‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 8 sur 46 · CAMPAGNE CONTRE L'ARCHIDUC. — TRAITÉ DE CAMPO- FOKMIO · texte numérisé non relu

CAMPAGNE CONTRE L'ARCHIDUC. — TRAITÉ DE CAMPO- FOKMIO

AnseitAt après la victoire de Rivoliet la prise de Mantoue , l'année républicaine avait repm ses positions sur les 'rives de la Brenta et de TAdige. Le 9 mars, le tambour rappelle les soldats aux feus des bivouacs ; c'est pour entendre une proclamation de leur général en chef. Bonaparte vient entretenir son année des triomphes qu'elle a d^à obtenus en Italie , et lui amionce ses desseins sur l'Allemaf^ne.

u Soldats ! la prise de Mantoue vient de finir une campagne oqui vous a donné des titres étemels i la reconnaissance de ■la patrie. Vous avez été victorieux dans quatorze batailles ■rangées et dans soixante-six combats. Vons avez fait cent ■ mille pristmniers, pris cinq cents pièces de canon de cama pagne, deux mille de gros calibre , quatre équipages de «pont. I^ contributions mises sur le pays que vous avez coniquis ont nourri , entretenu, soldé Tannée pendant toute la "Campagne. Vous avez, en outre, envoyé trente millions au

Sï

CI ministre des finances, pour le soida^eipent du trésor pu- «blic. Vous avez enriCbUé .muséum de Paris de trois cents <f chefs-d'oeuvre de Tancienne et nottvdle kaBe,'et qu'il a afalln trente siècles pour produire. Vous arez conquis à la «République les plus belles contrées del^Eoropêr. Lés repu- «bllques Transpadane et Gispadipie vous doivent lair liberté. «Les ^uleurs françaises flattent ^ pour la première fois , sur ales'bords de VÂdriatique , en fàcè et à vingt-quatre heures «de Tancieiinè Macédoine, d'où Jiexandre s'élança sur c l'Orient. Une grande destinée vous est aussi réaervée ; vous «n'avez pas tout achevé. Vous châtierez ces insulaires per- «fide»! qui , étrangef^ aux« malheurs de la guerre, sourient «avec pluair aux maux dtt^x)ntinent. Les rois de Sardaigne, «de Naplesy le pape , to duc d^ Parme, se sont détad^ de «la coalition de vos ennemis , et ont brigué votre amitié. «Vous avez chassé les Anglais de Uvourne*, de Gènes, de «la Corse. C'est en vous que la patrie met ses plus chères « espérances : vous continuerez à en Hte dignes. De tant « d'ennemis qui se coalisèrent pour étouffer la République «à sa naissance, l'Empereur seul reste devant vous. Se dé- « gradant lui-même • du rang d'une grande puissance , ce «prince s'est mis à la soldé des marchands de Londres. Il n'a «plus de politique , de volonté , que celles de ce cslûnet per- « fide. Le Directoire exécutif n'a rien épargné pour donner la «paa à rSiirqie. La modération de ses propositions ne se «ressentait pas de la force de ses armées. Il n'avait pas con- « suite votre courage , mais l'humanité et Teûvie de vous faire «rentrer dans vos familles. Il n'a pas été écouté à Vienne. Il «n'est donc plus d'espérance pour la paix , qu'en allant la «chercher dans le coeur des états héréditaires dé la maison « d'Autriche. Vous y trouverez un brave peuple, accablé par «la guerre qu'il a eue contre les Turcs et par la guerre ac- «tuelle. Les habitans de Vienne et des états d'Autridie gé- « missent sur Faveuglément et l'arbitraire de leur gouveme- «ment. Il n'en est pas un qui ne soit convaincu que l'or de «l'Angleterre a corrompu les ministres de l'Empereur. Vous «respecterez leors propriétés. C'est la liberté que vous ap- «porterez à la brave nation hongroise. La maison d'Autriche ,

«qui, depuis trois siècles, va perdant à chaque guerre une «partie de sa puissance , qui mécontente ses peuples en lés «dépouillant de leurs priviiégés, se trouvera réduite, ^ la fin f de cett€ sliième campagne ( puisqu'elle nous contraint à la «faire), à accepter la paix que nous lui accorderons^ et à des- « cendre en réalité au rang des puissances secondaires où elle «s*est déjà placée en se mettant aux gages et à la disposition «de l'Angleterre. 5)

L'invasion que Bonaparte méditait m Autriche se rattachait au plan de campagne qu'il avait cchiçu dès les cômmencemeiis de la guerre d'Italie. Sa marche sur le centre des états héréditaires de l'Empereur se liait aux opérations des armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin. Hoche et Moreau avaient reçu Tordre d'entrer en Allemagne en mèilie temps que Tarmée dltalie. Le» trois armées devaient se réunir pour porter un dernier coup à TAulriche , et pour lui foire souscrire une paix que Bonaparte , comme on le verra plus loin, eut la gloire de conclure seul.

Le général en chef de l'armée d'Italie allait se trouver, pour la première fois , favorisé par l'avantage du nombre. L'arrivée des divisions Bernadotte, Delmas et Baraguay d'Hilliers , avait porté le nombre de ses forces fi 75,000 hommes ; mais , dans sa marche sur Vienne , il se trouvait obligé d'en laisser 20,000 en arrière, afin de garder les places fortes, et d'observer le midi de la péninsule.

L'archiduc Charles , frère de l'empereur François , célèbre déjà par ses victoires et ses talens militaires, avait été jugé le seul capable d'être opposé au conquérant de l'Italie ; mais, en envoyant à la frontière Tadvcrsaire le plus digne dé Bonaparte, l'Autriche, épuisée par les efforts qu'elle avait faits dans les campagnes précédentes , n'avait pas pu lui composer une armée. Le prince Charles était donc réduit à garder la défensive au moment même où le général républicain se proposait de prendre l'offensive.

Pour agir contre les états héréditaires de TAùtriche, deux lignes d'opération se présentaient : l'une au ijord par la vallée de l'Adîge et le Tyrol , l'autre à l'est par le Frioul et là Càrniole. Ces deux lignes forment un angle droit dont Vérone

est le sommet. Les généraux Laudoo et Kerpeu occupaient le Tyrol , et Tarchiduc avait le gros de ses forces dans le Frioul. On ne pouvait s'avancer exclusivement sur une de ces lignes , sans s'exposer à être attaqué de flanc et sur les derrières par le corps ennemi posté sur Tautre ligne.

Le général en chef était résolu de déboucher par le Frioul en faisant soutenir sa gauche par un fort détachement destiné à contenir le corps autrichien qui défendait le Tjrrol. Cette expédition avait été confiée au général Joubert, à la division duquel avaient été réunies les divisions Delmas et Baraguay d'Hilliers, ce qui portait à 17,000 combattans les troupes placées sous son commandement. Joubert avait Tordre de poussa Laudon et Kerpen devant lui jusqu'au-delà de Brixen , et de tourner ensuite sur la droite, par la vallée de la Drave, pour venir rejoindre à Klagenfurt le corps principal de Tarmée française qui allait attaquer de front rArchiduc. La division Victor devait rester sur TÂdige pour assurer la base des opérations , contenir Venise , et surveiller Texécution du traité avec le pape. Bonaparte avait avec lui les divisions Masséna , Bemadotle , Serrurier et Âugereau ( cette dernière était commandée alors par le général Guy eux) , en tout 38,000 hommes.

L'armée autrichienne , au moment où les hostilités commencèrent , ne présentait pas tout-à-fait une force égale. Le corps du général Laudon s'élevait à 15^000 hommes que devait bientôt appuyer une levée en masse des paysans tyroliens. Le prince Charles n'avait avec lui que 35,000 combattans ; mais son corps d'armée s'augmentait chaque jour par les renforts qu'il recevait du centre de l'Empire , et il attendait plusieurs divisions de vieilles troupes détachées des armées allemandes du Rhin, et déjà en marche pour venir se placer sous ses ordres. Il ne devait pas tarder à reprendre la supériorité numérique , supériorité que d'ailleurs les soldats républicains ne redoutaient pas. Ceux de l'armée d'Italie étaient depuis long -temps habitués à combattre un contre deux.

En défendant le Frioul , au moyen des retranchemens naturels que présentent parallèlement les rivières de la Piave ,

du Tagliamento , de Tlsonzo , Taile gauche de rarmée autrichienne devait toujours s'appuyer à la mer , et son unique ligne de retraite se trouvait dès lors derrière Faile droite. Une manœuvre rapide pouvait couper cette ligne , et rejeter Tennemi sur TÂdriatique.

Ge fut le plan adopté par Bonaparte ; mais il fut deviûé par TÂrchiduc.

L'armée française s'ébranla le 10 mars sur deux colonnes. Celle de gauche , commandée par Masséna, après avoir culbuté et pris la brigade autrichienne du général Lusignan, qui liait les communications de Tarmée du prince Qiarles avec le corps de Laudon , [se dirigea sur l'extrême droite de l'ennemi par Feltre, Spilimbergo et Gemona. Celle de droite, sous les ordres directs de Bonaparte, attaqua l'ennemi de front. Les passages de la Piave, du Tagliamento et de risonzo donnèrent lieu à des combats, où les soldats de l'armée d'Italie se montrèrent dignes de leur haute' réputation.

L'Archiduc, craignant d'être coupé, se hâta de battre en retraite afin de se rapprocher des renforts qui lui arrivaient à marches forcées. Il se replia sur Laybach. Une de ses colonnes, atteinte à Tarvis et à la Chiusa-Veneta, fut obligée, après un combat opiniâtre, de mettre bas les armes. 32 pièces de canon, 400 chariots qui portaient les bagages de l'armée, et 5,000 prisonniers restèrent en notre pouvoir. Pendant cette affaire, un détachement de la division Bernadotte occupa Trieste et s'empara des ressources qu'offrait cette ville florissante , seul port que l'Autriche possédât sur l'Adriatique , et seul débouché ouvert à son commerce maritime.

Le prince Charles, serré de près, ne s'arrêta pas à Laybach. Il se retira d'abord sur Klagenfurt , et de là , à l'approche de Bonaparte, sur Neumarck, dont il espérait défendre les gorges, à l'aide des grenadiers autrichiens et hongrois, arrivés enfin des bords du Rhin.

Joubert avait ponctuellement exécuté les ordres du général en chef; sa marche avait étf marquée par des suc^s. Il avait successivement battu Kerpen et Laudon , le premier sur le Lavis , le second à Tremen et à Clausen. Arrivé à

Biixen S il trouva les Tyroliens en armes : tontes ces populations guwrières s'étaient réunies aux troupes autrichiennes y et ce ne fut qu'à travers de nombreux ennemis et par une marche rapide et hardie qu'il put, sans être entamé 9 rejoindre à Klagenfurt le gros de Tarmée française. Ce mou" vemcnt découvrait la vallée de TÂdige ; Laudon s'y précipita pour aller soulever les peuples vénitiens, qu*un aveugle fanatisme excitait contre les Français.

De Klagenfurt, Bonaparte victorieux écrivit au prince Charles une lettre où, déplorant les malheurs d'une guerre que rien ne pouvait justifier plus long-temps, il faisait, en faveur de la paix, un appel à sa générosité et à son humanité. A celte lettre, digne, noble et grande, T Archiduc répondit qu'il ne désirait pas moins que le général républicain mettre un terme aux calamités de la guerre , mais qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter..

Le combat livré à Neumarck ne fut pas plus favorable an prince Charles que ne l'avaient été les affaires précédentes ; ces gorges difficiles furent forcées. Les grenadiers venus du Rhin , ces soldats qui étaient si fiers de leurs victoires contre les armées de Jourdan et de Moreau, furent obligés de lâcher pied devant l'attaque impétueuse de la division Masséna. Deux Jours plus tard ils furent encore culbutés à Kundsmarck» Leur défaite laissait libre la route de Vienne ; Bonaparte s'y avança à la poursuite du prince Charles qui continuait sa retraite avec précipitation, quoiqu'en assez bon ordre.

La capitale de l'empire d'Autriche était dans l'épouvante : déjà les jeunes princes de la famille impériale , le trésor et les archives des administrations étaient embarqués sur le Danube. Bonaparte arriva à Judenbourg , à vingt lieues de Vienne , et deux jours après l'Archiduc , qui avait eu le t«mp6 d'envoyer à l'Empereur la lettre où le général en chef

' A BrfxêD , le général Dumas se signala par une action digne des pto beaux temps de la chevalerie. Comme Bayard, il arrêta seal sur un pont, et pendant plusieurs niinutes, un escadron de cavalerie ennemie. Celte défense îiéroîque donna le temps à nos troupes d'arriver, et les cavaliers autriàïitm furent £aits prisonniers.

Le général Dumas est te pëfie de M. Alexandre Dumas, jeune auteur connu p^r de beaux succès dramatiques.

de rarmée républicaine offrait la paix à TÂutriche, lui fit demander un armistice pour en traiter.

Bonaparte y consentit. La position de scm armée était plus brillante que solide. L'inaction des armées du Rhin (inactioki trop prolongée pour ne pas lui donner des inquiétudes sur les dispositions secrètes du Directoire) le laissait sans an>ui au milieu de TÂUemagne, où il ne s'était ayancé que sur la jbi d'une coopération qui n'avait pas eu lieu; la levée en masse des Hongrois et la réunion de corps de volontaires que le péril de l'Empire excitait à prendre les armes, pouvaient redonner à l'armée ennemie une supériorité numérique trop forte pour que l'armée française ne se vtt pas forcée à la retraite , éloi* gaée comme elle l'était de la base de ses opérations, et avec des communications menacées par le soulèvement des popula^ tions soumises au sénat vénitien. Bonaparte aurait sans doute trouvé dans les inspirations de son génie des ressources pour parer à toutes ces difficultés , mais il pensa que la gloire de pacifier l'Europe valait bien en ce moment celle d'(»itrtr triomphant dans la capitale de l'Autriche, et le 18 avril, il conclut le traité préliminaire de Leobcn.

L'approche du général Laudon de Vérone, Bpths la marehe de Joubert sur la Garinthie, avait excité dans eette ville Ulâ soulèvement contre les Français; tous ceux qui n'avaient pu gagner les forts où la garnison s'était retirée , avaient été impitoyablement massacrés ; les malades même avaient été égorgés dans les hôpitaux. Cette horrible répétition de^ Vêpres siciliennes, ayant eu lieu après la semaine sainte, reçut le nom de Pâques vénitiennes : elle excita l'indignationde l'armée; une prompte vengeance était nécessaire. Bonaparte ne la fit pas attendre â ses soldats : un mois après le massacre de Vérone l'antique gouvernement de Venise cessa d'exister. Cette république aristocratique avait eu des siècles de puissance et de gloire ; elle fut sacrifiée aux mânes de nos braves, assassinés sans défense: grande et morale vengeance qui fut politique aussi, car elle fournit à Bonaparte les moyens d'assurer la paix, en offrant à l'Autriche Venise et les états de

I rUlyrie en dédommagement de la Lombardie.

Pendant les négociations du traité définitif avec rAutiiche, qui f urentllongues et hérissées de difficultés, tantôt suscitées par les envoyés de TEmpereur, tantôt par les instructions du Directoire , Bonaparte , qui réunissait alors la double qualité de général et de plénipotentiaire , eut successivement son quartier général à Montebello (où madame Bonaparte vint le rejoindre), à Milan et à Passeriano, près d'Udine, ville où les négociateurs tenaient leurs conférences.

Ce fut pendant les momens de loisir que lui laissaient à Montebello les arrangemens diplomatiques , qu'il affermit la tranquillité de Tltalie par la création de la République Cisalpine. Cette république était destinée à devenir avec le temps le seul état de Tltalie, et à fondre en un seul peuple tous les habiians de la péninsule : elle fut d'abord formée de la réunion des républiques Transpadane et Gispadane avec les états vénitiens de terré ferme, dont Tindépendance fot proclamée : ensuite Bonaparte y adjoignit la Valteline , petit canton de la Suisse italienne, sujet des ligues grises, et que l'oppression de ses dominateurs entraîna à réclamer sa liberté. D'anciennes promesses de la France de Louis XIV avaient garanti cette liberté : elles furent remplies par la France républicaine.

A Milan, le général en chef donna son approbation à la révolution démocratique qui détruisit l'ancienne domination de l'oligarchie géumse, et substitua, sous le nom de République Ligurienne^ au gouvernement des nobles legouvemement populaire. 11 fit adopter à cette république la constitution de la République française, et nomma lui-même les cinq directeurs chargés du pouvoir exécutif. Sa gloire et son génie le faisaient ainsi l'arbitre de toutes les querelles, le médiateur de tous les traités relatifs aux peuples de lltalie dont la reconnaissance le saluait du beau titre de libérateur.

Les affaires de l'intérieur de la France attiraient aussi l'attention du générs^l Bonaparte; tous les partis étaient arrivés à un de ces momens critiques qui exigent une action décisive. Les royalistes, par la marche des élections, étaient devenus nombreux et puissans dans les conseils législatifs ; ils comptaient des appuis parmi les directeurs eux-mêmes; une révo-

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lâtion prochaine menaçait l'existence de- la République; chaque parti , incertain de Tavenir, cheirchait à s'assurer Tappui d'un général marquant. Pichegru, trahissant ses devoirs, avait traité avec les royalistes , qui espéraient aussiattirer à euxMoreau, dont la gloire et le patriotisme avaient été un moment obscurcis par d'injurieux soupçons. Dans le parti opposé, les uns avaient jeté les yeux sur Hoche, général distingué, homme de cœur et d'action, vrai citoyen; d'autres songeaient à Bonaparte. Mais la gloire du libérateur de l'Italie effarouchait plusieurs membres du Directoire. Des ouvertures lui furent cependant faites : il ne pensa pas que les événooiens fussent assez avancés dans une voie de régénération pour qu'il dût personnellement se mettre à la tète du mouvement, et il se contenta d'envoyer à Paris un de ses lieutenans , Augereau , homme de courage et de résolution, mais sans talens politiques. Augereau fut placé à la tète des troupes lors du coup d'état du 18 fructidor. Cette journée, attentatoire à la sûreté du Corps-Législatif, porta un coup mortel à la frêle constitution de l'an III , rêve de quelques faiseurs d'utopie, qui, à force de vouloir balancer et contenir les pouvoirs de l'État, avaient rendu leur action presque impossible. Le Directoire et les conseils législatifs furent mutilés par la condamnation à l'exil de Carnot, de Barthélémy et de cinquante-trois députés des opinions les plus opposées. Si cet acte violent ne profita qu'à une faction, et, sous le manteau du bien public , servit une foule de haines personnelles, ce ne fut pas la faute de Bonaparte, qui, occupé à défendre les intérêts de la patrie vis-à-vis de l'étranger , n'avait appuyé le gouvernement que parce qu'il sentait le besoin d'enlever à nos ennemis toute espérance d'un prochain bouleversement dans Tintérieur de la République.

D'ailleurs, ce que Bonaparte voulait et attendait du gouvernement après le 18 fructidor, il l'a nettement exprimé dans une lettre adressée le 26 à un des ministres du Directoire : «Que l'on ait de l'énergie sans fanatisme, des prin* « cipes sans démagogie , de la sévérité sans cruauté ; que l'on a cesse d'être faible, tremblant; que l'on n'ait pas honte, «pour ainsi dire, d'être républicain; que l'on balaie de la

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HISTOIRB

4( France cette horde d'esclaves conjurés contre nous, et le •sort de l'Europe est décidé. Le gouvernement, les ministres «et les premiers agens de la République ne doivent écouter «que la voix de la postérité. »

Les événemens du 18 fructidor eurent une influence heureuse sur les conférences d'Udine; ils ôtèrent aux diplomates autrichiens Fespérance d'une révolution prochaine favorable aux desseins de l'étranger, et les convainquirent de la nécessité de signer promptement un traité définitif. On a remarqué qu'à dater du jour où la nouvelle du changement , qui s'était opéré dans le gouvernement de la République , arriva à Udine, les négociations marchèrent avec plus de rafHdité. Cependant , par suite de prétentions nouvelles des envoyés autrichiens, qui voulaient que Mantoue leur fût rendue en échange de Mayence, tout fut au moment d'être rompu. L'armée française, après les préliminaires de Leoben, s'était retirée derrière la Piave; elle reçut de Bonaparte l'ordre de repasser cette rivière et d'occuper la rive droite de Tlsonzo. De son càté Tarmée autrichienne repassa la Drave. Les hostilités étaient imminentes et les troupes en marche : on conférait au bniit du tambour. Enfin le 16 octobre, à Udine, la discussion s'échauffo tellement, les paroles devinrent si vives, que Bonaparte , justement indigné de ce que le comte de Gobentzel, négociateur autrichien, après lui avoir reproché de sacrifier à son ambition de général et h son désir de gloire les avantages que sa patrie pouvait obtenir de la paix (on sait que Napoléon , au contraire , voulait la fin de la guerre) , le menaçait d'appeler l'armée russe au secours de l'armée autrichienne , s'écria : «Eh bien! la trêve est rompue, «la guerre déclarée; mais souvenex-vous qu'avant la fin de «l'automne je briserai votre monarchie comme je brise cette «porcelaine.» Et en proférant ces paroles, il jeta sur le parquet un magnifique cabaret de porcelaine que Catherine II avait donné à M. de Cobentzel , et se retira. En montant en voiture pour retourner à son quartier général de Passeriano, il envoya un officier prévenir l'Archiduc que les hostilités recommenceraient dans vingt-quatre heures. Les dipldmates

DE L EMPEREUR WAPOLÉON. M

autrichiens, effrayés de cette résolution, se hâtèrent d'accep*' ter toutes les conditions imposées par la France , et le laade* main, 17 octobre, fut conclu le traité de Gampo-Formio: bien que sig^né à Passeriano , quartier général de Ben^parte^. on le data de Gampo-Formio, village entre Udine et Passe^ riano , déclaré neutre par le congrès.

Lorsque le projet de ce traité fut communiqué au général en chef deTarmée dltalie, celui-ci, à la lecture du premier article, qui était ainsi conçu : «L'empereur d'Allemagne re- «connaît la République française,» interrompit avec vivacité le lecteur, et s'écria : «Rayez cet article. La République fran- «çaise est comme le soleil : aveugle qui ne la voit pas! i> Puis^ il ajouta d'un ton plus calme : «Le peuple français est maHre «chez lui : il a fait une république, peut-être demain fera-t-il «une aristocratie, après-demain une monarchie : c'est son «droit imprescriptible. La forme de son gouvernement n'est « qu'une affaire de loi intérieure. »

Bonaparte possédait au plus haut degré le sentiment de l'honneur national. Si le peuple français a été aussi haut placé dans l'estime des autres peuples , c'est parce qu'il avait ce grand homme pour son représentant. Le premier magistrat d'une nation doit se montrer à l'étranger digne de la nation qu'il gouverne. Napoléon n'a jamais mendié pour son {youvemement la reconnaissance des rois de l'Europe. Pour lui le vœu, l'assentiment ou les murmures des souvermns de la Russie , de l'Autriche ou de l'Angleterre, étaient étoufFés sous la grande voix du peuple français , si forte , si sonore et si retentissante quand elle s'exprime librement.

Le traité de Gampo-Formio ne réglait que les différeas avec la maison d'Autriche; il avait été convenu i|tt'ati congrès se réunirait à Rastadt afin d'y faire toutes 1^ conventions relatives aux autres états de l'empire d'Allemagne^ Bonaparte reçut du Directoire les pouvoirs nécessaires pour s'y rendre et y traiter au nom de la France.

Tous les souverains de l'Allemagne avaient des représentans au congrès de Rastadt. Les réclamations des princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin étaient nombreuses et annonçaient de longues conférences. Bonaparte ne pour

vait prendre intérêt à des démêlés aussi secondaires; après avoir signé une convention militaire pour la remise de Mayence aux troupes de la République, conformément au traité de Gampo-Formio , il déclara à Treilhard et à Bonnier, ses collègues, qu'il regardait sa mission comme finie, et partit pour Paris , où il arriva incognito , le 5 décembre.

En Italie et en Suisse , de Milan à Rastadt , et de Rastadt à Paris , son voyage avait été une marche triomphale. Les populations accourues de plusieurs lieues à la ronde s'étaient pressées sur les routes à son passage. Il avait traversé les villes au milieu des cris unanimes de vive Bonaparte l vive le Pacificateur! A Paris il fut accueilli avec un enthousiasme et une joie qui excitèrent la jalousie et les inquiétudes du Directoire. Cette admiration , cet enivrement populaires étaient alors partagés par les principaux corps de la République, les conseils législatifs, les cours de justice , la municipalité de Paris. Dans les comités secrets des conseils on agita la question de donner au vainqueur de TAutriche , au libérateur de Tltalie , un de ces titres glorieux que Rome républicaine n'accorda qu'à ses plus illustres capitaines ; on proposa de lui décerner le surnom d'Italique. Les menées envieuses des directeurs empêchèrent qu'on ne donnât suite à celte proposition. Il en fut de même pour une motion qui voulait, qu'on décernât au général Bonaparte une autre récompense plus conforme aux idées moins désintéressées des temps modernes , le château de Ghambord et un grand hôtel à Paris. Le général ne fut sans doute pas fâché qu'on écartât cette manière de rémunérer ses services. Il n'était avide que de gloire , et il savait que l'amour du peuple paierait plus tard à sa valeur celle qu'il comptait encore faire rejaillir sur la nation française.

Le Directoire, malgré sa jalousie mal déguisée, pensa qu'il ne pouvait pas éviter de donner au conquérant de la paix une marque publique de la satisfaction du gouvernement. La cour du palais du Luxembourg (qui était alors celui des Directeurs) fut disposée et ornée avec magnificence,' pour une audience solennelle, où le général Bona-

parte fut conduit par le ministre de la guerre , Sçherer , et par celui des relations extérieures, Talleyrand. Bonaparte, Talleyrand, noms qu'il est si pénible de voir réunis : la grandeur et Fastuce, Taigle et le renard, la loyauté et la perfidie. Tant de gloire à côté de tant de

Bonaparte était accompagné de Joubert , portant le drapeau de Tarmée d'Italie, monument glorieux où étaient rappelées toutes les grandes choses qui avaient illustré cette armée et son général.

Talleyrand , en présentant le héros aux membres du Directoire , fit un discours dont nous citerons quelques fragmens. Ce discours , d'un style barbare et ampoulé , n'offre d'mtérét que parce qu'il concerne Bonaparte; il servira à montrer comment le grand homme a été apprécié par ses contemporains , à toutes les époques de sa glorieuse carrière.

« Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de présenter au Di- «rectoire exécutif le citoyen Bonaparte, qui apporte la ra- «tification du traité de paix conclu avec l'Empereur. — En «nous apportant ce gage certain de la paix, il nouâraj^Ue, «malgré lui, les innombrables merveilles qui ont amené un «si grand événement; mais qu'il se rassure, je veux bien «taire en ce jour tout ce qui fera l'honneur de l'histoire et «l'admiration de la postérité; je veux même ajouter, pour «satisfaire à ses vœux impatiens, que cette gloire , qui jette «sur la France entière un si grand éclat, appartient à la ré- «volution : sans elle ' , en effet, le génie du vainqueur de «l'Italie eût langui dans de vulgaires honneurs. Elle* ap- «partient au gouvernement qui, né comme lui de cette «grande mutation qui a signalé la fin du dix-huitième siè- «cle, a su deviner Bonaparte et le/ fortifier de toute sa «confiance. Elle appartient à ces valeureux soldats, dont la «liberté a fait d'invincibles héros. Elle appartient enfin à «tous les Français dignes de ce nom : car c'était aussi, n'en «doutons point , pour conquérir leur amour et leur vertueuse «estime, qu'il se sentait pressé de vaincre; et ces cris de «joie des vrais patriotes à la nouvelle d'une victoire, repor- «tés vers Bonaparte, devenaient les garans d'une victoire

. ^lÀ révolution. > La gloire de Bonaparte.

M HISTOIRE

«nouvelle. Ainsi, tous les Français ont vabcu en Bonaparte; «ainsi sa gloire est la prospérité de tous; ainsi il n>st aa- «ctm républicain qui ne puisse en revendiquer sa part.»

Le discours de Talleyrand, et celui de Scherer qui parla après lui, furent écoutés avec impatience ; Joubert prononça une courte harangue, et se jeta ensuite avec abandon dans les bras de son général. Bonaparte était debout ; sa conte- Bance simple et modeste contrastait avec sa grande réputation. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il remit au président du Directoire la ratification donnée par TEmpcrcur au traité de Gampo-Formio ; et d'une voix ferme, avec un accent sonore qui remplissait la vaste cour du palais :

«Citoyens directeurs, dit-il, le peuple français, pour «être libre, avait les rois à combattre; et pour obtenir «une constitution fondée sur la raison, il avait dix -huit «siècles à vaincre. — La constitution de Fan III et vous , avez «triomphé de tous les obstacle5. — La religion , la féodalité «et le royalisme ont depuis vingt siècles gouverné YEa- «rope;, mais de la paix que vous venez de conclure date «Tère du gouvernement représentatif. Vous êtes parvenus à «organiser la Grande Nation, dont le territoire n'est plus «circonscrit, que parce que la nature elle-même en a fixé «les limites. — Vous avez fait plus: les deux plus belles «parties de TEurope , si célèbres jadis par les arts, les scien- «ces et les grands hommes dont elles furent le berceau, «voient le génie dé la liberté sortir du tombeau de leurs an- (îcètres ; ce sont les piédestaux sur lesquels les destinées vont «placer deux grandes nations.

«J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo- «Formio , et ratifié par l'Empereur.

«La paix assure la liberté, la prospérité de la République. A Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur Içs «meilleures lois organiques, TEurope entière deviendra libre. »

Barras, alors président du Directoire, répondit longuement au général. La première phrase de son discours fut la seule remarquée ; la voici :

«Citoyen géntral, la nature, avare de ses prodiges, ne « donne que de loin en loin des grands hommes â la terre ;

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«mais elle dut être jalouse de marquer Taurore de laliberté «pv un de ces phénomènes, et la sublime révolution du «peuple français, nouvelle dans Thistoire des nations, devait «présenter un génie nouveau dans Thistoire des hommes cé- «lèbres. Le premier de tous, dtoy^i général, vous avez «secoué le joug des parallèles, et du même bras dont vous «avez terrassé les ennemis de la République, vous avez écarté «les rivaux que Vantiquité vous présentait. »

Dès que Barras eut cessé de parler , il tendit les bras à Bonaparte , et lui donna ce que Ton appelait alors Taccolade fraternelle. Les autres membres du Directoire imitèrent rexempjte du président ,, et embrassèrent comme lui Fillustre général. ^

Ainsi finit cette cérémonie qui n'eut d'éclat que par la présence et par les paroles d'un héros. Quel(pies jours après les conseils législatifs donnèrent une fête & Bonaparte dans la grande galerie du musée. Un dtner. de 800 couverts, et une harangue en plein air, furent toute la récompense nationale que les membres du gouvernement d'alors crurent devoir offrir au sauveur de la République. Était-ce ignoble envie, impuissance ou dérision?*^ Mais ce qui devait consoler Napoléon des petitesses du Directoire, c'étaient les acclamations de la réconnaissance populaire : jamais elles ne furent plus multipliées et plus unanimes.

A la même époque l'Institut l'appelait dans son sein et se glorifiait de le compter parmi ses membres. Cette élection le flatta beaucoup.

Enfin là mimicipalité de Paris , cédant à un vœu généra»lement exprimé, prit un arrêté qui donna à là rue Chantereine, où demeurait Bonaparte, le nom de rue de la Fiet/oire.

Les craintes méticuleuses des gouvernemens qui se sont succédés depuis l'Empire, n'ont pas permis que cette rue reprit ce nom glorieux. La figure géante de l'Empereur seraitelle un épouvantail pour les pygmées qui , impuissans à soulever l'épée du vainqueur de l'Europe, croient porter le sceptre de Napoléon?

RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE-

CAMPAGNE COnTRfi l'archiduc. — TRAITÉ DE CABIPO-FORBUO

9 mart. Proclamation do général Bonaparte.

10 — HeprtedeàhotliUtés.

12 — PaMage de la Piaye.

16 — Bataille et passage du Tagliamento (6 canons , 600 prisonniers).

19 — Passage de Tlsonio.

Prise de Gradisca (3,000 prisonniers, 8 drapeaux , 10 canons). •

20 — Expédition dans le Tyrol. — Combat de Lavis (4,000 prisonniers, 2 drapeanx, 3 canons).

Combat de Casasola (600 |»'ison-

niers et tous les magasins de l'ennemi)* >

Prise de Goritz.

22 — .Combat de Tramen en Tyrol (2 canons , 600 prisonniers).

24 •— Combat de Tarvis.

De ta GhinsarVeneta (5,000 prisonniers, 32 canons , 400 chariots et les bagages de Tennemi) .

Entrée à Trieste.

— ^ Combat de Claosen (1,500 prisonniers).

— *- Entrée en Carintbie.

29 — Attaque et prise des gorges d'Ins-

pmck (600 prisonniers, 2 canons).

31 — Lettre de Bonaparte au prince

Cbarles.

2 avriL Combat de Nenmarck (700 ' prisonniers).

4 — Combat de Kundsmarck (600 prisonniers).

5 — Traité d*a]]iance offensiTe et défensive , conclu à Turin , entre la République française et le roi de Sardaîgne.

— — Massacre des Français à Vérone.

17 — Insurrection des provinces vénitiennes contre les Français.

18 opril. Préliminaire de Léoben entre la France et rAutricbe.

10 fnai. Bonaparte porte ton quartier général à Montebello.

11 '.— Révolution de Venise.

16 — Entrée des Français à Veniae.— Destraction de la république. — Établissement d'un gouvernement provisoire.

ai et 23 — Révolution de Gènes.

14 juin. Installation du gouvernement provisoire de Gènes, sont le nom de RépiMigue Ligurienne, ejuiiiet Fédération de Milan. Procla mation de la République Cisalpine

4 septembre. Journée du 18 fiructidor.

17 octobre. Traité de paix deCampo- Formio , entre la République française et l'Empereur, roi de Hongrie etdeBt^éme.

22 — Réunion de la Valteline à la République Cisalpine.

16 novembre. Ordre du jour de Bonaparte à l'aimée d'Italie en la quittant

17 — Son départ pour Rastadt.

1 décembre. Convention militaire signée à Rastadt, entre Bonaparte et le comte de Cobentzel, touchant Pévacuation de Mayence, d'Ehren- Iweitstein , etc.

5 — Retour de Bonaparte à Paris.

10 — Réception solennelle de Bonaparte

par le Directoire.

20— Fête donnée, parleCorp^Législatif,

au général Bonaparte.

28 — Bonaparte est nommé membre

de l'Institut.

31 — La rue Chantereine, où demeure

le général , reçoit, par arrêté de la

municipalité de Paris, le nom de

rue de la Fictoire.

Paria. ••De l'ImprinirrH* ili.'TtinNot!! et C, me des Fi'aiici-IU>nr|;Aois-Sainl-Uirhr) , 1.

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