LIVRE II
auquel jamais sujet n'était arrivé. Il gouvernait en maître impérieux le plus fier et le plus intraitable des rois. De grands talents de différentes espèces le rendaient propre à soutenir les deux rôles opposés de ministre et de favori. Un jugement profond, une application infatigable, une parfaite connaissance de l'état du royaume t jointe à celle des intérêts et des vues des cours étrangères , le rendaient capable d'exercer l'autorité absolue qui lui était confiée : la politesse de ses manières , la gaieté de sa conversation , son esprit insinuant , son amour pour la magnificence , et les progrès qu'il avait faits dans le genre de littérature qui était du goût de Henri , lui gagnèrent l'affection et la confiance de ce jeune monarque. Wolsey était bien éloigné de faire servir au bien de la nation ou à la vraie grandeur de son maître l'autorité étendue et presque royale dont il jouissait. Avide et prodigue à la fois, il ne se rassasiait point de richesses. Dévoré d'une ambition démesurée , il aspirait sans cesse à de nouveaux honneurs , avec une avidité qui n'était jamais amortie par les succès passés. Fier de son élévation extraordinaire» et de l'ascendant qu'il avait su prendre sur l'esprit d'un prince qui n'aurait qu'avec peine reçu un conseil de tout autre , il mit dans sa conduite un orgueil extrême et la hauteur la plus révoltante. Ce fut à ces passions que Wolsey sacrifia lui-même toute autre considération ; et quiconque voulut obtenir sa faveur ou celle de son maître , fut obligé de les flatter et de les satisfaire.
Gomme, à cette époque, tous les princes de l'Europe recherchaient ^l'amitié de Henri , on les vit tous faire la cour à son ministre avec une attention et une bassesse incroyable. Ils n'épargnèrent ni présents , ni promesses , ni flatteries pour intéresser son avidité , son ambition ou son orgueil ' : François avait , en 1518 , chargé Bonnivet , amiral de France , l'un des plus accomplis et des plus adroits de ses courtisans , d'employer tous ses soins pour gagner cet impérieux prélat. Il lui prodigua lui-même toutes sortes de marques de respect et de confiance. Il le consultait dans toutes ses affaires les plus importantes , et recevait ses avis avec une déférence aveugle. Ces égards , joints à une pension considérable , gagnèrent à François l'amitié du cardinal , qui lui en donna des preuves, en persuadant il son maître de rendre Tournai à la France , de conclure un traité de mariage entre le dauphin et la princesse Marie sa fille , et de con-
» Fiddes, Life of WoUey, p, 166, Ryraer, Fmdera, vol. XIII, p. 718.
62 HISTOIRE DE CBAWLEa-QCIKT.
sentir à une entrevue avec le roi de France f . Depuis ce temps il s'établit entre ces deux cours le commerce le plus intime. François , qui sentait tout le prix de l'amitié de Wolsey , tâchait de s'en assurer la continuation par tous les égards, possibles , en lui donnant dam toutes ses lettres le titre honorable de père , de tuteur et de gouverneur.
Charles observait les progrès de cette union arec le plus vif Intérêt et la plus grande Jalousie. Proche parent du roi d'Angleterre , fi avait quelques titres à son amitié ; et aussitôt après son avènement an trône de Castille , il avait essayé de gagner Wolsey , en lui faisant une pension de trois mille livres. Son- premier soin fut alors de prévenir l'entrevue projetée; il en redoutait extrêmement les suit» entre deux jeunes princes dont le cœur était aussi susceptible d'amitié que leurs caractères étaient propres à l'inspirer ; mais après bien des délais occasionnés par la difficulté du cérémonial , et par toutes les précautions prises par les deux cours , pour la sûreté respective de leur souverain , le temps et le lieu de l'entrevue furent-enfin fixés. Des courriers furent envoyés dans les différentes cours pour inviter tous les gentilshommes à se présenter aux joutes et aux tournois qui devaient se donner entre les deux monarques et leurs chevaliers. François et Henri aimaient trop l'appareil de ces spectacles, et savaient trop avec quelle grâce ils y paraissaient» pour renoncer au plaisir ou h la gloire qui les attendait dans une assemblée si singulière et si brillante. Le cardinal, de son cété, n'était pas moins jaloux de déployer sa magnificence en présence des deux cours , et de montrer aux deux nations retendue du crédit qu'il avait sur f esprit des deux rois. Charles , voyant qull était impossible d'empêcher cette entrevue, ne chercha plus qu'à la rendre Inutile. H se hftta de prendre les devants, et, pour gagner le monarque et le ministre, il fit un acte de complaisance encore plus flatteur et plus extraordinaire. Étant parti , comme je l'ai déjà dit , do port de la Corogne , il fit voile directement vers l'Angleterre , et vint débarquer à Douvres , se reposant entièrement de la sûreté de sa personne sur la générosité de Henri. Cette visite inattendue surprit la nation ; mais Wolsey était bien instruit des intentions de l'empereur. Dans une négociation qui t'était passée entre lui et la cour d'Espagne, et que tes historiens de ce
1 Herbert, Bitt. ofBenry Tin, p. ». Rymer, vol. XIÎÎ, p. G2I.
uvbbii (1520). 6S
temps n'ont pas connue* cette visite avait été concertée, et Charles* pour récompenser le cardinal qu'il appelait son très-cher ami* avait augmenté sa pension de sept mille ducats * . Henri était alors à Canton béry, et venait en France. Il dépécha sur-le-champ Wolsey à Douvres» et, ravi d'un événement si flatteur pour sa vanité , il se hâta de recevoir, d'une manière distinguée , un hôte qui ne mettait aucune bon* à sa confiance. Charles, pour qui le temps était précieux, ne demeura que quatre jours en Angleterre ; mais, pendant ce court espace, il eut l'adresse non-seulement de donner à Henri une opinion favorable de ses intentions, mais même de détacher entièrement Wolsey des intérêts du roi de France. Tous les honneurs, toutes les richesses, tout le crédit dont le cardinal était en possession , ne pouvaient assouvir son ambition , tant qu'il restait au-dessus de lui un degré d'élévation où un ecclésiastique pût monter. La tiare avait été longtemps l'objet de ses désirs , et François qui savait que c'était le plus sûr moyen de s'assurer son amitié, lui avait promis d'appuyer de tout son crédit ses prétentions 9 à la première vacance ; mais comme l'autorité de l'empereur , dans le collège des cardinaux , avait une influence bien supérieure à celle du roi de France , Wolsey saisit avidement l'offre que lui faisait ce prince habile de le servir avec chaleur. Séduit par cette perspective qui était pourtant très-éloignée, Léon X étant encore à la fleur de son Âge, il épousa vivement tous tes intérêts de l'empereur ; il n'y eut cependant alors aucun traité 4e conclu entre les deux monarques ; mais Henri , en retour de l'honneur que Charles lui avait fait , lui promit de ie visiter dans les Pays- Bas, immédiatement après son entrevue avec François*
Cette entrevue célèbre se fit dans une grande plaine entre Guinet et Ardres , où les deux rois et leur suite déployèrent toute leur magttK licence avec une émulation et une profusion qui fit appeler cette plaine le camp du drap d'or. Des jeux de chevalerie, des fêtes galantes, tous les etercfoes et les amusements qui distinguaient l'élégance et le goût de ce temps-là , occupèrent les deux cour» pendant les dix-huit jours que les princes restèrent ensemble '» L'impres- •
1 Hymer, ¥toâ., vol. 1111, p. 715.
* Les historiens anglais et français ont décrit, avec beaucoup de détails, cette entrevue cl les différentes fêtes qu'elle occasionna, tandis que presque tous ont oublié une circonstance rapportée par le maréchal de Fleurantes, témoin oculaire, et qui paraîtra singulière aujourd'hui. Après les tournas dit-il, les lutteurs anglais et fraiv
«on favorable que firent sur l'esprit de Henri les manières engageantes de François et son air de franchise et de confiance t fut bientôt effacée par les artifices de Wolsey, et par l'entrevue que Henri eut avec l'empereur à Gravelines. Charles s'y conduisit avec moins d'éclat et de pompe que n'avait fait François près de G ni nés , mais il donna bien plus d'attention à ses intérêts politiques.
L'assiduité avec laquelle les deux plus grands monarques de l'Europe faisaient leur cour à Henri lui parut un aveu formel que c'était lui qui tenait la balance de l'Europe, et le convainquit de plus en plus de la justesse de cette devise, qu'il avait choisie : Celui que je favoriserai est sûr de l'emporter. Il fut encore confirmé dans cette opinion par l'offre que lui fit Charles de soumettre à sa seule décision tous les différends qui pourraient s'élever entre François et lui. Rien n'annonçait plus de candeur et de modération que de choisir ainsi pour juge celui qui était réputé l'ami commun des deux adversaires ; mais comme l'empereur venait d'attacher entièrement Wolsey à ses intérêts , c'était , au fond , la plus insidieuse des propositions et la plus funeste au roi de France, comme le fit voir la suite des événements.
Charles, malgré sa prédilection pour les Pays-Bas, où il avait reçu la naissance, n'y fit pas un long séjour ; après avoir reçu l'hommage et les compliments de ses compatriotes, il se rendit en diligence à Aix-la-Chapelle, ville que la bulle d'or a désignée pour le couronnement des empereurs. Ce fut là qu'en présence d'une assemblée plus nombreuse et plus solennelle qu'on n'en eût vu jusqu'alors, la couronne de Charlemagne passa sur la tête de Charles , avec tout l'appareil et toute la pompe que les Allemands affectent dans leurs cérémonies publiques, et qu'ils croient de l'essence de la dignité impériale *.
çais se présentèrent, et luttèrent en présence des rois et des dames : le courage et k force de plusieurs de ces lutteurs divertirent beaucoup; mais le roi de France avait négligé d'en faire venir de Bretagne, et les Anglais gagnèrent le prix. Après cela les rois de France et d'Angleterre se retirèrent sous une tente, où ils burent ensemble. Là, le roi d Angleterre saisissant le roi de France au collet : Mon frère, lui dit-il, U faut que je lutte avec vous, et s'efforça une ou deux fois de lui donner le croc-enjambe; mais le roi de France, qui était un adroit lutteur, le prit par le milieu du corps et le jeta à terre avec une prodigieuse violence. Le roi d'Angleterre voulut recommencer le combat, mais on l'en empêcha. Mémoires deFleuranges, in-12, Paris, 1783, p. 329.
1 Hartmann Maurus , Relatio çoronat. Car, Y, *P* Goldast, polit, impérial. Francf. 1614, f>, p. 2G4.