‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 9 sur 51 · BATAILLE DES PYRAMIDES · texte numérisé non relu

BATAILLE DES PYRAMIDES

» Le 3 , à la pointe du jour, nous rencontrâmes les avant-gardes , que nous repoussâmes de village en ^^llage.

') A deux heures après midi , nous nous trouvâmes en présence des retranchements de l'armée ennemie.

n J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et Reynier de prendre position sur la droite entre Djyzeh et Embabeh , de manière à couper à l'ennemi la communication de la Haute-Egypte , qui était sa retraite naturelle. L'armée était rangée de la même manière qu'à la bataille de Chebreisse.

» Dès l'instant que Mourad-Bey s'aperçut du mouvement du général Desaix, il se résolut à le charger, et il envoya un de ses beys les plus braves avec un corps d'élite qui , avec la rapidité de l'éclair, chargea les deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante pas , et on l'accueillit par une gi-èle de halles et de mitraille , qui en lit tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se jetèrent dans l'intervalle que formaient les deux divisions , où ils furent reçus par un double feu qui acheva leur défaite.

>' Je saisis l'instant , et j'ordonnai à la division du général Bon, qui

("tait sur le ÏSil , de se porter à l'attaque des retranchements , et au général Yial , qui commande la division du général Menou , de se porter entre le corps qui venait de le charger et les retranchements , de manière à remphr le triple but , d'empêcher le corps d'y rentrer , de couper la retraite à celui qui les occupait , et enfln, s'il était nécessaire, d'attaquer ces retranchements par la gauche.

» Dès l'instant que les généraux Vial et Bon furent à portée, ils ordonnèrent aux première et troisième divisions de chaque bataillon de se ranger en colonnes d'attaque , tandis que les deuxième et quatrième conserveraient leur même position, formant toujours le bataillon carré, qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et s'avançait pour soutenir les colonnes d'attaque.

» Les colonnes d'attaque du général Bon , commandées par le brave général Rampon , se jetèrent sur les retranchements avec leur impétuosité ordinaire , malgré le feu d'une assez grande quantité d'artillerie, lorsque les mamelucks firent une charge ; ils sortirent des retranchements au grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire halte, de faire front de tous côtés , et de les recevoir la baïonnette au bout du fusil , etpar une grêle de balles. A l'instant môme le champ de bataille en fut jonché. Nos troupes eurent bientôt enlevé les retranchements. Les mamelucks en fuite se précipitèrent aussitôt en foule sur leur gauche , mais un bataillon de carabiniers , sous le feu duquel ils furent obligés de passer à cinq pas, en fit une boucherie effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans le Nil et s'y noya.

» Plus de quatre cents chameaux chargés de bagages , cinquante pièces d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir. J'évalue la perte des mamelucks à deux mille hommes de cavalerie d'élite. Une grande partie des beys a été blessée ou tuée. Mourad-Bey a été blessé à la joue. Notre perte se monte à vingt ou trente hommes tués et à cent vingt blessés. Dans la nuit même , la ville du Caire a été évacuée. Toutes leurs chaloupes canonnières, corvettes, bricks, et même une frégate, ont été brûlés, et le 4 nos troupes sont entrées au Caire. Pendant la nuit , la populace a brûlé les maisons des beys et commis plusieurs excès. Le Caire, qui a plus de trois cent mille habitants , a la plus vilaine populace du monde.

)) Après le grand nombre de combats et de batailles que les troupes (pie je commande ont livrés contre des forces supérieures , je ne m'aviserais point de louer leur contenance et leur sang-froid dans cette occa-

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sion , si véntal)lcment ce genre tout nouveau n'avait exigé de leur part une patience qui contraste avec l'impétuosité française. S'ils se fussenl livrés à leur ardeur, ils n'auraient point eu la victoire, qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une grande patience.

» La cavalerie des mamelucks a montré une grande bravoure. Ils défendaient leur fortune , et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos soldats n'aient trouvé trois , quatre et cinq cents louis d'or.

» Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux et leur armement. Leurs maisons sont pitoyables. Ilest diflicilede voir une terre plus fertile et un peuple plus nîisérable , plus ignorant et plus abruti. Us préfèrent un bouton de nos soldats à un écu de six francs ; dans les villages ils ne connaissent pas même une paire de ciseaux. Leurs maisons sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble qu'une natte de paille et deux ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en général fort peu de chose. Ils ne connaissent point l'usage des moulins, de sorte que nous avons bivouaqué sur des tas immenses de blé , sans pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissions que de légumes et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent en farine , ils le font avec des pierres ; et , dans quelques gros villages , il y a des moulins que font tourner des bœufs.

») Xous avons été continuellement harcelés par des nuées d'Arabes , qui sont les plus grands voleurs et les plus grands scélérats de la terre , assassinant les Turcs comme les Français , tout ce qui leur tombe dans les mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs autres aides-decamp et officiers de l'état-major ont été assassinés par ces misérables , embusqués derrière des digues et dans des fossés , sur leurs excellents petits chevaux: malheur à celui qui s'éloigne à cent pas des colonnes. Le général Muireur , malgré les représentations de la grande garde , seul , par une fatalité que j'ai souvent remarqué accompagner ceux qui sont arrivés à leur dernière heure , a voulu monter sur un monticule à deux cents pas du camp ; derrière étaient trois bédouins qui l'ont assassiné. La république fait une perte réelle : c'était un des généraux les plus braves que je connusse.

» La répubhque ne peut avoir une colonie plus à sa portée et d'un sol plus riche que l'Egypte, Le climat est très-sain, parce que les nuits sont fraîches. 31algré quinze jours de marche, de fatigues de toute espèce, la privation du vin , et même de tout ce qui peut alléger la fatigue , nous n'a-

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vons point de malades. Le soldat a trouvé une grande ressource dans les pastèques, espèce de melons d'eau qui sont en très-grande quantité

» L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous demande le grade de général de division pour le général de brigade Dommartin. J'ai promu nu grade de général de brigade le chef de brigade Destaing , commandant la quatrième demi-brigade ; le général Zayonschek s'est fort bien conduit dans plusieurs missions importantes que je lui ai conliées. L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flottille du Kil pour être plus à portée de nous faire passer des vivres du Delta. Voyant que je redoublais de marche , et désirant être à mes côtés lors de la bataille , il se jeta dans une chaloupe canonnière , et, malgré les périls qu'il avait à courir, il se sépara de la flottille. La chaloupe échoua; il fut assailli par une grande quantité d'ennemis ; il montra le plus grand courage ; blessé très-dangereusement au bras , il parvint , par son exemple , à ranimer l'équipage , et à tirer la chaloupe du mauvais pas où elle s'était engagée.

>' Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis notre départ

» Je vous prie de faire payer une gratification de \ ,200 fr. à la femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il nous a rendu, au milieu du désert , les plus grands services par son activité et son zèle. C'est l'ofûcier de santé que je connaisse le plus fait pour être à la tète des ambulances d'une armée.

Le lendemain 4 thermidor (22 juillet), Bonaparte s'approcha du Caire, et publia la proclamation suivante :

« Peuple du Caire , je suis content de votre conduite ; vous avez bien fait de ne pas prendre parti contre moi. Je suis venu pour détruire la race des mamelucks , protéger le commerce et les naturels du pays. Que tous ceux qui ont peur se tranquillisent ; que ceux qui se sont éloignés rentrent dans leurs maisons ; que la prière ait lieu aujourdhui comme à l'ordinaire , comme je \eux qu'elle continue toujours. Ne craignez rien pour vos familles , vos maisons , vos propriétés , et surtout pour la i-eligion du prophète que j'aime. Comme il est urgent qu'il y ait des hommes chargés de la police, afin que la tranquillité ne soit point troublée, il y aura un divan , composé de sept personnes , qui se réuniront à la mosquée de Ver; il y en aura toujours deux près du commandant de la place, et (juatre seront occupés à maintenir la tranquillité publique et à veiller à la police. »

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Ronaparto entra , lo 2 '< juillet , dans la capitale de IKiivple. \.c 2."), il

écrivit à son frère Joseph, membre du conseil des cinq-cents :

'( Tu verras dans les papiers publics , lui dit-il , les bulletins des batailles et de la conquête de TÉgypte , qui a été assez disputée pour ajouter encore une feuille à la gloire militaire de cette armée. L'Egypte est le pays le plus riche en blé , riz , légumes , -viande , qui existe sur la terre. La barbarie est à son comble. Il n'y a point d'argent, pas même pouisolder les troupes. Je peux être en France dans deux mois.

» Fais en sorte que j'aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris , soit en Bourgogne. J'y compte passer l'hiver. »

Cette lettre prouve que Napoléon croyait sa conquête assez assurée pour pouvoir en confier la conservation , sans danger , à la prudence et à l'habileté de ses lieutenants. Mais pourquoi ce retour inopiné en France ? venait-il y chercher de nouvelles ressources militaires et des éléments de colonisation, comme quelques-uns l'ont pensé? ou bien

n'avait-il d'autre but que de se rapprocher du théâtre où son destin l'appelait à jouer le premier rôle, et regardait-il comme prochains les événements qu'il avait prévus et souhaités depuis longtemps , dans l'intérêt de son élévation? Il nous semble que la dernière supposition est la pins vraisemblable.

CHAPITBK VIII.

r..s;.str,. ,1 Alrnukir. E.ablw^e.nents H in>i,.„„ons ,lo Bonaparte en E^^-pw. Canina^nr .lo Svrir U.-tonr en Egypto. Jtataillo .l'Aboiikir. D.-parl pour la Fran.T.

AiNDis que Desaix poursuivait Mourad- Bey dans la Haute-Egypte, Napoléon s'occupait , au Caire , de donner une administration régulière aux provinces égyp- ^ tiennes. Mais Ibrahim- Bey, qui s'était porté en Syrie , obligea , par ses mouvements , le conquérant législateur de quitter ses travaux de pacification pour retourner au combat. Bonaparte le rencontra et le battit à Salehey'h. Le brave Snlkowsky fut blessé dans cette affaire.

La joie de ce nouveau triomphe fut bientôt troublée par une nouvelle déplorable. Kléber annonça par une dépèche à Bonaparte que Nelson venait de détruire la flotte française à Aboukir, après une lutte désespérée. Dès que le bruit de cette catastrophe se fut répandu dans l'armée, le mécontentement et la consternation furent au comble. Les soldats et les généraux , que le dégoût et linquiétude avaient saisis aux premiers jours du débarquement , ressentirent plus vivement que jamais les atteintes de

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la nostalgie , et exlialèi'eiit souvent leur désenchantement en murmures. Napoléon, mesurant d'un coup d'œil toute l'énormité de ce désastre, en parut d'abord accablé ; et comme on lui disait que le directoire s'empresserait sans doute de le réparer, il interrompit vivement : « Votre directoire ! dit-il , c'est un tas de Us m'envient et me haïssent ; ils me

laisseront péi'ir ici. Et puis, ajouta-t-il en désignant son état-major, ne voyez-vous pas toutes ces figures? c'est à qui ne restera pas. »

3Iais l'abattement n'allait pas à sa grande âme, et il s'en releva bientôt pour s'écrier avec l'accent d'une héroïque résignation : u Eh bien ! nous resterons ici , ou nous en sortirons grands comme les anciens l ! »

Dès ce moment Bonaparte s'occupa , avec une ardeur et une activité infatigable, à l'organisation civile de l'Egypte. Plus que jamais il sentit le besoin de se concilier les habitants du pays , et d'y former des établis-

sements durables. L'une de ses premières et principales créations fut celle d'un institut sur le modèle de celui de Paris. 11 le divisa en quatre classes :

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mathématiques , physique , économie pohtique, Httérature et beaux-arts. La présidence en fut donnée à Monge, et Bonaparte shonora lui-même du titre de vice-président. Liiistallation de ce corps eut Heu avec solennité. C'est là que l'immortel gueirier conlirma ses belles paroles au chef Je l'Institut de France , lors de son admission , en ne se montrant jaloux de ses conquêtes qu'autant qu'il les faisait sur la barbarie , et que le progrès de ses armes n'était pas autre que le progrès des lumières.

Bonaparte, déjà populaire parmi les musulmans, qui l'appelaient le sultan Kébir (père du feu), fut admis et invité par eux à toutes leurs fêtes.

C'est ainsi qu'il assista, mais sans y présider, comme on l'a cru, à celles du débordement du Ml et de l'anniversaire de la naissance de Mahomet. Les égards qu'il téuKjigna pour la religion du prophète , en toute;

occasion, ne contribuèrent pas peu à faire respecter son nom et son autorité par les Égyptiens. On a voulu voir dans cette conduite une espèce de sympathie pour l'islamisme , quand il n'y avait que de l'habileté poli-

tique ' . Bonaparte n'était ni musulman ni chrétien ; lui et son armée représentaient en Egypte la philosophie française, le scepticisme tolérant, Tindifférence religieuse du dix -huitième siècle. Seulement, à défaut de religion positive dans sa tête , il nourrissait un fond de vague religiosité dans son âme. Mais cette disposition , qui le préserva de Thiérophobie de son temps , et qui lui permit de converser sérieusement et d'entretenir des relations de bienveillance avec les imans et les cheicks , comme il a pu le faire , en d'autres circonstances , avec les ministres du christianisme ou du judaïsme ; cette disposition ne se rapprochait pas plus du Coran que de l'Évangile.

L'anniversaire de la fondation de la république fut célébré au Caire le 1 ^' vendémiaire an VII. Bonaparte présida à cette solennité patriotique. '( Soldats, dit-il à ses compagnons d'armes , il y a cinq ans , l'indépendance du peuple était menacée ; vous reprîtes Toulon , ce fut le présage de la ruine de vos ennemis. Un an après , vous battiez les Autrichiens à Dégo : l'année suivante vous étiez sur le sommet des Alpes. Vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans , et nous remportions la célèbre bataille de Saint-Georges. L'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de l'Ysonzo, de retour de l'Allemagne. Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil , au centre de l'ancien continent? Depuis l'Anglais , célèbre dans les arts et le commerce , jusqu'au hideux et féroce bédouin , vous fixez les regards du monde. Soldats! votre destinée est belle , parce que vous êtes dignes de ce que vous avez fait et de l'opinion que l'on a de vous. Vous mourrez avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette pyramide^, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de l'admiration de tous les peuples.

« Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère du gouvernement représentatif; quarante millions de citoyens pensent à vous; tous disent: C'est à leurs travaux, à leur sang que nous devons la paix générale , le repos , la prospérité du commerce et les bienfaits de la Uberté civile. »

' M. (le Uouniciine , témoin oculaire , dément tout ce (lue Walter Scott et d'autres écrivains ont avaucé sur la participation solennelle de Bonaparte aux cérémonies musulmanes. 11 affirme (juil n y lianit qu'en simple spectateur, et toujours avec le costume français.

- Il avait fait graver sur la coloiuie de Pompée le nom des (|uarante premiers soldats morts eti Ksypie.

De leur côté, les clieicks, en reconnaissance de la part que Bonaparte avait prise à leurs fêtes', s'associèrent, du moins en apparence, aux réjouissances de Farmée française ; ils firent retentir la grande nioscpiée de

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