‹ Histoire de l'Empereur Charles-QuintChapitre 32 sur 56 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

convention qui gênait si fort son pouvoir. L'usage introduit de réserver dans chaque pays certains bénéfices à la nomination du pape , usage connu depuis longtemps et contre lequel il s'éleva de fréquents murmures , fut étendu bien au delà de ses anciennes limites. On comptait , dans cette classe, tous les bénéfices possédés par les cardinaux , ou par quelqu'un des nombreux officiers de la cour de Rome ; ceux que possédaient les ecclésiastiques qui mouraient à Rome , ou dans l'espace de quarante milles de cette distance, soit en allant à cette ville, soit à leur retour; ceux encore qui devenaient vacants par la translation du titulaire , et une infinité d'autres. Enfin , Jules II et Léon X poussèrent cette extension le plus loin qu'ils purent, et conférèrent souvent des bénéfices qui n'avaient jamais été compris dans le nombre de ceux qui leur étaient expressément réservés, sous le vain prétexte qu'ils s'étaient euxmêmes mentalement réservé ce privilège. Cependant le droit de réserve , malgré cette extension extraordinaire , avait encore certaines bornes , car il ne pouvait être exercé que sur les bénéfice» actuellement vacants; et ce fut pour achever de s'en affranchir que les papes introduisirent les grâces expectatives, ou les mandats qui désignaient une personne pour posséder un bénéfice dès qu'il viendrait à vaquer. Par ce moyen, l'Allemagne se trouvait remplie d'ecclésiastiques qui ne dépendaient que de la cour de Rome , et que ce$ survivances lui attachaient ; les princes étaient frustrés de la plupart de leurs prérogatives , et les droits des patrons laïques étaient presque toujours ou prévenus , ou rendus inutiles *.

La manière dont s'exerçaient ces droits extraordinaires les rendait encore plus odieux et plus intolérables. L'avarice et les exactions de la cour de Rome devinrent si excessives, qu'elles passèrent presque en proverbe. La vente des bénéfices était si notoire, qu'on ne se donnait même plus la peine de la cacher ni de la déguiser. De* compagnies de commerçants achetaient en gros , des officiers du pape, les bénéfices des divers diocèses de l'Allemagne, et les revendaient en détail avec un profit considérable *. Les gens de bien voyaient avec douleur ces marchés simoniaques, si indignes des ministres d'une église chrétienne; et les politiques se plaignaient de la perte

1 Cmtum gravamina, 8 22* Faeeieul m. expet. et fugUnd., p. 334. Golda&t., Constit. imper., vol. I, p. 391, 401, 405. Fra-Paolo, de BeneficiU. 1 Fascicul. rer, expet., etc. ? ol. II, p. 389.

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que causait aux États l'exportation de tant de richesses, produite par ce commerce sacrilège.

En effet, les sommes d'argent que la cour de Rome tirait de ces i impositions réglées et légales sur tous les pays qui reconnaissaient sou autorité étaient si considérables, qu'il n'est pas étrange qu'on murmurât de l'addition la plus légère qu'on entreprenait d'y Caire nos nécessité apparente ou par des moyens illicites. Chaque ecclésiastique qui entrait en possession d'un bénéfice, payait au pape l'nnnate ou h première année du revenu; et, comme cette taxa était levée avec la plus grande rigueur, le produit en était prodigieux. Il faut ajouter k cda les dons gratuits que les papes demandaient fréquemment au dergé, et les perceptions extraordinaires du dixième sur lesxeveu» ecclésiastiques, sous prétexte de croisades contre les Turcs, quoa mettait rarement en exécution, et que souvent on n'avait pas même le dessein d'entreprendre : en rassemblant tous cas objets , on vatt quelle était l'immensité des revenus qui allaient continuellement s'engloutir dans Rome.

On peut juger, par là, de la dépravation des mœurs du clergé» de l'-excès de ses richesses, de ses privilèges et de son pouvoir avant k réformation, du despotisme de la domination que les papes exerçaient sur le monde chrétien, et de l'idée qu'on en avait en Allemagne au oommencemeat du seizième siècle, le n'ai point copié ce table» d'après les écrivains polémiques de ce siècle ; on pourrait les soupçonner d'avoir exagéoé, dans la ohaleur de la dispute, les erreurs de l'Église qu'ils voulaient renverser, ou les vices de oeux qui la gouvernaient. Je l'ai formé sur les pièces les plus authentiques, d'après les registres et les remontrances des diètes de l'empire, où l'on trouve une énumération froide et tranquille des abus dont l'empire se plaignait» et dont il demandait la réforme. Quand on voit ces graves «semblées s'exprimer avec tant d'aigreur et de ressentiment, et deaaader avec tant de force l'abolition de ces abus énorme*,on peut biencroitt que le peuple faisait éclater son ressentiment «t ses plaintes av* encore plus d'audace et d'amertume.

fin s'adremant à des hommes si bien dispesés à seeeuer k joug de la cour de Rome, Luther était presque sûr du succès. Après avoir * longtemps senti la rigueur intolérable de ce joug, ils reçurent avidement la proposition qu'on leur fit de les en affranchir. Âutfi to**PH nions nouvelles furent-elles accueillies avec beaucoup d'ardeur et de

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j*ie, et se répandirent-elles avec une rapidité prodigieuse dans toutes las provinces de l'Allemagne. L'impétuosité et la violence de caractère de Luther, la confiance avec laquelle il débitait sa doctrine , l'arrogance et le mépris avec lesquels il traitait tous ceux qui ne pensaient pas comme lui» ont été regardés , dans des siècles où les moeurs ont plus de modération et de politesse, comme des défauts qui flétrissent la mémoire de ce réformateur ; mais ces défauts ne choquèrent point ses contemporains, dont les esprits étaient violemment agités par ces controverses intéressantes ; d'ailleurs ils avaient eux-mêmes éprouvé toute la rigueur de la tyrannie papale que Luther voulait détruire, et avaient été témoins de toute la corruption de l'Eglise contre laquelle il se déchaînait.

Ib ne furent choqués ni des injures grossières dont ses écrits polémiques sont remplis, ni de cette basse bouffonnerie qu'il mêlait quel* quefois aux discours les plus graves. Dans ces siècles encore barbares, on assaisounait d'invectives toutes les disputes, et l'on employait la plaisanterie dans les sujets les plus sacrés et dans les occasions les plus solennelles. Ce mauvais goût de satire et de raillerie, loin de nuire à la cause de Luther, contribuait, au tant que les meilleures raisons, à faire 6entir aux peuples les erreurs du papisme, et à les déterminer à y renoncer.

A ces circonstances favorables, qui naissaient de la nature même de l'entreprise et des conjonctures où elle fut formée, il s'en joignit encore d'étranges et d'accidentelles, dont Luther sut tirer avantage, et qui ne s'étaient point offertes à ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière. Une des plus heureuses fut l'invention de l'imprimerie, qui l'avait devancé d'un demi-siècle. Cette importante découverte avait merveilleusement facilité et l'acquisition et la propagation des connaissances; die répandit rapidement dans toute l'Europe les ouvrages de Luther, qui, sans ce secours, n'auraient pénétré que lentement et sans aucun effet dans tous les pays éloignés. Au lieu de n'être lus que des savants et des riches , les seuls qui , avant cette époque, pussent se procurer des livres, ses ouvrages se multiplièrent durs dans les mains du peuple , qui , flatté de cette sorte d'appel à son jugement, se permit d'examiner et de rejeter des dogmes qu'on lui avait auparavant ordonné de croire , sans lui permettre même de les entendre.

La renaissance des lettres, dans le même période, fut encore une circonstance extrêmement favorable aux progrès de la reformations

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L'étude des anciens auteurs grecs et latins» la connaissance des beauté» solides et du bon goût qui régnent dans leurs ouvrages, réveillèrent l'esprit humain de la léthargie profonde où il était enseveli depuis plusieurs siècles. Les hommes parurent avoir retrouvé tout à coup la faculté de penser et de raisonner, dont ils avaient depuis si longtemps perdu l'usage. Jaloux de mettre à profit ces nouveaux moyens, les esprits s'exercèrent avec liberté sur toutes sortes d'objets. Ils ne craignirent plus de s'engager dans des routes inconnues, ni d'embrasser des opinions nouvelles. La nouveauté fut même alors un mérite de plus dans une doctrine ; et , loin de s'effrayer, lorsque Luther, d'une main hardie, écarta ou déchira le voile qui couvrait des erreurs accréditées, on applaudit à son audace et on la seconda. Quoique Luther ignorât absolument l'art d'écrire avec élégance et avec goût, il ne laissa pas d'encourager avec zèle l'étude de la littérature ancienne ; sentant lui-même combien cette étude était nécessaire pour bien entendre l'Écriture sainte, il avait porté assez loin la connaissance du grec et de l'hébreu. Méiancthon et quelques autres de ses disciples firent de grands progrès dans les belles-lettres. Ces mêmes moines, ignorants et barbares, qui avaient toujours fait tous leurs efforts pour empêcher les sciences de pénétrer en Allemagne, étaient aussi ceux qui s'étaient déclarés avec le plus de force contre les opinions de Luther ; et ils soutenaient que l'accueil favorable que recevait sa doctrine était un des funestes effets Mu progrès de la littérature. La cause des lettres et celle de la réforme furent donc regardées comme étroitement liéejfc. ensemble , et trouvèrent dans tous les pays des amis et des ennemis coin- a muns; ce fut aussi ce qui donna aux réformateurs tant d'avantage dans la controverse sur leurs adversaires. L'érudition, l'exactitude, la justesse de la pensée, la pureté du style, le bel esprit même et la plaisanterie furent toujours du côté des réformateurs , et les firent aisément triompher de moines ignorants, dont les raisonnements grossiers , exprimés dans un style barbare et embarrassé, n'étaient guère propres à défendre une cause dont tout l'art et toute l'adresse <le ses plus modernes et plus savants défenseurs n'ont pu déguiser les erreurs et la faiblesse.

Cet esprit d'examen et de recherche, que la renaissance des lettres ' réveilla en Europe, fut si favorable à la réforme, que les personnes mêmes qui ne prenaient aucun intérêt aux succès de Luther l'aidèrent nécessairement dans son entreprise , en disposant les esprits à

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