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chants d'allégresse; ils prièrent le grand Allah » de bénir le lavori de victoire ^ et de faire prospérer rarmée des braves de rOccidenl. »
' Ce fut chez le cheick El-Bekri que Naiioléon participa à la célébration df l'anniversaire de Mahomet. Il y trouva deux jeunes Manielucks . Ibrahim et Bousian , dont il fit la demande au rheick. iiui les lui céda. Il ne portait du reste ni turban, ni aucun autre insigne de mahométisme. Il avait fait faire à la vérité un costume turc , mais par pure fantaisie et pour s'en amuser avec ses familiers. Comme on lui déclara franchement qu'il n'allait pas à sa physionomie et à ses allures, il ne l'essaya pas deux fois.
^ Napoléon a laissé en Egypte , autant qu'en Europe , des traces impérissables de son passage ; son nom est en vénération chez les barbares comme chez les peuples civilisés ([u'il soumit à ses armes. Le célèbre orientaliste Champollion jeune, ((u'une mort prématurée a enlevé à la science et à ses amis . nous a raconté qu'ayant été accueilli par un bey de la Thébaïde, dans son voyage aux ruines égyptien-
HISTOIUK
Au milieu de ces démonstrations amicales , les chefs des mamelucks , alliés de l'Angleterre, Ibrahim et Mourad-Bey, fomentaient une insurrection qui ne tarda pas d'éclater dans la capitale même de FEgypte. Bona-
parte était alors au Vieux-Caire : dès qu'il fut instruit de ce qui se passait, il se hâta de revenir à son quartier -général. Les rues du Caire furenl
lies, et que se trouvant à dîner chez lui, il se crut obligé tle porter un toast an vice-roi, persuadé que son hôte lui rendrait cette politesse purement officielle en buvant au roi de France , alors Charles \. Mais le hey laissa de côté les convenances diplomatiques . et s'ahandonnant à nn sentiment d'admiration, que partageait bien certainement notre illustre ami, il lui dit avec l'accent du plus vif enthousiasme : « .le vais te proposer un toast que tu ne refuseras pas : ^h grand Bonnpnrir .' «
Vite balayées par les troupes françaises, qui réduisirent les révoltés à se jeter dans la grande mosquée , où ils furent bientôt foudroyés par l'artillei-ie. Ils avaient refusé de eapituler : le bruit du tonnerre qui vint frapper leur imagination superstitieuse les rendit plus traitables. Mais Napoléon repoussa leurs propositions tardives. .. Llieurede la clémence est passée, leur dit-il; vous avez commencé, c'est à moi de flnir. » Les portes de la mosquée furent aussitôt forcées, et le sang des Turcs coula en abondance. Bonaparte avait à venger, entre autres, la mort du général Dupais, commandant de la place, et celle du brave Sulkowsky , pour lequel il avait autant d'affection que d'estime.
Llnfluence anglaise , qui avait provoqué la sédition du Caire et le soulèvement de toute TÉgypte, parvint aussi à déterminer le divan de Constantinople à des actes d'hostilité contre la France. Un manifeste du grand-seigneur, rempli d imprécations et d'invectives , vouait les drapeaux de la république à rignominie, et ses soldats à l'extermination Bonaparte répondit à ces outrages et à ces provocations homicides par une proclamation qui se terminait ainsi : « Le plus religieux des prophètes a dit : La sédition est endormie; maudit soit celui qui la réveillera ! I»
Il se rendit peu après à Suez pour visiter les traces de l'ancien canal
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qui joignait les eaux du M à la mer Rouge. Monge et Berthollet
ac-
conipagnèrent ; ayant eu le désir de voir les sources de Moïse , il faillit devenir victime de sa curiosité, en sY'garant, par Teffet de la nuit, à travers la marée montante. « Je courus le danger de périr comme Pharaon, a-t-il dit lui-même ; ce qui n'eût pas manqué de fournir à tous les prédicateurs de la chrétienté un texte magnifique contre moi. » .
Les moines du mont Sinaï , le sachant dans leur voisinage , lui envoyèrent une députation pour lui demander de s'inscrire sur leur regis-
tre , à la suite d'Ali , de Saladin , d'ihrahim , etc. Napoléon ne leur refusa pas une faveur qui flattait sa propre passion pour la célébrité.
Cependant Djezzar-Pacha s'était emparé du fort d'El-Arish, en Syrie. Napoléon , qui méditait depuis quelque temps une campagne dans cette province , résolut aussitôt d'exécuter son dessein. La nouvelle des succès de Djezzar lui était arrivée à Suez ; il s'empressa de retourner au
Caiie , pour y prendre les troupes dont il avait besoin pour son expédition , et, après avoir assuré la tranquillité et la soumission de cette capitale , par le supplice nocturne des chefs du peuple qui avaient figuré dans la dernière révolte, il quitta lÉgypte et entia en Asie. Le désert était devant lui ; il le traversa, monté le plus souvent sur un dromadaire, qui résistait mieux que ses chov;iu\ à la chaleur et aux fatigues. Lavant-
garde s'étant égarée , il ne la retrouva qu'au moment où elle se livrait au désespoir , près de succomber de lassitude on de mourir de soif. Bonaparte annonça de Teau et des vivres à ces malheureux soldats ; « Mais quand tout cela eût tardé davantage , leur dit-il , serait-ce une raison de murmurer et de manquer de courage? Non , soldats , apprenez à mourir avec honneur. »
Cependant les privations et les souffrances physiques devenaient telles quelquefois, que la hiérarchie et la discipline en étaient gravement altérées. Il arriva à un soldat français , sur les sables brûlants de TArabie , de céder avec peine à ses chefs quelques gouttes d'eau bourbeuse pu
l'ombre de quelques pans de vieux mur , comme il leur disputa , plus tard , au milieu des glaces de la Russie , le coin d'un mauvais foyer ou des lambeaux de cheval. Un jour que le général en chef se sentait suffoqué par Tardeur du soleil, il obtint, comme une grâce, de mettre sa tête à Tombre sous un débris de porte. « Et Ton me faisait là , a dit Napoléon , une immense concession , » En soulevant du pied quelques pierres.
il découvrit un camée d'Auguste, auquel les savants ont attaché beaucoup de prix , et que Napoléon donna d'abord à Andréossy, pour le reprendre ensuite et en gratifier Joséphine. Ce fut sur les ruines de Péluze que cette belle découverte eut lieu.
En allant chercher l'armée turque en Syrie , Bonaparte se proposait de pousser plus loin ses attaques indirectes contre la puissance britannique. Le projet d'une expédition dans l'Inde , à travers la Perse , était arrêté dans son esprit , et il avait écrit à Tippo-Saëb une lettre ainsi conçue : « Vous aurez déjà été instruit de mon arrivée sur les bords de la m(;r Rouge , avec une armée innombrable et invincible , remplie du désir de vous délivrer du joug de fer de l'Angleterre.
» Je m'empresse de vous faire connaître le désir que j'ai que vous me donniez, par la voie de Mascate ou de Moka, des nouvelles de la si-
L)i: NAPOLKO.N.
tuation politique où vous vous trouvez. Je désirerais iiième (iiic nous pussiez envoyer à Suez ou au ;,Tan(i Caire quel(|ue hoiiune adroit qui eût votre confiance, avec lequel je pusse conlVrer. ..
Cette lettre resta sans réponse. Elle avait été écrite le 2:i jan\ ier ^ 7Î)!>, et rempire de Tippo-Saëb tomba peu de temps après.
Bonaparte arriva devant El-Arish au milieu de février.
Ce fort capitula le 16 février, après une déroute coni|)lète des mameluclvs. Six jours ajirès, Gaza ouvi'it ses portes. Quand on fut près de
Jérusalem , Bonaparte, à qui l'on demandait s'il n'avait pas le désir de passer par cette ville, répondit vivement : « Ob ! pour cela non ! Jérusalem n est pomt dans ma ligne d opérations ; je ne veux pas avoir affaire à des montagnards dans des chemins difliciles. Et puis, de l'autre côté du moins je serai assailli par une nombreuse cavalerie. Je n ambitionne pas le sort de Cassius. »
Le 6 mars , Jaffa fut emporté d'assaut et abandonné au pillage et au
massacre. Bonaparte envoya ses aides-de-camp Beauharnais et Groisier pour apaiser la fureur du soldat. Ils arrivèrent à temps pour accorder la vie sauve à quatre mille Arnautes ou Albanais, qui faisaient partie de
la garnison , et qui avaient échappé au carnage en se réfugiant dans de vastes caravenserais . Lorsque le général en chef aperçut cette masse de prisonniers qu'on lui amenait, il s'écria d'un ton pénétré : « Que veulent-ils que j'en fasse? Ai-je des vivres pour les nourrir ; des bâtiments pour les transporter en France ou en Egypte? Que diable m'ont-ils fait là? » Les aides-de-camp s'excusèrent sur le danger qu'ils auraient couru à refuser la capitulation, en rappelant d'ailleurs à Bonaparte la mission d'humanité qu'il leur avait confiée. « Oui , sans doute , répliqua-t-il vivement, pour les femmes, les enfants, les vieillards, mais non pas pour des soldats armés ; il fallait mourir, et ne pas m'amener ces malheureux. Que voulez-vous que j'en fasse? » 11 délibéra pendant trois jours sur le sort de ces malheureux , attendant que la mer et les vents lui amenas-
DE .\APOLKON. ^45
sent une voile hospitalière pour le débarrasser de ses prisonniers, sans le réduire à faire couler encore des flots de sang. 3Iais les murmures de Tannée ne lui permirent pas de retarder davantage une mesure qui lui inspirait la plus grande répugnance. L'ordre de fusiller les Arnautes et les Alljanais fut donné le ^0 mars.
La prise de Jaffa fut annoncée au Caire par la proclamation suivante :
«' Au nom de Dieu, miséricordieux, clément, très-saint, maître du monde, qui fait de sa propriété ce qu'il veut, qui dispose de la victoire, voici le récit des grâces que Dieu très-haut a accordées à la république française; aussi nous nous sommes emparé de Jaffa, en Syrie.
« Djezzar avait l'intention de se rendre en Egypte, la demeure des pauvres, avec les brigands arabes. Mais les décrets de Dieu détruisent les ruses des hommes. 11 voulait faire couler le sang, selon son usa'^e barbare, à cause de son orgueil et des mau\ais pi'incipes qu'il a reçus des mamelucks et de son peu d'esprit; il n'a pas pensé que tout vient de Dieu.
« Le 26 de ramazan l'armée française cerna Jaffa. Le 27, le général en chef fit faire des fossés , parce qu'il vit que la ville était garnie de canons et renfermait beaucoup de monde. Le 29 , le fossé était d'environ cent pieds de longueur. Le général en chef fit placer les canons , les mortiers et des batteries du côté de la mer pour arrêter ceux qui voudraient sortir.
<« Le jeudi , dernier jour de ramazan , le général en chef eut pitié des habitants de Jaffa ; il fît sommer le gouverneur ; pour toute réponse , on arrêta l'envoyé , contre toutes les lois de la guerre et de Mahomet. '< A l'instant la colère de Bonaparte éclata ; il fit tii'er le canon et les bombes. En peu d'instants, le canon de Jaffa fut démonté. A midi, la muraille avait une brèche; on donna l'assaut, et en moins d'une heure les Français eurent pris la ville et les forts. Les deux armées commencèrent à se battre. Les P^rançais furent vainqueurs; le pillage dura toute la nuit. Le vendredi , le général eut compassion des Égyptiens qui se trouvaient à Jaffa; pauvres et riches, il leur accorda le pardon et les fit retourner avec honneur dans leur pays. Il en agit de même à l'égard de ceux de Damas et d'Alep.
« Dans le combat , plus de quatre mille hommes de Djezzar furent tués par la fusillade et larme blanche. Les Français perdirent peu de
M'. niSTOIUK
monde. Il y eut peu de blessés; ils pénétrèrent par le chemin du pont sans être vus. 0 adorateurs de Dieu! soumettez-vous à ses décrets; ne vous opposez pas à sa volonté; observez ses commandements. Sachez que le monde est sa propriété , et qu'il la donne à qui il veut. Sur ce , le salut et la miséricorde de Dieu. »
L'armée française avait apporté en Syrie les germes de la peste; elle se développa au siège de Jaffa, et devintchaquejour plus intense. Bonaparte dit de l'adjudant-général Grésieux, qui ne voulait toucher personne pour se garantir de la contagion : « S'il a peur de la peste , il en mourra . » Sa prédiction s'accomplit au siège d'Acre.
Ce fut le ^ 6 mars que Bonaparte arriva devant cette place. 11 y rencontra une résistance plus vigoureuse qu'il ne l'avait supposé. Le général Cafarelli y reçut une blessure mortelle ; avant de rendre le dernier soupir, il se flt lire la préface de Voltaire à YEspril des Lois, ce qui ne
parut pas peu singulier au général en chef, qui fut d'ailleurs profondément affligé de cette perte.
Des nouvelles delà Haute-Egypte arrivèrent au quartier-général. Dcsaix annonçait , entre autres , que la djerme l' Italie avait échoué sur la rive occidentale du Nil , après un combat sanglant. Napoléon , dont le génie fut quelquefois accessible aux inspirations superstitieuses', s'écria en apprenant ce funeste événement : « L'Italie est perdue pour la France, c'en est fait; mes pressentiments ne me trompent jamais. »
Pendant le siège de Saint-Jean-dWcre fut gagnée la célèbre bataille du mont Thabor, où Kléber, attaqué et enveloppé par douze mille cavaliers et autant d'hommes de pied , leur opposa avec trois mille fantassins la plus héroïque résistance. Bonaparte , instruit de la force de Tennemi, se détacha avec une division pour soutenir Kléber. Arrivé sur le champ de bataille, il partagea sa division en deux carrés, et la disposa de manière à former un triangle équilatéral avec le carré de Kléber, mettant ainsi Tennerai au milieu d'eux. Le feu terrible qui partit alors des extrémités de ce triangle fit tourbillonner les mamelucks sur euxmêmes et les dispersa dans toutes les directions , laissant la plaine couverte de cadavres. Cette armée, que les habitants disaient innombrable
' n refusa cepeiulaiit. au Caire, de se prêter aux jongleries de l'un de ces prophètes vagabonds (|ui parcourent l'Orient, et qui voulait lui dire sa bonne forttine.
comme les étoiles du ciel et les sables de la mer, avait été détruite par six mille Français.
Après deux mois de siège , Napoléon, voyant sa petite armée s'affaiblir chaque jour par les ravages de la peste et par les combats fréquents qu'il fallait soutenir contre une garnison intrépide , que commandait un chef opiniâtre , se décida à retourner en Egypte. Tous ses vastes projets sur rOrient , qui le faisaient promener son imagination ambitieuse , tantôt sur rindus, tantôt sur le Bosphore, l'abandonnèrent en ce moment; ce qui lui a fait dire plus tard que « si Saint-Jean-d'Acre fîit tombé , il changeait la face du monde ; que le sort de l'Orient était dans cette bicoque. » Voici la proclamation qu'il publia à son quartier-général d'Acre, pour annoncer et justifier son retour en Egypte : <( Soldats , » Vous avez traversé le désert qui sépare l'Afrique de l'Asie avec plus de rapidité qu'une armée arabe.
» L'armée arabe qui était en marche pour envahir l'Egypte est détruite; vous avez pris son général, ses équipages de campagne, ses bagages, ses outres, ses chameaux.
» Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les puits du désert.
» Vous avez dispersé , aux champs du mont Thabor, cette nuée d'hommes accourus de toutes les parties de l'Asie , dans l'espoir de piller l'Egypte.
» Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver dans Acre , il y a douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais obligée d'accourir à Acre , elle y a fini ses destins : une partie de ses drapeaux orneront votre entrée en Egypte.
» Enfin , après avoir , avec une poignée d'hommes , nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur de la Syrie , pris quarante pièces de campagne , cinquante drapeaux , fait six mille prisonniers , rasé les fortifications de Gaza , Jaffa , Caïffa , Acre , nous allons rentrer en Egypte : la saison des débarquements m'y appelle.
» Encore quelques jours , et vous aviez l'espoir de prendre le pacha même au milieu de son palais ; mais , dans cette saison , la prise du château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours : les braves que je devrais y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des opérations plus essentielles. »
DK NAPOLIÎON.
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Le signal de la retraite fut donné le 20 mai. Bonaparte voulut que tout le monde se mita pied, pour laisser les chevaux à la disposition des blessés et des pestiférés. Quand son écuyer vint lui demander quel cheval il se réservait pour lui-même, il le ren\oya avec colère en lui criant : 0 Que tout le monde aille à pied!.... moi le premier; ne connaissezvous pas Tordre? Sortez. »
A Jaffa, où Ion arriva le 24, les malades encombi-aient les hôpitaux; la flèvre y sévissait avec la plus grande intensité. Le général en chef visita ces malheureux: il compatit vivement à leurs souffrances, et se montra douloureusement affecté d\ni aussi triste spectacle. L'ordre de les évacuer fut donné. Mais il y avait parmi eux des pestiférés, dont le nombre s'élevait à soixante, selon M. de Bourrienne, et, entre ceux-ci, sept à huit étaient tellement malades, dit le Mémorial de Sainte-Hélène , qu'ils ne pouvaient vivre au delà de vingt-quatre heures. Que faire de ces mo-
ii'' r
ribonds? Bonaparte consulta : on lui répondit que plusieurs demandaient instamment la mort; que leur contact pourrail être funeste à l'armée.
et que ce serait à la fois un acte de prudence et de charité de devancer leur mort de quelques heures. Il est à peu près certain qu'une potion soporifique leur fut administrée.
En s'approchant du Caire , Bonaparte eut soin d'ordonner qu'on lui préparât une réception triomphale dans cette capitale, pour détruire ou atténuer les fâcheuses impressions que l'issue de l'expédition de Syrie pouvait faire sur l'esprit des habitants et des soldats. Il fallait prévenir le découragement des uns et contenir les dispositions séditieuses des autres. La politique lui faisait un besoin, et nous dirons même un devoir, de dissimuler ses pertes et d'exagérer ses avantages.
Le divan du Caire répondit aux vues de Bonaparte ; il ordonna des fêtes et publia une proclamation où se trouvent les passages suivants :
(( Il est arrivé au Caire , le bien gardé , le chef de l'armée française , le général Bonaparte , qui aime la religion de Mahomet. . . Il est entré au Caire par la porte de la Victoire... Ce jour est un grand jour, on n'en a jamais vu de pareil... il fut à Gaza et à Jaffa : il a protégé les habitants de Gaza ; mais ceux de Jaffa , égarés , n'ayant pas voulu se rendre , il les livra tous , dans sa colère , au pillage et à la mort. Il a détruit tous les remparts et fait périr tout ce qui s'y trouvait. »
Pendant son séjour au Caire , Napoléon s'occupa de travaux de statistique sur l'Egypte. Les notes qu'il rédigea ont été publiées dans les mémoires de son secrétaire.
Une nouvelle incursion de Mourad-Bey dans la Basse-Egypte l'arracha bientôt à ses paisibles occupations. Il quitta le Caire le 4 4 juillet et s'achemina vers les Pyramides.
Mais un message de Marmont, qui commandait à Alexandrie, lui apporta , le 5 au soir , la nouvelle que les 'Jures , protégés par les Anglais, avaient opéré un débarquement à Aboukir , dans la journée du 4 4 . Le général en chef vola aussitôt au-devant de l'armée musulmane , commandée par Mustafa-Pacha ; il lui tardait de venger le désastre d'Aboukir dans Aboukir même. Cette vengeance fut complète. Dix mille hommes furent rejetés dans la mer, le reste fut pris ou tué. Laissons parler Bonaparte lui - même écrivant au Directoire sur cette grande journée.
» Je vous ai annoncé , par ma dépêche du 21 floréal , que la saison des débarquements me déterminait à quitter la Syrie.
» Le 23 messidor , cent voiles , dont plusieurs de guerre , se présentent
(levant Alexandrie , et mouillent à Aboukir. Le 27 , Tennemi débarque , prend d'assaut, et avec une intrépidité singulière, la redoute palissadée d'Aboukir. Le fort capitule ; Tennerai débarque son artillerie de campagne, et, renforcé par cinquante voiles, il prend position, sa droite appuyée à la mer; sa gauche au lac Maadich , sur de hautes collines de sable.
» Je pars de mon camp des Pyramides le 27 , j'arrive le V' thermidor à Rahmanieh , je choisis Birket pour le centre de mes opérations , et , le 7 thermidor , à sept heures du matin , je me trouve en présence de l'ennemi.
)' Le général Lannes marclie le long du lac , et se range en bataille vis-à-vis la gauche de l'ennemi , dans le temps que le général aiurat , qui commande l'avant-garde , fait attaquer la droite par le général Destaings; il est soutenu par le général Lanusse.
» Une belle plaine de quatre cents toises sépare les ailes de l'armée ennemie : notre cavalerie y pénètre , et avec la rapidité de la pensée , se
trouve sur les derrières de la gauche et de la droite de l'ennemi, qui, sabré , culbuté , se noie dans la mer : pas un n'échappe. Si c'eût été une
armée européenne, nous faisions trois mille prisonniers : ici ce furent trois mille morts.
). La seconde ligne de Tennemi , située à cinq ou six cents toises , occupe une position formidable. LMsthme est là extrêmement étroit ; il était retranché avec le plus grand soin , flanqué par trente chaloupes canon-
nières : en avant de cette position , Tennemi occupait le village d'Aboukir , qu'il avait crénelé ot barricadé. Le général Murât force le village; [c
géuéral Laniies , avec la 22*= et une partie de la 69'' , se porte sur la gauche de rennemi ; le général Fugières , en colonnes serrées , attaque la droite. La défense et l'attaque sont également vives ; mais l'intrépide ca- \aleriedu général Murât a résolu d'avoir le principal honneur de cette journée; elle charge l'ennemi sur sa gauche, se porte sur les derrières de la droite , la surprend à un mauvais passage , et en fait une horrible boucherie. Le citoyen Bernard , chef de bataillon de la 69^ , et le citoyen Bayle , capitaine de grenadiers de cette demi-brigade , entrent les premiers dans la redoute, et par là se couvrent de gloire.
» Toute la seconde hgne de l'ennemi , comme la première , reste sur le champ de bataille ou se noie.
» Il reste à l'ennemi trois mille hommes de réserve qu'il a placés dans le fort d'Aboukir , situé à quatre cents toises derrière la seconde hgne ; le général Lanusse l'investit : on le bombarde avec six mortiers.
» Le rivage , où , Tannée dernière , les courants ont porté les cadavres anglais et français , est aujoiuxlbui couvert de ceux de nos ennemis : on en a compté plusieurs milhers : pas un seul homme de cette armée ne s'est échappé,
» 3Iustapha, pacha de Roméhe, général en chef de l'armée, et cousin germain de l'ambassadeur turc à Paris, est prisonnier avec tous ses officiers : je vous envoie ses trois queues....
» Le gain de cette bataille est dû principalement au général Murât : je vous demande pour ce général le grade de général de division , sa brigade de cavalerie a fait l'impossible. . . .
» J'ai fait présent au général Berthier , de la part du directoire exécutif, d'un poignard d'un beau travail , comme marque de satisfaction des services qu'il n'a cessé de rendre pendant toute la campagne. ...»
Bonaparte profita de ce succès pour envoyer un parlementaire à l'amiral anglais. Celui-ci fit passer la gazette française de Francfort du 'lO juin ^799. Le général français, qui se plaignait depuis longtemps de ce qu'on le laissait sans nouvelles d'Europe, parcourut cette feuille avec a\idité. Il y vit la triste situation des affaires de France et les revers de nos armées : « Eh bien ! s'écria-t-il , mon pressentiment ne m'a pas trompé ; Tltahe est perdue ! ! ! Les misérables ! Tout le fruit de nos victoires a disparu ! il faut que je parte. »
Sa résolution fut prise dès cet instant ; il la confia à Berthier et à l'amiral Gantheaume, qui fut chargé de préparer deux frégates, la Muiron
et la Carrère, et deux petits bâtiments, la Revanche et la Fortune, pour transporterie général et sa suite en France.
11 s'agissait de laisser le commandement en chef de Tarmée en des mains dignes. Bonaparte n'avait à choisir qu'entre Desaix et Kléber. Jaloux d'emmener le premier avec lui, il se décida à désigner le second
Dl- XAPOLKON.
I riô
pour son successeur , quoiqu'ils ne fussent pas très-bien ensemble ' . Il lui écrivit pour lui faire part de son dessein et pour lui Iransniettre le pouvoir dont il le chargeait. Parmi les instructions qu il lui donna nous trouvons cette phrase : « Les chrétiens seront toujours nos amis : il faut les empêcher d'être trop insolents , aûn que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens , ce qui nf)us les rendrait irréconciliables. »
Le retour de Bonaparte fut-il désiré et sollicité par le directoire ^,
■• Bonaparte avait écrit à Kléber, en 1798 : .' Croyez au prix ijue j'attaclie à votre estiine et à votre amitié. Je crains que nous ne soyons un peu brouillés. Vous seriez injuste si vous doutiez de la peine que j'en éprouverais. Sur le sol de l'Egypte , les nuages , quand il y en a , passent dans six heures ; tie mon côté , s'il y en avait, ils seraient passés dans trois. » Tout cela témoigne de la crainte dune rapture plus que d'une sympathie mutuelle. Les deux guerriers pouvaient et devaient s'estimer, mais il est évident qu'ils ne s'aimaient pas.
^ On a parlé aussi de missives que Bonaparte aurait reçues de ses frères au siège d'Acre , par l'intermédiaire d'un officier nommé Bourbaki , et qui l'auraient engagé à abandonner ce siège pour retourner en France. Cela n'est pas vraisemblable. Bonaparte se plaignait de l'ignorance complète où il était des affaires d'Europe, jusqu'au moment de son départ.
IIISTOIKI' \)E NAPOLEON.
(|ui l'avait vu partir avec une joie secrète que le guerrier n'ignorait pas lui-même? On a cité une lettre signée de Treilhard, Lareveillère-Lépaux et Barras , et par laquelle Napoléon aurait été particulièrement déterminé à quitter TÉgypte. 11 est difficile de dire comment lui vint cette résolution au milieu de versions contradictoires; ce qui nous paraît certain c'est que, dégoûté de ses vues sur l'Orient par le mauvais succès de sa campagne de Syrie, et instruit de l'état des choses et des esprits en France, il crut que le moment était venu de laisser apparaître ses idées ambitieuses et de les tourner vers l'Occident. « Les nouvelles d'Europe, dit-il dans une proclamation datée d'Alexandrie, m'ont décidé à partir jiour la France. Je laisse le commandement de l'armée au général Kléber. L'armée aîira bientôt de mes nouvelles. ïl me coûte de quitter des soldats auxquels je suis le plus attaché ; ce ne sera que momentanément, et le général queje laisse a la confiance du gouvernement et la mienne. »
Bonaparte mit à la voile à la fin d'août , emmenant avec lui Berthier, Marmont, Murât, Lannes, Andréossy, Monge, Berthollet, etc. 11 évita la croisière anglaise , qui s'était éloignée de la côte alricaine pour aller se ravitailler dans un port de Chypre. Ayant ainsi échappé à Sydney- Smith, il débarqua à Fréjus le 6 octobre.
CIIAPITHK l\.
r.cliMir I II l-iaiifc. if- Itniiii.iiîv
A traversée trAIexandrie à Fréjiis n'avnit pas été effectuée sans contre-temps et sans dangers. Pour sortir des eaux de FÉgyptc, la flottille avait eu à lutter contre des vents tellement contraires que Tamiral avait proposé de rentrer ||:dans le port ; et ce parti , conseillé ou désiré par tout l'équipage , aurait été suivi sans le ferme vouloir et la résolution inébranlable de Bonaparte , qui était décidé à tout braver et à tout risquer pour accomplir les hautes destinées qui lattendaient en Europe. Il rencontra les mêmes
HISTOIRK
obstacles et les mêmes conseils au départ trAjaccio , et il y opposa la même ténacité. Cette puissance de résolution et l'itinéraire étrange qu'il traça à l'amiral Gantheaume , le long des côtes d'Afrique , pour venir gagner ensuite la pointe de la Sardaigne, le firent échapper probablement aux croisières anglaises. La perspective des ennuis de la quarantaine le contrariait beaucoup , en même temps que la plus petite voile aperçue en mer lui causait les plus vives inquiétudes. 11 avait appris à Ajaccio la funeste issue de la bataille de Novi, et il ne cessait de dire : <( Sans cette maudite quarantaine , à peine à terre j'irais me mettre à la tète de l'armée d'Italie. 11 y a encore de la ressource. Je suis sûr qu'il n'y a pas un général qui me refusât le commandement. La nouvelle d'une victoii'e remportée par moi arriverait aussitôt à Paris que celle d'Aboukir. Cela ferait bien. » On voit que Bonaparte sentait le besoin d'atténuer piir quelque cbose d'éclatant et d'extraordinaire les fâcheuses impressions que pouvait produire son départ de l'Egypte; départ solitaire et tellement inopiné , qu'il devait exposer
I le général au reproche d'avoir abandonné son armée. Mais lorsqu'il connut toute l'étendue des revers qu'avaient essuyés les armes françaises <m delà des monts , il perdit l'espoir de réaliser les rapides triomphes (ju'il a\ ait rêvés, et il tomba dans un état d'affliction qui a fait dire qu'il
J>K NAI'OLKON.
sembhiit porlcr lo deuil (!<; rilalic. Au irsle. rcniprossenieut des liabitanls de Fiéjus le préserva des anxiétés de la <|uaranlaine. Des qu'ils lurent instruits de lentrée du général Bonaparte dans leur port, ils eouvrirent la nier de bateaux , et se portèrent en loult; autour du vaisseau
qui avait le grand homme à son bord , en ej'iant : k .Nous aimons mieux la peste que les Autrichiens, n Les précautions sanitaires devinrent ainsi impossibles à observer, et Bonaparte en profita pour accélérer son retour à Paris.
11 avait fait annoncer son arrivée à ses frères et à sa femme , qui coururent à sa rencontre sur la route de la Bourgogne, par où il devait passer d'après ritinéraire qu'il leur avait envoyé. Mais à Lyon il changea d'avis, et prit la route du Bour])onnais. Joséphine et ses beaux-frères, ne rayant pas trouvé à Lyon, revinrent en toute hâte à Paris.
Quelque opinion qu'on pût se former du brusque retour d'un général en chef laissant son armée au delà des mers , sous un ciel brûlant et sur une terre insalubre , la grande majorité de la nation le reçut comme un libérateur. La démocratie , après avoir donné à la France ses immenses ressources contre l'étranger, avait fini par produire à l'intérieur une lassitude universelle à force de vicissitudes , de réactions et de tiraillements. La révolution, qui avait trouvé de si dignes et de si puissants organes dans l'assemblée constituante , la législative , la convention et le comité de salut pubhc, n'avait rien à attendre des
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institutions et des dominateurs de cette époque , parce qulls laissaient déconsidérer le pouvoir sans profit pour la libei-té , et remplacer Tomiiipotence populaire par la tyrannie alternative des factions. Si Ton ajoute à cela que la république , dans les mains où elle était tombée et sous les formes qu'elle avait prises, n'avait pas pu retenir la victoire sous nos drapeaux, et que des revers multipliés avaient fait perdre le fruit de nos premières et immortelles campagnes , on concevra aisément que les esprits fussent généralement disposés pour un grand changement politique. Mais de quelle nature serait ce changement, et quel homme ou ([uels hommes raccompliraienl? Voilà ce que Ton se demandait, et ce qui donnait lieu à mille conjectures, à des espérances ou à des craintes, suivant les opinions et les intérêts de ceux qui étaient préoccupés de ces ([uestions.
Le coup d'état ne pouvait pas se faire au profit de la démocratie , qui [)ortait alors tout le poids des souvenirs et des préventions dont elle n'est pas encore enlièrement délivrée, et qui était exclusivement accusée du désordre et de l'anarchie dont tout le monde attendait impatiemment la fin. 11 ne pouvait pas tourner non i)lus en faveur du royalisme , parce ([ue la masse de la nation n'avait pas cessé de vouloir les résultats de la révolution , tout en se fatiguant des tourmentes du régime républicain , et que l'armée entière , comme fructidor l'avait prouvé , se serait d'ailleurs soulevée contre toute tentative poui' ramener les Bourbons.
C'était donc seulement vers une concentration des pouvoirs publics en des mains vigoureuses que Topinion nationale manifestait sa tendance , mais toujours dans le sens et l'intérêt de la révolution , et non point contre elle. Dans une telle situation , entre la répugnance invincible du peuple et de l'armée pour une réaction bourbonienne , et la crainte non moins vive d'une recrudescence ochlocratique , la nécessité appelait au timon des affaires un homme qui put préserver la réforme sociale de 89 des dangers que lui avait fait courir le relâchement croissant des ressorts de l'autorité, et qui empécliàt la disposition des esprits, si universellement prononcés pour la force et l'unité de la puissance administrative, de tourner au profit du parti royaliste. Pour remplir sa haute mission, cet homme ne devait détiôner passagèrement la démocratie qu'au profit de la révolution elle-même , et que rendre individuelle la dictature collective que les assemblées nationales avaient exercée au nom du peu-
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pie. Il lallait doue qu'il lût intimement révolutionnaire , dé\oué sans réserve aux intérêts nouveaux, profondément imbu de l'esprit de son siècle, élevé sur une gloire ac(iuise au service de la France régénérée , et capable de triompher, par l'ascendant de sa renommée et de son génie , de la fidélité et de rattachement que l'exaltation patiiotique nourrissait dans quelques Ames républicaines pour la constitution de Tan m. 11 fallait aussi que son bras offrit une garantie puissante contre l'étranger. et que son nom n'eût pas figuré parmi les hommes d état impitoyables de cette terreur qui avait sauvé le pays sans laisser aux libérateurs d'autre récompense que la flétrissure de leur mémoire. C'était un soldat de la révolution qui pouvait seul dompter le lion populaire et l'cnverser le système républicain , sans atteindi'e au fond les créations révolutionnaires qui étaient toujours chères à la France. Il y avait longtemps que ce soldat avait pressenti cette grande tache, et que son ambition guettait le moment delà saisir, parce que la conscience de sa nature, de sa position et de ses forces lui avait dit de bonne heure qu'il réunissait toutes les conditions nécessaires pour la remplir avec succès.
Ce que Bonaparte avait pré\u et désiré concordait trop avec les vœux et les besoins publics, pour que sa présence ne devint pas le signe précurseur de Tévénement qui devait commencer une phase nouvelle dans le cours irrésistible de la révolution française. Aussi , dès que son retour fut connu, tous les partis songèrent-ils à se serrer autoui- de lui, à se faire un appui de sa réputation et de son génie , et à le faire serviià la réussite de leurs combinaisons et de leurs plans.
La majorité du directoire , formée de Barras , Collier et ^loulins , voulait conserver la constitution de l'an m : Barras , parce qu'il trouvait en elle un moyen de se perpétuer au pouvoir; Gohier et Moulins , parce qu'ils croyaient sincèrement à la possibilité de maintenir le régime républicain sous sa forme actuelle. Sieyès , au contraire , qui avait toujours nourri au fond du cœur une prédisposition monarchique et une répugnance dédaigneuse pour les formes populaires , Sieyès attendait impatiemment une occasion de manifester et de satisfaire son penchant secret. On l'accusait même d'avoir pensé à trahir la répubhque au profit d'un prince de la maison de Bruns^vick , comme on soupçonnait Barras d'avoir , en désespoir de cause et lassé par tant de vicissitudes , ouvert des relations avec la maison de Bourbon. Sieyès était donc acquis d'avance à celui qui osei'ait tenter un couj) d'état contre les hommes et les
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institutions démocratiques; et Roger-Ducos^ son collègue, ne pensait et n'agissait guère que par lui. Cependant Bonaparte méconnut d'abord ce complice inévitable; il affecta même à son égard un dédain insultant , dans un diner que Gohier lui offrit le lendemain de la première entrevue que le général eut avec le directoire, et dans laquelle tout se passa avec une réserve et une froideur respectives. Ce fut à la suite de ce diner que Sieyès dit avec humeur : (( Voyez comme ce petit insolent traite un membre d'une autorité qui aurait dû le faire fusiller. »
Mais cet éloignement réciproque qu'éprouvaient le métaphysicien et le guerrier céda bientôt au désir commun de changer l'ordre politique établi en France. Quelqu'un ayant dit un jour devant Bonaparte : « Cherchez un appui dans les personnes qui traitent de jacobins les amis de la république , et soyez convaincu que Sieyès est à la tête de ces gens-là, » le général sentit sa répugnance s'affaiblir , ou il s'efforça du moins de la dissimuler pour faire concourir à l'exécution de ses desseins l'homme qu'il avait d'abord accueilli dédaigneusement et que certainement il n'aimait pas. Le directoire , pour se débarrasser d'un voisinage dangereux , voulait exiler Bonaparte dans le commandement de l'armée qui lui conviendrait le mieux. Mais cette offre , brillante pour tout autre général, n'était pas faite pour tenter le futur souverain de la France. <( Je n'ai pas voulu refuser , dit-il , mais je leur ai demandé du temps pour rétablir ma santé ; et , pour éviter d'autres offres embarrassantes , je me suis retiré. Je ne retournerai plus à leurs séances; je me décide pour le parti Sieyès ; il se compose de plus d'opinions que celui du débauché Barras. »
Les combinaisons qui amenèrent le 1 8 brumaire furent ourdies principalement par Lucien Bonaparte , dans les conseils , et par Sieyès , Talleyrand , Fouché, Real , Régnault de Saint-Jean-d'Angély et quelques autres. Fouché , surtout , se montra impatient de détruire le système républicain, dont il avait servi autrefois les exigences les plus cruelles; il dit au secrétaire de Bonaparte : « Que votre général se hâte ; s'il tarde, il est perdu. »
Cambacérès et Lebrun furent plus lents à se décider. Le rôle de conspirateur n'allait pas à la circonspection de l'un et à la modération de l'autre. Bonaparte , instruit de leur hésitation , s'écria , comme s'il disposait déjà des destinées de la France : « Je ne veux point de tergiversation; qu'ils ne pensent pas que j'aie besoin d'eux; qu'ils se décident
aujourd'hui ; sinon demain il sera trop tard ; je me sons assez fort maintenant pour être seul. »
Prestpie tous les généraux de renom présents à Paris entrèrent dans les vues de Bonaparte; Moreau lui-même se mit à sa disposition, et nous verrons bientôt quelle fonction il consentit à remplir dans la journée qui se préparait. Mais il manquait à rilhislre conspiiateur lappui de celui de ses compagnons d'armes dont il redoutait le plus ropi)Osition, les talents et le caractère : Bernadotte s'opiniàtrait à défendre la république et la constitution de Tan ni. Joseph Bonaparte, son parent, lamena pourtaut chez son frère dans la matinée du 1 8 brumaire. Tous les officiers généraux s'y trouvaient en uniforme ; Bernadotte y était venu en habit bourgeois. Bonaparte s'en offusqua, lui témoigna vivement sa sur-
prise et l'entraîna dans un cabinet, où il sexpUqua sur ses projets avec la plus entière franchise. «Votre directoire est détesté, lui dit-il, votre constitution usée ; il faut faire maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Allez mettre votre uniforme, je ne puis vous attendre plus longtemps ; vous me retrouverez aux Tuileries au milieu de tous nos camarades. Ne comptez ni sur Moreau , ni sur Beurnonville, ni sur les généraux de votre bord. Quand vous connaîtrez mieux les hommes, vous verrez qu'ils promettent beaucoup et tiennent peu. Ne vous y fiez pas. » Bernadotte répondit qu'il ne voulait pas prendre part à une ré-
bellion , et Bonaparte exigea alors de lui la promesse d'une neutralité complète, qu'il n'obtint d'abord qu'à demi. <( Je resterai tranquille comme citoyen , répondit l'austère républicain qui depuis s'est laissé faire roi ; mais si le directoire me donne des ordres d'agir , je marcherai contre tous les perturbateurs. » A ces mots, Bonaparte, au lieu de se livrer à la fougue de son caractère, s'efforça de maitriser son irritation, pour conjurer , par des promesses et des flatteries , l'intervention hostile d'un homme d'esprit et de courage qui pouvait faire échouer la conspiration.
Pendant que tout cela se passait dans la petite maison de la rue de la Victoire , où logeait le vainqueur d'Arcole et des Pyramides , le conseil des anciens lui envoyait, par un message , le décret suivant :
« Art. 1 . Le corps législatif est transféré dans la commune de Saint- Cloud.
» Art. 2. Les conseils y seront rendus demain ^ 9, à midi.
» Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la i-eprésentation nationale. Le général commandant la A7^ division militaire, la garde du corps législatif , les gardes nationales sédentaires , les troupes de Ugne qui se trouvent dans la commune de Paris et dans l'arrondissement constitutionnel et dans toute l'étendue de la 1 7® division militaire, sont mis immédiatement sous ses ordres, etc.
» Art. 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter serment. Il se concertera avec les commissaires-inspecteurs des deux conseils. »
Le général s'attendait à ce décret , convenu entre lui et ses partisans dans le conseil. Après en avoir donné lecture aux troupes, il ajouta : « Soldats!
» Le décret extraordinaire du conseil des anciens est conforme aux articles 402 et 4 05 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le commandement de la ville et de l'armée.
» Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre , et qui sont tout entières en faveur du peuple.
') La république est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux ' ; vous l'avez célé-
' Bonaparte avait intérêt à exagérer les malheurs publics, pour justifier la révolution qu'il méditait dans les formes gouvernementales ; mais iiuelque déplorable ([uc fnt la situation de la république, les affaires militaires n(! donnaient plus les mêmes inciuiéludes (ju'aprês la bataille de Novi ; les succès
l)i: NAPOLÉON,
bré avec une union qui m'imix)se des obligations que je remplis ; vous remplirez les vôtres , et vous seconderez votiv général avec l'énergie , la fermeté et la confiance que j'ai toujours \ ues en vous.
•» La liberté , la \ictoire et la paix replaceront la république française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre. »
Le décret des anciens lut publie et la générale battue dans tous les
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quartiers de Paris. Bonaparte fit ensuite afficher la proclamation suivante :
« Citoyens , » Le conseil des anciens , dépositaii-e de la sagesse nationale, vient de rendre le décret ci-joint. 11 est autorisé par les articles ^102 et 103 de Tacte constitutionnel.
de Masséna avaient réparé ane partie de nos désastres. Aussi . lors^iue le général en chef de rarmée d Egj-pte dit au directoire ([u'il était venu, conduit par sesalarraesi)atriotiques. pour partager les i)éril8 du gouvernement républicain , Gohier se hâta de lui répondre : . Général . ils étaient grands mais nous en sommes glorieusement sortis. Vous arrivez à propos pour célébrer avec nous les nombreux triomphes de vos compagnons darmes, et nous consoler de la perte du jeune guerrier ' Joubert qui près de vous apprit à combattre et à vaincre. . Bonaparte avait exagéré le danger ; Gohier exagérait à son tour la sécurité.
» Je me charge de prendre des mesures pour la sûreté de la représentation nationale. La translation est nécessaire et momentanée. Le corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de l'administration nous conduit.
» Il a besoin , dans cette circonstance essentielle , de Funion et de la confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui , c'est le seul moyen d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile , du bonheur intérieur, de la victoire et de la paix. »
Tandis que Bonaparte se trouvait ainsi investi de fait , et avec une apparence de légahté, du commandement suprême de la capitale , le directoire ne faisait rien , et , il faut le dire pour sa justification , ne pouvait rien faire pour déjouer les intrigues qui Tentouraient , et pour maintenir à la fois son autorité et la constitution. Gohier attendait bonnement chez lui, au Luxembourg , le chef des conjurés qui s'y était familièrement invité lui-même à diner, et il n'aurait pas osé soupçonner son glorieux convive d'avoir voulu , par cette invitation , consigner le président de la république dans sa salle à manger, pour lui laisser ignorer ce qui se tramait ou s'exécutait contre le gouvernement directorial. 31ouhns exhalait son indignation en protestations solitaires et impuissantes ; Barras apprenait que le coup d'état dont on lui avait fait espérer qu'il partagerait les profits s'accomphrait sans lui ' , et qu'il n'avait qu'à se résigner à la nuUité qui allait lui échoir. Sieyès et Roger-Ducos étaient décidés
' Bonaparte avait promis à Barras de s'entendre avec lui sur ses projets , et il lui avait annoncé une visite pour le 17 brumaire au soir, dans cette intention. Mais il se contenta de lui envoyer son secrétaire, ce qui d('notait iiue le général avait son temps pris ailleurs , et qu'il avait donné une autre direction à ses confidences. Barras le comprit ; dès qu'il vit entrer M. de Bourrienne , il se regarda comme un homme perdu, et il lui dit en le reconduisant : « Je vois que Bonaparte me trompe ; il ne reviendra pas , c'est fini ; c'est pourtant à moi qu'il doit tout. » L'assurance que le secrétaire voulut lui donner de la visite de son général pour le lendemain n'inspira pas plus de confiance au directeur.
La veille , Bonaparte n'avait pas été aussi emban-assé , aux Tuileries , avec le secrétaire de Barras , Botot, qu'il avait pris pour le représentant du directoire , et auquel il adressa une vive apostrophe qu'il commença par ces mots : « Quavez-vous fait de la France?... » Un témoin oculaire, M. Collot , n raconté ainsi cette scène mémorable :
« Je ne sais quel génie l'inspirait en ce moment. Des expressions et des images sublimes coulèrent de sa bouche en torrent d'élotpaence. Il peignit la France telle qu'il l'avait laissée ; ses arsenaux remplis , son territoire agrandi , ses troupes bien vêtues , bien nourries , partout victorieuses , etc., etc. ; puis, se transportant tout à coup sur nos derniers champs de bataille, il y montra encore ses soldats, ne connaissant sous lui que la victoire , vaincus , couchés morts au champ de la défaite ; il peignit leurs débris humihés, etc., etc.. Tout cela fut tracé en traits si larges, si profonds, et prononcé avec une véhémence, avec un ton d'autorité et de douleur si imposant, que tous ceux (|ui étaient présents furent pénétrés d'indignation contre le directoire. «
à se démettre de leiii"s fonctions , et tigiiraient , le premier surtout , parmi los meneurs du complot. Les obstacles que Bonaparte pouvait rencontrer n'existaient donc ([uo dans le conseil.
Il s'y rendit , le ^ 9 , à une heure après midi , après avoir fait occuper toutes les positions importantes par ses troupes , sous les ordres de généraux dévoués, en emmenant avec lui Borthier , Lefèvre , Murât . Lan-
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nés, etc. Quant à Moreau, il en fît le geôlier des directeurs récalcitrants, Gohier et Moulins , dont on publia néanmoins la démission , par un de ces mensonges dont on ne se fit pas faute en cette journée. Sieyès et Roger-Ducos envoyèrent réellement la leur : Sieyès , toujours soigneux de se ménager une issue à tout événement , eut la précaution de se faire mettre en arrestation chez lui. Barras , instruit par Talleyrand de ce que lui avait fait pressentir la Aisite de Bourrienne . abdiqua entre les mains du fameux négociateur , et partit incontinent pour Grosbois , laissant une
lettre pour le président du conseil des anciens, dans laquelle, après avoir protesté de son désintéressement et de son amour exclusif pour la patrie et la liberté, il déclarait « qu'il rentrait avec joie dans les rangs de simple citoyen , heureux , après tant d'orages , de remettre entiers , et plus respectables que jamais , les destins de la république dont il avait partagé le dépôt. »
Quoique les conjurés se crussent maîtres du conseil des anciens , Bonaparte rencontra dans cette assemblée plus d'opposition qu'il n'en avait prévu. Sa présence y devint le signal des plus vives interpellations, et comme il était habitué à parler à des masses obéissantes, l'attitude hostile de quelques républicains sévères ou exaltés, qui se couvraient du titre sacré de représentant du peuple , lui causa une émotion et un trouble qui faillirent compromettre le succès de la journée. Des phrases coupées , des mots sans suite , des exclamations interrompues par les murmures de l'auditoire furent tout ce qu'il put faire entendre à la barre. Tantôt il adressait des apostrophes et des accusations au parti démocratique , tantôt il prenait le ton apologétique et cherchait à justifier sa conduite par le souvenir de ses services passés. A la fln , il invoqua la liberté et l'égalité , et comme Lenglet en prit occasion de lui rappeler la constitution , il s'écria avec plus d'assurance : « La constitution! vous l'avez violée au ^8 fructidor, au 22 floréal, au 50 prairial. La constitution! elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes. . . et , aujourd'hui encore , c'est en son nom que Ton conspire. S'il faut s'expliquer tout à fait, s'il faut nommer les hommes, je les nommerai. Je dirai que les du-ecteurs Barras et Moulins m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser tous les hommes à idées libérales. »
Ces derniers mots soulevèrent toutes les passions qui s'agitaient dans le conseil. On demanda le comité secret, mais la majorité s'y opposa, et Bonaparte fut sommé de s'expliquer nettement à la face de la nation. Son embarras fut alors plus grand que jamais ; et au milieu de la plus vive agitation , il termina par ce cri , qu'il prononça en se retirant ": « Qui m'aime , me suive ! »
L'orage gi'ondait avec plus de violence encore au conseil des cinq-cents, dont la majorité restait inébranlable dans son dévouement à la république et à la constitution. La lecture de la lettre de Barras, confirmant tout ce que les événements de la veille faisaient présager, avait provoqué les pro-
positions les plus énergiques contre quieon(iue attenterait à Tordre existant . Sur la motion de Delhrel , les représentants renouvelaient leur serment loi-sque Bonaparte i)arut dans rasscnd)lée avec une escorte de grenadiei's. A cette vue, une indignation presque universelle se manifesta dans la salle. On cria de toutes parts: « A bas le dictateur! à bas le Crom\\el ! Bonaparte liors la loi ! » Quelqu(^s dé|)utés s'élancèrent de leurs sièges, et se portèrent à la rencontre du général pour lui reprocber cette profanation du temple des lois. « Que faites-vous, téméraire, lui dit Bigonnet, retirez -vous ! .. Et comme cette dèmonsli-alion paraissait unanime, Bonaparte, encore tout ému de la résistance inattendue qu'il avait rencontrée aux anciens, se vit impuissant à lutter contre le nouveau tumulte parlementaire, plus menaçant que le premier, et regagna promptement son escorte , qui le ramena au milieu des troupes ' . Là , il se
' Il est inutile de rappeler ici la vei-sion officielle ([Ui voulut transformer en assassins les représentants du peuple , et iiui recommanda aux faveurs du premier consul le grenadier Tliomé et un autre de ses camarades , pour prétendues blessures que ni l'un ni l'autre n'avait reçues. Tout le monde sait aujourd'hui ([ue la fable des poignards ne fut inventée que pour légitimer l'intervention des
sentit mieux à l'aise, et sa conflance et son audace lui revinrent tout à fait quand Lucien , qui avait été contraint d'abandonner la présidence pour n'avoir pas voulu mettre aux voix la proscription de son frère , lui apporta, non-seulement l'appui de l'autorité dont il venait de se dépouiller dans le sein de l'assemblée , et dont il persistait néanmoins à s'étayer au deliors, mais encore le secours de son éloquence , de son courage et de son activité.
Lucien monta à cheval , parcourut les rangs des soldats , et , avec l'accent d'un homme qui semblait avoir encore devant les yeux des poignards et des assassins , il s'écria :
« Citoyens , soldats,
)) Le président du conseil des cinq-cents vous déclare que l'hnmense majorité de ce conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques représentants du peuple à stylet , qui assiègent la tribune , présentent la mort à leurs collègues, et enlèvent les délibérations les plus affreuses.
n Je vous déclare que ces audacieux brigands , sans doute soldés par l'Angleterre, se sont mis en rébellion contre le conseil des anciens , et ont osé parler de mettre hors la loi le général chargé de l'exécution de son décret ; comme si nous étions encore à ces temps affreux de leur règne , où ce mot, hors la loi, suffisait pour faire tomber les têtes les plus chères à la patrie.
» Je vous déclare que ce petit nombre de furieux se sont mis euxmêmes hors la loi par leurs attentats contre la Uberté de ce conseil.
» Au nom de ce peuple qui , depuis tant d'années , est le jouet de ces misérables enfants de la terreur , je conlie aux guerriers le soin de délivrer la majorité de leurs représentants, afin que, déhvrés des stylets par les baïonnettes, elle puisse délibérer sur le sort de la république,
» Général, et vous , soldats , et vous tous , citoyens , vous ne reconnaîtrez pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi ; quant à ceux qui resteront dans l'Orangerie , que la force les expulse ! Ces brigands ne sont plus les représentants du peuple, mais les re-
baïonnettes et pour exciter lanimaclversion nationale contre les républicains. Quelque opinion que l'on adopte sur le 1 8 brumaire, il est impossible de ne pas flétrir, au nom de la morale publique, toutes les impostures et les calomnies dont firent usage ceux ((ui se proclamèrent ensuite les libérateurs du pays , quand le succès eut couronné leurs efforts. La terreur aussi sauva la France , et plus d'un terroriste employa des moyens ou commit des actes que leur résultat ne saurait justifier. C'est dans la même balance que l'iiistoiie doit jieser les actes et les paroles de Lucien Bonaparte et de ses complices.
présentants du poignard. Que ce titre leur reste, qu'il les suive partout ! et lorsqu'ils oseront se montrer au peuple . que tous les doigts les désignent sous ce nom mérité de représentants du poignard ' . . .
» Vive la république ! »
Ce langage trouva pourtant les soldats indécis. Pour les déterminer , Lucien ajouta : .. Je jure de percer le sein de mon propre frère si jamais il porte atteinte à la. liberté des Français. ..
Ce serment, prononcé avec force, triompha de 1 hésitation des troupes.
Pourtant ce ne fut pas sans hésitaUon que Bonaparte donna ordre à 3Iurat de marcher à la tête des grenadiers et de disperser la représentation nationale. Mais, déçu dans lespoir quil avait formé de tout obtenir par lascendant de sa présence et de ses discours, et vivement pressé par son frère et les principaux conjurés, il se décida à dissoudre rassemblée par la force , et en un instant la salle fut évacuée.
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Cependant pour donner à leurs actes le caractère de la légalité , les auteurs du 48 brumaire, une fois \ictorieux, voulurent se servir encore des formes constitutionnelles qu'ils venaient de détruire, et ils cherchèrent, à cet effet, de tous côtés , quelques débris de l'assemblée qu'ils avaient violemment expulsée , pour former un simulacre de représentation nationale. Lucien parvint à réunir dans l'orangerie de Saint- Cloud une trentaine de députés qui se chargèrent d'exercer machinalement le pouvoir souverain que Bonaparte possédait déjà en réalité , et qui décrétèrent en conséquence , outre l'élimination de soixante-un de leurs collègues , la dissolution du directoire et la formation d'une commission consulaire , composée de trois membres , savoir : Sieyès , Roger-Ducos et Bonaparte. Ce grand changement fut consommé à neuf heures du soir.
11 était onze heures que Bonaparte n'avait encore pris aucun aliment de toute la journée. Au heu de s'occuper de ses besoins physiques , il ne songea, en entrant chez lui, et quoique la nuit fût avancée, qu'à compléter cette mémorable journée , en l'annonçant , et en l'expliquant , avec sa supériorité ordinaire , au peuple français. Il rédigea , dans ce but , la proclamation suivante :
« A mon retour à Paris , j'ai trouvé la division dans toutes les autorités , et l'accord établi sur cette seule vérité , que la constitution était à moitié détruite, et ne pouvait sauver la liberté !
» Tous les partis sont venus à moi , m'ont confié leurs desseins , dévoilé leurs secrets, et m'ont demandé mon appui : j'ai refusé d'être l'homme d'un parti.
I) Le conseil des Anciens m'a appelé, j'ai répondu à son appel. Un plan de restauration générale avait été concerté par des hommes ejn qui la nation est accoutumée à voir des défenseurs de la Uberté , de l'égalité , de la propriété. Ce plan demandait un examen calme , libre , exempt de toute influence et de toute crainte. En conséquence, le conseil des Anciens a résolu la translation du corps législatif à Saint-Cloud ; il m'a chargé de la disposition de la force nécessaire à son indépendance. J'ai cru devoir à mes concitoyens, aux soldats périssant dans nos armées, à la gloire nationale, acquise au prix de leur sang, d'accepter le commandement. »
Bonaparte faisait ensuite le récit de ce qui s'était passé à Saint-Cloud , et confirmait par son puissant témoignage l'invention audacieuse de Lucien sur les stylets et les poignards; il terminait ainsi :
« Français , vous reconnaîtrez sans doute le zèle d'un soldat de la
liberté , d'un citoyen dévoué à la république. Les idées conservatrices , tutélaircs. libérales, sont rentrées dans leurs di'oits par la dispersion des factieux qui opprimaient les conseils , et qui , pour ètie devenus les plus odieux des hommes, n'ont pas cessé d'être les plus misérables. ..