‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 15 sur 51 · C, IMST01R · texte numérisé non relu

C, IMST01R

Les premiers jours de l'année ^805 lurent marqués par une nouvelle organisation de Tlnstitut national , qui fut distribué en quatre classes : 1° les sciences ; 2" la langue et la littérature ; 5° Ihistoire et la littérature anciennes ; 4° les beaux-arts. Cette classification retranchait de Tlnstitut les sciences morales et politiques. C'était Teffet des ressentiments que Bonaparte éprouvait de Fopposition solitaire de quelques publicistes et métaphysiciens qui avaient osé élever la voix contre ses plans de gouvernement jusque dans le sein du tribunal , et qui , dès ce moment, ne furent plus 5 ses yeux que des idéologues.

Le premier consul fonda encore à cette époque divers étabhssements d'une haute importance : l'école spéciale militaire de Fontainebleau , et l'école spéciale des arts et métiers de Compiègne.

Vainqueur des monarchies européennes et pacificateur de la république française , Bonaparte voulut ajouter à ce double titre celui de médiateur de la confédération helvétique. 11 donna à cet effet à la Suisse une organisation nouvelle , qui termina les différends élevés entre les anciens cantons. Dix-neuf états, ayant chacun leur propre constitution, sous la protection suprême de la France, formèrent la nouvelle Ilelvétie.

Le premier consul leur adressa une proclamation , dans laquelle on lisait le passage suivant :

(( Il n'est aucun homme sensé qui ne voie que la médiation dont je me charge est pour Tllelvélie un bienfait de cette Providence qui, au milieu de tant de bouleversements et de chocs, a toujours veillé à l'existence et à l'indépendance de votre nation, et que cette médiation est le seul moyen qui vous reste pour sauver l'une et l'autre. »

Les cabinets étrangers ne voyaient qu'avec un dépit mêlé d'exaspération l'ascendant prodigieux et la suprématie universelle que la France et son jeune chef prenaient de plus en plus dans les affaires de l'Europe. Mais c'était surtout à Londres, dans les conseils de Saint-James, où tant de coalitions avaient été conçues et formées par l'aristocratie ein'opéenne contre la démocratie française , que la paix était supportée avec impatience. Gomment les hommes d'état qui avaient participé ou applaudi aux fureurs du manifeste de Brunswick se seraient-ils résignés à contempler longtemps, l'arme au bras, le spectacle de la grandeur et de la prospérité croissantes d'un peuple qu'ils s'étaient flattés de livrer à leurs soldats comme une proie facile? Les écrivains du torysme reproduisaient incessamment tout ce que l'école de Burke et de Pitt imagina de

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plus violent et do plus insensé eontre la révolution française. Bonaparte ne répondit dabord qu'en faisant insérer au Moniteur une note (jui commençait ainsi :

« Une partie des journalistes anglais reste en proie à la discorde. 'Joutes les lignes qu'ils impriment sont des lignes de sang. Ils appellent à grands cris la guerre civile au sein de la nation occidentale , si heureusement pacifiée. Tous leurs raisonnements, toutes leurs hypothèses roulent sur ces deux points :

» 'l" Imaginer des griefs contre la France ; 2° se créer des alliés , et donner ainsi à leurs passions des auxiliaires parmi les grandes puissances du continent.

M Leurs griefs principaux sont les affaires de Suisse, dont Theureuse issue excite leur jalouse fureur »

La note officielle se terminait par des vœux pour le maintien de la paix , tout en indiquant que la France était prête à la guerre, et qu on n'obtiendrait jamais rien d'elle par des procédés menaçants. Elle fut du reste suivie d'une seconde note sortie de la même plume , et qui finissait par cette phrase remarquable :

« Il est plus facile aux vagues de l'Océan de déraciner le rocher qui entrave sa fureur depuis quarante siècles qu'à la faction ennemie de l'Europe et des hommes de rallumer la guerre et toutes ses fureurs au milieu de lOccident, et surtout de faire pâlir un instant l'astre du peuple français. »

Mais bientôt le premier consul ne dut pas se bornci- à faire de la polémiciue dans son journal officiel. Il devint trop évident que les passions des libelUstes anglais avaient accès dans le cabinet de Saint-James, comme Bonaparte l'avait dit assez clairement par cette dénonciation solennelle que le Monileur porta d'un bout de lEurope à l'autre :

« Le Times , que l'on dit êti-e sous la surveillance ministérielle , se répand en invectives perpétuelles contre la France Tout ce que l'imagination peut se peindre de bas , de vil , de méchant , le misérable

l'attribue au gouvernement français. Quel est son but? Qui le

paie?

» Un journal, rédigé par de misérables émigrés , le reste le plus impur, vil rebut, sans patrie , sans honneur, souillé de tous les crimes, qu'il n'est au pouvoir d'aucune amnistie de laver , enchérit encore sur le Times.

)) Onze évéques , présidés par Tatroce évêque d'Arras , rebelles à la patrie et à l'Église , se réunissent à Londres ; ils impriment des libelles contre les évêqiies du clergé français; ils injurient le gouvernement et le pape , parce qu'ils ont rétabli la paix et l'Évangile parmi quarante raillions de chrétiens.

» L'île de Jersey est pleine de brigands condamnés à mort par les tribunaux pour des crimes commis postérieurement à la paix , pour des assassinats , des viols , des incendies ! ! ! Le traité d'Amiens stipule qu'on livrera respectivement les personnes accusées de crimes et de meurtre; les assassins qui sont à Jersey, au contraire, sont recueillis...

» Georges porte ouvertement à Londres son cordon rouge, en récompense de la machine infernale qui a détruit un quartier de Paris , et donné la mort à trente femmes, enfants ou paisibles citadins. Cette protection spéciale n'autorise-t-elle pas à penser que s'il eût réussi , on lui eut donné l'ordre de la Jarretière? »

Après de tels actes et de telles accusations, que devenait la paix d'Amiens?

CHAPlTRi: XV.

Ilupture de la France et de rAiislelcii'e. Voyages de Bonaparte en Belsicpie et snr les ( «'tes. Conspiration de Piche^rii et de Georges. Mort du duc dEnghien. Fin du Consulat.

UNITÉ européenne , créée primitivement par le christianisme et par la conquête , et mise depuis sous la protection de la diplomatie , avait été violemment rompue par la révolution française. Tous les vieux gouvernements en étaient alarmés , et le cabinet britanniique, bien qu'on appelât TAngleterre la terre classique de la liberté , s'était montré le plus passionné et le plus opiniâtre de nos ennemis, parce qu'il représentait , sous des formes constitutionnelles , Faristocratie la plus orgueilleuse et la plus implacable , la féodalité la plus vivace qui fût en Europe. Nulle paix durable et sincère n'était possible pour la France avec ce cabinet, ni avec aucun de ceux qu'il dirigeait sur le continent. Une hostilité secrète et incessante devait se trouver au fond de toutes les démonstrations pacifiques des chancelleries ; et cette antipathie , fondée

sur une opposition radicale de principes et d'intérêts, ne faisait que s'accroître à mesure que le triomphe des intérêts et des principes révolutionnaires, en les rendant plus menaçants, commandait néanmoins une halte aux emportements royaux et aux fureurs aristocratiques. Si Tépuisement, la détresse et le cri des peuples forçaient parfois les gouvernements à déposer les armes , il n'en résultait que des traités éphémères qui laissaient subsister toutes les causes de guerre , et que l'on se réservait d'enfreindre sans scrupule à la première occasion. La vieille Europe voulait obstinément reconquérir son uinité , comme elle le veut encore aujourd'hui ; elle sentait que c'était pour elle une question d'existence, et quand elle ne pouvait pas marcher à son but à force ouverte , elle disshîiulait officiellement et prenait les voies souterraines. De son côté, la jeune Europe devait travailler aussi, tantôt avec l'héroïsme du soldat, tantôt avec la prudence de Thomme d'état, à fonder une unité NOUVELLE , sachant très-bien qu'il y aurait toujours péril et absence de bon voisinage pour elle aussi longtemps que le privilège confluerait l'égalité. C'est le sentiment de cette incompatibilité indestructible qui a fait dire à Napoléon que « dans cinquante ans TEurope serait cosaque ou répubUque ; » ce qui signifle seulement que , dans ce laps de temps , la révolution ou la contre-révolution auront rétabli l'unité européenne; et comme il n'est pas dans l'ordre naturel des choses que la puissance d'avenir , la force et la fécondité , qui forment l'apanage providentiel de la jeunesse , puissent lui être retirées pour être données miraculeusement à la vieillesse , l'alternative prophétique que les échos de Sainte-Hélène nous ont rapportée n'a rien qui doive alarmer sérieusement les hommes qui espèrent la conversion plus ou moins lointaine de la barbarie moscovite aux idées françaises.

Si, après plus de trente ans, la guerre de principes , empêchée d'éclater par l'influence des dispositions et des besoins des peuples, continue sourdement au sein de la paix delà part des gouvernements, que ne devait-ce pas être en i 805 , lorsque les passions bouillonnaient toujours , et que la révolution n'avait pas encore, pour faire croire à sa durée et à son succès définitif , ni les victoires de l'empire , ni les tentatives impuissantes de la restauration, ni les prodigieux événements de 1850? Une lutte ouverte devait donc succéder à ces hostilités cachées dès que le moment paraîtrait favorable aux ennemis invétérés de la France. Il ne fallut pas deux ans à la cour de Londres pour se fatiguer de la paix men-

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songère quelle avait faite à Amiens, et pour lelaneer lune conire l'autre, dans une arène meurtrière, deux nations qui n auiaient eu besoin que d'être conduites par des gouvernements à \ ues libérales , par des bommes d'état de Técole de Fox , pour marcher de front, et dans un concert admirable, à la paix , à la prospérité, à la civilisation du monde.

Un message des consuls du 20 mai 1805 apprit au sénat, au corpslégislatif et au tribunat les dispositions hostiles du cabinet anglais et lïmminence de la guerre. Ces différents corps répondirent à celte communication en exprimant le vœu « qu'il fût prisa l'instant les plus énergiques mesures afln de l'aire respecter la foi des traités et la dignité du peuple français. » Leur résolution, portée au gouvernement, fut accueillie par ces paroles solennelles du premier consul :

« Nous sommes forcés à faire la guerre pour repousser une injuste agression : nous la ferons a\ec gloire.

» Si le roi d'Angleterre est résolu de tenir la Grande-Bretagne en état de guerre jusqu'à ce que la France lui reconnaisse le droit d'exécuter ou de violer à son gré les traités , ainsi que le priviléize d'outrager le gouvernement français dans les pubhcatious ofticielles ou privées, sans que nous puissions nous en plaindre , il faut s'affliger sur le sort de l'humanité.

" Certainement nous voulons laisser à nos neveux le nom français toujours honoré , toujours sans tache

» Quelles que puissent être les circonstances, nous laisserons toujours à l'Angleterre l'initiative des procédés violents contre la paix et l'indépendance des nations , et elle recevra de nous l'exemple de la modération, qui seule peut maintenir l'ordre social. »

La possession des iles de Lampedouze et de Malte et l'évacuation de la Hollande étaient les causes apparentes , les prétextes sur lesquels se fondait le roi d'Angleterre pour rompre le traité d Amiens; mais, en réalité , la même cause qui avait formé la première coalition faisait armer de nouveau la Grande-Bretagne contre la France : c'était la guerre de principes contre la révolution française qui se rallumait. En vain l'empereur de Russie et le roi de Prusse affeclèrent-ils d'offrir leur médiation ; les événements des années suivantes prouveront qu'ils étaient les alliés secrets de nos ennemis , avec lesquels ils avaient concerté sans doute le refus officiel qui fut fait à leur proposition. Seulement , comme l'Angleterre avait moins souffert que les puissances du

continent dans les premières guerres , et qu'il lui avait fallu moins de temps pour reprendre haleine, il était naturel qu'elle se plaçât à Tavantgarde des nouvelles coalitions qui devaient longtemps encore s'acharner contre la France.

Le premier résultat de cette rupture fut désastreux pour le cabinet qui l'avait provoquée. Les troupes françaises occupèrent le Hanovre, et l'armée anglo-hanovrienne , honteusement abandonnée par son chef , le duc de Cambridge, demeura prisonnière de guerre.

La lutte ainsi commencée glorieusement , Bonaparte partit de Paris pour visiter la Belgique. Bruxelles le reçut en triomphateur, et le peuple belge témoigna partout sur son passage l'enthousiasme qu'il éprouvait de la présence du héros auquel il devait sa récente agrégation à la république française. Bonaparte répondit à cet accueil à sa manière, en dotant le pays d'établissements et de constructions d'utilité publique : il ordonna la réunion du Rhin , de la Meuse et de l'Escaut par un grand canal de communication.

Revenu à Paris , il lit ouvrir le pont des Arts au public , et convertit

le Prytanéc en Lycée. Les affaires étrangères l'occupaient également. 11 conclut un traité d'alliance avec la Suisse, donna une audience extraordinaire à l'ambassadeur de la Porte ottomane , et publia la cession de la Louisiane aux États-Unis moyennant une indemnité de soixante millions de francs.

jMais ce qui fixait par-dessus tout la sollicitude du pi'cmier consul , c'était la guerre avec la Grande-Bretagne. 11 médita sérieusement une descente en Angleterre, « et si l'on a pu en rire à Pai'is, a-t-il dit depuis, Pitt n'en riait pas dans Londres. » Parti de Paris au commencement de novembre, il lit une toui-née sur les côtes pour visiter les travaux immenses qu'il avait ordonnés dans ce but , et il assista à un com-

bat qui eut lieu à Boulogne entre une division anglaise et la flottille française.

En rentrant dans sa capitale (car Bonaparte régnait déjà), le premier consul trouva un message du roi d'Angleterre au parlement , et dans lequel Georges III déclarait (( qu'il allait marcher à la tète de son peuple ; que la France en voulait sérieusement à la constitution , à la religion et à l'indépendance de la nation anglaise , mais qu'au moyen des mesures qu'il allait prendre cette même France ne retirerait de son projet que la défaite, la confusion et le malheur. »

Bonaparte, saisi d'indignation, se hâta d'écrire dans le Monileur :

« Est-ce bien le roi d'Angleterre , le chef d'une nation maîtresse des mers et souveraine de l'Inde, qui tient ce langage? Ceux qui lui dictent ces discours inconsidérés ignorent-ils donc que Harold le parjure se mit aussi à la tète de son peuple? ignorent-ils que les prestiges de la naissance , les attributs du pouvoir souverain , le manteau de pourpre qui couvre les rois , sont de fragiles boucliers dans ces moments où la mort, se promenante travers les rangs de l'une et de l'autre armée, attend le coup d'œil du génie et un mouvement inattendu pour choisiile parti qui doit lui fournir ses victimes? Le jour d'une bataille , tous les hommes sont égaux.

» L'habitude des combats , la supériorité de la tactique et le sangfroid du commandement font seuls les vainqueurs ou les vaincus. Un roi qui , à soixante-trois ans , se mettrait pour la première fois à la tète de ses troupes, serait, dans un jour de combat, un embarras déplus pour les siens, une nouvelle chance de succès pour ses ennemis.

» Le roi d'Angleterre parle de l'honneur de sa couronne, du maintien delà constitution, de la religion , des lois, de l'indépendance. La jouissance (le tous ces biens précieux n'était-elle pas assurée par le traité d'Amiens? Qu'a donc de commun le rocher de Malte avec votre religion, vos lois et votre indépendance?

» Il n'appartient pas à la prudence humaine de connaître ce que la Providence a arrêté dans sa profonde sagesse pour servir à la punition du parjure et au châtiment de ceux qui soufflent la division , provoquent la guerre, et, pour les vains prétextes ou les secrètes raisons d'une ambition misérable, prodiguent sans ménagement le sang des hommes ; mais nous pouvons présager avec assurance l'issue de cette importante contestation , et dire que vous n'aurez pas IMalte , que vous n'aurez point Lampedouze , et que vous signerez un traité moins avantageux que celui d'Amiens.

>» La défaite , la confusion et le malheur ! Toutes ces rodomontades sont indignes à la fois d'un grand peuple et d'un homme dans son bon sens. Le roi d'Angleterre eùt-il remporté autant de victoires qu'Alexandre , Annibal ou César , ce langage ne serait pas moins insensé. Le destin de la guerre et le sort des batailles tiennent à si peu de chose, qu'il faut être dépourvu de toute raison pour affirmer que l'armée française, qui jusqu'à ce jour n'a point passé pour lâche, ne trou-

verail sur le sol de la Graiule-Brctagne fiiio clélailc . coiiliisioii et iiiallieiir. )i

La guerre avait fait connaître Bonaparte comme le plus grand capitaine qui fut jamais ; le gouvernement avait montré en lui le génie de l'homme d'état : il lui manquait de faire ses preuves comme écrivain dans un temps où la presse était déjà une puissance poliruiuc. Certes , ses proclamations , ses ordres du jour , ses harangues mihtaires et ses discours officiels pouvaient doinicr une idée de l'énergicpic concision, de la nohlesse et de l'élévation de son style ; mais ce n'était pas assez encore pour révéler toute l'étendue et la variété de ses facultés. Son instinct de grand homme lui disait qu'il devait savoir manier tontes les armes redoutables de l'époque, Tépée, la parole et la plume, n'èlre personnellement étranger à aucun des moyens principaux dont le pouvoir avait besoin pour agir sur les peuples au dedans et pour défendre leurs droits au dehors. Or, le journalisme exerçait à cet égard un incontestable empire, et cela sulfil pour qu'à sa (juahté de conquérant et de législateur Bonaparte ne dédaignât pas de joindre celle de journaliste : il devenait par là l'homme complet de son siècle. Et loin de penser qu'il crût déroger en se jetant dans la polémique des journaux , nous sommes persuadé que le vainqueur de Marengo ne s'estimait pas moins la plume à la main, combattant les ennemis de la France, dans des hgnes éloquentes, par la puissance de la raison , que lorsqu'il brandissait le glaive au moment du combat, pour lancer sur eux ses invincibles phalanges. Disons mieux : il a exprimé plus d'une fois que s'il fallait opter entre les qualités civiles et les qualités militaires il n'hésiterait pas à accorder la prééminence aux quahtés civiles, et nous l'avons vu naguère rappeler le soin qu'il avait eu, en Egypte et en Italie, de placer son titre de membi-e de l'Institut avant celui de général en chef,

Qu'on ne dise pas qu'il y avait en cela affectation de sa part ; non . Bonaparte comprenait seulement à quelles conditions on pouvait désormais gouverner un peuple que la philosophie avait insurgé contre la monarchie militaire de Louis XIV, Il savait que la révolution française n'hait que la lutte de l'intelligence conti-e les institutions féodales que la force brutale avait établies, et que si elle était obligée parfois de recourir elle-même à la force brutale pour se défendre , ce ne devait être qu'à regret qu'elle acceptait ce geni'e de combat. Bonaparte aimait donc mieux la siM'vir avec son arme naturelle , la logique , qui

éclaire et pénètre les esprits pour les soumettre à la raison , qu'avec les agents meurtriers qu'on emploie à la guerre pour répandre abondamment le sang des hommes , et qui peuvent ne donner pour résultat que Tassujettissement delà raison à la force , ce qui constituerait essentiellement la contre -révolution. Aussi, dans toutes les guerres qu'il a eu à soutenir , général , consul ou empereur, s'est-il toujours appliqué à constater, comme à la rupture du traité d'Amiens , qu'il ne cédait qu'à la nécessité de repousser une injuste agression , et qu'il rejetait sur les ennemis de la France la responsabilité des maux qui allaient être faits à l'Jiumanité '.

Tout en faisant justice, dans sa feuille officielle , des fanfaronnades parlementaires du roi Georges , le premier consul ne cessait pas de s'occuper activement de la réorganisation intérieure de la république. Le 20 décembre 4 805 il provoqua un sénalus-consulte qui modifia la constitution du corps législatif, dont l'ouverture eut lieu le 6 janvier 4 805. 31. de Fontanes fut nommé président de ce corps. En le préférant aux autres candidats , malgré ses liaisons avec le parti royaliste , Bonaparte ne fit que poursuivre le système de fusion au moyen duquel il espérait réunir, dans un attachement commun à la révolution dessouillée , selon son expression , les ennemis modérés et les amis exagérés de la cause démocratique , ceux qui virent la révolution avec répugnance et ceux qui la servirent par des excès , Fontanes et Fouché enfin , et avec eux tous les hommes que la prudence ou l'ambition , la fatigue du passé et l'incertitude de l'avenir poussaient à la conciliation et au repos.

L'exposé de la situation de la république fut fait au corps législatif à la séance du 4 6 janvier. C'était un magnifique tableau des progrès de la prospérité nationale. M. de Fontanes, à la tête d'une députation, exprima au premier consul les félicitations de cette assemblée. « Le corps législatif, lui dit-il , vous remercie , au nom du peuple français , de tant d'utiles travaux commencés en faveur de l'agriculture et de l'industrie , {'t que la guerre n'a point interrompus. L'habitude des grandes idées

' Pour donner plus de poids à ses protestations pacifiques , Bonaparte voulut qu'elles fussent revêtues du sceau de la religion. Il demanda des prières publiques au clergé pour le succès de ses armes contre l'injuste agression de l'Angleterre , et le clergé se rendit à ses voeux. L'archevêque de Paris, le cardinal de Belloy, publia même à cette occasion un mandement mémorable, dans lequel il donna prophétiquement à Bonaparte le titre de Conquérant de l'Europe, et signala le gouvernement anglais comme l'auteur de la guerre.

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fait néglig(M* quelquefois aux esprits supérieurs les détails tle ladiiiinistration ; la postérité ne vous adressera pas ce reproche. La pensée et l'action de votre gouvernement sont partout à la fois.

» Tout se perfectionne ; les haines s'éteignent , les oppositions s'effacent, et, sous l'influence victorieuse d'un génie qui entiaîne tout, les choses , les systèmes et les hommes qui paraissaient le plus éloignés se rapprochent, se confondent, et servent de concert à la gloire de la patrie. Les habitudes anciennes et les habitudes nouvelles se mettent d'accord ; on conserve tout ce qui doit maintenir Tégalité des droits civils et politiques ; on reprend tout ce qui peut accroître la splendeur et la dignité d'un grand empire.

» Ces bienfaits, citoyen premier consul, sont louvrage de quatre années. Tous les rayons de la gloire nationale, qui pâlissaient depuis cinq ans, ont repris un éclat qu'ils n'avaient point eu jusqu'à vous. »

Il semblait que l'admiration universelle dont Bonaparte était lobjet et l'adhésion presque unanime que la France avait donnée au consulat à vie devaient décourager les factions et les contraindre à rester oisives ; mais les partis qui ont un principe pour drapeau sur\ivent longtemps à leurs défaites, alors même que ce principe, altéré par le temps , n'a plus que la valeur d'un préjugé. La masse des royalistes pouvait céder à la force des choses , à l'ascendant du génie victorieux , à la fortune de Bonaparte , et se résigner à voù' la volonté de Dieu et le doigt de la Providence dans les événements prodigieux qui s'élevaient comme un mur désormais infranchissable entre les Bourbons et la France : tel était en effet le sentiment qui dominait à cette époque parmi les populations qui s'étaient dévouées autrefois à la cause royale. Les chefs du parti, néanmoins, ceux restés dans l'émigration , pei-sévéraient toujours dans leurs haines et leurs intrigues contre le nouvel ordre de choses ; ils étaient sûrs des sympathies de toutes les cours européennes, et de leur assistance secrète qui pouvait devenir manifeste selon les circonstances , et ils avaient l'appui flagrant de l'Angleterre depuis qu'elle avait violé la foi promise à Amiens.

En cet état, il leur panit que la continuation de la tranquillité intérieure , en ramenant les peuples de l'ouest à de paisibles habitudes , rendrait de plus en plus difficile toute nouvelle tentative d'insurrection , et qu'il était urgent dès lors d'attaquer le consul avant que son pouvoir eût jeté de plus profondes racines. Une conspiration fut donc ourdie

contre le gouvernement et la vie de Bonaparte. Du Rhin à la Tamise , les conjurés s'entendirent, sous les auspices du cabinet anglais, livré aux excitations du plus fougueux torysme. Pichegru, fidèle à ses antécédents de traître, prit part au complot, s'associa au fameux chouan Georges Cadoudal. Moreau, ternissant la gloire de ïlohenlinden , reçut sans indignation , écouta peut-être même avec complaisance la conlîdence de cette trame odieuse. « Comment Moreau s'est -il engagé dans une telle affaire? s'écria Bonaparte. Le seul homme qui pût me donner des inquiétudes , le seul qui put avoir des chances contre moi, se perdre si maladroitement! J'ai une étoile »

La conspiration découverte, le gouvernement la dénonça à toute l'Europe par tous les moyens de publicité qu'il possédait. Tous les corps de l'état vinrent exprimer au premier consul l'indignation dont ils étaient pénétrés, et renouveler l'assurance de leur concours à toutes les mesures qu'exigerait la répression de pareils attentats. Bonaparte leur répondit :

« Depuis le jour où je suis arrivé à la suprême magistrature , un grand nombre de complots ont été formés contre ma \\e ; nourri dans les camps , je n'ai jamais mis aucune importance à des dangers qui ne m'inspirent aucune crainte.

» Mais je ne puis me défendre d'un sentiment profond et pénible, lorsque je songe dans quelle situation se trouverait aujourd'hui ce grand peuple si le dernier attentat avait pu réussir : car c'est principalement contre la gloire , la liberté et les destinées du peuple français que l'on a conspiré.

» J'ai depuis longtemps renoncé aux douceurs de la condition privée; tous mes moments, ma vie entière, sont employés à remplir les devoirs que mes destinées et le peuple français m'ont imposés.

» Le ciel veillera sur la France et déjouera les complots des méchants. Les citoyens doivent être sans alarmes; ma vie durera tant qu'elle sera nécessaire à la nation . Mais ce que je veux que le peuple français sache bien , c'est que l'existence sans sa confiance et sans son amour serait pour moi sans consolation, et n'aurait plus aucun but. »

En laissant ainsi entrevoir le triomphe de la contre-révolution dans le succès d'un complot contre sa vie, et en rattachant à sa propre existence la gloire , la liberté et les destinées de la France , Bonaparte indiquai! assez que la magistrature viagère que le peuple lui avait conflée ne sut-

DK \ArOLi:ON.

fisait plus à ses yeux pour garantir l'avenir du pays , et qu'il songeait à une institution nouvelle qui put défondre après lui les intérêts nouveaux. Nous verrons bientôt sa pensée se produire et se réaliser.

Parmi les émigrés qui se tenaient prêts à franehir la frontière au premier signal donné par les conspirateurs, se trouvait le dernier rejeton du sang de Condé, le duc dEnghien . Le premier consul le fit arrêter dans les états de Bade et conduire à Vincennes, où il fut jugé et fusillé avec une

précipitation extraordinaire. Cette exécution a été reprochée a Bonaparte comme un lâche assassinat, qui imprimait à sa mémoire une tache ineffaçable. Si le jeune prince, qui portait l'un des plus grands noms de l'ancienne France , n'avait fait la guerre aux idées et aux institutions qui lui étaient naturellement antipathiques qu'à la manière de ses ancêtres, avec la loyauté des preux, selon les lois de l'honneur et le droit des gens, son arrestation et sa mort rentreraient absolument dans le domaine de cette politique implacable qui employa la terreur et l'échafaud comme armes de guerre , et dès lors Bonaparte , cité pour ce chef au tribunal de l'histoire , ne pourrait s'y défendre qu'en liant sa cause à celle du Co-

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inité de salut public , et en invoquant comme lui la nécessité. Mais si , au contraire , le due d'Enghien ne s'était pas borné à combattre la république en soldat , et s'il avait accepté réellement l'alliance des hommes qui ne reculaient pas devant l'assassinat du premier consul pour bouleverser et asservir leur pays , ce n'est plus le descendant du vainqueur de Rocroy qui périt dans les fossés de Vincennes , ce n'est que le complice de Georges et de Pichegru.

« J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien , dit Napoléon dans son Testament, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français , lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même. » — « Si je n'avais pas eu pour moi, contre le duc d'Enghien, les lois du pays, dit-il ailleurs, il me serait resté les droits de la loi naturelle , ceux de la légitime défense. Lui et les siens n'avaient d'autre but journalier que de m'ôter la vie; j'étais assailli de toutes parts et à chaque instant ; c'étaient des fusils à vent, des machines infernales, des complots, des embûches de toute espèce. Je m'en lassai : je saisis l'occasion de leur renvoyer la terreur jusque dans Londres , et

cela me réussit Eh ! qui pourrait y trouver à redire? le sang appelle

le sang; il faudrait être niais ou insensé pour croire qu'une famille aurait eu l'étrange privilège d'attaquer journellement mon existence sans me

donner le droit de le lui rendre Je n'avais personnellement jamais

rien fait à aucun d'eux ; une grande nation m'avait placé à sa tête ; la presque totalité de l'Europe avait accédé à ce choix, et mon sang , après tout, valait bien le leur. »

Sans doute le sang du grand homme qui faisait l'admiration de l'Europe et le bonheur de la France ne valait pas moins que le sang des princes qui s'efforçaient de troubler la France et l'Europe pour faire restituer à leur orgueilleuse nullité un pouvoir dont la Providence, par la voix du peuple, avait disposé en faveur du génie. Mais qui ne sait que lesang des héros que ne protège pas le prestige héraldique est sans prix pour les races royales et pour les aristocraties qui se groupent autour d'elles ? qui ne sait que les mêmes hommes qui affectent de s'attendrir et de s'indigner en voyant tomber l'illustration héréditaire sous la faux des réactions politiques, dansent ensuite, à la manière des sauvages, dans le voisinage du supplice, quand le plomb mortel va frapper Tillustration personnelle? demandez plutôt à l'ombre de cet infortuné maréchal , qui n'était pas , lui ,

lo descendant des braves , mais le brave des braves , et qui n'avait pas

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souillé ce titre dans la confidence de lâches assassins. Lorsqu'on est véritablement humain, Ton a des émotions douloureuses et des larmes pour toutes les victimes des révolutions, sans acception de partis; lorsqu'oji est vraiment Français , l'on a des sympathies pour toutes les gloires de la France; l'on s'afflige et Ton se couvre de deuil en présence de l'impitoyable raison d'état , quand elle ne sait pas respecter dans ses fureurs les grandes renommées conquises à Austerlitzet à Marengo, comme quand elle inscrit sur ses annales homicides les noms illustrés à Fontenoy et à Rocroy.

On a prétendu que Bonaparte avait été poussé à faire périr le duc d'Enghien par le désir et la nécessité de donner une garantie contre le retour des Bourbons aux vieux jacobins qui Tentouraient, et qui lui aplanissaient le chemin du trône. Cette supposition, que le caractère et les paroles de Bonaparte démentent , manque tout à fait de vraisemblance. Nous ne rappellerons pas la mitraillade de Saint-Roch et la déportation des CUchyens ; il y avait encore des obstacles plus insurmontables que les souvenirs du ^ 5 vendémiaire et du ^ 8 fructidor entre le premier consul et le parti royaliste. D'autres, plus compromis que lui avec l'ancienne dynastie, FouchéetTalleyrand, par exemple, s'assirent bien , plus tard , dans les conseils de Louis XYIII ; mais ce qui rendait vraiment inutile

rhorrible garantie qu'on aurait exigée de lui, c'est qu'il avait assez montré ce qu'il voulait et pouvait être : c'est que tout le monde savait parfaitement que pour s'entendre avec les Bourbons il aurait fallu qu'il changeât brusquement de nature , qu'il désertât sa destinée , qu'il oubliât sa position et celle de la France , qu'il renonçât à la fois à son passé et à son avenir , qu'il cessât, en un mot, d'être lui-même. « Je n'ai jamais songé aux princes, a-t-il dit à Sainte-Hélène ; et si j'avais eu pour eux des dispositions favorables, il n'eût pas été en mon pouvoir de les accomplir. Du reste, le bruit courait que je leur avais fait des propositions touchant la cession de leurs droits , ainsi qu'on s'est plu à le consacrer dans des déclarations pompeuses répandues en Europe avec profusion : il n'en était rien. Et comment cela aurait-il pu être ? moi qui ne pouvais régner précisément que par le principe qui les faisait exclure , celui de la souveraineté du peuple? C'est ce qu'auront pensé sans doute, dans le temps , les gens réfléchis , qui m'accordaient de n'être ni fou ni imbécile. »

Quoi qu'il en soit, les conspirateurs qui avaient voulu relever le trône des Bourbons au prix d'un assassinat contribuèrent, en effet, au rétablissement de la monarchie; mais cette révolution ne s'accomplit pas au profit du prétendant qu'ils avaient cru servir , et ils purent voir de leur prison qu ils n'avaient fait que donner une couronne à celui dont ils avaient médité la mort.

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