CONFÉDÉRATION DU RHIN
« Ponte-Gorvo étaient un sujet de litige entre le roi de ce Naples et la cour de Rome; nous avons cru conve- « nable de mettre un terme à ces difficultés en érigeant « ces duchés en fiefs immédiats de notre empire. » Telle est la logique des conquérants.
Au milieu de ces vastes déplacements de couronnes, et dans les rares intervalles que lui laissaient les soucis de la guerre, Napoléon poursuivait à l'intérieur des réformes pacifiques ; il couvrait son vaste empire de grandes routes et de canaux ; il organisait les haras, ajoutait une chaire de belles -lettres à l'École polytechnique, une chaire d'économie rurale à l'école d'Alfort; il supprimai!: les maisons de jeu, et réglait par un décret l'état civil des Juifs habitants de l'empire : il semble qu'au fond de l'âme il rêvait le rôle de Cyrus, et ce ne fut pas sans orgueil qu'il vit le sanhédrin des Israélites se réunir à Paris et proclamer comme devant s'accomplir le terme des épreuves imposées à ce peuple. Ce n'était là qu'une vaine fiction , une espérance dont personne n'était dupe ; et Napoléon , le premier, se préparait d'autant moins à relever le temple de Jérusalem, que son décret sur les Juifs renfermait contre ce peuple des dispositions sévères, comme celle qui lui interdisait le commerce, et lui enjoignait de ne prendre pour noms patronymiques aucun des noms mentionnés dans l'Ancien Testament.
Guillaume Pitt, le plus implacable ennemi de Napoléon, était mort le 23 janvier 4806, après avoir dirigé pendant vingt-trois ans les conseils de la Grande-Bretagne. Orateur éminent, ministre habile et astucieux, il consacra ses immenses talents, sa fourberie, son influence, à soutenir une lutte acharnée et formidable contre la révolution française et Napoléon. Aucun de ces grands principes que les hommes vénèrent ne le dirigea dans cette politique. Il ne voulait que plonger l'Europe dans le chaos de la guerre continentale , espé-
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rant ainsi user les ressources et l'industrie de toutes les nations au profit de la Grande-Bretagne. Sa mort inopinée laissa l'Europe dans l'incertitude et l'Angleterre dans les angoisses. Son dernier soupir fut le cri de l'homme qui avait tout sacrifié à l'Angleterre, même l'humanité et l'honneur, et qui ignorait encore si ces sacrifices seraient fructueux. « 0 mon pays! » s'écriat-il en prévoyant le triomphe de son rival , le célèbre Fox , ami de la France. Mais Fox mourut lui-même au bout de six mois, et la politique de là guerre , léguée par Pitt au peuple anglais, ne fut point interrompue.
Cependant la Prusse en était à regretter la déchéance à laquelle l'avaient réduite les succès de Napoléon. Son roi, prince pacifique et timide, se résignait à cette paix désastreuse en attendant des temps meilleurs ; mais cette saçe lenteur soulevait autour de lui des mécontentements et des murmures. 11 s'était formé à Berlin un parti dont la reine Louise était l'âme, et qui réclamait la guerre à grands cris. La jeune reine, dans tout l'éclat de sa beauté, parcourait à cheval, en costume militaire, les rues de Berlin, et appelait aux armes les sujets de son époux. A cet exemple, à ces excitations, une fièvre chevaleresque anima la Prusse tout entière. Les vieux soldats de Frédéric et la jeune noblesse prussienne furent épris d'un fol enthousiasme et s'armèrent pour secouer le joug de la France. Leurs bataillons ne formaient d'ailleurs que la grande avant-garde de la Russie.
Napoléon, selon sa coutume, ne laissa pas à ses ennemis le temps d'attaquer. Dès les premiers jours d'octobre il passa le Rhin à la tête de sa grande armée. Le 10, le combat de Saalfeld ouvrit dignement la campagne : c'est dans cette affaire que le prince Louis de Prusse, l'un des auteurs de la guerre, fut tué par un soldat français.
Le lendemain , l'armée française couronnait les hau-
CAMPAGNE DE PRUSSE I il
teurs qui dominent le plateau d'Iéna; l'armée prussienne avait pris à la hâte ses positions ; la reine Louise , suivie de l'élite delà jeunesse de Berlin, parcourait les rangs à cheval et vêtue en amazone; elle portait un casque en acier poli, une cuirasse luisante d'or et une tunique d'étolfe d'argent : partout sur ses pas les vétérans de Frédéric inclinaient les drapeaux, qu'elle avait brodés de ses mains royales. L'empereur, de son côté, prenait, dans le silence de la réflexion, toutes les dispositions qui pouvaient décider de la victoire. Quand il eut donné ses ordres, il dit à ses soldats : « Le corps qui se laisserait « percer se déshonorerait ; ne redoutez pas cette célèbre « cavalerie, opposez-lui des carrés fermes et la baïon- « nette. Soldats, quand on ne craint pas la mort, on ce la fait entrer dans les rangs ennemis. » Cette courte harangue excite au plus haut degré l'enthousiasme de l'armée , et de toutes parts on s'écrie : « En avant ! en « avant! — Qu'y a-t-il? reprend Napoléon avec un « visage impassible et sévère ; c'est sans doute un con- « scrit de la dernière levée qui ose donner ses ordres ; « qu'il attende d'avoir commandé dans trente batailles « rangées. » Puis il donne le signal de l'attaque, et nos régiments se jettent sur l'ennemi, le dispersent, tournent ses positions et le chassent devant eux, la baïonnette dans les reins. Vers une heure, la bataille était gagnée, l'armée prussienne fuyait de toutes paris, la jeune reine et son état-major se dérobaient à grand'peine à la poursuite de notre cavalerie. Dès le soir, les autorités de Berlin annonçaient au peuple de cette ville les événements de la journée, et les résumaient en ce peu de lignes : « Notre « armée a été entièrement détruite; le roi est sauvé. » L'armée française avait tué ou pris cinquante mille hommes; trois cents bouches à feu, six cents drapeaux et tous les magasins de l'ennemi étaient tombés en son pouvoir. Ainsi fut lavé dans le sang des armées prus-
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siennes le honteux outrage que les généraux de Louis XV avaient subi à Rosbach. La colonne que Frédéric II avait élevée pour éterniser cette déplorable défaite fut enlevée par les ordres de Napoléon et transportée à Paris.
Pendant que Napoléon gagnait la bataille d'Iéna, à quelques lieues du théâtre de cette lutte, le maréchal Davout s'immortalisait par la victoire d'Auerstaedt. La résistance de l'ennemi sur ce point fut plus considérable qu'à Iéna. L'armée prussienne rassemblée à Auerstaedt était forte de soixante-dix mille combattants ; celle de Davout en comptait à peine vingt-six mille; mais elle compensa le désavantage du nombre en multipliant les prodiges. Cent quinze pièces de canon, de nombreux drapeaux, trente mille hommes tués, blessés ou pris, tels furent les sanglants trophées de la bataille d'Auerstaedt. Cette victoire, par son importance et par ses résultats, mérita d'occuper la plus grande place dans nos annales; mais l'empereur n'admit pas sans difficulté une gloire dont la principale part revenait à l'un de ses lieutenants. Longtemps il refusa d'y ajouter foi, et dans ses célèbres bulletins il s'abstint d'en rendre compte. Deux ans plus tard, en créant Davout duc d'Auerstaedt, il s'efforça de réparer cette injustice.
Napoléon entra sans résistance à Weimar. Quelques jours après il campait à Berlin avec sa garde. Un de ses premiers soins fut de visiter le tombeau de Frédéric. Lorsqu'il fut arrivé près du monument funèbre, il enleva l'épée et les insignes de ce célèbre monarque, et s'écria : « Je les enverrai aux Invalides; mes vieux soldats de la guerre de Hanovre accueilleront avec un respect religieux tout ce qui appartient à l'un des premiers capitaines dont l'histoire conservera le souvenir. » Dépouiller un peuple des trophées de sa gloire ou de ses monuments historiques, c'est donner un funeste exemple.