LIVRE IL
Différentes circonstances réunies appelaient Charles en Allemagne, et y rendaient de jour en jour sa présence plus nécessaire. Les électeurs s'impatientaient d'un si long interrègne , d'ailleurs les États héréditaires de Charles commençaient à être agités par des divisions intestines, et les progrès rapides que faisaient les nouvelles doctrines sur la religion demandaient l'attention la plus sérieuse ; mais ce qui l'intéressait plus vivement encore , c'étaient les mouvements du roi de France, qui lui faisaient sentir la nécessité de prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour se mettre en état de défense.
Charles et François, en se mettant sur les rangs pour se disputer la couronne impériale , s'engagèrent à conserver les plus grands égards l'un pour l'autre , et à ne pas souffrir qu'aucun signe d'inimitié vtnt déshonorer une si belle rivalité. «Nous faisons la cour à la même mattresse , dit François avec sa vivacité ordinaire , employons l'un et l'autre tous nos soins à réussir ; mais , dès que le sort aura nommé le rival heureux, c'est à l'autre à se soumettre et à rester en paix * . Deux princes jeunes et généreux, qu'anime également l'espérance du succès, pouvaient bien former cette noble résolution ; mais ils reconnurent bientôt qu'ils s'étaient promis plus de modération et de désintéressement que ne le comporte la faiblesse humaiue. La préférence que Charles obtint à la face de l'Europe mortifia cruellement François, et lui inspira tout le ressentiment que peut éprouver l'ambition trompée. De là cette rivalité , cette jalousie personnelle qui subsista entre les deux monarques pendant toute la durée de leur règne. Une telle animosité, excitée par l'opposition des intérêts, et que venaient aigrir
1 Guicc, 1W. un, p. 109.
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encore mille causes inévitables de discorde , les tint dans un état d'hostilité presque continuelle. D'un côté, Charles, n'ayant aucun égard au principal article du traité da Noyoo , s'obstina plus que jamais à refuser de rendre justice à Jean d'Albret , roi de Navarre , qui avait été chassé d'un trône où l'honneur et l'intérêt engageaient François à le rétablir. De l'autre , le roi de France avait des prétentions sur la couronne de Naples , dont Ferdinand avait dépouillé son prédécesseur par une mauvaise foi sans excuse. L'empereur pouvait réclamer, comme un fief de l'empire, le duché de Milan , dont François s'était emparé , et qu'il continuait de retenir sans en avoir reçu l'investiture. Charles regardait le duché de Bourgogne , comme un patrimoine de ses ancêtres , injustement usurpé par la politique de Louis XI ; et il voyait avec la plus grande jalousie les étroites liaisons que François avait formées avec le due de Gueldre , ennemi héréditaire de sa famille.
Avee tant de sujets de division et de guerre, la paix n'eût pu durer longtemps entre deux princes sans rivalité et sans ambition. Mais, nomme la première rupture entre deux adversaires si puissants ne pou-
vait manquer d'être fatale et sans espoir de conciliation , tous deux marquèrent la plus grande inquiétude sur tas suites importantes et dangereuses qu'elle devait entraîner, et prirent Unit le temps qui leur était nécessaire, tant pour réunir leurs forces respectives 9 et en faire à loisir la comparaison et l'examen , que pour s'assurer l'amitié et les secours des autres puissances de l'Europe.
Le pape sentait qu'il devait redouter également les deux rivaux ; il voyait dans le vainqueur le mattre absolu de l'Italie. Il aurait bien voulu pouvoir les mettre aux prises sans exposer la Lombardie à devenir le théâtre de la guerre ; il eût joui , sans danger, du plaisir de les voir consumer leurs forces mutuelles dans des querelles sans fin : mais il n'y avait pas lieu de l'espérer. Léon prévoyait qu'à la première rupture entre les deux monarques, les armées de France et d'Espagne viendraient s'établir dans le Milanais, et que, se trouvant si près du théètte d'une guerre où le prix de la victoire était pour lui un objet ti intéressant, il ne pourrait longtemps se maintenir dans la neutralité. 11 fut donc forcé de conformer son plan de conduite à la situation où il ae trouvait ; il fit également sa cour à l'empereur et au roi de France, et mit en usage la même habileté à les flatter tous deux. Quoique vivement sollicité par les deux rois , il garda toutes les apparences
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d'une entière Impartialité, et il s'efforça de cacher ses vrais sentiments ions cette dissimulation profonde qui semble avoir fait la caractère do la plupart des politiques italiens de son siècle.
tes intérêt* et les vues des Vénitiens étaient les mêmes que ceux du pape : ils cherchaient aussi les moyens d'empêcher que l'Italie ne devînt le théâtre de la guerre , et que leur république ne fût enve-* loppée dans cette querelle. Mais, malgré les artifices de Léon et cette neutralité absolue qu'il affectait, il était aisé de voir qu'il penchait pour l'empereur, dont il avait plus à craindre ou à espérer que de François ; il était manifeste que les Vénitiens, par des motifs de la même nature , se déclareraient pour le roi de France , dès qu'ils ne pourraient plus se défendre de prendre un parti» On ne devait cependant pas attendre de grands secours des princes italiens. Jaloux à l'excès des puissances ultramontaines , la maxime favorite de leur politique était d'entretenir l'équilibre entre elles, et l'on ne pouvait réussir & les détacher de cette maxime qu'en leur présentant de grands
avantages.
Mais le principal soin de Charles fut d'attirer dans son parti le roi d'Angleterre, dont l'alliance lui promettait des secours plus efficaces, plus prompts, et qui seraient fournis sans toutes ces précautions poli-* tiques. Henri VIII était monté sur le trône en 1509, daos des tir* constances avantageuses, qui faisaient espérer le règne le plus heureux at le plus florissant. Il réunissait dans sa personne les droits opposés des deux familles d'York et de Laocastre, L'émulation et la joie avec lesquelles les deux partis s'empressaient de lui obéir, le mettaient en état de déployer dans le gouvernement de son royaume une vigueur d'autorité qu'aucun de ses prédécesseurs n'aurait pu hasarder sans péril , et même de prendre part aux affaires du coûtaient, dont l'attention de l'Angleterre avait été longtemps détournée par les mat* heurs de ses divisions domestiques* Les immenses trésors amassés par son père le rendaient un de plus riches monarques de l'Europe. La paix, que le feu roi avait su maintenir par la prudence de son administration 9 avait assez duré pour rétablir l'épuisement causé par les guerres civiles , et elle n'avait pas été assez longue pour énerver le courage de la nation» Les Anglais, lassés de leurs divisions , et honteux d'avoir fait si longtemps de leur patrie un champ de carnage, étaient impatients démontrer leur valeur dans une guerre étrangère, at de faire revivre le souvenir des victoires remportées par leurs
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ancêtres. Henri, de son côté, avait un caractère parfaitement assorti à l'état de son royaume et aux dispositions de ses sujets. Ambitieux , actif, entreprenant, il se distinguait par son adresse dans tous les exercices militaires, qui, dans ce siècle, faisaient la principale partie de l'éducation de la noblesse , et qui lui avaient inspiré de bonne heure l'amour des combats. Il brûlait de tenter une entreprise de guerre et de signaler le commencement de son règne par quelque exploit remarquable. L'occasion qu'il cherchait vint bientôt s'offrir d'elle-même. La victoire de Guinegate et le succès des sièges de Térouane et de Tournai, quoique peu utiles à l'Angleterre, couvrirent de gloire son heureux monarque , et confirmèrent la haute idée que les princes étrangers avaient conçue de sa puissance et de l'utilité dont pouvait être son alliance. Toutes ces causes réunies, l'heureuse situation de ses États, qui les mettait à l'abri de toute invasion étrangère , l'avantage de posséder encore la ville de Calais, qui lui donnait l'entrée de la France et lui ouvrait un passage facile dans les Pays-Bas , rendaient Henri le protecteur naturel de la liberté de l'Europe, et l'établissaient arbitre entre le roi de France et l'empereur. Henri sentait tous ces avantages, et il était convaincu que pour maintenir l'équilibre , il devait empêcher que l'un des deux rivaux n'acqutt sur l'autre une supériorité de forces fatale au vaincu , et redoutable au reste de l'Europe. Mais il n'avait ni le degré de pénétration , ni la modération de caractère qu'exigeait une entreprise si importante. Cédant trop au caprice, à la vanité, aux ressentiments, à ses penchants , il était également incapable et de former un plan de politique étendu et régulier , et de le suivre avec persévérance. Dans les mesures qu'il prenait, rarement il consultait le bien général, ou même son propre avantage ; elles étaient ordinairement dictées par ses passions , qui l'aveuglaient sur son véritable intérêt ; ce qui l'empêcha de prendre de l'ascendant dans les affaires de l'Europe , ou de recueillir pour lui-même les avantages qu'aurait pu aisément s'assurer un prince qui , avec moins de génie que lui , eût eu plus d'art et d'habileté.
Il ne faut pas cependant imputer aux défauts personnels de Henri toutes les fausses démarches de son administration. La plupart furent l'effet des passions violentes et de l'ambition insatiable du cardinal Wolsey, son premier ministre et son favori. Cet homme, de la lie du peuple, était parvenu à un degré de puissance et d'élévation