LIVRE n
i lettre et le sauf-conduit de l'empereur. Tous les amis qu'il trouva
| sur sa route, alarmés par le sort de Jean Hus, qui s'était trouvé dans
I les mêmes circonstances et que le sauf-conduit de l'empereur n'avait i pu défendre , n'épargnèrent ni conseils ni instances pour l'empêcher
) de se précipiter gratuitement au milieu du péril. Mais Luther, su-
| périeur à toutes ces craintes, les réduisit au silence en leur disant :
i « Je suis légalement sommé de comparaître à Worms , et je m'y
I rendrai au nom du Seigneur, dfissé-je voir conjurés contre moi
I autant de démons qu'il y a de tuiles sur les toits des maisons *. » I L'accueil qu'on lui fit à Worms aurait pu suffire pour le récom-
f penser de tous ses travaux , si la vanité et l'amour des applaudisse-
l ments eussent été les motifs qui le faisaient agir. Une plus grande
i multitude de peuple se rassembla pour le voir, qu'il n'y en avait eu &
I l'entrée publique de l'empereur. Son appartement était rempli tous
( les jours de princes et de personnes * de la première distinction , et
il fut traité avec tout le respect qu'on rend à ceux qui ont le talent de subjuguer la raison et de maîtriser l'esprit des hommes : hommage bien plus sincère et bien plus flatteur que celui qu'impose la prééminence 'du rang ou de la naissance. Lorsqu'il parut devant la diète , il se conduisit avec autant de décence que de fermeté ; d'un côté , il avoua sans détour qu'il avait mis trop de véhémence et d'aigreur dans ses écrits de controverse ; de l'autre, il refusa de se rétracter, à moins qu'on ne lui prouvât la fausseté de ses opinions; et il ne voulut admettre d'autre règle, pour en juger, que la parole de Dieu même.
Les menaces ni les instances n'ayant pu lui faire abandonner cette résolution , quelques ecclésiastiques proposèrent de suivre l'exemple du concile de Constance , et de délivrer tout d'un coup l'Église de tette hérésie funeste, en punissant l'auteur qui se trouvait en leur pouvoir. Mais les membres de la diète ne voulurent pas exposer l'honneur des Allemands à de nouveaux reproches par une seconde violation de la foi «publique ; Charles lui-même n'était pas disposé à désho* norer les commeDcementsde son administration parunactede violence: on permit donc à Luther de se retirer en toute sûreté *. Mais, quelques jours après son départ de Worms , on publia au nom de l'empereur
1 Luth. Op$r., lib. n, p. 412.
* Seckend., p. 166. Luth., Oper., lib. n, p. 414.
9 Fra-Paolo, Istor. del Conc. tria. Seckend., p. 100.
101 HISTOIRE M CBÂIUtt-QCINT.
et de la diète un Mit sévère qui, le déclarait criminel endurci et excommunié , le dépouillait de Uns les privilèges dont il jouissait comité sujet de l'empire, avec défense à tons les princes de lui donner asile 9u protection , et injonction de se réunir tous pour se saisir de sa personne aussitôt que le délai du sauf-conduit serait expiré *.
Cet édit rigoureux demeura sans effet. L'exécution en fut traversée en partie par la multiplicité des affaires que suscitèrent à l'empereur les troubles d'Espagne, les guerres d'Italie et des Paya-Bas, en partie par les sages précautions que itit l'électeur de Saxe» le protecteur fidèle et constant de Luther, Celui-ci , à son retour de Woras, passant près d'Altenstein , dans la Thuringe, une troupe de cavalier» masqués sortirent tout à coup d'une forêt où l'électeur les avait m» en embuscade, environnèrent Luther et sa compagnie, et après avoir congédié ceux qui l'accompagnaient , le conduisirent à Wartbourg v château fort qui n'était pas éloigné* L'électeur ordonna qu'on loi fournît tout ce qui lui serait nécessaire et agréable ; maison tint le lieudesa retraite soigneusement caché, jusqu'à ce que quelque changement dans les affaires de l'Europe eût apaisé la fureur de l'orage qui s'était élevé contre lui. Pendant les neuf mois qu'il demeura dent oette solitude , qu'il appelait souvent aon Patmos , faisant allusion à l'Ile où l'apôtre saint Jean avait été exUé f il continua de défendre sa doctrine et de réfuter celle de *es adversaires avec sa vigueur et sus habileté ordinaires; il y publia différants traités qui mwnfrrirt le courage de «es sectateurs qne la disparition subite de leur chef avait rf'aboad extrêmement ftUwmés et découragée
Sondant na reliai te, aes opinions continuaient de faire du progrès, et dasninaient déjà dans presque toutes les villes de la Saxe* Aanala
«èmetemae* Irn ananstino de WittembanK* animés nar Tammbatîne <ét futanté et par la laveur secrète da 1 'électeur, hasardèrent Je
'vam une ismnvntioo dans les fermas établies du culte abalksant la célébration des messes basses» et an taisant loalasoum sens les deux espèces» I u^h^r ^/Hwy^î*^ 4*nf ea prison enannranant lecousaae et les .succès dp m disrinhw aient que le progès que faisait sa doctrine dans sa patrie; mais tajoie fut cruellement troublée par deux événements qui paraissaient mettre des obstacles insurmontables à la propagation de ses principe* dftM
' GoUtat., ConMU. imper» le. U, p* 108.
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les deux pbis puisants royaumes de l'Europe. Le premier fut la condamnation de sa doctrine par un décret solennel de l'université de Paris, la plus ancienne et la plus respectable des sociétés savantes qui tarissaient alors en Europe : le second fut la réponse que publia Henri VIII, à son livre sur la captivité de Baby lone. Ce jeune monarque avait été élevé sous les yeux d'un père soupçonneux qui 9 pour l'empêcher de s'appliquer aux affaires , l'avait tenu occupé à l'étude des lettres. Il en avait toujours conservé beaucoup plus de goût pour l'étude et d'habitude du travail , qu'on n'aurait dû l'attendre d'un prince né avec un caractère si actif et des passions si violentes. Jaloux d'acquérir tonte sorte de gloire, passionnément attaché à l'église romaine , irrité d'ailleurs contre Luther, qui avait parié avec le plus grand mépris de Thomas d'Aquin, sou auteur favori, Henri crut qu'il ne lui suffirait pas de déployer son autorité royale contre les opinions du réformateur; il voulut encore les combattre avec les armes scolastiques. Ce fut dans cette vue qu'il publia son Traité des sept Sacrements, ouvtqge qui est oublié aiqourd'hui, comme le sont tous les livres de controverse, dès que l'occasion qui les a fait naître est passée» mais qui n'est pourtant pas dépourvu d'adresse et de subtilité polémique. La flatterie de ses courtisans l'exalta comme un ouvrage où brillaient tant de science et d'érudition , qu'il élevait Henri VIII autant au-dessus des autres auteurs par son mérite littéraire, qu'il leur était supérieur par son rang. Le pape, à qui le livre fut présenté en plein consistoire avec le plus grand appareil, en parla avec le respect qu'il aurait eu pour un écrit dicté par une inspiration divine ; et, pour marquer à Henri la reconnaissance de l'Église pour son zèle extraordinaire, il lui donna le titre de défenseur dt la foi* titre que le roi perdit bientôt dans l'esprit de ceux de qui il le tenait, et qui est resté èeas cuffcranirii quoiqu'ils soient les pnpApila déclarés de ces mêmes opinions dont la défense l'avait mérité à Henri. Luther, qui n'était arrêté ni par l'autorité de l'université de Paris, ni par la dignité du monarque anglais , publia bientôt ses remarques sur le décret de l'une 4 sur le traité de l'antre et il les écrivit dans un style aussi violent et aussi amer que s'il n'eût réfuté que le plus méprisable de ses antagonistes. Ses contemporains , loin d'être choqués de cette hardiesse indécente, la regardèrent comme une nouvelle preuve de l'intrépidité de son caractère. Une dispute agitée par des adversaires si illustres ne fit qu'attirer davantage l'attention, et telle était alors la contagion ck
104 HISTOIM DE CHAmLBS-QUINT.
l'esprit d'innovation répandu dans toute l'Europe, telle était la force de raisonnement avec laquelle s'annonça d'abord la doctrine des réformateurs» que» malgré les puissances ecclésiastique et civile conjurées contre elle , elle faisait tous les jours des prosélytes en France et en Angleterre.
Quelque désir qu'eût l'empereur de mettre un terme aux progrès de Luther, il fut souvent obligé , pendant tout le temps que dura la diète de Worms, de s'occuper de matières plus intéressantes , et qui demandaient une attention plus pressante et plus sérieuse. La guerre était près d'éclater entre François et lui dans la Navarre , dans les Pays-Bas et en Italie ; et il fallait ou beaucoup d'habileté pour détourner le danger , ou beaucoup de précautions pour se préparer k une bonne défense. Tout , dans les conjonctures actuelles , portait Charles à préférer le premier parti. L'Espagne était en proie aux factions domestiques. En Italie , il ne s'était encore assuré aucun allié sur lequel il pût compter. Dans les Pays-Bas , ses sujets frémissaient à la seule idée d'une rupture avec la France , rupture dont ils avaient plus d'une fois ressenti les funestes effets pour le commerce. Retenu par ces considérations et par les efforts que it toujours Chièvres , tant que dura son administration , pour maintenir la paix entre les deux rois , l'empereur différait tant qu'il pouvait de commencer les hostilités. Mais François et ses ministres n'étaient pas dans des dispositions si pacifiques. François voyait qu'il ne fallait pas compter sur la durée d'une union 9 que l'intérêt , la rivalité et l'ambition tendaient sans cesse à troubler ; et il jouissait de plusieurs avantages qui lui donnaient l'espérance de surprendre son rival et de l'accabler avant qu'il pût se mettre en état de lui résister. Un royaume comme la France, dont les États étaient réunis et contigus, où le peuple aimait la guerre et était attaché à ses rois par tous les liens du devoir et de l'affection , était bien plus propre à faire un grand et soudain effort, que les États plus vastes , mais désunis» de l'empereur, qui voyait le peuple armé contre ses ministres dans une partie de ses domaines , et dans tous, son autorité beaucoup plus limitée que celle de stm rival.
Les seuls princes qui eussent été asseï puissants pour calmer on pour éteindre tout & fait l'incendie dès ses commencements , on négligèrent de s'y employer , ou ne cherchèrent qu'à l'exciter et è l'étendre. Henri VIII, en affectant de prendre le titre de médiateur,
livm il (1520). 105
et malgré les fréquents appels que les deux parties faisaient à sa dis* crétion , avait déjà renoncé à l'esprit d'impartialité qui convenait au caractère d'arbitre. Wotoey, par ses artifices, l'avait entièrement aliéné du roi de France ; il fomentait secrètement la division qu'il aurait dû apaiser , et n'attendait plus qu'un prétexte décent pour joindre les armes de l'Angleterre à celles de l'empereur * .
Les efforts de Léon pour exciter la discorde entre l'empereur et François Ier furent moins cachés et plus efficaces. Son devoir comme père commun de la chrétienté , et son intérêt comme prince d'Italie, lui imposaient le rôle de défenseur de la tranquillité publique , et lui faisaient une obligation d'éviter toute démarche qui pût détruire le système politique que tant de négociations et de sang répandu avaient enfin établi en Italie. Léon, en effet, avait vu de bonne heure que c'était la conduite qu'il lui convenait de suivre ; et, dès l'avènement de Charles à l'empire, il avait formé le projet de se rendre arbitre entre les deux rivaux , en les flattant tour à tour, sans former avec aucun des deux une liaison trop étroite. Un pontife moins ambitieux et moins entreprenant que lui , eût pu , en réglant constamment sa conduite sur ce plan, sauver l'Europe des malheurs qui la menaçaient. Mais ce prélat, d'un esprit audacieux, encore dans la fougue de l'âge, brûlait du désir de signaler son pontificat par quelque entreprise éclatante. Il était impatient de se laver de la honte d'avoir perdu Parme et Plaisance. Il voyait avec un sentiment d'indignation commun aux Italiens de ce siècle, la domination étrangère établie au sein de l'Italie , par des peuples ultramontains , auxquels , à l'imitation des fiers républicains de l'ancienne Rome, ils donnaient le nom de peuples barbares. Il se flattait qu'en aidant un des deux monarques à dépouiller l'autre des places qu'il possédait en Italie , il trouverait ensuite les moyens d'en chasser le vainqueur à son tour , et qu'il aurait , ainsi que Jules II , la gloire d'avoir rendu à l'Italie la liberté et le bonheur dont elle jouissait avant l'invasion de Charles VIII , lorsque chaque Etat était gouverné par ses princes naturels et par ses propres lois , et n'avait point encore subi le joug étranger. Quelque chimérique que fût ce projet, ce fut l'idée favorite de presque tous les Italiens qui eurent du génie et de l'ambition, et le but de toutes leurs entreprises pendant une grande partie du seizième siècle : ils se re-
1 Herbert. Fiddes, Lifeof WoUey, p. 258.
lQfr H1STOIBB H CHAIT1W QUINT.
paissaient du vain espoir que, par leur supériorité dus l'art desttégociatk>nst et à force 4e ruses et de finesses, ils viendraient à bout de triompher des efforts de peuples plus grossiers qu'eux à la vérité y mais bien plus puissante et plus belliqueux. Léon se laissa tefiement séduire par cette espérance 9 que» malgré la douceur de ses inclinatious et son goût pour les plaisirs de la mollesse et les recherches du luxe , il s'empressa de troubler la paix de l'Europe et de s'engager dans une guerre dangereuse t arec une impétuosité presque égale k celle du turbulent et guerrier Jules II *.
Léon avait cependant la liberté de choisir entre les deux monarques celui qu'il voudrait avoir pour ami ou pour ennemi. Tous deux recherchaient avec empressement son amitié : il balança quelque temps entre les deux , et conclut à la fia une alliance avec François. L'objet de ce traité était la conquête de Naples , que les deux confédérés convinrent de partager ensemble. Vraisemblablement le pape se flattait que la vivacité et l'activité de François , secondées par un peuple doué des mêmes qualités, auraient l'avantage sur la lenteur et la timide prudence des conseils de l'empereur , et qu'il serait aisé de s'emparer de cette portion détachée de ses domaines» mal pourvue pour sa défense et toujours la proie de celui qui l'attaquait. Mais soit que le roi de France, en laissant trop entrevoir ses soupçons sur la bonne foi de Léon X, eût affaibli dans l'esprit de celui-ci l'idée des avantages qu'il en espérait ; soit que le traité que le pape avait fait avec lui ne fût qu'un artifice pour couvrir des négociations plus sérieusa avec Charles; soit que Léon fût séduit par l'espérance de retirer de plus grands avantages de l'alliance de l'empereur, soit enfin qu'il fût prévenu en sa faveur par le aèle qu'il avait montré pour l'honneur de l'Église en condamnant Luther , il est certain qu'il abandonna son nouvel allié ♦ et fit , quoique dans le plus grand secret 9 des ouvertures à l'empereur *.
Don Jean Manuel , le même qui avait été le favori de Philippe 9 et dont l'adresse avait déconcerté tous les projets de Ferdinand, étant sortit à la mort de ce monarque, de la prison où il l'avait fiait enfermer , était alors ambassadeur de l'empire à la cour de Rome. Personne n'était {dus propre à profiter des dispositions du pape on
4 Guicciardioi, lib. xiv, p. 173.
1 Ibid. p. 175. Mém. de du Bellay.
uvb* u (1520). 1OT
faveur de son mettre f ; la conduite de oette négociation n'avait été confiée qu'à lui seul , et l'on en déroba soigneusement la connaissance à Cbièvres , qui , soigneux, d'éviter tout aujet de guerre avec la France, n'aurait pas manqué de la rompre et de la traverser. Aussi l'alliance entre l'empereur et le pape fut-elle bientôt conclue *. Les principaux articles de ce traité , qui devint la base de la grandeur de Charles en Italie , furent que le pape et l'empereur uniraient leur» forces pour chasser les Français du Milanais dont on denuerait la jouissance à François Sforce, fils de Louis le More, qui avait résidé à Trente , depuis que son frère Maximiliea avait été dépossédé de ses domaines par le roi.de France ; qu'où rendrait à l'Église les duchés de Parme et de Plaisance ; que l'empereur aideeait le pape ' à conquérir Ferrare ; qu'on augmenterait le tribut annuel que le royaume de Naples payait au saint-siége ; que l'empereur prendrait sous sa protection la famille de Médicis; qu'il ferait au cardinal de ce nom une pension de dix mille ducats sur l'éviécbé de Tolède ♦ et qu'il assignerait la même valeur en fonds de terre daiu le royaume de Naples , à Alexandre, fils naturel de Laurent de Médias.
Chièvres , en apprenant qu'un traité d'une si grande importance s'était conclu sans sa participation , ne douta pas qu'il n'eût perdu sacs retour l'ascendant qu'il avait conservé jusqu'alors sur l'esprit de son élève. Le chagrin qu'il en ressentit, joint à la mélancolie que lui donnait l'idée /des calamités inévitables et multipliées qu'allait entraîner une guerre contre la France, avança, dit-on, le terme de ees jours 5. Cette conjecture n'est peut-être qu'une imagination des hsatoriens, qui aiment à prêter des causes extraordinaires à tout ce qui arrive aux personnages illustres, et qui vont jusqu'à attribuer leurs maladies et leur mort à l'effet des passions politiques , qui traeNent plus souvent la paix de la vie qu'elles n'en abrègent la durée. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la mort du gouverneur de Charles dans un moment ai critique , détruisit tout espoir d'éviter use rupture * avec la France. Charles vît sans regret un événement qm le délivrait d'un ministre dent l'autorité tenait son génie dans
4 tarit», T*m Lêmk, Mb. ir, p. 6t.
1 Guicciard., lib. xiv, p. 181. Mém. de du Bellay, p. 24. Dumont, Corps diplom., tome IV, Suppl., p. 06.
* Belrar. Comment, de réb. gaU.t p. 483.
4 P. Hculcr., Her. austriac., lib. vin, c. u, p. 17.
108 H1STOIBB M CBÀMM-QUINT.
les fers ; l'habitude de lui obéir depuis son enfance avec une déférence aveugle le tenait dans un état de minorité qui ne convenait plus ni à son rang ni à son ège ; délivré de cette contrainte , les facultés naturelles de son âme prirent l'essor , et il déploya dans le conseil et dans l'eiécution des talents qui surpassèrent les espérances de ses contemporains * , et qui ont mérité l'admiration de la postérité.
Tandis que le pape et l'empereur , conformément à la secrète alliance qu'ils venaient de former, se disposaient à attaquer Milan', les hostilités commencèrent dans une autre contrée. Les enfants de Jean d'Albret , roi de Navarre , avaient souvent demandé la restitution de leur patrimoine , en vertu du traité de Noyon ; Charles avait toujours éludé leurs demandes sous divers prétextes : François se crut alors autorisé par ce même traité à secourir cette famille infortunée. Les circonstances paraissaient des plus favorables pour cette entreprise. Charles était éloigné de cette partie de ses États ; les troupes qu'il avait coutume d'y entretenir en avaient été retirées pour apaiser les soulèvements de l'Espagne ; les mécontents de ce royaume sollicitaient vivement François de s'emparer de la Navarre * , où il trouverait un parti considérable qui n'attendait que son secours pour se déclarer en faveur des descendants de ses anciens rois. François, qui voulait éviter, autant qu'il était possible , d'offenser l'empereur ou le roi d'Angleterre , fit lever des troupes et commencer la guerre . non pas en son nom , mais au nom de Henri d'Albret. Le commandement des troupes fut donné à André de Fois de Lesparre , jeune homme sans talents et sans expérieuce , et qui n'avait de titre pour obtenir cette distinction importante que d'être allié de fort près au prince détrôné pour lequel il allait combattre , et surtout d'être frère de la comtesse de Chateaubriand, la maîtresse favorite de François. Comme il ne trouva point d'armée en campagne qui put l'arrêter, il se rendit mattre en peu de jours de tout le royaume de Navarre , sans trouver dans sa marche d'autre obstacle que la citadelle de Pampelune. Les nouveaux ouvrages que Ximenès avait fait commencer pour fortifier cette citadelle, n'avaient pas été achevés, et la faible résistance qu'elle fit ne mériterait pas d'être remarquée dans 1']
1 P. Martyr. Ep., p. 735.
• Ma. p. 721.
Liras n (1530)» 100
Ignace de Loyola , gentilhomme biscaïen , n'y avait pas été dangereusement blessé. Dans le cours d'un long traitement , Loyola ne trouva , pour charmer son ennui , d'autre amusement que la lecture des Vies des saints : l'impression que cette lecture fit sur son esprit naturellement porté à l'enthousiasme , et en même temps ambitieux et entreprenant , lui inspira un violent désir d'égaler la gloire des héros fabuleux de l'Église romaine ; il se jeta dans les aventures les plus extravagantes et les plus bizarres, qui aboutirent enfin à l'institution de la société des jésuites 9 celui de tous les ordres monastiques qui a été le plus politique et le mieux gouverné , et qui a fait le plus de bien et de mal au genre humain.
Si, après la réduction de Pampelune, Lesparre s'était contenté de prendre les précautions convenables pour assurer sa conquête , le royaume de Navarre aurait pu rester en effet réuni à la couronne de France ; mais emporté par l'ardeur de la jeunesse, et encouragé par François, que les succès éblouissaient trop aisément , il se hasarda à passer les limites de la Navarre, et alla mettre le siège devant Logrono , petite ville de Castille. Jusque-là les Castillans avaient vu les progrès rapides de ses armes avec la plus grande indifférence; mais- leur propre danger les fit sortir de cet état d'indolence , et les dissensions de l'Espagne étant presque entièrement assoupies, les deux partis se réunirent pour défendre à l'envi leur patrie ; les uns afin d'effacer par des services actuels la mémoire de leurs fautes passées, les autres pour ajouter à la gloire d'avoir réduit les sujets rebelles de l'empereur, celle de repousser les ennemis étrangers. L'arrivée subite des troupes espagnoles , jointe à la vigoureuse défense que firent les habitants de Logrono , força le général français d'abandonner sa téméraire entreprise. L'armée espagnole, qui grossissait tous les jours, le harcela dans sa retraite ; et, par une autre imprudence, au lieu de se retirer sous l'abri du canon de Pampelune, ou d'attendre, pour livrer la bataille, la jonction des troupes qui marchaient à son secours, il attaqua les Espagnols , malgré la supériorité de leur nombre : il engagea l'action avec la plus grande impétuosité, mais avec si peu de prudence et de conduite, que son armée fut bientôt mise en déroute, et qu'il resta lui-même prisonnier avec ses principaux officiers. L'Espagne reprit la Navarre en moins de temps encore que les Français n'en avaient mis à s'en emparer ' ..
* Mém. de du BeUay, p. 21. P. Marty * Bp.rf. TM.
f 10 HISTOfftfi DE CHAKLES-QUINT.
Tandis que FVsirçois s'efRurçait de justifier l'invasion de la Navarre, en la faisant passer sous te. nom de Henri <f Àlbret, il avait recoo» è un artifice de même genre, pour attaquer d'un autre côté le territoire dteTempereur. Robert delà Marci, seigneur deRouiflon, domaine peu considérable, mais indépendant, situé sor.les frontières du Luxembourg et de la Champagne , avait abandonné te service de Charles pour se venger d'un attentat prétendu du conseil auTique contre sa juridiction, eKétalt jeté dam les bras de la France. Dans la chaleur de son ressentiment , H se laissa aisément persuader d'envoyer oa héraut à Worms pour y déclarer en forme la guerre à l'empereur. Une insolence si extravagante de la part d'un si petit prince surprit Chnrîes, et ne lui permit pas de douter que le roi de France n'eût promis de puissants secours pour appuyer une telle entreprise. La vérité de cette conjecture se vérifia bientôt. Robert, à la tête «Ttai . corps de troupes levé en France , de Tareu secret du roi , quoi qu'en apparence contre ses ordres , entra dans le Luxembourg , et aptes avoir ravagé tout le plat pays, alla mettre le siège devant Virtoo. Charles se plaignit hautement de cette invasion comme d'une violation ouverte de la paix qui subsistait entre les deux couronnes ; et il somma Henri TIII, en vertu (f un traité conclu à Londres en 1518, de prendre les armes contre le roi de France, comme le premier agresseur. François prétendit qu'A n'était pas responsable de la conduite de Robert, qui combattait en son propre nom et pour sa propre querelle, et que c'était contre ses défenses expresses qu'on avait enrôlé quelques Français r mais Henri eut si peu <Tégard % ce subterfuge, que te roi de France, pour ne pas irriter un prince qu'il espéra» toujours de gagner, envoya ordre & Robert de ta Marc* dt licencier ses troupes *.
Cependant l'empereur assemblait une armée pour cfcfttier Hnsolence de Robert. Yingt mille hommes , commandés par le comte de Nassau, fondirent sur son petit territoire, et, dans Fespace de quelques jours, se rendirent maftrade toutes ses places/à l'exception de Sedta. Nassau , après avoir fait si y hument sentir à ce prince tout le poids de l'indignation desan mattre, s'avança vers les frontières de te Franet, et Charles, se croyant asser sûrde la préférence qui lui donnait Henri, pour n'être pas arrêté par les mêmes craintes qui avaient retenu
1 Mèm. de du BtUay,v.XnA.Uéin.èeWUma»v*>* *******
Livra n (1590). fil
fois, ordonna à son général d'assiéger Mouion. La lâcheté de ta garnison ayant forcé le gouverneur de se rendre, presque sans résistance, Nassau investit Méiières , place qui n'était pas alors très-forte , mais dont la situation était si avantageuse , que sa possession ouvrait à l'armée impériale une entrée facile dans le eoeur de la Champagne, où il ne restait presque plus de villes en état d'arrêter ses progrès. Heureusement pour la France, le roi qui connaissait l'importance de cette forteresse et le danger dont elle était menacée, en avait confié la défense au chevalier Bayard, guerrier distingué parmi ses contemporains et connu sous le titre de chevalier sans peur et sans reproche %. Cet homme , dont la valeur extraordinaire dans les combats et l'estrèrae délicatesse sur Je point d'honneur et sur les lois de la galanterie présentent l'image la plus fidèle du caractère qu'on attribue aux • héros de l'ancienne chevalerie, réunissait tous les talents qui forment un grand général. Il eut plus d'une occasion de les déployer dans la défense de Méâères : en partie par sa valeur, en partie par sa prodénce, il traîna le siège en longueur , et obligea à la fin les impériaux de le lerer honteusement , après y avoir perdu beaucoup du monde * . François, à la tète d'une armée nombreuse , eut bientôt repris Mouton ; il entra dans les Pays-Bas, et il y fit plusieurs conquêtes, mais de peu d'importance. Par un excès de précaution, faute qu'on n'eut pas souvent à lui reprocher, il perdit près de Valenciennes l'occasion favorable de coupa* la retraite à l'année impériale ; et, ce qui fut «Tune pins grande conséquence encore, il dégoûta de son service le connétable de Bourbon, en donnant au duc d'Alençon le commandement de l'avant-garde, quoique oe peste d'honneur appartint à Bourbon comme une prérogative de sa chargé.
Pendant les opérations de cette campagne, il se tenait un congrès h Calais, sou» la médiation de Henri VIII, pour terminer à l'amiable tous les différends. Si les intentions du médiateur eussent répondu à ses protestations, les conférences n'auraient pu manquer de produire un bon effet ; mais Henri avait chargé Wobey de toute la conduite de cette négociation ; et ce choix suffisait seul pour la faite échouer. Wolsey, toujours occupé du projet d'obtenir la tiare > le grand olyet de «an ambition , était prêt à tout sacrifier pour s'aswrtr la
1 Œuvres de Brantôme, tome VI, p. 114. J Mêm. de du Bellay, \. 26, ttc.
112 histoieë ni CHAnufr-Quiirr.
faveur de l'empereur ; et il prenait si peu de «m pour cacher sa partialité, que François aurait refusé sa médiation s'il n'avait pas craint d'irriter le caractère impérieux et vindicatif de ce ministre. On employa beaucoup de temps à déterminer lequel des deux rivaux avait commencé les hostilités ; Wolsey affectait de représenter cet article comme le point principal, et en faisant regarder François comme l'agresseur t il espérait de justifier, par le traité de Londres, toutes les alliances que pourrait faire son maître avec Charles. On examina ensuite à quelles conditions on pourrait finir les hostilités; mais les propositions de l'empereur à cet égard firent bien voir ou qu'il avait le plus grand éloignement pour la paix, ou qu'il savait que Wolsey approuverait tout ce qui serait proposé en son nom. Il demandait la restitution du duché de Bourgogne» province dont la possession lui aurait ouvert l'entrée dans le centre de la France ; et il voulait être dispensé de l'hommage dû à la couronne de France pour les comtés de Flandre et d'Artois, hommage que n'avait jamais refusé aucun de ses ancètresf et qu'il s'était engagé lui-même à renouveler par le traité de Noyon.
François rejeta avec dédain ces propositions, que tout prince fier et généreux aurait eu de la peine à accepter, même après une guerre malheureuse. Charles, de son côté, ne montra pas plus de disposition à satisfaire le roi de France sur la restitution de la Navarre à son prince légitime et sur le rappel des troupes impériales du siège de Tournai, propositions cependant plus raisonnables et plus modérées que les premières. Ainsi , le congrès se termina sans avoir produit d'autre effet que celui qui suit ordinairement une négociation sans succès, d'aigrir les parties qu'il devait concilier *.
Pendant la durée des conférences, Wolsey, sous prétexte que l'empereur pourrait être plus disposé que ses ministres à consentir à des conditions raisonnables, se rendit à Bruges pour y voir ce monarque. Charles, qui connaissait sa vanité, le reçut avec le même appareil et les mêmes égards que si c'eût été le roi d'Angleterre ; mais au lieu de faire servir cette entrevue à l'avancement du traité de paix, Wolsey, au nom de son mattre, cortclut une ligue contre François : les articles étaient que Charles attaquerait la France du côté de l'Espagne, et Henri du côté de la Picardie, chacun arec
1 P. Martyr., Ep.t p. 739. Herbert. .
* Rymer, F*dm, XIII. Herbert.