AUSTERLITZ
s'empresse de rapporter à son maître des espérances que l'événement doit tromper. La veille de la bataille , pendant que les Russes tournent imprudemment les positions de l'armée française, comme pour prévenir toute évasion de sa part, Napoléon dicte une proclamation qui promet d'avance la victoire à ses troupes. Le soir étant venu, par une froide nuit d'hiver, il visite les bivacs de son armée; mais les soldats allument des fanaux de paille sur son passage, et leurs acclamations annoncent de loin à l'ennemi la confiance qu'ils ont dans le courage et dans le génie de leur capitaine. Enfin, le 11 frimaire an XIV (2 décembre 1805), le soleil perce d'épais nuages et éclaire les trois armées rangées en bataille. « Soldats, dit Napoléon en passant devant le front de bandière de plusieurs régiments, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre. » Et le combat s'engage sur toute la ligne aux cris de : « Vive l'empereur! » Les maréchaux Soult, Lannes, Davout exécutent à la tête de leurs soldats intrépides les manœuvres que Napoléon a prescrites, et qui doivent assurer la victoire. Après deux heures d'une résistance opiniâtre, Kutusof et les Russes sont chassés des hauteurs de Pratzen et abandonnent la formidable artillerie qui en défendait les approches. L'armée française occupe le centre et la gauche de l'ennemi ; partout le succès répond à son courage; l'aile droite des armées coalisées est prisonnière ou détruite ; vainement la cavalerie de la garde impériale russe se dévoue-t-elle pour un dernier effort et disperse-t-elle deux de nos bataillons les plus braves de l'armée; la cavalerie de la garde impériale française, sous la conduite de Rapp, se précipite sur elle avec l'impétuosité d'un torrent; en un moment, canons, artillerie, étendards, tout tombe en notre pouvoir, et Rapp, sur son cheval couvert de blessures, tout sanglant, le sabre brisé, vient annoncer à Napoléon que l'ennemi est partout en fuite. Ce fut pour l'armée austro-
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russe une retraite plus meurtrière encore que la bataille ; ses malheureuses troupes s'éloignaient en désordre sur un terrain couvert de cadavres, entre des ravins où l'artillerie française les écrasait; leur destruction s'accomplissait sans qu'il fût en leur pouvoir de la retarder d'une heure : drapeaux, bagages, artillerie, elles abandonnaient tout aux soldats de Napoléon, et, pour comble d'horreur, quinze mille Russes fuyant sur un lac glacé (le lac de Menitz) rompaient la glace sous leur poids et disparaissaient engloutis sous les eaux. Pendant toute la nuit on entendit leurs gémissements, sans qu'il fût possible de les secourir. La grande bataille d'Austerlitz avait dignement signalé le premier anniversaire du couronnement de Napoléon. Deux jours après, l'empereur d'Allemagne vint le saluer dans l'humble tente que le vainqueur occupait depuis deux mois. Napoléon consentit à lui accorder la paix, et l'empereur de Russie fut trop heureux d'obtenir un armistice, et de se retirer dans ses États avec les débris de ses troupes.
On a reproché à Napoléon cette courtoisie qui épargnait le plus formidable de ses rivaux. Sans cette générosité irréfléchie, la France eût pu imposera l'empereur de Russie, à Austerlitz, une paix qu'il fallait plus tard acheter par de douloureux sacrifices. Le lendemain de la victoire, Napoléon rendit plusieurs décrets solennels, qui témoignaient de sa reconnaissance pour la grande armée; entre autres dispositions, il adopta les enfants des soldats qui avaient péri , ordonna qu'ils seraient élevés et établis à ses frais, et leur permit de joindre à leur nom celui de Napoléon.
La paix qui intervint, et dont l'empereur des Français avait dicté les conditions, agrandit encore l'empire de plusieurs possessions importantes : l'ancien territoire de Venise, la Dalmatie et l'Albanie furent réunis au royaume d'Italie. Les pays d'Anspach, de Clèves et de Berg for-
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mèrent l'apanage du prince Murât; la principauté de Neufchâtel récompensa les services de Berthier. La Bavière eut un souverain ; le duc de Wurtemberg prit à son tour le titre de roi , et ces deux nouveaux monarques, avec le margrave de Bade, accrurent le nombre des vassaux de Napoléon. Ce traité fut signé à Presbourg le 26 décembre ; le lendemain 27, un décret de Napoléon annonça à l'Europe que la maison royale de Naples avait cessé de régner, et à la suite d'une courte campagne, ce royaume fut conquis par l'armée française et donné par l'empereur à Joseph, l'ainé de ses frères. Sur ces entrefaites, Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie et héritier présomptif de ce royaume, épousa la princesse royale de Bavière. Cette mémorable campagne, qui venait de s'accomplir en deux mois, avait ressuscité le vieil empire d'Occident et asservi à la puissance de Napoléon la plus grande monarchie qui se fût élevée depuis la mort do Charlemagne. Mais la fortune nous fut contraire sur les mers : dix-huit vaisseaux français et quinze vaisseaux espagnols, commandés par les amiraux Villeneuve et Gravina , rencontrèrent la flotte anglaise près du cap de Trafalgar. L'amiral Nelson, sous les ordres duquel elle était placée, ne se laissa point intimider parle nombre de ses adversaires ; il engagea un combat formidable , à la suite duquel les deux flottes combinées de France et d'Espagne furent détruites. Cette bataille coûta la vie aux trois amiraux , et la France dut renoncer, pour de bien longues années, à disputer à l'Angleterre la domination de l'Océan.
L'année 1806 vit rétablir le calendrier grégorien et abolir les dénominations que la république avait substituées aux jours et aux mois de l'année. L'empereur revint triomphant à Paris; l'admiration du sénat et du peuple lui décerna le nom de grand. Les canons conquis dans la campagne d'Austerlitz furent fondus pour élever à la
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gloire de la grande armée la colonne impériale de la place Vendôme. La basilique de Sainte-Geneviève fut rendue au culte catholique; celle de Saint-Denis fut consacrée à la sépulture des empereurs ; et à la place des ossements de nos rois, que la fureur du peuple avait jetés au vent, Napoléon fit ériger trois autels expiatoires, honneur funèbre rendu à nos trois dynasties. D'autres décrets instituèrent les prix décennaux, magnifique récompense promise tous les dix ans à la littérature et aux arts. De nouveaux codes furent promulgués, de nouvelles principautés furent distribuées en fiefs aux sœurs et aux lieutenants de Napoléon, et enfin, pour assurer sa domination en Allemagne, l'empereur organisa les principautés et les royaumes secondaires de cette contrée en une vaste association offensive et défensive, qu'il plaça sous la tutelle de la France , et dont il se déclara le chef, en ajoutant à ce titre celui de protecteur de la Confédération du Rhin. Ainsi reparut cette fameuse ligue du Rhin, si habilement opposée par Mazarin à l'Autriche ; cette œuvre de Napoléon avait été silencieusement élaborée à l'insu des ministres de Prusse, d'Autriche et de Russie. Le 1er août 1806, quinze princes du midi et de l'ouest de l'Allemagne signifièrent à la diète de Ratisbonne que le saint empire avait cessé d'exister : ce furent les rois de Ravière et de Wurtemberg, l'électeur archichancelier, l'électeur de Rade, le duc de Rerg et de Glèves, le landgrave de Hesse-Darmstadt, les princes de Nassau-Vsingen et Nassau -Weibourg, les princes de Hohenzollern- Hechingen et Hohenzollern-Sigmaringen, les princes de Salm-Salm et de Salm-Kirbourg, le prince d'Isinbourg- Rirstein, le duc d'Arenberg, le prince de Lichtenstein et le comte de Leyen .
Trente-neuf articles composent l'acte de confédération. Séparés à perpétuité de l'empire germanique, chacun dos rois et des princes confédérés renoncera à ceux de ses