EXPÉDITION D'EGYPTE
La contiuète d'Egypte était depuis lot^-toups vp des pror jtM fevoris du général Bonaparte. IL en avait en la première pensée pendant ses guerres d'Italie. Oo eo trouve la preuve dans sa correspondance avec le Directoire et même dans ses prodamations, où il parle i ses soldats de l'Orient et de campâmes an-dell des mers. Napoléoo , en rencontrant dans loates les hostilités dirigées contre la France les instigations, leeiotriguee et l'ordu cabinet britannique, avait compris que l'Angleterre , placée par sa position ' insulaire hors de l'atteinte de nos armées , était, la seule ennemie que la République française ne put espérer de réduire prmiptement.
Quant aux puissances continentales, il s'en iiiquiétait moins. DesSenvesfvofonds, des places fortes et des chaînes de montagnes n'étaient pas des obstacles à arrêter riinpéiuosité française. Le f^and capitaine pressentait qu'avec lui nos soldats trouveraient la route de toutes les capitales de l'Europe. Mais pour accabler l'Angleterre, une marine fornii-
dable était nécessaire, et la République n'avait qu'un petit nombre de bàtimens de guerre. Des victoires sUmprovisent, comme le prouvent les mémorables campagnes dltalie; il Faut du temps, des buvriers et de Targent pour créer des vaisseaux. Mais que sont des vaisseaux sans des équipages expérimentés? Et pour former des matelots, il faut de longues navigations sous le soleil ardent de Téquateur et à travers les glaces éternelles du pôle , une lutte de plusieurs années avec les fatigués de la vie de bord et avec les orages de la mer. Napoléon pensait donc qu'il n'était possible d'obliger TAngieterre à respecter le repos de l'Europe et à traiter ellemême avec la République, qu'en l'attaquant dans ses possessions des Indes, si importantes pour son commerce, sa richesse et sa prospérité. L'Inde, depuis l'insurrection des États-Unis d'Amérique , était la seule grande colonie appar.tenant aux Anglais; et cette colome, ruinée ou prise , l'Angleterre, réduite à l'impuissance, ne devait pas tarder à demander la paix.
Bonaparte, en «'emparant de l'Egypte, avait le projet d'y établir une colome française , qui aurait remplacé les colonies américaines perdues pour la République. Elle aurait en outre servi de basé à ses opérations contre l'Inde anglaise : et de là serait partie l'armée , qui , réunie dans le Baagale auxsoldatsdusultandeMysore, Tippoo-Saéb, ennemiacbamé de la puissance britanni<pie , devait abattre le colossal empire édifié par les marchands de Londres. La possession de la Corse, des lies Ioniennes, de Malte et de Candie devait donner à la France l'empire de la Méditerranée , dont Napoléon a eu si long-temps la belle pensée de £iirele lac français. Le rétablissement du canal deSésostris à traversl'isthme de Suez , en réunissant les eaux du golfe de Syrie à cdlès de la mer Rouge, aurait ouvert à nos vaisseaux la route directe de l'Asie méridionale, et assuré, en quelque sorte^ à notre industrie le monc^oie du commerce du monde. La réussite de l'expédition, dont la conception était due au génie de Napoléon, devait être pour la France une source de richesse et de puissance.
Au commencement de Tannée 1798, Bonaparte avait été
nommé au commandement de Tarm^ d'Angleterre, armée qai n'existait pas encore: Il visita les t>orts et les cdtes du nord de la France. Cet examen confirma sa ccmyiction que TAngleterre ne pouvait pas encore être attaquée de ee côté. Il revint i Paris presser les préparatifs derexpéditiott d'Egypte, qui avait reçu l'approbation du gouvernement.
On prétend qu'à cette époque, plusieurs membrea des conseils, pressentant la haute fortune qui attendait Bcmaparte, et enthousiastes de son génie, eurent le projet de le placer à la tète du gouvernement , en le faisant entrer dans lé Diréctmre. Ge dessein ne put avoir aucune suite. La jeunesse de Bonaparte était un obstacle insurmontable : la constitution de l'an m exigeait qu'un directeur fût âgé an moins de quarante ans.
Le plus grand secret était nécessaire pour que TAngleterre ne fftt pas informée de la destination de l'armée qui se réunissait à Toulon. Peu de personnes furent mises dans la confidence. Bonaparte travailla jour et nuit avec Une activité sans égale à l'exécution de son projet. Ge fut lui qui organisa tout. Il choisit les généraux , indiqua les troupes qui devaient faire partie de l'armée , les lieux et les arsenaux d'où il fellait tirer rartillerie et les munitions de guerre. Il connaissait déjà les ressources militaires de la France mieux que le ministre de la guerre. Son génie embrassait à la fois l'ensemble et les détails. Il dictait et rédigeait tons les ordres, toutes les instructions relatifs à l'expédition. Ces ordres se saccédaient avec une rapidité extraordinaire. Ils parcouraient comme l'éclair la ligne de Givita-Yecchia à Toulon. Bonaparte donnait aux uns , avec une admirable précision , rendez-vous devant Malte ; à d'autres , devant Alexandrie. Les instructions et les ordres étaient rédigés et copiés dans son cabinet. Quand il avait besoin de la signature des chefis du gouvernement , il allait lui-même trouver un des directeurs, afin d'éviter les lenteurs et les retards de la voie administrative. Gette activité porta ses fruits : en moins de deux mois Farmée d'Orient fut prête à partir.
Gette armée s'élevait à environ trente-six mille hommes. Tott&ses généraux étaient illustrés par leurs exploits en Al-
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lemagne, et en Italie : c'étaient Kléber, Desaix, Reynier, Bon, Menpu, Vaubois, Damas, Lannes, Lannsse, Murât, Leclerc, Davoust, etc. Berthier était chef d'état-ma^or , GafforelliTDafalga commandait le génie, et Dommartin l'artillerie. Le service, de santé était placé sons la direction de Desgenettes et de Larrey. Les cavaliers, au nombre de 2,500, avaient été choisis p^rmi les hussards et les dragons. Ils n'emmenaient : que trois cents chevaux : on comptait sur ceux des Arabes et des Mamelucks.
^ La flotte qui devait transporter et escorter cette armée se composait de plus de 500 voiles, parmi lesquelles on remarquait treize vaisseaux de ligne, huit frégates et soixante-dixhuit bàtimens de guerre de moindres dimensions , tels que corvettes, bricks, etc. Le vice-amiral Brueys la commandait. . Cet armement considérable, cette réunion extraordinaire de troupes avaient donné lieu en France et en Europe à de nombreuses coiù^ctures, mais aucune n'avait découvert le véritable. but de l'expédition, tant le secret avait été bien gardé. L'incertitude augmentait à l'aspect d'une nombreuse commission de savants attachés à l'armée. C'étaient plusieurs membres de l'Institut national, et des hommes déjà distingués dans les sciences et dans les arts : Monge, Denon, Cortaz. Fourrier, Berthollet , Geoffiroy, Dolomieu, etc., dont les noms, devenus illustres, attestent la sagacité de Napoléon et son remarquable discernement pour distinguer, choisir et employer les hommes.
L'arrivée du général en chef à Toulon (le 8 mai) imprima une nouvelle activité aux préparatifs du départ ; mais les vents contraires retinrent encore pendant dix jours la flotte dans la rade.
Ayant l'embarquement , Bonaparte , pour foire cesser Tincertitude et l'anxiété générale, adressa aux troupes cette ^ harangue, dont l'effet répondit à son attente, et qui électrisa l'armée:
«Officiers et soldats, il y a deux ans que je vins vouscom- « mander; à cette époque vous étiez dans la rivière de Gènes, «dans la plus grande misère, manquant de tout, ayant sacria fié jusqu'à vos montres pour votre subsistance réciproque ;
«je vous promis de faire cesser vos misères, je vous conduim$ en Italie ; là , tout vous fut accordé... Ne vous ai-je pas «tenu parole?»
Ici un cri général se fit entendre : Oui l
«Eh bien! apprenez que vous n'avez point encore assez fait «pour la patrie, et que la patrie n'a point encore assez fait «pour vous ! — Je vais actuellement vous mener dans un pays «où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui'éton- «nent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie des «services qu'elle a droit d'attendre d'une armée dMnvinci- «bles. — Je promets à chaque soldat, qu'au retour de'cette ex- «pédition, il aura à sa disposition de quoi -acheter six arpeus «de terre.— Vous allez courir de nouveaux dangers; vous les «partagerez avec vos frères les marins. Cette arme, jusqu'ici, «ne s'est pas rendue redoutable à nos ennemis ; leurs exploits «n'ont point égalé les vôtres ; les occasions leur ont manqué; «mais le courage des marins est égal au vôtre : leur volonté «est celle de triompher; ils y parviendront avec vous.'— «Ck)mmuniquez-leur cet esprit invincible qui partout vous «rendit victorieux ; secondez leurs efforts; vivez à bord avec «cette intelligence qui caractérise des hommes purement ani- «més et voués au bien de la même cause : ils ont, comme vous, «acquis des droits à îa reconnaissance nationale dans l'art «difficile de la marine.— Habituez-vous aux manœuvres de «bord; devenez la terreur de vos ennemis de terre et de mer; «imitez en cela les soldats romains, qui surent à la fois bat- «tre Garthage en plaine et les Carthaginois sur leurs flottés ».
Le général Bonaparte , avant de quitter la France , eut le bonheur de sauver de malheureux vieillards que les lois sur les émigrés , exécutées à Toulon avec la plus grande rigueur, menaçaient de mort. Les pensées de Napoléon étaient des pensées d'ordre et de conciliation; il voulait la fusion de tous les partis en un seul, dévoué à la France ; et il savait que la justice et la clémence sont les plus sûrs moyens dé cicatriser les plaies des révolutions. Nous allons citer la lettre qu^il écrivit à ce sqj^^ \e\6 mai, aux commissions militaires de la 9® division. Cette lettre causa dans l'armée une ( satisfaction inexprimable.
lOa flISTOIRE
«J'ai appns , citoyens , avec la plus grande douleur , que «des vieillards âgés de 70 à 80 ans, de misérables femmes «enceintes, on environnées d'enfans en bas âge , avaient été «fusillés comme prévenus d'émigration. --» Leâ soldats de « 1$ lib^é saraient-ils donc devenus des bourreaux? La pitié, «qn'ilë ont portée jusqu'au milieu des combats, serait-elle « donc morte dans leurs cœurs? — La loi du 19 fructidor a été «une mesure de salut public. Son intention a été d'atteindre « les conspirateurs, et non de misérables femmes et des vieil- «lards caducs. *— Je vous exhorte donc, citoyens, toutes les «fois que la loi présentera à votre tribunal des vieillards de « plus de 60 ans , ou des femmes , de déclarer qu'au milieu « des combats vous avez respecté les vieillards et les femmes «de vos ennemis, — Le militaire qui signe une sentence de «mort contre une personne incapable de porter les armes , «est un lâche. »
Le 19 mai 1798 , par un beau soleil et un vent favorable , Tavant-garde de la flotte mit à la voile. Le général eu ch^ était Abord du vaisseau amiral Y Orient^ de 120 canons.
Après avoir rallié les différens convois partis de Gènes ^ de Corse et de Givita-Yecchia , la flotte arriva en vue de l'ile de Malte, occupée alors par les chevaliers de cet ordre célèbre qui a été si long-temps la terreur des pirates turcs et barbaresques. Bonaparte avait l'intention secrète de s'emparer de nie ; le grand-mattre refusa de laisser entrer la flotte dans le port : ce fut le prétexte des hostilités. Nos troupes débarquèrent et s'emparèrent de la cité Vieille sans tir^ un seul coup de fusil. Le lendemain, au momrat pu l'artillerie des forts commençait à jouer , la population de la cité Valette se révolta et força le grand-mattre à faire cesser le feu et à capituler. Cette capitulation, en cédant la possession de l'Ile à la République française, porta le emip mortel à l'ordre de Malte.
Après avoir laissé une garnisc» dans cette place impor«< tante, et donné au général Vaubois les instructions nécessaires à la défense , Bonaparte se bâta de remettre à la voile pour se diriger vers le but de son expédition. Il n'ignorait |
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON. iûi
pas que Tescadre anglaise parcourait la Médttemmée dans tous les sens pour trouver et attaquer la flotte firançaise; et i^ eraignait que Tissue d'un combat naval iie fût d^avorébKn â des vaisseaux encombré d'hommes et de provisions. L^amital Nelson avait, sur les côtes de lltalie méridipniBile^ irecuèiUî des indices qui lui firent deviner le but ôA tendait Bona« parte. Il cingla droit vers Alexandrie, ofi il arrivft WÂn jours avant notre escadre , dont la diarcbe étrit ralentie fkr le nombreux convoi qu'elle escortait. Ll , instniit que la flotte qtfil diercbait n'y avait pas paru , il se dir^ea Ver^ Id c6te de Syrie , û& il supposa que Bonaparte pourrait essayer d'effectuer son débarquement.
La flotte qui portait l'armée d'Orient arriva en vde d*« lexandrie le 30 juin au soir, quarante-trois jours a{M*ès scia dépait de Toulon. Le premier juilliet, le général en ëhe^, informé de là courte apparition de Nelson dané ces pai^g^; et de la direction qu'il avait prise, se décida, malgré lè^ difficultés qiie présentait une mer houleuse ^ une e6te gaHiie de rédft et la distance de trois lieues qui 8épai*ait les vkk^ seaux du rivage, à foire débarquer l'armée sttr*le^tiànq[>. Il répondit à l'amiral Brueys, qui lui t^roposait d'attendre an lendemain : a Amiral , bous n'avons pas de temps ft perdre; «la fortune ne nous donne que trois jours ; si je n'en profite «pas, nous sommes perdus. » Et il donna Td^rdre de ftdre préparer les chaloupes.
Une proclamation écrite à bord de /'Orfi^n/ avait été distribuée à l'armée impatiente , et lui avait fait enfin connattre le but d'une expédition que, jusqu'alors, elle n'avait pu <pè soupçonner.
Cette proclamation étut dinsi conçue :
«Soldats I vous allez entreprendre une conquête dont lei «effets sur la dvilisation et le commerce du riionde sont in- « calculables. YoUs portez â l'Angleterre le coup le plus sàr «et le plus sensible en attendant que Vous puissiez lui donner «la mort. -^NoUs ferons quelques marches fatigantes; nous «livrerons plusieurs combats. Nous réussirons dans toutes nos «entreprises; les destins^sont pour nous. Les beys mame^ «lucks, qui SivoriseM exclusivement le commerce angMs^
«qui OBt couvert d^avanies nos négodans, et qui tyrannisent «les malheureux habitans dn Nil , quelques jours après notre «arriyée n'existeront plus. — Les peuples avec lesquels nous « allons viyre sont mahométans. Leur premier article de foi est «celui-ci : « Il n*y a pas d'autre dieu que Dieu , et Mahomet «est son prophète.» Ne les contredisez pas. Aj^ssez avec «eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens. «Ayez des égards pour leurs muftis et leurs imans, comme «yous en avez eu pour les rabbins et les évèques. Ayez pour «les cérémonies que prescrit TAlcoran, pour les mosquées, «la même tolérance que vous avez eu pour les couvens, pour «les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus- « Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les reli- «gions. — Vous trouverez ici des usages difFérens de ceux de «l'Europe; il faut vous y accoutumer. Les peuples chez les- « quels nous allons entrer traitent les femmes différemment que «nous ; mais, dans tous les pays, celui qui viole est un mons- «tre. ^Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes; «U nous déshonnore ; il détruit nos ressources ; il nous rend «ennemis des peuples qu'il est de notre intérêt d'avoir pour «amis. — La première ville que nous allons rencontrer a été «bfttie par Alexandre; nous trouverons à chaque pas de «Ifrands souvenirs dignes d'exciter l'émulation des Français. »
Dans la nuit du 1^ au 2 juillet , à une heure du matin, le général en chef mit le pied sur la terre d'Egypte. Avant le jour , il se porta sur Alexandrie avec quelques régimens des divisions Bon et Kléber. Cette ville dont les remparts furent escaladés malgré la fusillade des Arabes , se rendit par capi* tulation après une défense de quelques heures. Dans l'attaque, le général Kléber fut grièvement blessé par une balle qui l'atteignit au front.
Bonaparte fit observer à son armée la plus rigoureuse disdpline, et traita les habitans d'Alexandrie avec une grande douceur. Il y resta seulement six jours, afin d'organiser l'adininistration de la ville et de la province, et.de presser Je. débarquement de l'artillerie , des munitions et des objets nécessaires aux troupes. U y régla la marche de l'armée à travers la province de Bahireh. L'amiral Brueys reçut l'ordre
de faire sonder le vieux port pour le mouillage des vaisseaux de haut bord , et la flotte fut mise provisoirement à Tancre dans la rade d'Aboukir.
L'Egypte doit son existence au Nil , qui la traverse dans toute sa longueur. Elle se divise naturellement en haute, moyenne et basse Egypte. CTest une vallée large de 40 à 50 lieues et longue de 200. U n'y pleut jamais : les inondations régulières du fleuve rendent seules féconde et habitable rétroite lisière de terres cultivées qui borde ses deux rives. Cette lisière a depuis une demi-lieue jusqu'à deux lieues et demie de large. Le Delta, compris entre les deux emboudiures du fleuve , offre plus d'étendue. Mais telle est la fertilité produite par le limon que laisse le Nil après rinondation , que cette terre , qui , au moment où les Français y arrivèrent,, ne comptait pas plus de deux millions cinq .cent mille habitans, nourrissait dans les temps anciens, sous les Ptolémées, une population de vingt millions d'hommes et fournissait du blé à toute Tltalie. Les terres cultivées sont resserrées entre deux déserts de sables mouvans, dont la triste uniformité n'est interrompue de loin en loin que par (pielqnes Octsis^ lies de verdure qui servent de lieux de repos et d'abri aux caravanes.
Les révolutions physiques du globe et les bouleversemens politiques des empires avaient détruit lentement la prospérité et la population de l'Egypte. Les canaux, mal entretenus, s'étaient comblés et avaient disparu ; les sables envahissaient chaque jour les terrains fertiles. Le sol était couvert des raines de tous les temps et de tous les ordres; semblables à ces ruines, la population ofPrait les dâ>ris de différens âges et de plusieurs peuples, divers de mœurs, de langage et de religion, Gophtes, Arabes, Turcs et Mamelucks.
Les Mamelucks étaient les maîtres du pays; ils possédaient les richesses et la force. C'était une milice guerrière, recrutée parmi des esclaves circassiens et géorgiens, intrépide et habituée à ^combattre toujours à cheval. Ils avaient pour chefe vingt-quatre beys ou princes, parmi lesquels Mourad et Ibrahim eierçaient la suprême autorité.
Le pacha tare envoyé tons les ans de Cionstantinople n^avait qu'un pouvoir nominal. H était chargé de percevoir un tribut, qu'on ne lui payait pas, et de représenter on sultan auquel on n'obéissait pas. Deux cent mille Turcs, disséminés dans les villes^ gâ» de tous les états Ht de toutes conditions, avaient le titre de janissaires et de spahis, mais sans être assujettis ni propres à aucun service militaire.
Les Gophtes, race primitive de Tancienne Egypte, professaient la religion chrétienne. Gomme toutes les races esclaves ils s'étaient abâtardis et voués aux plus ignobles métiers.
Les Arabes-Égyptiens , qu'il ne ftitit pas confondre avec les Arabes-Bédouins (brigands pillards et sans fU , qni infestent les litnites du désert) composaient la masse principale de la population, établis dans le pays à l'époque de la conquête par les lieutenans de Mahomet. Ils se divisaient en trois grandes classes , les fellahs on laboureurs, les petits propriétaires, commerçans et febrlcans, et les grands propriétaires, qui, sotis le nom de schelcks, étaient les véritables grands de TÉgypte. C'étaient les membres des divans et des mosquées. Ils exerçaient une grande influence ëur le peuple.
Bonaparte avait étudié avec sagacité la diverâté des races et des intérêts des Égyptiens. Il en tira parti pour rétablissement de son adnlmistratidn. Flattant habilement l'esprit national arabe , il annonça qu'il avait un grand respect pour la religion de Mahomet , et qu'il ne venait faire la guerre qu'aux Mamelucks , oppresseurs du pays. Une proclamation au peuple égyptien, dont il fit précéder son départ pour le Kaire, écrite du style solennel et imposant qui convient aux imaginations orientales , produisit un grand effet.
L'armée débarquée en Egypte ne se composait que de trente mille hommes. Ils fbrent repartis en chiq divisions, aux ordres des généraux Kléber, Desaix, Reynier, Bon et Menou.
Dans sa marche sur le Kaire , a travers le désert, la division Desaix qui formait l'avant-garde eut tellement à souf" frir du manque d'eau et de l'ardeur du soleil , que Desaix lui-même, si difficile à émouvoir dans les plus grands dangers, partagea l'abattement de ses soldats. Il écrivit an gé-
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néral qei chef : « Si ratméë ae trayeilse pas le désert arec la «rapidité de réclakr, elle périra. »
Les troupes supportaient avec impatience les fttigiies si nouvelles pour des soldats habitués à combattre dans left plaines fertiles de Tltalie et de F Allemagne. Leur soif né pouvait être suffisamment étanchée par Teau saumàtro dn petit nombre de puits qu'ils rencontraient su^ leur routé. Elle s'augmentait au contraire par les illusions décevantes du mirage , qui changeaient en un eau fraîche et limpide les vapeurs brûlantes exhalées du sein de la terre. C'était le su** plice de Tantale renouvelé chaque jour : Tonde fuj^t à mesure qu'on cherchait à s'avancer vers elle. Pour comble de malheur, quand on s'approcha du Nil y et quand Teau devint abondante , les troupes qui avaient reçu du pain pour pluh sieurs jours , et qui l'avaient gaspillé avec l'imiwévôjrance naturelle au soldat, manquèrent de vivres, et furent réduites à se nourrir de pastèques, alimens aqueux , nuilsains et affiûblissans.
Le général ^n chef partageait les privations de ses soldats^ et supportait patiemment leurs murmures , certain , oomme Christophe Colomb au milieu de ses marin» irrités, d'at* teindre biaitôt le but de son expédition. Mais il n'avait pas les mêmes ménagemens pour ses généraux, et en entendant les in^récations qu'un d'entre eux se permettait de fnre pu* bUquement : <iTaisez*vottS, général, lui dit-il, vos m pieds «de haut ne m'effraient pas. Si vous continuez à exciter Tin- «ritation de l'armée, avant une heure je vous ftiis fiisiller. » Le général se tut: il savait que Bonaparte était homme à exécuter sa menace.
Dans leurs fatigues, les soldats faisaient souvent retomba leur mauvaise humeur sur les savans, qui, pour ftdre leurs fouilles, avaient, disaient-ils^ donné l'idée de l'expédition. Bonaparte protégeât les hommes delà science contre lesbruftalités des hommes de guerre; et pour apprendre à son armée à respecter ceux qui se consacrent à l'accroissement et à la propagation des connaissances humaines, il fit toujours, en ^ËryptC) dans ses proclamations et dans ses ordres^ précéder son titre de gâiéral en chef, du titre de membre de l'Institut.
Pendant la marche, les flancs de Tannée furent couverts tf une nuée de cavaliers arabes qui pillaient et assassinaient les traînards. Les Français, privés de cavalerie , ne pouvaient les poursuivre. Le général en chef lui-même faillit être enlevé par les Bédouins: un pli du terrain le cacha heureusement à leur vue. En reconnaissant le péril auquel il venait d'échapper, Bonaparte s'écria galment : « Il n'est point <3crit <ilà haut que je doive être pris par les Arabes. »
L'ennemi attendit pour la première ibis nos soldats en avant de Ramanieh^ où la division Kléber, qui avait marché par Rosette, afin de protéger la navigation de la flottille française , sur le Nil , devait rejoindre le gros de l'armée. Dans ce premier engagement les Mamelucks furent repoussés. Plusieurs volées de mitrailles les dispersèrent.
 Ramanieh nos soldats se reposèrent , et oublièrent leurs fatigues en se baignant dans les eaux si désiréas du Nil.
L'armée continua sa marche sur le Kaire en suivant la rive du fleuve. Le 13 juillet elle rencontra auprès du village de Ghebrelsse, ayant son flanc droit appuyé au Nil, et couvert par une flottille nombreuse, Mourad-Bey avec quatremiile Mamelucks. La cavalerie africaine offrait un coup d'œil magnifique. C'étaient de beaux chevaux arabes, richement harnachés, piaffant, hennissant, caracolant avec grâce et l^èreté; c'étaient des cavaliers à l'air martial ^ couvert d'armures étîncelantes, enrichies d'or et de pierreries; de costumes divers brillamment bigarrés ; la tête ornée de turbans à aigrettes, ou de casques dorés; armés de sabres, de lances, de flèches, de carabines. Ce spectacle frappa vivement nos soldats. Le combat s^engagea entre les deux flottilles. Celle de Tennemi attaqua la nôtre qui remontait le Nil en côtoyant le rivage. Pour la dégager, l'armée se porta contre Mourad-Bey. Chacune dtô cinq divisions formait un carré au centre duquel étaient les équipages , et dont les angles étaient armés de pièces d'artillerie; les carrés disposés en échelon se flanquaient réciproquement. Les Mamelucks n'attendirent pas •les Français : ils s'ébranlèrent pour les attaquer, mais leur impétuosité vint échouer contre ces murailles mouvantes hérissées de baïonnettes et d'où partait de momens en m6m«[is 1
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une ploie de balles et de mitrailles. Ils revinrent plusiears fois bravement à la charge; mais la tactique et la discipline européennes triomphèrent de leur valeur désordonnée. Le village de Ghebreïsse fut emporté par les Français, et les Mamelucks, en désordre, s'enfuirent vers le Kaire. Les marins de la flottille ne furent pas moins heureux que les soldats de Tarmée de terre. Ils obligèrent aussi la flottille ennemie à prendre la fuite.
Une vieille tradition populaire des Arabes accorde Tempire de rÉgj^te à celui qui se rend maître du Kaire. Les Mamelucks; avaient résolu de tenter un dernier effort sous les murs de leur capitale. Il s'agissait pour eux de vaincre ou de mourir. La perte de cette bataille devait entrafaier la chute de leur domination. Leur armée réunie sur la rive gauche du Nil, au nombre de plus de soixante mille hommes, était adossée au fleuve , couvrant le Kaire , qui est situé sur la rfve droite et s'étendait depuis Embabeh jusqu'aux Pyramides. La droite, appuyée sur ce village, était couverte par des retranchemehs garnis de quarante pièces de canon, et défendus par l'infanterie turque, au nombre de vingt mille hommes, janissaires et spahis. Un corps de dix mille Mamelucks servis chacun par trois fellahs armés à la légère, occupait le centre. L'aile gauche était formée de trois mille cavaliers arabes.
L'armée française, après une marche commencée pendant la nuit, arriva au point du jour devant l'ennemi. Cette ligne formidable, l'éclat des armes qui brillaient au soleil levant, l'aspect des trois cents minarets du Kaire, des bosquets de palmiers qui bordaient le fleuve , celui des larges et{massives pyramides qui paraissaient eomme assises à l'horizon, pour assister à la lutte qui allait s'engager , tout ce tableau imposant et sublime excitait parmi les soldats un sentiment de surprise, d'admiration et d'enthousiasme; l'enthousiasme augmenta lorsque le général en chef parcourant le front de sou armée et montrant du doigt l'horizon, prononça cette courte ; harangue, qui vivra sans doute autant que les pyramides qui en furent les témoins :
«Soldats! vous êtes veans dans ces contrées pour les arra* «eber à la barbarie, porter la civitisatioii dûs rOrient et «soustraire cette lielle partie du monde au joug de TAngle- «terre. Nous allons combattre. Songez que du baut de ces <«iBQnainens quaranle stèdes yous contemplent »
Les paroles de Bmiaparte , soudainement répétées jusque dans lea rangs les pbis floignés, animèrent les soldats d'un noble orgueil et d'un indomptable courage. Ils allaient avoir l'occasion de se montrer dignes à la fois du passé et de Tayenir.
L'armée fiit bientôt disposée en carrés, comme à Ghebrelsse. Desaix commandait la droite, formée de deux - avisions , Vial la gandie , composée également de deux divisicms. Bonaparte était au centre avec la division Kléber, qu'en Tabsence de ce brave général, retenu à Alexandrie par ses blessures , commandait le général Dogua. . Bonaparte avait eiaminé avec soin les dispositions de Tenn^ ; il avait remarqué que rartillerie qui garnissait le camp d'Embabeb n'était pas montée sur des affûts de campagne ; il avait ainsi Fassuraace que Tinfenterie turque n'cfserait pas s'en éloigner, n ordonna à Desaix de prolonge sa dr^te pour se mettre bors de la portée dç rartillerie turque, et d'attaquer eusi^te les Mameludcs, tandis que Vial, de 9Qn oèté, attaquerait de firont les retranehemens d'Eoûlb^beh : cette manœuvre devait placer l'ennemi entre deux feux.
Mpurad était doué d'un coup d'œil pénétrant et de beaucoup de résolutitm; il avait le génie militaire. Il s'aperçât du mouvement des Français et en devina l'intention. Aussitôt il donna ordre à sa cavalerie de charger nos colonnes pwdsilt leur marche. Le choc fat si rapide, si impétueux, que nos carrés furent un moment ébranlés ; mais ils se reformèrent promptement. Les charges de l'ennemi se multijpili^rent en vain ; leurs attaques désespérées n'eurmit aucun succ^. écrasés par la mitraille et par le feu soutenu de notre infanterie, les plus braves trouvèrent la mort autour de ces carrés , devant lesquels venaient se briser tous leurs effort^. Le général Vial avait enlevé à la baîoonette le village retranché. L'armée ennemie se vit aloi^ resserrée entre
nos carrés , ses propres batteries devenues les nôtres, et le fleuve' Elle fut entièrement dispersée ou détruite. Mourad- Bey , séparé de ses troupes, se retira vers Ghizeh, avec deux mille cinq cents cavaliers, seul débris de sa nombreuse armée-; la ms^'eure partie de Tinfanterie turque se sauva à la nage en traversant le Nil : ceux des Mameliicks qui voulurent tenter cette voie désespérée de salut, se noyèrent^ entraînés par le poids de leurs armures. Le camp de Tennemi, 400 chameaux ct^urgés de bagages, 40 canons plusieurs milliers de chevaux arabes et la-possession assurée du Kaire, furent les résultats de cette glorieuse victoire , qui reçut le nom de Bataille des Pyramides.
Le général en chef entra au Kaire le 25 juillet. Il ne s'y arrêta que peu de jours. Ibrahim-B'ey , qui commandait les Mamelucks restés sur la rivie droite du Nil; s'était replié sur Belbeîs. Bonaparte, avec trois divisions, s'a(tacha à sa poursuite , l'atteignit ù Salahieh et le rejeta dans le désert de Syrie. La divisicm Régnier resta à Salahieh pour fortifier ce poste et couvrir TÉgypte du côté de TÂsie. La division Kléber fut dirigée sur Damiette pour occuper, cette ville et garder les côtes: La division Menou fut ramenée au Kaire par le général ai chef.
Pendant que Bonaparte chassait Ibrahim -Bey de la basse Egypte , Desair, envoyèdans la haute Egypte à la poursuite de Mourad-Bey, s'établissait dans ce pays , et réussissait à contenir le brave chef des Mamelucks, qui, toiiyours battu, mais jamais découragé, renouvelait ses attaques avec une constance admirable. Les grandes qualités de Desaix , sa modération , son équité, produisirent une vive impre^on sur les peuples de la haute Egypte, dont la reconnaissance lui décerna, d'vne commune voix, le nom de Sultan jmte.
Le succès de Teipédition paraissait complet , Tarmée de terre avait réussi dans toutes ses entreprises ; mais Tannée navale éprouva un désastre qui porta un coup fatal aux espérances du général en chef. L'escadre française était restée, malgré ses ordres, dans la rade d'Aboukir : elle y fut attaquée et détruite par-l'amiral Nelson.
RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
EXPia>mo]v d'égtpte.
Janvier, Bonaparte ett Dommé général en cbef de rarmée d'AnglelmTe.
10 février. Il part de Paris pour aller Tisiter les côtes et les ports de rOoéai^.
5 mars. Il est nommé général en cbef de rarmée d*Orie nt.
8 mai, n arrive à Toulon*
19 — La flotte expéditionnaire sort da port.
10 juin. Prise de Malte (plusiears ba> timens de guerre , trois millions en argent, 1,200 canons, 40,000 ftisils , l,âN) milliers de pondre).
12 — ConTention par laquelle Tordre de Malte cède i la ^publique française les lies de Malle, deGozeetde Gomino.
19 — La flotte remet à la voile. — Départ de Malte.
30 ^Arrivée snr la côte d^Égypte.
1'' juillet. Débarquement.
2 — Prise d'Alexandrie.
6 — Marcbe sur le Kaire.
7 — Prise de Rosette.
12 ~ Gondiat de Ramanieh.
13 — Combat de Gbebrelsse.
21 — Bataille des Pyramides (40 canons, 400 ebameaux chai|{és de bagages. — Les Blapielucks y perdirent d^JM) cavaliers d'élite et un nombre considérable de fantassins).
25 — Entrée du général Bonaparte au
Kaire.
27 — 11 permet aux femmes des beys
et des Blamelucks de rentrer an Kaire.
l®** août, Coipbat naval d'Aboukir.—
Destruction de la flotte française.
7 — Marobe sui: Belbéis ^ U poursuite
dlbrahim-Bey.
10 — Ciombat de Mimsourab.
11 —Combat de JSalabieh.
18 août. Fête deseaux duNîL— lie général Bonaparte fait rompre solennellement, et en sa présence , U digue qui retient les eaux du fleuve et eœpécbe rinondatiott.
20 — Célébration de la Mie de Mahomet
21 — Création de Plnstitut d'Egypte.
23 — Marcbe du général Desaix sur la
baute Egypte & la poursuite de Moorad-Bey.
12 septembre, La Porte déeUre la guerre à la France 4 cause de Pexpédition d*Égypte.
22 — Célébration au Kaire de l'anniversaire de la fondationde la République.
8 octobre. Bataille de Sedyman , gagnée par Desaix.
10 — Combat de Faloum.