‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 11 sur 51 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ktablissenient du gouvernement consnIaiiT.

1 S hommes austères dans leurs principes , les républicains inflexibles , persuadés que la cause populaire avait succombé sous le glaive et la calomnie avec les formes démocrati- (jues de la constitution de Tan m , flétrirent comme un crime de lèse-nation le coup d'élat (le brumaire. La masse du peuple, le gros de tous' les partis , Timmense majorité des conditions élevées et des classes moyennes et la presque unanimité des classes ouvrières , tout ce qui atlacliait plus de prix à la prospérité matérielle de la France , à sa pacification domestique et à sa sécurité extérieure qu'aux questions de mécanisme constitutionnel et de métaphysique gouvernementale ; le pays entier , en un mot , moins quelques esprits indomptables , s'empressa d'absoudre Bonaparte de Tattentat de Saint-Gloud , qui fut dès lors universellement considéré et accueflli comme un événement réparateur.

(( On a discuté métaphysiquement, a dit Napoléon à Sainte-Hélène, et Ton discutera longtemps encore si nous ne violâmes pas les lois, si nous

ne fùraes pas criminels ; mais ce sont autant crabstractions, bonnes tout au plus pour les livres et les ti-ibunes , et qui doivent disparailrc; devant Timpérieuse nécessité ; autant vaudrait accuser de déi^at le niai'in qui coupe ses mats pour ne pas sombrer. Le fait est que la patrie sans nous était perdue , et que nous la sauvâmes. Aussi les auteurs , les grands acteurs de ce mémorable coup d'état , au lieu de dénégations et de juslilications, doivent-ils, à l'exemple de ce Romain , se contenter de répondre avec fierté à leurs accusateurs : « Nous protestons que nous avons »> sauvé notre pays , venez avec nous rendre grâces aux Dieux. «

» Et certes , tous ceux qui, dans le temps , faisaient partie du tourbillon politique , ont eu d'autant moins de droit de se récrier avec justice

que tous convenaient qu'un changement était indispensable , que tous le voulaient, et que chacun cherchait à Topérer de son côté. Je fis le mien à Faide des modérés. La fin subite de Tanarchie , le retour immédiat de Tordre , de Tunion , de la force , de la gloire , furent ses résultats. Ceux des jacobins, ou ceux des immoraux \ auraient-Us été supérieurs? il est permis de croire que non. Toutefois il n'est pas moins très-naturel qulls en soient demeurés mécontents et qu'ils en aient jeté les hauts cris. Aussi n'est-ce qu'à des temps plus éloignés , à des hommes plus désintéressés qu'il appartient de prononcer sainement sur cette grande affaire. »

Ces temps éloignés approchent ; les hommes désintéressés arrivent. Quoique les générations actuelles soient profondément imprégnées de l'esprit démocratique dont Bonaparte dispersa les représentants et renversa les institutions à Saint-Cloud , les démocrates d'aujourd'hui , per sonnellement étrangers aux impressions violentes que cette dispersion et ce renversement firent éprouver aux plus chauds patriotes , doivent être assez dégagés des ressentiments légitimes et de la juste rancune de leurs pères pour se demander, dans le calme de la méditation et du haut de l'impartialité historique , si le coup d'état qui atteignit les plus fervents révolutionnaires, et qui souleva d'indignation tout ce qu'il y avait de plus sévère, de plus ardent et de plus pur parmi les républicains et les démocrates, ne fut pas, après tout, plus favorable que funeste à la marche de la révolution , et à l'avenir même de la démocratie.

Quand Bonaparte se présenta le glaive en main pour mettre sa propre pensée et sa seule volonté à la place des lois que le peuple avait établies et des magistrats qu'il avait élus , c'est que les lois et les magistrats du peuple étaient impuissants à défendre sa cause contre ses ennemis du dedans et du dehors ; c'est que le cours de la révolution était entravé, son succès définitif compromis par la faiblesse ou la corruption du pouvoir ; c'est que la décentralisation menaçait de Uvrer le pays aux passions étroites et anarchiques des locahtés et des factions ; c'est , enfin , que la chouannerie et l'émigration , toujours appuyées sur la coalition des rois

* Napoléon désigne ainsi les trois partis issus de la révolution, et qui se disputaient alors le pouvoir : « Le mnncge ( les jacobins ) dont un général fort connu ( Bernadotte , Jourdan , Augereau en étaient) était un des chefs; les modérés, conduits par Sieyès, et lespoMc/ii- ayant Barras à leur tctc. » Il ajoute que les jacobins lui offrirent la dictature et qu'il la refusa , parce iju'il comprit ([hupi-ès avoir vaincu avec en\ il serait aussitôt réduit à vaincre contre eux.

de TEiiropc, disputaient incessamment, et pleines d'espérance, à la caducité du jacobinisme les grandes coufinétes politiques que le jacobinisme seul, en sa jeunesse, avait pu entreprendre, réaliser et maintenir.

Il était évident que la révolution avait épuisé ses ressources démagogiques et qu'elle avait usé l'une de ses formes. Après avoir \aincii par romnipotence delà multitude, elle risfpiait de se blesser elle-même avec ce redoutable instrument de sa victoire , qu'elle n'était pas encore assez habile à manier longtemps sans danger. Sa nouvelle situation exigeait donc une forme nouvelle ; la dictature d'un seul devait réparer le désordre que la dictature de tous ne pouvait plus contenir. C'était une des plus belles manifestations de la puissance révolutionnaire que cette facilité à trou ver,. selon les besoins du moment, des idées et des hommes d'ordre pour continuer Tœuvre des idées et des hommes de liberté , sous une apparence de réaction et de contraste, et, en réalité, dans un intérêt commun et un but identique. La royauté et Taristocratie européennes qui avaient tremblé devant le peuple souverain quand il s'exprimait par des millions de voix et qu'il agitait des millions de bras héroïques , shabituaient à ne plus le craindre et commençaient même à reprendre sur lui quelque avantage depuis que la multiplicité de ses organes avait amené de funestes divisions et rompu l'imposante unanimité qu'il dut à ses jours de péril , dont il fit ses jours de gloire. 11 fallait que le peuple souverain ramenât ses irréconciliables ennemis à la crainte et au respect dont ils essayaient de s'affranchir, et qu'il portât dans leurs capitales mêmes cet étendard de la réforme, quil s'était borné à défendre jusque-là contre leurs attaques. Pour obtenir ce magnifique résultat , il n'avait besoin que de changer de tactique et dallure , que de se rajeunir et de se retremper par une grande métamorphose. Le nombre immense de ses organes avait fini par l'exposer aux dissensions et aux déchirements internes ; la plupart de ses membres, fatigués par une longue lutte, étaient exténués, ruinés, gangrenés. Sa volonté et son action, morcelées par des rouages infinis qui s'entre-choquaient le plus souvent, manquaient d'unité et de force : il retrouva la force et lunité en sachant à propos vouloir et agir par le génie d'un seul homme.

Ainsi Bonaparte ne détrôna point le peuple à Saint-Cloud , il en changea seulement la représentation ; il la rendit unique , de collective qu'elle était. Et le peuple montra qu'il le comprenait bien , en saluant son avènement avec enthousiasme. Comme l'assemblée constituante et le comité

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de saint public avaient exprimé la volonté nationale dans sa période de destruction et de résistance, de même le dictateur, qui se para successivement des titres de consul et d'empereur , en fut la glorieuse expression dans sa période de réorganisation et de propagande armée. Après tant de fautes commises depuis par le grand homme ; après tant de déviations illibérales, tant de revers essuyés et d'outrages subis , le peuple est resté inébranlable dans sa pensée , et la pensée du peuple est la seule dont la persévérance atteste rinfaillibilité. Sur cet océan politique, dont le flux et le reflux ont englouti pendant trente ans, et engloutissent chaque jour de si vastes renommées et de si brillantes réputations , le souvenir de Napoléon surnage seul, bravant la tempête et les flots qui ne font que rélever, comme pour lui faire recevoir de plus haut le témoignage impérissable des sympathies populaires.

Et ce n'est point aux prodiges de son épée , dont le luxe peut éblouir la génération contemporaine, qu'il doit cette immense et constante popularité. Le culte de son nom , plus religieusement gardé sous le chaume que sous les lambris , indicjue assez que , loin d'avoir arrêté le développement des principes et des intérêts démocratiques, il eut quelque droit à se dire le premier démocrate de l'Europe ; car ce n'est pas sans raison (pie le peuple le considère encore comme le révolutionnaire qui a le plus puissamment ébranlé les vieilles dominations et les supériorités factices de la naissance et de la fortune par l'émancipation du mérite, qui devint le seul titre à tous les emplois, et dont les élus parvinrent jusqu'au trône , pour fouler sous leurs pieds de parvenus l'orgueil et les prestiges de l'antique royauté , et laisser ainsi un champ libre et une vaste carrière à l'esprit d'égalité depuis le dernier degré jusqu'au premier rang de la hiérarchie politique.

Que les hommes fortement préoccupés des destinées de leur pays et de l'avenir de l'humanité n'aillent donc pas épouser la querelle personnelle des républicains de l'an vm, et demander compte à Bonaparte de la constitution de l'an m , s'il est d'ailleurs incontestable que son usurpation , puisqu'on veut l'appeler ainsi , ne fut qu'une des faces sous lesquelles l'esprit révolutionnaire devait se consolider en France et se répandre en Europe. Mirabeau aussi fut un usurpateur, quand pour rendre souveraine une assemblée sur laquelle il se sentait la puissance de régner lui-même par la parole , il poussa le tiers-état à mépriser ses cahiers , à détruire l'ancienne distinction des ordres , et à renverser les lois existan-

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les , pour se proclamer iini(iiie dépositaire du pouvoir eoiislituant. Il n \ a guère pourtant que les l'ijioristes de laneien régiuie (|ui aient osé dire que le serment du Jeu-de-Paume fut un acte impie et cou|table , parce qu'il porta atteinte aux institutions fondamentales de la monarchie , et qu'il fut prêté en violation manifeste du mandat exprès des députés. Il n'appailient , en effet, ([u'à des sectaires et à des légistes . dupes de leurs ressentiments ou de leurs scrupules , de chicaner ainsi le génie sui' la légalité de sa mission quand il Aient accomplir de grandes choses.

Si Bonaparte n'éteignit pas le volcan démocratique, comme on l'en a tour à tour accusé et félicité, et s'il ne Gt que cacher ce que son cratère avait d'effrayant , d abord sous le fauteuil consulaire , ensuite sous le trône impérial , l'esprit républicain doit l'absoudre d'avoir saci'ilié les formes de la démocratie à ses intérêts essentiels, à son salut et à sa propagation. Sans lui. la république n'en périssait pas moins ; mais quelques années de plus dexistence sous des lois impuissantes et îles autorités avilies n'auraient fait qu'aggraver le mal qui la dévorait et les accusations dont on l'accablait. Tels auraient été les progi'ès de la lassitude et du dégoût, qu'une réaction violente aurait pu s'opérer contre la révolution , même sans permettre à nul de ses jiartisans d'en diriger la marche dans le sens des nouveaux intérêts , et que nous aurions eu dès les premières années du dix-neuvième siècle la restaui*ation (pii n'est \enue que quinze ans plus tard. Sans doute la restauration n'aurait jjas mieux réussi qu'elle ne l'a fait à s'asseoir déiînitivement ; mais elle aurait eu plus de chances de durée si elle fût venue à la la\ eur des discordes civiles, à la suite dune commotion intérieure, et avec l'apparence dun acte de spontanéité nationale, qui l'aurait préservée du vice originel dont elle fut maculée dans son alliance avec l'étranger ; vice radical , qui la perdit à son début. A cette époque d'ailleurs , elle eut retrouvé encore devant elle la plus grande partie des générations qui avaient été élevées sous l'ancien régime , et que les tourmentes révolutionnaires avaient un peu réconcihées avec le bon vieux temps. D'un autre côté , les enfants de la révolution , qui se sont trouvés des hommes eu 4815, et dont l'entrée dans les affaires publiques a fait le désespoir des Bourbons , auraient vu arrêter dans ses commencements leur éducation hberale , et l'on serait parvenu d'autant plus facilement à leur faire détester irrévocablement la répubhque , que la prolongation de son agonie l'aurait rendue plus odieuse. Ce fut donc . quoique involontairement . dans l'intérêt

même des croyances républicaines que Bonaparte renversa le système républicain ; et Ton peut dire qu'au fond il ne tua pas plus la république que la révolution , mais qu'il l'empêcha seulement de susciter plus longtemps contre elle la prévention et la haine , et de rendre par là sa réhabilitation trop difficile et trop lointaine.

Les républicains de l'époque ne pouvaient pas juger ainsi le coup d'état qui venait de les atteindre. Leur irritation inquiéta le nouveau gouvernement, qui songea un instant à proscrire quelques-uns de leurs chefs. Toutefois, les citoyens honorables désignés pour cet ostracisme en furent quittes pour une simple mise en surveillance.

Pour donner une idée complète du désordre qui régnait en France sous le Directoire quand Bonaparte lui arracha le pouvoir, il suffit de dire que le consul ayant voulu expédier un courrier à Championnet , qui commandait en Italie, on ne trouva pas dans le trésor public de quoi payer les frais du message ; et lorsqu'il voulut connaître l'état des armées, il fut obfigé d'envoyer des commissaires sur les lieux , à défaut de rôles dans les bureaux de la guerre. « Mais du moins , disait Bonaparte aux employés du ministère , vous devez avoir l'état de la solde , qui nous mènera à notre but. — Nous ne la payons pas , » lui répondit-on.

Dès la première séance de la commission consulaire , Sieyès , qui se flattait d'obtenir, par son âge et ses antécédents politiques , une marque

de déférence do la part du jeune collègue qu'il jalousait plus que jamais , se mit à dire : <( Qui de nous présidera ? >» C'était une manière de forcer

DK .\APULI:0N. no

ses collègues à lui abandonner cet honneur. Mais ici la force des choses l'emporta sur la courtoisie , et lloger-Ducos répondit vivement : « Ne voyez-vous pas que c'est le général qui pi-éside? »

Sieyès, tout hérissé de métaphysique, ne pensait pas (ju'un jeune homme qui sortait des camps, et dont les études et les travaux militaires semblaient avoir absorbé toute Texistence , pût contester le som et la gloire dimaginer de nouvelles combinaisons gouvernementales à un vétéran législateur, dont on disait avec raison qu il avait toujours , comme Thomas Payne , une constitution dans sa poche. Il présenta donc hardiment le fruit de ses méditations journahéres . et lorsquil eu vint à proposer un grand -électeur, qui devait résider à Versailles . avec un revenu de six milhons , et sans autre fonction que celle de nommer deux consuls, sous le bon plaisir du sénat, qui pouvait annuler l'élection et absorber même le grand -électeur, Bonaparte se mita rire et à sabrer, selon sa propre expression , les niaiseries métaphysiques de son collègue. Sieyès, aussi timide que vain dès qu'il rencontrait une résistance sérieuse, se défendit mal. Il voulut justilier sa conception par une analogie avec la royauté. <. 3Iais , lui répliqua le général . vous prenez l'abus pour le principe , l'ombre poiu- le corps. Et comment avez-vous pu imaginer , monsieur Sieyès , qu'un homme de quelque talent et dun peu d'honneur voulût se résigner au rôle d'un cochon h l'engrais de quelques millions? .<

Dès ce moment . tout fut dit entre le métaphysicien et le guerrier ; ils comprirent l'un et l'autre qu'ils ne pouvaient pas marcher longtemps ensemble. La constitution de l'an viii fut promulguée. Elle étabhssait un simulacre de représentation nationale, répartie en divers corps, le sénat , le tribunat et le corps législatif , tandis que la ^ éritable représentation résida de fait dans le consulat, ou plutôt dans le premier consul. Une fois parvenu à ce poste suprême , Bonaparte se débarrassa de Sieyès, qui se laissa absorber au moyen d'une dotation nationale. Il renvoya également Boger-Ducos , qui trouva sa retraite naturelle dans le sénat, et il prit pour ses nouveaux collègues Cambacérès et Lebrun. Les premières mesures du consulat ne pouvaient être que réparatrices. La loi des otages et celle de l'emprunt forcé furent révoquées. La tolérance remplaça la persécution ; la philosophie , assise au pouvoir , permit aux croyants de rappeler leurs prêtres et de relever leurs autels. Les émigi'és et les proscrits de toutes les opinions et de toutes les épo-

ISO

HISTOIRI-

qiies rentreront; ('..irnot, entre nutres . passa delexil à llnstitiitet an ministère.

Dans les premiers temps de sa suprême magistrature, et pendant qu'il résidait encore au Luxembourg , Bonaparte conserva toute la simplicité de goûts , de mœurs et de manières qu^il tenait de ses dispositions naturelles, et que Thabitude des camps était loin de lui avoir fait perdre. 11 était d'une grande sobriété, et néanmoins il pressentait déjà qu'il deviendrait gros mangeur, et que sa maigreur disparaîtrait pour faire place à Tobésité. Les bains chauds, dont il usait très-fréquemment , ne furent peutêtre pas sans influence sur ce dernier changement. Quant au sommeil , il en prenait sept heures sur vingt-quatre, et il recommandait toujours de ne point réveiller, à moins qu'il ne s'agit de mauvaises nouvelles : « Car, disait-il , avec une bonne nouvelle , rien ne presse; tandis qu'avec une mauvaise, il n'y a pas un instant à perdre. »

DE ^'APOLEO.^. JSI

Malgré la vie un peu bourgeoise quil menait dans son palais consulaire, il recevait jonnicllenient toutes les illiislrations de Tépoque, et Joséphine faisait les honneurs de son salon avec la grâce et Faménité d'une grande dame de la vieille société française. C'est là que les termes de politesse et de civilité , que le rigorisme républicain avait fait bannir de la conversation , osèrent se montrer en dépit de la pi'oscription qui pesait sur eux , et que le monsieur essaya de se remettre en vogue aux dépens du citoyen.

Le premier consul , plongé le plus souvent dans ses méditations et ses rêveries , prenait rarement part aux causeries spirituelles et aux passetemps agréables du cercle brillant qui commençait à se former chez lui. 11 lui arrivait pourtant de se trouver parfois en bonne humeur, et alors il prouvait , par le charme , la vivacité et même l'abondance de ses paroles, que pour être honmie aimable il n'avait qu'à le vouloii'. Mais il le voulait rarement , et les dames surtout eurent à se plaindre de ce défaut de bonne volonté.

Dur en apparence et facile à s'emporter , Bonaparte cachait sous cette espèce de sauvagerie extérieure une âme accessible aux sentiments les plus affectueux et aux plus douces émotions. Autant il était sombre et morose , brusque et violent , sévère et inexorable quand il était sous le poids de ses préoccupations politi(jues , ou qu'il se trouvait en scène conmie homme public , autant il avait de mansuétude , de familiarité , de tendresse extrême , de bonhomie , dans les relations intimes de la vie privée.

A l'appui de ce que nous disons ici des qualités du cœur et des affections domestiques de Napoléon, nous ne pouvons mieux faire que de citer le fragment d'une lettre qu'il écrivait , eu l'an m , à son frère Joseph : « Dans quelques événements que la fortune le place , tu sais bien , mon ami, que tu ne peux pas avoir de meilleur ami , à qui tu sois plus cher

et qui désire plus sincèrement ton bonheur La vie est un songe léger

qui se dissipe. Si tu pars , et que tu penses que ce puisse être pour quelque temps!!! envoie-moi ton portrait. Nous avons vécu tant d'années ensemble , si étroitement unis , que nos cœurs se sont confondus , et tu sais mieux que personne combien le mien est entièrement à- toi ; je sens , en traçant ces lignes , une émotion dont j'ai eu peu d'exemples dans ma vie ; je sens bien que nous tarderons à nous voir , et je ne puis plus continuer ma lettre »

Madame Laetitia avait coutume de dire , en parlant de son fils Napoléon , alors qu'il était au faite de la puissance : <( L'empereur a beau faire, il est bon. » M. de Bourrienne lui rend le môme témoignage, tout en prétendant que Napoléon affectait de ne pas croire à l'amitié , et qu'il déclarait même n'aimer personne. Cette contradiction s'explique par la différence des positions : l'homme d'état n'a point d'affections privées; et c'est comme tel , dans la sphère des intérêts généraux dont il était chargé, que Napoléon disait n'aimer personne. Mais en dehors de la politique , il laissait aussi la nature reprendre amplement ses droits ; et on Ta vu même tempérer la joie et l'ivresse du triomphe jusque sur les champs de bataille , par un retour à des sentiments que le métier de la guerre obhge d'étouffer ou de contenir. Pendant les campagnes d'Italie , et après un combat sanglant , il passait avec son état-major au milieu des morts et des blessés , et ses officiers , étourdis par la victoire , laissaient éclater leur enthousiasme sans s'arrêter aux tableaux plus ou moins lamentables qui s'offraient incessamment à leurs yeux. Tout à coup , le général victorieux aperçoit un chien qui gémissait à côté du cadavre d'un soldat autrichien : « Voyez , messieurs , leur dit-il , ce chien nous donne une leçon d'humanité. »

iMais quelque phico ({ue tinssent dans l'Ame de Napoléon les sentiments

DE NAPOLKON. ISÔ

qui font la base des vertus privées et du bonheur doniesti(iuc , et quelque pi'ix quil attachât à ce bonheur , il en devait le sacrifice à la gloire et à la prospéiité du peuple dont il venait de se faire Tunique représentant; car, nous le répétons , quoique la nouvelle constitution eût confié le pouvoir exécutif à trois consuls , tout le monde savait bien qu'un seul gouvernait : aussi , lors de leur installation , Canibacéivs et Lebrun ressemblaient-ils plus , selon 1 expression de M. de Bouriienne , à deux témoins qu'à deux collègues de Bonaparte. La monarchie se trouvait donc rétablie de fait , sous le titre de république. Le premier consul faisait tout et devait tout faire, d'après ce que l'on était en droit d'attendre de la source de son pouvoir, de l'ascendant de son caractère et de l'empire des circonstances. Talleyrand l'avait bien pressenti , et , en courtisan précoce et habile , il avait parlé dans ce sens à Bonaparte dès le premier jour qu'il vint travailler avec lui comme ministre des affaires étrangères.

« Citoyen consul , lui dit-il , vous m'avez confié le ministère des relations extérieures , et je justifierai votre confiance ; mais je crois devoir vous déclarer dès à présent que je ne veux travailler qu'avec vous. Il n'y a point là de vaine fierté de ma part, je vous parle seulement dans l'intérêt de la France : pour qu'elle soit bien gouvernée , pour qu'il y ait unité d'action , il faut que vous soyez le premier consul , et que le premier consul ait dans sa main tout ce qui tient directement à la politique , c'està-dire les ministères de l'intérieur et de la police pour les affaires du dedans , mon ministère pour les affaires du dehors , et ensuite les deux grands moyens d'exécution , la guerre et la marine. Il serait donc de toute convenance que les ministres de ces cinq départements travaillassent avec vous seul. L'administration de la justice et le bon ordre dans les finances tiennent sans doute à la politique par une foule de liens , mais ils sont moins serrés. Si vous me permettez de le dire, général , j'ajouterai qu'il conviendrait alors de donner au second consul , très-habile jurisconsulte , la haute main sur la justice ; et au troisième consul , également bien versé dans la connaissance des lois financières , la haute main sur les finances. Cela les occupera , cela les amusera ; et vous , général . ayant à votre disposition toutes les parties vitales du gouvernement , vous arriverez au noble but que vous vous proposez , la régénération de la France. » « Savez-vous que Talleyrand est de bon conseil , dit Bonaparte à son secrétaire, après la sortie du ministre. C'est un homme de

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grand sens 11 n'est pas maladroit, iJ m'a pénétré. Ce qu'il me conseille , vous savez bien que j'ai envie de le faire. Mais , encore un coup , il a raison : on marche plus vite quand on marche seul. Lebrun est un honnête homme , mais il n'y a pas de politique dans sa tête : il fait des livres; Cambacérès a trop de traditions de la révolution. Il faut que mon gouvernement soit un gouvernement tout neuf. »

11 fallait bien que ce caractère essentiel de nouveauté fût instinctivement compris par tout le monde, puisque, d'une part, les amis de la révolution applaudissaient en masse au gouvernement consulaire , bien qu'il eût été élevé sur les ruines de la constitution républicaine de l'an m, et que, d'un autre côté, les populations aveuglément affectionnées à l'ancien régime refusaient leur adhésion au pouvoir nouveau , malgré tous les actes de conciliation et de prudence qui avaient marqué son installation.

Craignant que cette obstination ne rallumât la guerre civile dans l'Ouest, le premier consul adressa d'abord aux habitants de ces contrées une proclamation pour les prémunir contre les excitations des agents de l'Angleterre. Ses avertissements , appuyés sur une armée de soixante mille hommes , obtinrent d'heureux résultats et prévinrent une explosion générale. Cependant les chefs royaUstes , soutenus dans leur persévérance et par leurs convictions personnelles , et par les encouragements de la diplomatie européenne , se maintinrent en armes , toujours prêts à recommencer la lutte. Bonaparte , qui ne pouvait pas prendre à leur égard le langage et le ton de l'impartialité historique , et qui n'aurait pu remplir même la mission révolutionnaire dont û avait été chargé d'en haut, s'il eût été capable d'envisager avec l'impassibilité d'un philosophe observateur les nouvelles menaces de la chouannerie et de l'émigration ; Bonaparte caractérisa avec son énergie ordinaire les opiniâtres provocateurs de l'insurrection royahste , et il les signala , dans une proclamation , au mépris de la nation et aux vengeances de l'armée.

Les royalistes comprirent que le temps delà guerre civile était passé, qu'ils n'avaient plus de campagne à faire et de bataille à Uvrer contre le nouveau représentant de la révolution, et ils durent se résigner à clore l'histoire de la Vendée; heureux de pouvoir laisser en dehors des annales de leur fidélité et de leur héroïsme les actes de pillage et de meurtre , les vols et les assassinats, qui devaient former désormais les seuls et igno-

blés trophées des bandes qui infestèrent l'Ouest et le 3Iidi après la dissolution désarmées royales '.

Comprimer ou punir les ennemis obstinés de la républifiue , récompenser ses intrépides défenseurs, telle était la double tâche que Bonaparte poursuivait avec la plus inébranlable fermeté , avec la plus rigoureuse justice. Sachant combien le mérite aime à être distingué, combien il gagne à se voir apprécié, il distribua cent sabres d honneur aux soldats qui s'étaient signalés par des actions d'éclat ; et le peuple , qui voyail donner à la bravoure les marques honorifiques réservées autrefois à la naissance , applaudit à cette distribution , qui , loin de blesser légalitc^ ,

' Ce fui en ce temps que quelque!' hommes cmiuenis du parti royaliste s'imaginèrent qu à l'exemple de Monck . Bonaparte se dévouerait à la restauration de la monarchie. Introduits secrètement auprès de lui, il leur dit ; « J'oublie le passé, et j'ouvre un vaste champ à Tavenir Quiconque marchera droit devant lui. sera protégé, sans distinction : quicon(iue s'écartera à droite ou à gauche sera frappé de la foudre. Laissez tons les Vendéens qui veulent se ranger sous le gouvernement national et se pi icer .snus ma protection suivre la grande roule qui leur est (racée...

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pour laquelle il avait l'ail la révolution , rétablissait, au contraire , sur la base indestructible de la justice, sur la rémunération proportionnelle des services et des vertus.

Une lettre de remerciements qu'il reçut à cette époque d'un sergent de grenadiers, nommé Aune, lui lournit l'occasion de faire la réponse suivante : « J'ai reçu votre lettre, mon brave camarade, lui écrivit-il, vous n'a\iez pas besoin de me parler de vos actions , je les connais toutes. Nous êtes le plus brave grenadier de Tarmée depuis la mort du brave Benezette. Vous avez eu un des cent sabres que j'ai distribués à l'armée; tous les soldats étaient d'accord que c'était vous qui le méritiez davantage.

" Je désire beaucoup vous revoir, le ministre de la guerre vous envoie l'ordre de venir à Paris. »

Quelques vues secrètes que Bonaparte put cacher sous ses démonstrations de francliise et de familiarité , il vaut mieux encore le voir flatter et récompenser ainsi la bravoure , même par calcul d'ambition , que de le suivre aux fêtes données en l'honneur des hommes qui furent censés

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ravoir préservé, à Saint-Cloiul , dos dangers qu'il ne courut i)as. S'il esl vrai d'ailleurs que Bonaparte recherchait la popularité dans l'intérêt des pensées ambitieuses quil nourrissait en son âme, et sil est également incontestable que la considération de sa gi'andeur personnelle , de sa puissance et de sa renommée cntiait pour beaucoui) dans toutes ses entreprises militaires et politiques, il faut leconnaitre aussi que sa puissance et sa grandeur ne pouvaient être que celles de la Fi-ancc , dont les destinées lui étaient remises , et que, pour lui , travailler h sa pi'opre gloire , au succès de son ambition , à son immortalité , c'était ti-availler à l'élévation, à la prospérité et à l'avenir du peuple que , le premier, il avait salué du nom de grand , et dont il offrait dans sa personne et son génie Tadmirable personnification. Le pouvoir sans bornes dont il jouissait ne devait lui servir que de levier pour faire faire à l'esprit d'égalité et au génie de la civilisation moderne les progrès nouveaux que l'esprit de liberté, momentanément entravé dans ses formes extérieures , ne pouvait plus favoriser ou accomplir lui-même. Les savants et les artistes reçurent en effet des encouragements de toutes sortes ; l'industrie nationale , paralysée par les discordes civiles , prit un essor qu'elle n'avait jamais connu. La banque de France s'étabUt ; l'étalon des poids et mesures, élaboré par l'Institut , obtint la sanction législative; en un mot, Bonaparte réalisa , comme chef du gouvernement français , ce qu'il avait conçu , voulu et fait pressentir lorsqu'il n'était que général républicain, et quMl se montrait jaloux d'enrichir le Musée national , d'interroger les professeurs , de mettre les savants en tète de son état-major , et de se recommander à l'estime et au respect des peuples , bien plus par son titre de membre de l'Institut, que par celui de commandant suprême des armées.

Le consul se trouvait d'autant plus heureux de pouvoir présider aux conquêtes intellectuelles, et d'encourager les progrès delà science, qu'il avait rêvé lui-même , dans sa jeunesse , la gloire scientifique , et songé même à surpasser Newton. « Jeune , dit-il , je m'étais mis dans l'esprit de devenir un inventeur, un Newton. » 3L Geoffroy Saint-Hilaire raconte qu'il l'a entendu dire : (( Le métier des armes est devenu ma profession ; ce ne fut \K>mt de mon choix , je m'y trouvai engagé du fait des circonstances. » Dans les dernières heures de son séjour au Caire, il apostropha vivement Monge , qui répétait avec affectation le mot de Lagrange : « Nul n'atteindra la gloire de New ton , il n'y avait qu'un monde à dé-

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couvrir. Qu'ai-je entendu? sï'cria-t-il ; mais le monde des détails! qui a jamais songé à cet autre, à celui-là? Moi , dès Tàge de quinze ans ,

j'y croyais Qui a fait attention au caractère d'intensité et de traction ,

à très-courte distance, des actions des minimes atomes, dont nous sommes, d'une manière quelconque, les observateurs obligés? »

Sous le poids de ses préoccupations guerrières, et au milieu des triomphes journaliers qui marquèrent ses campagnes d'Italie, il resta toujoui's lidèleà ses goûts, et ne cessa de faire marcher de front l'agrandissement politique de la France et l'exploration scientifique , dans l'intéi'êt de la civilisation universelle.

A Pavie, il interrogea le physiologiste Scarpa. En ^801 , il eut des conférences avec le physicien Volta , qu'il combla de présents et d'honneurs. En 1802, il fonda un prix de 60,000 francs pour celui qui , par ses découvertes et ses expériences , ferait faire à l'électricité , au galvanisme, un pas comparable à celui que firent faire à ces sciences Franklin et Yolta. Il demanda aussi h l'Institut un résumé des progrès que la révolution avait fait faire jusque-là aux arts , à la littérature et aux sciences. Chénier fut chargé de la partie littéraire.

Le soin de pacifier et d'organiser l'intérieur de la république n'occupait pas exclusivement le premier consul ; il songeait aussi à la paix extérieure, dont il aurait voulu faire le complément des bienfaits qui avaient marqué son avènement au pouvoir. A cet effet, il fit ouvrir des négociations avec le cabinet de Londres par M. de Talleyrand , et il écrivit luimôme, le 26 décembre 4799, la lettre suivante au roi d'Angleterre, dès les premiers jours de son installation au consulat avec Cambacérès et Lebrun :

(( Bonaparte, premier consul de la république, a s. m. le roi de la grande-bretagne et dirlande.

" Appelé par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature de la république, je crois convenable, en entrant en charge, d'en faire directement part à votre majesté.

» La guerre, qui depuis huit ans ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? n'est-il donc aucun moyen de s'entendre?

» Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-

elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce , la prospérité intérieure , le bonheur des familles? Comment ne sententelles pas que la paix est le premier des besoins connue la première des gloires ?

» Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers au cœur de votre Majesté , t[ui gouverne une nation libre , et dans le seul but de la rendre heureuse.

» Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement , pour la seconde fois , à la pacification générale, par une démarche prompte , toute de confiance , et dégagée de ces formes qui , nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des états faibles, ne décèlent dans les états forts que le désir mutuel de se tromper.

)> La France , FAngleterre , par Tabus de leurs forces , peuvent longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder lépuisement ; mais , j'ose le dire , le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrasse le monde entier.

» Bonaparte. >■

Ce n'était point là un vain étalage de modération et de philanthropie. Si Bonaparte eût désiré la continuation de la guerre, s'il n'eût aimé que la guerre, comme on le lui a tant reproché, rien ne l'obhgeait à faire cette démarche directe et pressante auprès du roi d'Angleterre. Sans doute il croyait la paix profitable à son gouvernement , mais c'était dans lintérêt de la France et de la civilisation européenne qu'il tenait surtout à affermir et à faire aimer son gouvernement. Et puis , avec quelle franchise , quelle dignité et quelle mesure il parle de son mépris pour les formes de la diplomatie ! On reconnaît facilement à ce langage l'enfant de la démocratie , le dépositaire des intérêts de la révolution. Aussi le vieux monarque refusa-t-il d'agréer l'innovation que le magistrat républicain avait essayé d'introduire dans les rapports diplomatiques, il fil répondre , par lord Grenville , que la correspondance directe entamée par le premier consul ne pouvait lui convenir , et il chargea le même ministre de rédiger une note pleine de récriminations contre la France. Bonaparte comprit que , pour forcer à la paix cet opiniâtre ennemi de notre régénération politique, il fallait autre chose qu'un appel à sa raison et à sa générosité. Mais il n'aurait pas voulu garder sur les bras deux adversaires aussi puissants que Londres et Vienne , et c'est pour détacher l'un ou l'autre de la coalition contre la France qu'il fit des ouvertures à

HISTOIKE DE NAPOLEON.

tous les deux. Ses efforts furent partout repoussés, l/antipathie que les cours étrangères avaient conçue contre le peuple français dès Torigine de la révolution ne pouvait céder qu'à Tascendant de la victoire et à la nécessité.

CHÂl'lTRK \1,

i raiislatioii tic la résidence consulaire aux ruilcrie>. Nouvelle cauiiiagiie il'ltalie, Bataille de Marenso. Retour à Paris Fétr nationale.

E premier consul counaissait trop l'importance des formes que revêt le pouvoir et rinfluence des moindres circonstances extérieures dont on l'environne , pour ne pas s'appliquer à donner au sien tout ce --=--/, y --^— -- - i^ qui pouvait en étendre et en relever Téclat aux yeux du peuplé. Le palais du Luxembourg avait élé la demeure d une autorité débile , issue de nos assemblées révolutionnaires , et tombée, au milieu des acclamations de la France, sous le poids de la répugnance publique qu'avait fait naître et que rendait chaque jour plus vive et plus profonde la prolongation de Tanarchie ; c'en était assez pour que Bonaparte se trouvât mal à l'aise dans un pareil séjour. Ce qui avait pu suffire à loger, même luxueusement, un gouvernement essentiellement

^92 HISTOIUK

provisoire , et dont la courte existence ne formait qu'une période de déchirements , de turpitudes et de désastres dans les souvenirs populaires . ne convenait plus à un gouvernement qui sentait en lui l'unité et la force, et qui aspirait à ajouter la durée à sa puissance et à sa gloire. Il fallait désormais au consul le palais des rois, parce qu'il exerçait réellement le pouvoir des rois ; et ce n'était plus qu'aux Tuileries , consacrées dans les traditions nationales comme le siège naturel des chefs de l'état, et comme une espèce de sanctuaire gouvernemental , ce n'était plus qu'aux Tuileries que pouvait résider Bonaparte. Devait-on craindre qu'il n'y fût importuné ou influencé par l'ombre de la vieille monarchie, dont on le soupçonnait déjà de vouloir refaire l'édifice? C'est en effet ce qu'insinuaient les répubhcains ombrageux : mais, entre le ^0 août et le ^8 brumaire, entre Louis XVI et Napoléon , il y avait eu pourtant d'autres journées et d'autres pouvoirs chers , à bon droit , aux démocrates ; il y avait eu la convention et le comité de salut public , qui avaient siégé aussi dans la royale demeure ; et certes leur séjour dans ce palais avait bien dû suffire à son inauguration révolutionnaire , suffire poui- en bannir à jamais l'ombre menaçante et toutes les mauvaises influences de l'ancien régime.

La résolution du consul une fois prise , son installation dans sa nouvelle résidence fut fixée au ^9 janvier ^800. Ce jour étant venu, il dit à son secrétaire : « Eh bien ! c'est donc enfin aujourd'hui que nous allons coucher aux Tuileries ... : 11 faut y aller avec un cortège, cela m'ennuie; mais il faut parler aux yeux ; cela fait bien pour le peuple. Le Directoire était trop simple ; aussi il ne jouissait d'aucune considération . A l'armée, la simplicité esta sa place ; dans une grande ville, dans un palais , il faut que le chef d'un gouvernement attire à lui les regards par tous les moyens possibles

A une heure précise, Bonaparte quitta le Luxembourg, suivi d'un cortège plus imposant que magnifique, et dont la belle tenue des troupes faisait la principale pompe. Chaque corps marchait sa musique en tète ; les généraux et leur état- major étaient à cheval , et le peuple se pressait en foule sur leur passage , pour se faire signaler , pour voir et admirer de près les héros de tant de batailles , l'élite des guerriers dont les inunor telles campagnes delà révolution lui avaient rendu les noms si familiers. Mais entre eux tous , il recherchait surtout celui qui ne s'élevait aiijouid'hui au-dessus d'eux par son pouvoir que parce qu'il leur fut toujoui's supérieur par son génie et ses sei'vices , l'homme qui résumait en lui la

Dt: f^APOLLO.N.

gloire militaire de l'époque , cl à la fortune duquel la France attachait avec orgueil sa propre dostinée. Tous les regards se portaient sur le pre-

mU-4fe

mier consul, dont lu voiture était attelée de six chevaux blancs ([ue lempercur d'Allemagne lui avait donnés après le traité de Campo-Formio. Cambacérès et Lebrun, placés sur le devant de sa voiture, paraissaient n'être que les chambellans de leur collègue. Le cortège traversa une gi'ande partie de Paris, et la présence de Bonaparte excita partout le plus vif enthousiasme , « qui alors , dit un témoin non suspect, M. de Bourrienne, n'avait pas besoin d'être commandé par la police. »

Arrivé dans la cour du château , le consul , ayant 31urat et Lannes à ses côtés , passa les troupes en revue. Quand vinrent à défiler devant lui la 96", la Art'' et la 50^ demi-brigades, il ùta son chapeau et s'inclina en

signe de respect à la vue de leurs drapeaux mis en lambeaux par le feu

t94 HISTOIRE

de l'ennemi et noircis par la poudre. La revue terminée, il s'installa sans ostentation dans la vieille habitation royale.

Cependant, pour éloigner le soupçon d'une restauration monarchique trop brusque , il voulut que la royale demeure ne devînt la sienne que sous le titre de Palais du gouvernement ; et afln de ménager davantage les susceptibilités républicaines, il fit entrer en foule avec lui dans sa nouvelle résidence les tableaux et les statues des grands hommes de l'antiquité, dont le souvenir était cher aux amis de la liberté.

David fut chargé, entre autres, de placer son Junius Bntlus dans une des galeries de la nouvelle habitation consulaire. On y introduisit également un beau buste du second Brutus, apporté d'Italie.

Toutes ces précautions annonçaient chez le premier consul, avec une tendance monarchique bien caractérisée , le sentiment profond de son origine et de sa position révolutionnaires. Ce sentiment le dominait encore, et lorsqu'il sembla plus tard s'en être affranchi, le peuple le garda pour lui : car si madame Laetitia ne se laissa point tromper sur le cœur de son fils par ses formes brusques et sévères , et si elle persista toujours à dire : <i L'empereur a beau faire , il est bon ; » de même le peuple de France , par une sorte d'instinct , s'est obstiné à dire du consul et de l'empereur, alors qu'il paraissait le plus infidèle à sa mission d'avenir, et qu'il s'essayait , sur la pente rapide des réactions , à restaurer le blason et le trône : « Bonaparte a beau faire , il est démocrate. »

C'est de son installation aux Tuileries que datent les mesures réparatrices et les grands établissements dont quelques-uns ont été déjà indiqués , tels que le décret portant clôture de la hste des émigrés , l'organisation de la banque de France et celle des préfectures. Un événement qui venait de mettre en deuil les républicains d'Amérique fournit bientôt au premier consul une nouvelle occasion de manifester que, malgré son rapide acheminement au pouvoir suprême , il se considérait toujours comme le premier magistrat d'une répubUque^et lié comme tel, par une sympathie inaltérable, à la destinée des peuples libres.

« Washington est mort! » portait un ordre du jour adressé à toutes les troupes de la république , « ce grand homme s'est battu contre la tyrannie ; il a consolidé la liberté de sa patrie ; sa mémoire sera toujours chère au peuple français , comme à tous les hommes libres des deux mondes , et spécialement aux soldats français qui , comme lui et les soldats américains , se battent pour la liberté et l'égalité.

DK NAPOLLON. I9S

" En conséquence, li: rai-Mitu co.nsll ordonne ({ue, pendant dix joure, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux et guidons de la république. »

Le même jour, les consuls proclamèrent le résultat des votes émis sur le nouvel acte constitutionnel.

Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votants, quinze cent soixante-deux avaient rejeté , et trois millions onze mille sept cents avaient accepté la constitution.

Sur ces entrefaites , des nouvelles de Tarmée d'Egypte parvinrent au gouvernement. Elles étaient adressées au directoire , et Kléber n"y ménageait pas Bonaparte, qu'il accusait d'avoir abandonné son armée dans le dénùment et la détresse. Le premier consul, qui dépouilla ces dépèches, s'estima heureux qu'elles fussent tombées entre ses mains. Incapable du reste de sacrilier à ses ressentiments personnels ce que les intérêts généraux de la France pouvaient exiger de lui, il répondit solennellement à Kléber en homme qui savait se maîtriser et prouver par là combien il était digne de commander aux autres. Sa réponse fut une |)roclamation adressée à l'armée dOrient, et qui était certes admirablement conçue pour cacher la nature des missives et des rapports venus i'écemment d'Egypte ; n oici cette proclamation : (* Soldats ,

• Les consuls delà république s'occupent souvent de l'armée d'Orient.

• La France connaît toute Finfluence de vos conquêtes sur la restauration de son commerce et la civilisation du monde. L'Europe entière NOUS regarde. Je suis souvent en pensée a\ee vous.

» Dans quelque situation que les hasards de la guerre vous mettent , soyez toujours les soldats de Rivoli et d'Aboukir, vous serez invincibles.

" Portez à Kléber cette confiance sans bornes que vous aviez en moi : il la mérite.

' Soldats , songez au jour où, victorieux , vous rentrerez sur le territoire sacré ; ce sera un jour de gloire pour la nation entière. »

Cependant la cour de Vienne , revenue de l'abattement où l'avaient jetée ses innombrables défaites dans les mémorables campagnes dltaUe, avait cédé encore une fois à sa haine invétérée contre la république française, et s'était associée avec empressement à la politique hostile du cabinet anglais , en repoussant toutes les propositions pacifiques de Bonapai'te. Dans cette situation, le premier consul ordonna d'abord la for-

IIISTOIR

mation, à Dijon, tViine armée de réserve de soixante mille hommes, dont il confia le commandement à Berthier , qui fut remplacé au ministère de la t'uerrepar Carnot. Mais il ne tarda pas à aller se mettre lui-même à la tête de cette armée, dont il fit une nouvelle armée d'Italie.

Parti de Paris le 6 mai , il arriva le \-) au mont Saint -Bernard , qu'il franchit en trois jours. Le ^8, Bonaparte écrivit de son quartier-général

de Martigny au ministre de Tintérieur, pour lui annoncer que ce passage difficile était effectué , et que l'armée entière serait dès le 21 sur le sol italien.

DE ^APOLli:o^.

Jl>7

" Citoyen ministre, iuidil-il, jesuis au pied des grandes Alpes, an milieu du Valais.

» Le Grand-Saint-Bernard a offert bien des obstacles qui ont été surmontés avec ce courage liéroïque qui distingue les troupes françaises dans toutes les circonstances. Le tiers de rarlillerie est déjà en Italie; Tarmée descend à force ; Berthier est en Piémont : dans trois jours tout sera passé. »

Tout s'accomplit en effet selon que le premier consul lavait prévu , avec ordre et célérité.

Après qu'on se fut emparé, comme à la course, de la cité d'Aost, Tai-mée se trouva arrêtée par le fort de Bard , regardé comme inexpugnable à raison de sa position sur un rocher à pic, et fermant une vallée profonde qu'il fallait franchir. Pour surmonter cet obstacle , on creusa dans le roc , hors de la portée du canon , un sentier qui servit de passage à l'infanterie et à la cavalerie ; puis , par une nuit obscure , on enveloppa de paille les roues des voitures et des canons , et l'on parvint

ainsi à dépasser le fort en traversant la petite ville de Bard, sous le feu

HISTOIRK

d'une batterie de vingt-deux pièces , dont les coups , tirés à l'aventure , ne firent que peu de mal aux soldats républicains.

Dès les premiers jours de juin , le quartier-général fut porté à Milan , d'où Bonaparte adressa à l'armée la proclamation suivante , après avoir décrété le rétablissement de la république cisalpine : « Soldats ,

» Un de nos départements était au pouvoir de l'ennemi ; la consternation était dans tout le nord de la France : la plus grande partie du territoire ligurien, le plus fidèle ami de la république, était envahi.

)) La république cisalpine , anéantie dès la campagne passée, était devenue le jouet du grotesque régime féodal. Soldats , vous marchez , et déjà le territoire français est délivré , la joie et l'espérance succèdent , dans notre patrie, à la consternation et à la crainte.

» Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple de Gènes ; il sera pour toujours délivré de ses éternels ennemis.

» Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine; Tennemi épouvanté n'aspire plus qu'à regagner ses frontières. Vous lui avez enlevé ses hôpitaux , ses magasins , ses parcs de réserve.

Le premier acte de la campagne est terminé; des millions d hom-

mes, vous Tentendez tous les jours , vous adressent des actes de reconnaissance.

') Mais aurait-on donc impunément violé le territoire français ; laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté l'alarme dans vos familles ? Vous courrez aux armes !

» Eh bien ! marchez à sa poursuite , opposez-vous à sa retraite , arrachez-lui les lauriers dont elle s'est parée, et, par là, apprenez au monde que la malédiction est sur les insensés qui osent insulter le territoire du grand peuple.

» Le résultat de tous nos efforts sera : Gloire sans nuage et paix solide. »

La gloire sans nuage était dès longtemps acquise à l'armée française et à son chef, mais il leur était plus difficile d'obtenir une paix plus solide. On était pourtant à la veille de Tune de ces batailles décisives qui amènent les ennemis les plus obstinés à étouffer , momentanément au moins , leurs dispositions hostiles. Le 9 juin . Bonaparte passa le

Pô, et battit les impériaux à 3Iontebello, où l'un de ses lieutenants, le général Lannes, rendit son nom fameux. Le ^4, il atteignit encore les ùnpériaux dans les plaines de Marengo, et remporta sur eux l'une des plus grandes \ictoires qui aient illustré les armes républicaines. Laissons faire au vainqueur lui-même le récit de cette immortelle journée :

« Après la bataille de Montebello Tarmée se mit en marche pour

HlSTOIRli

passer la Siéra. L'avant-garde, commandée par le général Gardanne, a le 24, rencontré l'ennemi qui défendait les approches de la Bormida et les trois ponts qu'il avait près d'Alexandrie , Va culbuté , lui a pris deux pièces de canon et fait cent prisonniers.

» La division du général Chabran arrivait en même temps le long du Pô , vis-à-vis Valence, pour empêcher l'ennemi de passer ce fleuve. Ainsi Mêlas se trouvait serré entre la Bormida et le Pô. La seule retraite qui lui restait après la bataille de Montebello se trouvait interceptée ; l'ennemi paraissait n'avoir encore aucun projet et très-incertain de ses mouvements.

)) Le 25, à la pointe du jour, l'ennemi passa la Bormida sur les trois ponts, résolu de se faire une trouée; déboucha en force , surprit notre avant-garde, et commença avec la plus grande vivacité la célèbre bataille de Marengo, qui décide enûn du sort de l'Italie et de l'armée autrichienne.

)> Quatre fois pendant la bataille nous avons été en retraite , et quatre fois nous avons été en avant. Plus de soixante pièces de canon ont été de part et d'autre , sur différents points et à différentes heures , prises et reprises. Il y a eu plus de douze charges de cavalerie , et avec différents succès.

DE NAPOLlîOiN.

)' Il était trois heures apiès midi. Dix mille lionmies d'infanterie débordaient notre droite dans la superbe plaine de Saint-Julien ; ils étaient soutenus par une ligne de cavalerie et beaucoup d'artillerie. Les grenadiers de la garde furent placés comme une redoute de granit au milieu de cette immense plaine : rien ne put l'entamer; cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut dirigé contre ce bataillon, mais en vain. Ce fut alors que vraiment l'on vit ce que peut une poignée de gens de cœur.

n Par cette résistance opiniâtre la gauche de l'ennemi se trouva contenue, et notre droite appuyée jusqu'à l'arrivée du général Monnier , qui enleva à la baïonnette le village de Castel-Ceriolo.

» La cavalerie ennemie fit alors un mouvement rapide sur notre gauche, qui déjà se trouvait ébranlée. Ce mouvement précipita sa retraite.

» L'ennemi avançait sur toute la ligne , faisant un feu de mitraille avec plus de cent pièces de canon.

HISTOIRI-:

» Les routes étaient couvertes de fuyards , de blessés , de débris. La bataille paraissait être perdue. On laissa avancer l'ennemi jusqu^à une portée de fusil du village Saint-Julien , où était en bataille la division Desaix , avec huit pièces d'artillerie légère en avant , et deux bataillons en potence sur les ailes. Tous les fuyards se ralliaient derrière.

» Déjà l'ennemi faisait des fautes qui présageaient sa catastrophe. Il étendait trop ses ailes.

» La présence du premier consul ranimait le moral des troupes.

» Enfants ! leur disait-il, souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille. »

» Aux cris de vive la république! vive le premier consul! Desaix aborda au pas de charge et par le centre. Dans un instant l'ennemi est culbuté. Le général Kellermann , qui , avec sa brigade de grosse cavalerie , avait toute la journée protégé la retraite de notre gauche, exécuta une charge

DK ^'APOLKO^.

avec tant de vigueur et si à propos que six mille grenadiers et le général Zach . chef de l'état-major général , furent faits prisonniers, et plusieurs

généraux ennemis tués. Toute Tarraée suivit ce mouvement. La droite de Tennemi se trouva coupée. La consternation et l'épouvante se mirent dans ses rangs.

» La cavalerie autrichienne s'était portée au centre pour protéger la retraite. Le chef de brigade Bessières, à la tète des casse-cols et des grenadiers de la garde, exécuta une charge avec autant d'activité que de valeur, perça la ligne de cavalerie ennemie, ce qui acheva l'entière déroute de l'armée.

» Nous avons pris cpiinze drapeaux, quarante pièces de canon, et fait six à huit mille prisonniers ; plus de six mille ennemis sont restés sur le champ de bataille.

» Le 9^ léger a mérité le titre d'incomparable. La grosse cavalerie et le 8^ de dragons se sont couverts de gloire. Notre perte est aussi consi"

HISTOIIU-

dérable : nous avons eu six cents hommes tués , quinze cents blessés , et neuf cents prisonniers.

n Les généraux Champaux, Marmont et Boudet sont blessés.

» Le général en chef Berthier a eu ses habits criblés de balles ; plusieurs de ses aides de camp ont été démontés. Mais une perte vivement sentie par l'armée , et qui le sera par toute la république , ferme notre cœur à la joie. Desaix a été frappé d'une balle au commencement de la charge de sa division ; il est mort sur le coup ; il n'a eu que le temps de dire au jeune Lebrun qui était avec lui : (( Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir pas assez fait pour vivre dans la postérité. »

Dans le cours de sa vie, le général Desaix a eu quatre chevaux tués sous lui, et reçu trois blessures. 11 n'avait rejoint le quartier-général que depuis trois jours ; il l)riilait de se l)attre, et avait dit deux ou trois fois la veille à ses aides de camp : « Voilà bien longtemps que je ne me bats plus

en Europe ; les boulets ne me connaissent plus ; il nous arrivera quelque chose. » Lorsqu'on vint, au milieu du plus fort du feu, annoncer au premier consul la mort de Desaix, il ne lui échappa que ce seul mot : « Pourquoi ne m'est-il pas permis de pleurer? » Son corps a été transporté en poste à Milan, pour y être embaumé.

Deux jours après Bonaparte écrivit aux consuls la lettre suivante, datée du quartier-général de Torre di Garafola :

« Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le général Mêlas a fait demander aux avant-postes qu'il lui fût pei'mis de m'envoyer le général Skal. On a arrêté dans la journée la convention dont vous trouverez ci -joint copie. Elle a été signée dans la nuit par le général Berthier et le général Mêlas. J'espère que le peuple français sera content de son armée. »

La bataille de Marengo livra le Piémont et la Lombardie à la France. Le premier consul séjourna peu de temps en Italie. A ^lilan , le peuple l'avait reçu avec enthousiasme , et les prêtres mêmes s'étaient associés à l'allégresse générale. Bonaparte , pour se ménager leur appui, parla en ces termes aux curés de cette capitale :

« 31inistres d'une rehgion qui est aussi la mienne, leur dit-il , je vous regarde comme mes plus chers amis ; je vous déclare que j'envisagerai comme perturbateurs du repos public, et que je ferai punir comme tels de la manière la plus rigoureuse et la plus éclatante, et même, s'il le faut, de la peine de mort , quiconque fera la moindre insulte à notre commune religion, ou qui osera se permettre le plus léger outrage envers vos personnes sacrées.

» Les philosophes modernes, ajouta-t-il, se sont efforcés de persuader à la France que la religion cathoUque était l'implacable ennemie de tout système démocratique et de tout gouvernement républicain : de là cette cruelle persécution que la répubhque française exerça contre la religion et contre ses ministres ; de là toutes les horreurs auxquelles fut livré cet infortuné peuple. .... Moi aussi je suis philosophe, et je sais que, dans une société quelconque, nul homme ne saurait passer pour vertueux et juste s'il ne sait d'où il \ieut et où il- va. La simple raison ne peut nous fournir là-dessus aucune lumière ; sans la religion, on marche continuellement dans les ténèbres, et la rehgion catholique est la seule qui donne à l'homme des lumières certaines et infaillibles sur son principe et sa fin dernière »

Ce n'est pas seulement à la politique d'un soldat ambitieux qu'il faut attribuer ce langage. Quoique indifférent en matière religieuse, ainsi que l'avait prouvé sa conduite au Caire , Bonaparte n'était rien moins qu'irréligieux. « Ma raison , disait-il , me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses ; mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma première jeunesse me rejettent dans l'incertitude. »

Mais il était dominé surtout par la nécessité politique de la religion Le Mémorial de Sainte-Hélène , les Mémoires de Napoléon, le docteur O'Méara, Pelet de la Lozère et Thibaudeau l'attestent également. « Je ne vois pas dans la religion , disait-il , le mystère de l'incarnation , mais le mystère de l'ordre social ; elle rattache au ciel une idée d'égalité qui empêche que le riche ne soit massacré par le pauvre )> « — Nous avons

vu des républiques, des démocraties, et jamais d'état sans rehgion , sans culte, sans prêtres. »

C'est donc à cette manière d'envisager les questions religieuses qu'il faut attribuer principalement l'accueil fait par Bonaparte aux curés de Milan , et le discours dont nous avons rapporté les passages les plus remarquables. Du reste , l'Italie reconquise en quelques jours , le premier consul se hâta de rentrer en France, après avoir créé une consulte pour réorganiser la république Cisalpine, et avoir rétabli l'université de Pa-

vie. Le 26 juin , il fit transporter le corps de Desaix au mont Saint-Ber

Di- N A POUMON. 207

nard , et il ordonna qu'un monument serait érigé en ce lieu à la mémoire de ce jeune héros. Le 29, il arriva à Lyon, où il voulut signaler son passage par un acte réparateur qui lui conciliât dès lors rafléction de cette grande et industrieuse cité, au sein de laquelle son nom n'a pas cessé d'ôtre en vénération. La reconstruction des façades de Bellecour fut décrétée, et Bonaparte en posa lui-même la première pierre.

Le 5 juillet, c'est-à-dire moins de deux mois après son départ de Paris , il rentra triomphant dans cette capitale , au milieu des acclamations d'un peuple immense. Son premier soin fut de récompenser la hravoure de ses compagnons d'armes. Déjà , à l'ouverture de la campagne, et au pied du mont Saint -Bernard, il avait nommé premier grenadier de la RÉPUBLIQUE rintrépide Latour-d' Auvergne, qui se refusait à tout avancement. Au retour, et après une expédition aussi rapide, couronnée par une victoire aussi brillante , il crut devoir faire un grand nombre de promotions et distribuer des brevets d'honneur.

Tandis que le premier consul reprenait en quelques jours la plus belle portion de Tltalie , Brune et Bernadotte , commandant en chef les armées de l'ouest, avaient pacifié la Bretagne, et une fêle à l'union de tous les Français avait été résolue. Un arrêté des consuls du 4 2 juin en renvoya la célébration au i 4 juillet , afin que la nation confondit dans une même consécration le retour de la concorde et la naissance de la liberté; et pour que rien ne manquât à cette grande solennité , on fixa au même jour la pose des premières pierres des colonnes départementales et de la colonne nationale : les unes élevées dans chaque chef-lieu de département, et l'autre à Paris , place Vendôme , toutes à la gloire des braves morts pour la défense de la patrie et de la liberté.

Le Champ-de-Mars , qui avait reçu les députés de toutes les gardes nationales de France lors du premier anniversaire de juillet , à cette journée mémorable de la fédération , fête civique que Ton essaya de rendre rehgieuse , et où La Fayette représenta le patriotisme naissant , Talleyrand la foi expirante ; le Champ-de-Mars revit , après dix ans de troubles civils et de guerres étrangères , les défenseurs de la révolution réunis encore dans sa vaste enceinte , non pour y jurer cette fois de vaincre ou de mourir , mais pour y voir attester solennellement par les députés de l'armée, que le serment des députés de la garde nationale était glorieusement rempli, et que la France nouvelle avait vaincu la vieille Europe. Des officiers envoyés par les deux armées du Rhin et d'Italie déployé-

rent en effet , devant les consuls , les drapeaux pris à l'ennemi , qu'ils

venaient offrir au gouvernement comme hommage à la patrie , et Bonaparte leur adressa ces nobles paroles :

« Les drapeaux présentés au gouvernement devant le peuple de cette immense capitale attestent le génie des généraux en chef, Moreau, Masséna et Berthier ; les talents militaires des généraux , leurs lieutenants , et la bravoure du soldat français.

»> De retour dans les camps , dites aux soldats que , pour Tépoque du 4" vendémiaire, où nous célébrerons l'anniversaire de la république , le peuple français attend, ou la pubUcation de la paix, ou, si l'ennemi y mettait des obstacles invincibles , de nouveaux drapeaux, fruits de nouvelles victoires. »

Un trait mérite d'être remarqué dans cette courte harangue : Bona-

l)K NAPOI.KON

parle, forcé de sVffacer lui-inôino dniis la distrihiilioii des élofies qu'il donne aux chefs militaires et à rannée, el (pii sait bien d'ailleurs que cet oubli nécessaire de lui-même sera plus que compensé par les souvenirs du peuple, Bonaparte s'applique à mettre en relief précisément ceux des généraux qui purent mieux nourrir à son égard (pielques pensées de rivalité, et il place Moreau et Masséna avant Bertliier , son contident et son ami. C'est encore une manière habile d'écai-ter tout soupçon de jalousie envers ces illustres guerriers, comme aussi de témoigner qu'il ne peut pas voir sérieusement en eux des l'ivaux à craindre et à rabaisser. \o\\l\ lorgueil intime du génie qui tient à se laisseï' deviner et apercevoir à travers la modestie obligée du langage ofliciel , et qui ne montre jamais mieux le sentiment qu'il a de sa supériorité qu'en paraissant s'occuper exchisivement de faire ressortir celle des autres.

Cette belle journée se termina par un banquet que le premier consul donna aux principales autorités de la république , et dans lequel il porta le toast suivant :

<i Au 14 .UILLET F.T Ar rF.iri.l. français. NOTRF. SOliVERAIiN.)»

'^ ^^IS^^^t^Pi^^^ -.

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