excité par les mêmes motifs , n'eût recours aux mêmes moyens pour traverser François Ier. Le pape crut pouvoir ainsi ménager la jalousie naturelle des deux rivaux avec assez d'art pour réussir à les écarter l'un et l'autre de leur but ; mais ce projet , le seul convenable à la situation de Léon X, fut exécuté avec aussi peu d'adresse qu'il avait été concerté avec habileté. Les ambassadeurs 4* France en Allemagne amusèrent leur maître par de frivoles espérances : le nonce gagné par eux, oublia entièrement ses instructions, et François persista avec tant d'ardeur et d'opiniâtreté à défendre sel prétentions, que le pape vit échouer toutes ses mesures * .
Telles étaient les espérances des concurrents et les vues des différents princes intéressés au dénouaient de cette querelle , lorsque la 4*Me s'ouvrit, suivant l'usage , à Francfort. Le droit d'élire un emp** reur appartenait depuis longtemps à sept princes considérables, distingués par te titre d'électeurs. On a expliqué ailleurs l'origine de tour office, ainsi que la nature et l'étendue de leur pouvoir. Les électeurs étaient alors Albert de Brandebourg , archevêque de Hayence ; Hérman, comte de Wied, archevêque de Cologne ; Richard de Greiffcnklau, archevêque de Trêves ; Louis, roi de Bohême ; Louis, comte palatin du Rhin ; Frédéric, duc de Saxe ; et Joachim I", marquis de Brandebourg. Les raisonnements spécieux des ambassadeurs des deux rois , leurs sollicitations , leurs intrigues et leurs présents , ne purent faire oublier aux électeurs la maxime fondamentale sur laquelle ils croyaient que la liberté de la constitution de l'empire était établie. Parmi les membres du corps germanique , qui forma «ne grande république composée d'États presque indépendants t la premier principe de patriotisme est d'abaisser et de limiter le pouvoir de l'empereur : et cette idée , si conforme a la nature du gouvernement , est une règle dont un politique allemand ne s'écarte presque jamais. Pendant plusieurs siècles, on n'avait élevé à l'empire aucun prince qui jouit déjà d'une grande puissance , ou qui possédât
• 6vicci«rd., Hb. xui, p. tél.
des domaines étendus ; et c'était à cette sage précaution que plusieurs des grandes familles d'Allemagne devaient l'éclat et l'indépendance •qu'elles avaient acquis pendant ce période de temps. Les électeurs ne pouvaient donc donner leurs suffrages à l'un des deux monarques , sans violer évidemment cette maxime salutaire , sans vouloir donner à l'empire un mattre au lieu d'un chef, et sans se rabaisser eux-mêmes du rang d'égaux à la condition de sujets.
Ces considérations déterminèrent les électeurs à jeter les yeux sur Frédéric , duc de Saxe, prince à qui ses talents et ses vertus avaient mérité le titre de sage ; et ils se réunirent tous pour lui offrir la couronne impériale. Frédéric ne se laissa point éblouir par l'éclat de cette couronne, que deux monarques , dont la puissance était bien supérieure à la sienne, recherchaient avec tant d'ardeur. Après avoir réfléchi quelque temps sur l'offre qu'on lui faisait , il la rejeta avec une générosité et un désintéressement aussi étonnant que digne d'admiration. Il sentit que rien n'était plus contraire à la bonne politique qu'un attachement inflexible à un principe qui , quoique excellent et juste en plusieurs occasions , n'était cependant pas applicable dans tous les cas. « Dans les temps de tranquillité, disait-il, nous avons besoin d'un empereur qui n'ait pas assez de pouvoir pour empiéter sur nos privilèges, mais les temps de danger demandent un prince qui ait assez de force pour veiller à notre sûreté. Les armées turques se rassemblent sous le commandement d'un brave sultan enhardi par ses victoires. Elles sont prêtes à fondre sur l'Allemagne avec une violence dont les siècles précédents n'ont pas encore vu d'exemple. Des circonstances nouvelles exigent de nouvelles mesures : il faut remettre le sceptre de l'empire à des mains plus puissantes que les miennes, et c'est un fardeau trop pesant aujourd'hui pour tout autre prince d'Allemagne. Nous n'avons ni des domaines assez étendus , ni des revenus assez considérables, ni une autorité assez grande pour être en état de tenir tête à l'ennemi formidable dont nous sommes menacés. Notre situation nous force à recourir à l'un des deux monarques rivaux ; chacun d'eux peut mettre en campagne des forces suffisantes pour nous défendre ; mais comme le roi d'Espagne est né en Allemagne, qu'il est membre et prince de l'empire par les États dont il a hérité de son grand-père, et que ses domaines bordent la frontière la pins exposée aux incursions des Turcs, ses prétentions à la couronne impériale me paraissent mieux fondées que celles d'un prince
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étranger à notre langue , à notre sang , à notre pays. D'après ces raisons je donne ma voix à Charles. »
Une opinion, inspirée par un sentiment de générosité si peu commun, et soutenue par des raisons si plausibles , ne pouvait manquer de faire une forte impression sur les électeurs. Les ambassadeurs du roi d'Espagne, sentant toute l'importance du service que Frédéric venait de rendre à leur maître, lui envoyèrent une somme considérable d'argent , comme le premier gage de la reconnaissance de ce monarque ; mais un prince qui avait eu assez de grandeur d'âme pour refuser une couronne , ne pouvait pas s'abaisser à vendre son suffrage. Les ambassadeurs espagnols le prièrent de permettre au moins qu'ils distribuassent entre ses courtisans une partie de la somme qui lui était destinée ; Frédéric leur répondit qu'il ne pouvait pas les empêcher de recevoir ce qu'on leur offrirait, mais qu'il chasserait le lendemain quiconque aurait accepté un seul florin ' .
Il n'y avait aucun prince d'Allemagne qui pût alors aspirer à une dignité que Frédéric venait de refuser pour des raisons également applicables à tous les autres. Il ne restait donc qu'à faire un choix entre les deux illustres compétiteurs. Indépendamment de la prévention que faisait naître en faveur de Charles et sa naissance et la situation de ses États héréditaires, il ne dut pas peu aux talents et au zèle de ses ambassadeurs, le cardinal de Gurck et Éverard de la Marck, évêque de Liège , lesquels conduisirent leurs négociations avec plus d'adresse et de prudence que les ambassadeurs du roi de France n'en employèrent à négocier pour leur maître. Le cardinal avait été longtemps ministre et favori de Maximilien , et connaissait bien l'art de
1 Le P. Daniel, historien de réputation , semble révoquer en doute la vérité de ce récit de la conduite de Frédéric, fondé sur ce que George Sabinus n'en fait pas mention dans son Histoire de l'élection et du couronnement de Charles F, tome 111, p. 03. Mais on doit faire peu de fond sur une omission dans un auteur superficiel, dont l'ouvrage, quoique décoré du titre d'histoire, ne contient qu'une relation du cérémonial de l'élection de Charles, telle qu'on en publiait ordinairement en Allemagne dans de semblables occasions. (Scard., Rer. Germ. script., vol. II, p. 1.) Le témoignage d'Érasme, lib. xm, Ep. iv, et celui de SIeidan, p. 18, sont positifs. Seckendorf ( Commentar. histor. et apologet. de Lutherianismo , p. 121) a examiné ce fait avec son ciactitude ordinaire et en a établi la vérité avec l'évidence la plus frappante. A ces témoignages qu'il a recueillis, j'ajouterai l'autorité décisive du cardinal Cajétan, légat du pape à Francfort, dans sa lettre du 5 juillet 11519. {tpttres aux princes, etc., recueillies par Nuscelli, traduites par Belleforest. Paris, 1972, page 60.)
Stt H1ST01HS «B QiAW^s-ouimr.
traiter avec les Allemands. L'évèque de Liège, ayant été écarté du cardinalat par le crédit de François, mettait en œuvre, pour traverser le* vues de ce monarque, toutes les ressources que peut puiser dans le ressentiment une âme ambitieuse. La faction espagnole faisait chaque jour des progrès dantf le collège électoral : le nonce même du pape , convaincu qu'une plus longue opposition serait inutile , voulut se faire un mérite auprès du futur empereur, en lui offrant volontairement , au nom de Léon, une dispense pour réunir la couronne impériale avec celle de Naples ' .
Cet important débat, qui tenait l'Europe en suspens, fut enfin terminé le 28 juin, cinq mois et dix jours après la mort de Maximilien. Six des électeurs s'étaient déjà déclarés en faveur du roi d'Espagne : l'archevêque de Trêves , le seul qui fût resté constamment au parti français, s'étant enfin réuni à ses confrères, Charles se vit, par le suffrage unanime du collège électoral, élevé au trône de l'empire *.
Mais quoique les électeurs eussent consenti, par différents motifs, à donner leur voix h ce monarque , ils montrèrent eu même temps toute l'inquiétude que leur causait son excessive puissance, et ik s'occupèrent sérieusement des moyens de prévenir l'abus qu'il pourrait en faire un jour pour empiéter sur les privilèges duiorps germanique» Depuis longtemps ils exigeaient de chaque empereur nouvellement élu, qu'il confirmerait ces privilèges et promettrait de ne les violer en aucune circonstance. Tant qu'on ne déféra la couronne impèrialt qu'à des prinoes qui n'étaient redoutables ni par l'étendue de leurs KtaUi ai par la supériorité de leur génie, on crut qu'une promesse verbale était un gage suffisaut de leur conduite ; mais le choix d'ua empereur aussi puissant que Charles demandait d'autres précautions. On forma une capitulation, dans laquelle on exposa les privilèges et impunités des électeurs, des princes de l'empire, de* villes et de Um k* autres membres du corps germanique. Les ambassadeurs de Chartes signèrent en son nom cette capitulation , qu'il confirma lui-même I son couronnement de la manière la plus solennelle. Depuis cette époque 9 te* électeurs ont prescrit k tous sea successeurs le» mimes conditions. En Allemagne la capitulation, ou ce contrat mutuel entre l'empereur et ses sujets , est regardée comme une puissante barrière
• ftocbMi, Jlar.ler*. jaqulomt, *oL III. p. ffe «tr. §****. 4*a«. XMBL 1 lac. Aug. Thuan., UitL «ri (emporté, <dU. BuUslay, lib. i, cap. ix.
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contre le progrès de la puiseance impériale, et comme la grand» chatte 4e teufi» privilèges* * .
L'importante nouvelle de l'élection arriva en neuf jour» de Francfort à Barcelone, où Charles était retenu par l'obstination des états 4e Catalogne, qui n'avaient encore terminé aucune des affaires soumises à leurs délibérations. Il apprit cet événement avec toute la joie que pouvait inspirer à un jeune homme ambitieux un accroissement de puissance et de dignité qui relevait si fort au-dessus de tous les mitres souverains de l'Europe, Ce fut dès ce moment qu'il conçut cm vastes projets de gloire qui séduisirent son imagination pendant tout ami règne ; et c'est à cette époque qu'il faut remonter pour voir lettre et se développer ce grand système d'ambition qui rend si inté» «casante l'histoire de sa vie.
Une circonstance peu importante découvrit bientôt les effets que cette grande élévation avait produits sur l'&me de Charles. Daus tous im actes ou édite qu'il publia en qualité de roi d'Espagne, il prit le être de majesté, et egigea que ses sujets le lui donnassent comme une nouvelle marque de respeq^. Jusqu'alors les monarques d'Europe n'avaient pris que le titre d'otes** ou de gréée; mais la vanité dm mrtres cours leur fit bientôt imiter l'exemple de celle d'Espagne. Le #tre de majesté n'est plus une marque de prééminence : les plus petits monarques en jouissent aujourd'hui » et l'orgueil des plus puissante n'a pas encore pu inventer une distinction plus relevée *•
Il s'en fallait bien que les Espagnols vissent l'élévation de Charles ma trône impérial axée autant de joie qu'il en ressentait lui-môme* Ha ne doutaient pas que cette nouvelle dignité ne Im privât bientôt de In paétanco de leur smpverain peur las Kvs er an gouvernement d'un véee-roi et et son conseil, espèce d'administration souvent ty ranniqn* et toujours odieuse. lia voyaient avec douleur, comme une suite inévitable de cet événement , que le sang de leurs eonqtyoyena it vené pont dm querelles où ils n'auraient aucun intérêt; que leurs tréaers seraient prodigués peur soutenir l'éclat d'un titre étmi* ger, et 4M tesrteJa nation se trouverait embarramée dans le labyrinthe 4* in potitique tteitampe et ollamande. Toutes ces considérations leur
1 Pfcffel, Abrégé de l'histoire du droit publie d'Allemagne, p. 690. Linnei, Capk tulat. imper. ÉpUree de* princes, par RuactHi, p. 40.
1 Miniana, Continuât. Mar., p. 13. Ferreras» y» vm> p. W. MlmvkU hittorimiêl de la Jfrtwey* , tome I, p. S3> Ut,
52 HISTOIRE DE CHAELBS-QCINT.
faisaient regarder l'élection de Charles comme un événement funeste à l'Espagne ; ils se plaisaient à citer avec les plus grands éloges le courage et le patriotisme de leurs ancêtres, qui, dans l'assemblée des états de Castille, défendirent à Alphonse le Sage de sortir du royaume pour aller se faire couronner empereur d'Allemagne, et cet exemple leur paraissait très-digne d'être imité dans les circonstances où l'on se trouvait *.
Charles, sans consulter les sentiments et les murmures de ses sujets espagnols, accepta la couronne impériale que le comte palatin, à la tète d'une ambassade solennelle, lui offrit au nom des électeurs, et déclara l'intention où il était de passer en Allemagne pour y aller prendre possession de sa nouvelle dignité. C'était une démarche nécessaire, parce que, suivant les formes des constitutions germaniques, il ne pouvait, avant que d'avoir été couronné publiquement, exercer aucun acte de juridiction et d'autorité *.
Cette résolution, étant devenue publique, acheva d'indisposer les Espagnob; un sombre mécontentement se répandit dans tous lesordres de l'État : le pape avait accordé au roi le dixième du revenu de tous les bénéfices ecclésiastiques de la Castille, afin de le mettre en état de soutenir avec plus de vigueur la guerre contre les Turcs; le clergé, s'étant assemblé, refusa unanimement de lever cette somme, et prétendit qu'elle ne pouvait être exigée que dans les temps ou la chrétienté serait réellement attaquée par les infidèles* Léon, déterminé i soutenir son autorité, mit le royaume en interdit ; mais on eut si peu d'égards à cette censure, universellement regardée comme injuste, que Charles lui-même en sollicita la révocation. Ainsi, le clergé espagnol eut non-6eulement la gloire de s'opposer aux usurpations du pape et de braver le pouvoir de la couronne, mais encore l'avantage de s'exempter du tribut qu'on voulait lui imposer 3.
Il s'éleva dans le royaume de Valence, dépendant de la couronne d'Aragon, des troubles bien plus à craindre, et dont les effets furent plus durables et plus dangereux. Un moine séditieux échauffa, par ses sermons , les habitants de Valence , capitale du royaume de ce nom, et excita la populace à prendre les armes pour punir, sans forme de procès, certains criminels. Cette populace, flattée de la découverte
1 Sandoval, vol. I, p. 32. Minian., Cont., p. 14.
3 Sabinus. P. Barre, vol. YUI, p. 1085.
• P. Mart., Ep., p. 462. Ferreras, vol. YUI, p. 473.
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et de l'exercice qu'elle venait de faire de son pouvoir, refusa ensuite de mettre bas les armes, et se forma en compagnies militaires, qui s'assujettirent à la discipline et aux manœuvres d'une troupe réglée. Le désir de se soustraire à l'oppression des grands, fut le premier motif et le lien puissant de cette association. Gomme l'indépendance et les privilèges aristocratiques étaient plus étendus à Valence que dans les autres royaumes d'Espagne , les nobles, ne reconnaissant presque aucun supérieur qui pût leur demander compte de leur conduite, traitaient le reste des habitants non-seulement en vassaux , mais en esclaves. Cependant, alarmés de ce soulèvement inattendu, ils craignirent que le peuple ne s'enhardît jusqu'à vouloir secouer entièrement le joug ; mais comme ils ne pouvaient arrêter ces mouvements sans prendre les armes, il fallut avoir recours à l'empereur et lui demander la permission d'attaquer les rebelles. Le peuple, de son côté, nomma des députés chargés d'aller exposer ses griefs au sou* verain et implorer sa protection. Ces députés arrivèrent à la cour, heureusement pour eux , dans le moment où Charles était le plus irrité contre la noblesse. L'empressement qu'il avait de passer en Allemagne, où sa présence devenait de jour en jour plus nécessaire, et l'impatience plus grande encore de ses courtisans flamands , à qui il tardait d'aller porter dans leur patrie les dépouilles de la Castille, ne permettaient pas au prince d'aller tenir lui-même les états de Valence. Il nomma le cardinal Adrien pour le représentera cette assemblée, et l'autorisa à recevoir en son nom le%erment d'obéissance des peuples, à confirmer leurs privilèges avec les solennités accoutumées et à leur demander un don gratuit. Les nobles de Valence regardèrent cet arrangement comme un affront fait à leur pays, qui n'avait pas moins de droit que les autres royaumes d'Espagne à l'honneur de jouir de la présence de son souverain : ils déclarèrent en conséquence que, suivant les lois fondamentales de la constitution, ils ne pouvaient ni reconnaître comme roi un prince absent, ni lui accorder un subside, et ils soutinrent cette résolution avec une hauteur, et une obstination que rien ne put fléchir. Charles, offensé de cette conduite, se déclara en faveur du peuple et l'autorisa imprudemment à rester armé. Les députés retournèrent triomphants et furent reçus par leurs concitoyens comme les libérateurs de la patrie. L'insolence de la multitude s'accroissant avec le succès, le peuple chassa de la ville tous les nobles , confia le gouvernement à des magistrats qu'elle choisit
elle-même, et forma une association, distinguée par le nom de 4T«r» mumdad ou FraUmûé, laquelle devint la source non-seulement des plus affreux désordres, Biais eucore des plus grandes calamité» pour la royaume de Valence *.
Dans ce môme temps, celui de Outille n'était pas agité avec noua 4e violence. L'empereur n'eut pas plutôt fait connaître l'intention où il était de quitter l'Espagne, que plusieurs villes du premier ordre résolurent de faire des remontrances contre ce départ, et de solliciter de nouveau la réforme des abus sur lesquels elles avaient déjà porté leurs plaintes. Charles se dispensa adroitement de donner audience i leurs députés; et comme 11 vit, par cette démarche» combien il sertit dMfcile de réprimer l'esprit séditieux des villes les plus considérables, il convoqua l'assemblée des étaUde Castille à Compeetelle en Galke, San unique motif était l'espérance d'obtenir un nouveau dan gratuit; car les richesses de ses ministres s'étaient accrues aux dépeos de ssn trésor, et il n'était pas en état, sans quelque nouveau secours, de paraître en Allemagne avec l'éclat qui convenait à la dignité impériale. Mais convoquer les états dus une province si éloigée, et deman» der un nouveau subside avant le terme fixé pour payer le précédent, c'étaient lé des innovations de la plus dangereuse conséquence , et qui ne pouvaient manquer de jeter l'alarme dans l'esprit d'un peuple jaloux de sa liberté et accoutumé à ne pourvoir qu'avec beaucoup d'économie aux besoins de ses rois» Les magistrats fieant des ranoa» trances très-fortes centre la convocation des étals à Goapostelfe et eeatre le demande d'un nouveau subside. Les habitants de YaHadettd, qui avaient espéré que les Etals se tiendaaiant dans leur ville, irrités de voir leurs espéranees trompées , t'anaénaat tumultueuement; et leur fureur aHa si loin , que si Chartes ne s'était échappé heureusement avec ses courtisan» éérange», à la faaeor d'une «a» lente tempête, tous les Flamands auraient été massacrés 9 et le soi aurait eu beaucoup de peine à continuer sa routa varaCompoetrthu
Toutes les villes par lesquelles Charles passa, lui paéseutémat dsi mémoires contre la convocation des étala en Çatioe; mais il M inflexible dans sa résolution. Quoique les miaistaaa eussent oasployé toutes les ressources de l'intrigue et de l'autorité peur frire chaWr des représentants favorables à leurs daamias , aapandant M était
1 P. Mwt., Bp., p. cet» Ferrer., vol. ▼«, p. 4VS| 4SI*
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l'esprit général de hyiation, que, dès l'ouverture de l'assemblée, ose fraude partie des députés laissèrent entrevoir des dispositions « mar* quéea de mécontentement , qu'on eut lieu de craindre la plus forte opposition à tous tes projets de la cour. La ville de Tolède n'avait point envoyé de représentante , parce que le sort , qui » suivant un ancien usage, y décidait de l'élection, était tombé sur deux personnes vendues aux ministres Oamands ; les bourgeois ne voulant pas confier leurs intérêts à des représentants corrompus, refusèrent de leur donner une commission dans la forme ordinaire , et à leur place envoyèrent à Gompostelle deux députés, autorisés à protester contre la légalité de l'assemblée des États. Les représentâtes de Salamanque refusèrent de prêter le serment ordinaire de fidélité, à moins que Charles ne consentît à choisir un autre lieu pour tenir les états. Les députés de Toro, de Madrid, de Gordoue et de plusieurs autres villes» déclarèrent hautement que la demande d'un nouveau subside était sans exemple» sans nécessité et contraire k la constitution. .Cependant tous les artifices qui peuvent influer sur des assemblées populaires, l'argent, les places, les promesses, les menaces, la violence même, tout fut mis en œuvre pour gagner des suffrages. Les nobles, séduits par la respectueuse assiduité avec laquelle Ghièvres et les autres Flamands leur faisaient la cour, ou voyant peut-être avec un sentiment de basse jalousie l'esprit d'indépendance qui animait les communes, favorisèrent ouvertement les prétentions de la cour, ou du moins ne s'y opposèrent pas. Enfin, malgré le vœu de la nation, et au mépris des anciennes formes du gouvernement, on accorda, à la pluralité des Toix, le don gratuit que l'empereur avait demandé * . A la vérité les états présentèrent en même temps à Charles des remontrances sur les griefs dont le peuple se plaignait et sur lesquels il demandait justice» mais ce prince, ayant obtenu ce qu'il désirait, n'eut aucun égard à «ette requête tardive, et sentit qu'il pouvait alors la rejeter sans danger1.
<k>mme rien ne retardait plus le départ de l'empereur, il fit cou* naître ses intentions , qu'il avait tenues cachées jusqu'alors , sur le choix des personnes qui resteraient chargées de l'administration de ses royaumes pendant son absence. Il conféra la régence de Castille au
1 P. Martyr, Ep., p. 663. Sandoval, p. 32, etc. * Sandovtl. d. 84.
cardinal Adrien , la vice-royauté d'Aragon à do% Juan de Lanuia , et celle de Valence à don Diègue Mendoza, comte de Mélito. Le choix des derniers fût très-agréable aux Castillans; mais la nomination d'Adrien, qui cependant était le seul Flamand pour qui ils eussent conservé quelque estime, ne fit qu'accroître leur haine et leur jalousie contre les étrangers. Les nobles eux-mêmes, qui avaient souffert si patiemment d'autres usurpations plus importantes , sentirent vivement l'affront qu'on leur faisait, et protestèrent contre ce choix qu'ils prétendirent illégal. Mais Charles avait un si grand désir d'aller en Allemagne, et ses courtisans tant d'impatience de sortir d'Espagne , que , sans avoir égard aux murmures des Castillans , sans prendre même aucune précaution contre un soulèvement qui se préparait à Tolède, et qui eut dans la suite les plus funestes conséquences , ce prince s'embarqua à la Corogne, et mit à la voile le 22 de mai. En précipitant ainsi son départ pour aller recevoir une couronne nouvelle, il s'exposa à en perdre une d'un bien plus haut prix, et dont il était déjà possesseur ' .
1 P. Iffart., Bp., p. 678. Sandoval, p. 86.
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