‹ Histoire de l'Empereur Charles-QuintChapitre 51 sur 56 · livre iv · texte numérisé non relu

livre iv

conseil, il résolut d'attendre l'approche d'un ennemi qu'il aurait pu éviter s'il eût voulu se retirer à temps.

Bourbon, qui vit la nécessité de ne perdre aucun instant , puisque ses intentions étaient connues, marcha avec tant de vitesse qu'il de» vança de plusieurs journées l'armée du duc d'Urbin, et vint camper dans les plaines de Rome, vers le soir du 5 de mai. De là il montra à ses soldats les palais et les églises de cette capitale de la république chrétienne , où les richesses de toute l'Europe étaient allées s'engloutir pendant tant de siècles, sans avoir jamais été entamées par une main ennemie ; il les exhorta à prendre quelque repos pendant la nuit, pour se préparer à donner assaut le lendemain, et leur promit, pour prix de leur valeur et de leurs travaux, la possession de tous les trésors qui étaient rassemblés dans Rome.

Bourbon, résolu de rendre cette journée mémorable, ou par le succès de son entreprise ou par sa mort, parut dès le matin à la tète de ses troupes, armé de toutes pièces et portant par-dessus son armure un habit blanc, pour être mieux vu de ses amis et de ses ennemis ; et , comme tout dépendait de la vigueur de l'attaque , il mena sur-le-champ ses soldats à l'escalade des murailles. Il tira des trois nations qui composaient son armée, trois corps séparés, l'un d'Allemands, l'autre d'Espagnols, et le troisième d'Italiens ; chacun d'eux fut chargé d'une attaque différente, et le gros de l'armée s'avança pour les soutenir suivant les circonstances. Un épais brouillard déroba leur approche jusqu'à ce qu'ils eussent presque atteint le bord du fossé qui environnait les faubourgs. Les échelles furent plantées en un moment , et chaque détachement monta à l'assaut avec une impétuosité qu'animait encore l'émulation nationale. Ils furent d'abord reçus avec un courage égal au leur ; les gardes suisses du pape et les vieux soldats qu'il avait rassemblés, combattirent avec une bravoure digne de guerriers à qui la défense de la plus fameuse ville du monde était confiée. Les troupçs de Bourbon , malgré toute leur valeur, ne faisaient aucun progrès et commençaient même à plier : Bourbon, qui sentit que ce moment critique allait décider du succès de la journée, se précipite de son cheval, court à la tète des assaillants , et , arrachant une échelle des mains d'un soldat, il la plante contre le mur, et commence à y monter, encourageant de la voix et du geste ses troupes à le suivre. Mais au même instant un coup de mousquet tiré des remparts lui perça les reins d'une balle. Il sentit

tit HISTOItt M CHlRLEt-QCTTNT.

aussitôt que la blessure était mortelle, mais il conserva assez de présence d'esprit pour recommander à ceux qui se tramant près de lui découvrir son corps d'un manteau, afin que la mort ne décourageât pas ses troupes ; et , quelques instautB après, a expira avec mi courage digne d'une meilleure cause, et qui muait couvert son nom de la plus grande gloire, s'il eût péri ainsi en défendant sou paya, et non pas à la tète des ennemis de sa patrie *.

Il fut impassible de cacher longtemps ce funeste événement : les aoldtts s'aperçurent bientôt de l'absence de leur général, qu'ils étaient accoutumés à voir partout où il y avait du danger ; mais loin d'être abattus par cette perte, elle ne fit que changer leur courage en fareur* Le nom de Bourbon retentissait dans tous les rangs avec lea cris da sang et de vengeance. Les vieux soldats qui défendaient les rempart» furent accablés par le nombre ; les nouvelles recrues de la ville prirent la faite à la vue du péril» et l'ennemi pénétra dans Rouie avee

Durant le combat, Clément était au pied de l'autel de Saint-Piena, où il adressait au ciel des prières inutiles peur la victoire. Dés qu'à eut appris que ses troupes commençaient k reculer, il s'enfuit me précipitation, et, par un aveuglement plus étonnant encore que an fautes précédentes, au lieu de s'évader par la porte opposée, ou il n'avait à craindre la rencontre d'aucun ennemi, il alla se renfermer avec treixe cardinaux, les ambassadeurs des cou» étrangères, et plu- Hteurs personnes de distinction , dans le même cb&tenu Saint-Ange <fue son dernier malheur eût dû tad (aire envisager comme un asile )>eu sûr. Tandis qu'il allait du Vatican à cette forteresse, il vit aei soldats fuyant devant un ennemi qui les poursuivait sans faire de quartier ; il entendit les cris et les gémissements des citoyens , et vit commencer les maux que son imprudence et sa crédulité avaient attirés sur ses sujets V

il est impossible de décrire, et même d'imaginer te désastre et les barreurs qui suivirent cet événement. Tout ce qu'une ville prise d'as* saut peut avoir à redouter de la rage d'une soldatesque effrénée ; tous les excès auxquels put se porter la férocité des Allemands, l'avarice des Espagnols, la licence des Italiens , les malheureux habitants de

1 Mém. de du MeUay, p. 101. Guiclu, liv. xvm, p. 443, etc. OEuvr. <UBranL.IV p. 2ff7, etc.

1 Joy., Viia Colonn., p. 168.

uymm nr (152CT). SS7

Jteme y forent en prête. Église», palais, maisons particulières , tant fût pillé sans distinction : ni l'Age, ni le rang, ni le sexe ne se sauva des flu» éructe outragea. Cardinaux, préfets, nobles, femmes, filiea, tout Ait livré à la merci de vainqueurs barbare*, sourds à la voi* de l'humanité. Ces violences ne cessèrent pas même, comme il arrive d'or* dmaire dans les viMes prises d'assaut, lorsque la première fureur dn soldat Ait assouvie. Les impériaux restèrent dans Home phisieum maie, et pendant tout ce temps l'insolence et la brutalité du soldat ne se ralentirent presque point. Le butin qu'ils firent, seulement en espèces monnayées , montait è un million de ducats ; et ce qu'ils tirèrent des rançons et de leurs exactions Ait encore beaucoup phis considérable. Borne avait été prise plusieurs fois par les peuples du Non) qui renversèrent l'empire danale cinquième et le sixième siècle; mai* les peuples païens et barbares, les Huns, les Vandales, les Goths ne l'avaient jamais traitée avec autant de cruauté que le firent alors les sujets dévots d'un monarque catholique *.

Après la mort de Bourbon, le commandement de l'armée impériale passa à Philibert de Cfaèloas, priace d'Orange, qui eut bien de la peine à arracher du pillage assez de soldats pour investir le château Saint-Ange. Clément sentit aussitôt la faute qu'il avait faite en m retirant dans un fort si mal pourvu et si peu en état de défense; mais , voyant que les impériaux, méprisant toute discipline et ne s'occupent qu'à piller, poussaient le siège avec lenteur, il ne désespéra pas de tenir assez longtemps pour que le duc d'Urbin pût venir à son secours. Ce général s'avançait à la tète d'we armée composée de Yénitsena, de Florentins et de Suisses soudoyés par la France, et cette armée était assez forte pour délivrer Clément du péril où il ne trouvait ; mais le duc d'Urbin préféra le plaisir de satisfaire m haine contre la famille des Médick, k la gloire de sauver la capitale de la chrétienté et le chef de l'Église ; il prétendit que l'entreprise était trop hasardeuse ; et , pur un raffinement de vengeance , après s'être avancé assez près pour être vu des remparts duchèteau et pour donner an pape l'espoir d'un secours prochain, il se retira avec précipitation ft . Clément, privé de toute ressource, et réduit par la famine è se

1 Jov., VU. Colonn. 166. Guich., liv. xvm, p. 440, etc. Comment, de capta urbe Româ ap. Seardium , II, 230. Ulloa , Vida de Cari. V, p. 1*0. fifenaoue, iêi. di Nap. B. 31, c. in, p. 907.

3 Guich., liv. xvm, pu 480.

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nourrir de chair d'âne *, fat obligé de capituler , et de souscrire aux conditions qu'il plut aux vainqueurs de lui imposer. Il se soumit à payer quatre cent mille ducats à l'armée, k rendre à l'empereur toutes les places fortesque possédait l'Église, et, quoiqu'il donnât des otages, à rester lui-même prisonnier jusqu'à ce qu'H eût exécuté les principaux articles du traité. Le pape fut mis sous la garde d'Alarçoo, qui, par sa vigilance sévère à garder François I", s'était bien fait connaître pour un homme propre à cet emploi. Ainsi, par un hasard singulier, cet officier eut la garde des deux personnages les plus illustres qui eussent été faits prisonniers dans l'Europe depuis plusieurs siècles. La nouvelle de cet événement si extraordinaire et si inattendu causa k l'empereur autant de surprise que de joie ; mais il dissimula ses sentiments à ses sujets» que le succès et les crimes de leurs compatriotes pénétraient d'horreur : et, pour adoucir l'indignation qu'en ressentait toute l'Europe, il déclara qu'H n'avait aucune part au saccageaient de Rome; et qu'on l'avait attaquée sans ses ordres. Il écrivit à tous les princes ses alliés pour leur notifier qu'il n'avait eu aucune connaissance des intentions de Bourbon * ; il prit le deuil et le fit prendre à toute sa cour ; il suspendit les réjouissances qu'il avait ordonnées pour la naissance de son fils Philippe ; et , par une hypocrisie qui ne trompa personne, il ordonna des prières et des processions dans toute l'Espagne pour obtenir la liberté du pape, liberté qu'il pouvait lui faire rendre sur-le-champ par un ordre expédié à ses généraux *.

La fortune n'était pas moins favorable à la maison d'Autriche dans une autre contrée de l'Europe. Soliman était entré en Hongrie avec une armée de trois cent mille hommes. Louis II, roi de Hongrie et de Bohème , prince faible et sans expérience , eut la témérité d'aller au-devant de lui avec un corps de troupes qui ne montait pas à plus de trente mille hommes. Par une faute encore plus impardonnable, il en donna le commandement à Paul Tomorri , moine franciscain , archevêque de Golocza. Ce bizarre général , vêtu de son froc et œint du cordon de son ordre, marchait à la tète de l'année ; «traîné par sa propre présomption autant que par l'impétuosité d'une noblesse qui craignait moins le danger qu'un service long et pénible , il donna

1 Jov., Fïfa Coton»., 197.

> Ruscelli, Letton de principe II, 234.

1 Sleid., 100. 9tndoy., I, m Mfturoc, Hùt. Venete, liv. m, p.

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