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Cette multiplicité de vassaux donna à la puissance du clergé un -accroissement réel et permanent ; et, comme les terres possédées en fiefs, suivant les lois des tcnures limitées en usage dans ce temps-là , retournaient souvent aux personnes dont relevait le fief, les domaines du clergé reçurent, par cette voie, des augmentations considérables et rapides1.
Les ecclésiastiques se donnèrent encore plus de soins pour la sûreté de leurs personnes qu'ils n'en prirent pour celle de leurs biens , et ils y réussirent encore mieux. Consacrés au ministère sacerdotal avec beaucoup d'appareil et de solennité , distingués du reste des hommes par leur habit et par leur manière de vivre, et jouissant, parleur état, de plusieurs privilèges exclusifs que ne partageaient point les autres chrétiens , ils devinrent nécessairement les objets d'une vénération particulière. À mesure que l'esprit de superstition fit des progrès , on vint à les regarder comme des êtres d'une espèce supérieure à de profanes laïques , qu'on ne pouvait sans impiété juger par les mêmes lois , ni soumettre aux mêmes punitions. Cette exception de la juridiction civile, accordée d'abord aux ecclésiastiques comme une marque de respect , fut bientôt réclamée par eux comme un droit inséparable de leur personne. Cette précieuse immunité du sacerdoce ne fut pas seulement appuyée par les décrets du pape et des conciles ; les plus grands empereurs * la confirmèrent dans la forme la plus étendue et la plus solennelle. Tant qu'un ecclésiastique était revêtu du caractère clérical, sa personne était sacrée; et, à moins qu'il ne fût dégradé, la main profane du juge civil n'osait attenter à sa personne. Le pouvoir de dégrader n'appartenait qu'aux cours ecclésiastiques ; il arrivait nécessairement que les coupables demeuraient presque toujours impunis, attendu la difficulté d'obtenir cette sentence, et les grands frais qu'elle occasionnait. Aussi vit-on beaucoup de scélérats prendre les ordres uniquement pour jouir de ce privilège et s'affran~ <chir de la punition que méritaient leurs crimes 5. La noblesse d'Aile magne se plaignait hautement de ce que ces malfaiteurs oints *, pour me servir de son expression, échappaient presque toujours au dernier
1 Fra-Paolo, de Beneficm. Boulainvilliers, État de la France, tome 1, page !Wr I*ond..l737.
* Goldasti, Constit. impérial. Francof. 1673, vol. II, p. 92, 107. » Rymer, Fader., vol. XIII, p. «32. ♦
* CerUum gravam., S 31. • *
supplice , même après avoir commis les forfaits les plus atroce», et. dans ses remontrances , on voit qu'elle parle souvent de l'indépendance où les clercs étaient du magistrat civil , comme d'un privilège également funeste à la société et aux mœurs du clergé.
Tandis que le clergé cherchait avec tant de lèle à assurer ses privilèges , il ne cessait d'empiéter sur ceux des laïques. Il prétendit que toutes les affaires qui avaient rapport au mariage , aux testaments, i l'usure, à la légitimité des naissances , ainsi que les causes qui concernaient les revenus ecclésiastiques , tenaient de trop près à la religion pour que d'autres cours que les tribunaux ecclésiastiques passent en prendre connaissance. Peu satisfait de cette juridiction, dont l'étendue embrassait cependant la moitié des contestations qui peuvent nattre entre les citoyens , il n'est point de ruses ni de prétexte qu'il n'inventât pour attirer les autres à ses tribunaux * ; et, canne c'était dans cet ordre que se trouvait le peu de lumières qu'il y aval dans ces siècles d'ignorance , les juges ecclésiastiques avaient ordinairement des talents et des connaissances si supérieures à celles do juges laïques, que le peuple se crut d'abord intéressé à favori* l'extension d'une juridiction qui tentait à porter ses causes devant des juges dont les lumières lui inspiraient plus de confiance. Ainsi k penchant du peuple s'unit à l'intérêt du clergé pour éluder s* cesse la juridiction séculière , qui , par là, se vit presque anéantie1. Ce fut une nouvelle source d'accroissement pour la puissance A clergé ; et les sommes qu'on payait alors à ceux qui administrait la justice lui procurèrent de plus une augmentation considérable * revenus.
La terreur des sentences ecclésiastiques était augmentée par h peines qui y étaient attachées. L'excommunication n'avait été étaMfc dans son origine, que dans la vue de conserver la pureté de l'Egto: ou s'en servait pour retrancher de la société des Gdèles les pécheuis obstinés, dont les opinions impies et la vie scandaleuse faisaient li honte du christianisme. Dans la suite , les ecclésiastiques en fireai sans «crapule une arme redoutable qu'ils employèrent à l'agranfc sèment de leur puissance temporelle , et ils en abusèrent pour te sujets les plus frivoles. Quiconque méprisait quelques-unes de to#
1 Giannone, Itt. di Kapoli, lib. xu, % H * Ce:Uumgravam\na,$§Q, W,Qi.
ïjvue n (1520). 91
décisions , même dans les matières purement civiles , encourait immédiatemçpt cette terrible censure , qui non-seulement le dépouilMt de tous les privilèges de chrétien , mais lui était encore tous les droits de citoyen et d'homme * . Ainsi tes conséquences effrayantes die l'excommunication domptaient les esprits les plus remuants et les plus intrépides , et tes tenaient soumis à l'autorité du clergé.
Si le clergé employa tant d'adresse et tant d'art pour augmenter ses richesses et .son crédit , H ne négligea pas non plus les moyens qui pouvaient lui en assurer la conservation. Les domaines de l'Église furent déclarés inaliénables , comme étant consacrés à Dieu ; il était impossible que les revenus tf une société qui acquérait tous les joui* , et qui ne pouvait jamais perdre, ne devinssent immenses. Suivant des calcul? faits en Allemagne , on trouva que les ecclésiastiques avaient dans leurs mains * plus de la moitié dès biens de la nation. La proportion variait chez les autres peuples ; mais partout la portion de l'Église était prodigieuse. Ces vastes domaines n'étaient pas (Tailleurs soumis aux charges imposées sur les biens laïques. Le clergé allemand était affranchi de toutes taxes par la loi * : et si , dans des occasions extraordinaires, il plaisait aux ecclésiastiques d'accorder quelque secours pour les besoins de FÉtat , c'était de leur part un <fca absolument libre et de pure générosité , que le magistrat civil n'avait aucun droit de demander, encore moins d'exiger. Par cette étrange absurdité dans le gouvernement , les laïques d'Allemagne se trouvaient chargés de tout fer poids des impôts , tandis que les plus riches propriétaires étaient dispensés de toute obligation de secourir et de défendre l'État.
Quelque onéreuses que les prérogatives et les richesses énormes au clergé dussent paraître aux antres membres du corps germanique , ils auraient trouvé ce mal moins insupportable , si dvc moins ces avantages n'eussent été possédés que par des ecclésiastiques qui , résidant en Allemagne, eussent été, par là même, moins portés à abuser de leurs richesses , et à exercer leurs droits arec une excessive rigueur. Mais les évèques de Borne avaient de bonne heure manifesté la prétention la plus hardie qu'ait jamais inspirée l'ambition humaine ,
1 C*mhmgrai>Qmma>$M.
* Ibid.t g 28.
• lbid. Goldast., C ont lit. impérial., vol. II, p. 79, 106. P/effel, Abrégé de l'hit*. $4 du droit d'Allemagne.
celle d'être les chefs suprêmes et infaillibles de l'église chrétienne. Lear politique profonde et leur constance infatigable, leur habileté i profiter de toutes les occasions favorables pour se prévaloir de h superstition de quelques princes , des besoins de quelques autres et de la crédulité des peuples, les avaient enfin mis en état de faire valoir avec succès cette prétention , quelque opposée qu'elle fût à la ràson et & l'intérêt général. L'Allemagne était le pays que ces souverains ecclésiastiques gouvernaient avec l'autorité la plus absolue. Ils excommuniaient , ils déposaient à leur gré les empereurs les plus puissants; ils soulevaient leurs sujets et leurs ministres, et armaient contre eux leurs propres enfants. Au milieu de ces querelles, les papes étendaient continuellement leurs privilèges et dépouillaient par degrés les princes séculiers de leurs plus précieuses prérogatives. L'église d'Allemagne ressentit toute la rigueur de l'oppression et de l'avidité d'une domination étrangère.
Le droit de conférer les bénéfices, que les papes avaient usurpé pendant ces temps de trouble et de confusion , fut une nouvelle conquête , qui acheva d'élever et d'établir leur puissance sur les ruines de la puissance temporelle. Les empereurs et les autres princes d'Allemagne avaient été longtemps en possession de ce droit , qui fortifiait leur autorité et accroissait leurs revenus. Mais les papes, en l'arrachant de leurs mains , se trouvèrent en état d'inonder de leurs créatures tout l'empire ; ils accoutumèrent un corps nombreux de sujets dans chaque province à ne plus dépendre de leur souverain naturel , mais seulement du saint-siége. Dans chaque pays , c'était à des étrangers qu'ils donnaient les plus riches bénéfices, et ils épuisaient les trésors des royaumes de l'Europe pour entretenir le luxe de leur cour. Dans les siècles même les plus superstitieux , les peuples se .révoltèrent contre ce genre d'oppression ; et les plaintes des Allemands devinrent si fortes et si fréquentes, que les papes, craignante la fin de pousser leur patience à bout , consentirent, pour cette fois, contre leurs principes ordinaires , à rabattre un peu de leurs prétentions, et à se contenter du droit de nommer aux bénéfices qui viendraient à vaquer pendant six mois de l'année, laissant la disposition des autres aux princes et aux patrons légitimes *.
Mais la cour de Rome trouva bientôt les moyens d'éluder ane
* Frt-Ptolo, de Benêficiû. Goldtst., Const. tmp$r., I, p. 408,