CHAPITRE XVI
Etablissement du gomcrnemeni impérial. Acte île clémence. Cainp de l!iiul'>siic- Voyage en Belgiiiue
I Bonaparte n'eût désiré qu'un grand pouvoir pour rétablir l'ordre et l'unité
dans l'administration de l'état, et pour donner à la révolution , jusque-là nécessairement militante , le développement régulier que les couMilsions de ^a démocratie avaient rendu long- -^^^ temps impossible , l'exercice viager de la suprême magistrature eût dû lui suffire , surtout avec l'attribution exorbitante du droit de désigner lui-même son successeur. En effet , le choix laissé au discernement d'une si haute intelligence offrait au pou-
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voir nouveau de bien plus sûres garanties que le hasard de la naissance contre l'éventualité d'un héritier inhabile^ et il était tout à fait probable que le premier-né du futur monarque serait moins apte que le second des enfants illustres de la France à gouverner ce beau pays.
En essayant de reconstituer un pouvoir héréditaire, il croyait sans doute n'agir prhicipalement que pour la stabilité de son œuvre , pour la perpétuité de l'ordre nouveau , issu de la révolution. « L'hérédité , dit-il , peut seule empêcher la contre - révolution. On n'a rien à craindre de mon vivant ; mais tout chef électif serait, après moi, trop faible pour résister aux
partisans des Bourbons La France doit beaucoup à ses vingt généraux
de division ; ils ont bravement combattu dans le rang où ils étaient placés ; mais aucun n'a l'étoffe d'un général en chef, encore moins d'un chef de gouvernement. » (Pelet de la Lozère.)
Ce jugement sévère , porté par Bonaparte sur les généraux de division les plus distingués , était-il fondé? leur inaptitude gouvernementale, si hautement proclamée, n'a-t-elle pas été démentie depuis par quelques-uns d'entre eux , et n'est-ce pas un de ces Ueutenants , dont on disait dédaigneusement, en 1804, qu'aucun d'eux « n'avait l'étoffe d'un chef de gouvernement , » qui occupe encore , en i 859 , le trône des Wasa , auquel il fut appelé dès 4 S'1 0 , sans que la coahtion des vieilles races royales , qui brisa le sceptre de Napoléon , ait pu trouver , dans l'inhabileté ou les fautes de cet ancien général français , le moyen et l'occasion de restaurer le légitimité en Suède , comme elle a pu le faire en France , et de déhvrer entièrement l'Europe monarchique du scandale des royautés plébéiennes? Et si les généraux les plus célèbres s'étaient trouvés réellement au-dessous du rôle de «chef de gouvernement , » n'y avait-il aussi que des incapacités pohtiques parmi ces illustrations civiles qui entouraient le premier consul, et parmi lesquelles il pouvait choisu* le nouveau chef de l'état tout aussi bien que parmi les réputations guerrières?
Nous ne le croyons pas ; et il nous parait incontestable que si Bonaparte , pour justifier le rétabhssement de l'hérédité , allégua sérieusement l'impossibilité de trouver un homme digne de la première magistrature , dans le vaste concours de célébrités que la révolution avait ouvert en France, son inteUigence fut cette fois dupe de son ambition. En cherchant une garantie de stabihté dans le rétabhssement de l'hérédité monarcliiquc , Bonaparte comptait-il moins sur la valeur personnelle de son héritier que sur la puissance du principe héréditaire? Cet espoir.
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s'il exista chez le premier consul , et s'il fut partagé par les hommes d'état qui l'aidèrent à relevei' le trône, prouve seulement que le génie le plus élevé a ses moments de sommeil, et la sagacité la plus exercée, ses jours d'aveuglement.
Que Ton eut compté, avant tout , sur la puissance du principe héréditaire , au moyen âge , à la bonne heure ; alors l'hérédité était non-seulement possible, mais nécessaire. Elle était possible, car il suffisait que la rehgion l'eût consacrée pour qu'elle devînt inviolable aux yeux des princes et des peuples , dont la foi \ive et identique assurait la soumission commune à toute institution , loi ou maxime qui portait le caractère divin. Elle était possible, car, en ces temps d'universelles et profondes croyances, le sacre des rois n'était pas une vaine cérémonie ; car l'huile sainte avait sa vertu politique, et le sceau de la légitimité n'appartenait qu'à l'oint du Seigneur et à sa race.
Elle était nécessaire , car , sans la consécration religieuse de ce dogme politique, la tranquilUté et l'unité du royaume auraient été compromises , à la fin de chaque règne , par les rivalités des grands vassaux , dont les uns auraient brigué la couronne à main armée , tandis que les autres auraient également recouru à la force pour se rendre indépendants et pour briser le joug de toute suzeraineté. Puisque , en dépit du droit pubhc de la monarchie , sanctionné par la rehgion , ces prétentions ambitieuses et ces tendances anarchiques se sont manifestées tant de fois, et qu'elles ont provoqué si souvent la guerre civile, en France, depuis l'origine de la féodalité jusqu'aux troubles de la Fronde, que n'auraient donc pas osé les seigneurs avides de domination et de richesse , passionnés pour la guerre et impatients de tout frein, si leur turbulence et leur ambition n'avaient été contenues par l'autorité morale d'un principe qu'ils ne pouvaient enfreindre sans s'exposer au reproche de leur propre conscience, et sans se faire mettre, comme félons et impies , au ban de l'Église et de l'état? La barbarie et Tindocilité féodales auraient déchiré plus cruellement encore qu'elles ne l'ont fait le sein de la France, et le moyen de triompher d'elles eût manqué à la couronne. C'est la sanction religieuse accordée à l'hérédité qui rendit l'opiniâtre insubordination des barons définitivement impuissante contre le trône, comme elle avait donné à Jeanne d'Arc la force miraculeuse dont elle avait eu besoin pour sauver , avec un roi enfant, le plus beau royaume du monde. Quand Richelieu et Louis XIV achevèrent de dompter l'antique aristocratie, et qu'ils ébauchèrent le plan d'unité et
(le centralisation perfectionné et réalisé depuis par la révolution française, les violences et le despotisme qu'ils exercèrent contre les grands réussirent au pouvoir royal au lieu de lui être funestes , parce que le pouvoir royal était alors le représentant du droit divin, encore protégé par la foi des peuples , et qu'en frappant les sujets superbes qui lui faisaient ombrage, il n'atteignait que les représentants de la force brutale, cachée sous la pompe des titres.
En 1 804 , qu'était devenu le droit divin , protecteur de l'hérédité ?
Il avait fait place au droit divin du mérite et du génie, et la foi universelle était désormais acquise à la souveraineté du peuple.
D'un autre côté , y avait-il autour du fauteuil consulaire des vassaux redoutables, maîtres des plus belles provinces de la monarchie, incessamment disposés à la guerre , et prêts à troubler l'état pour s'emparer du pouvoir suprême ou pour se déclarer indépendants dans un coin de l'empire? Non , rien de tout cela n'était à craindre : si la sainte ampoule était perdue, le blason était en lambeaux. Au lieu des puissances féodales, héréditairement destinées au métier des armes, et ne pouvant se maintenir que par les armes, dans une société constituée par la conquête et organisée pour la guerre, la France voyait surgir de toutes parts, dans l'agriculture et dans le commerce, dans les arts et dans les sciences, des puissances nouvelles s'élevant au-dessus des anciennes de toute la supériorité du mérite personnel sur le hasard de la naissance, et ne pouvant subsister ou grandir que par la paix. Les notabilités militaires elles-mêmes ne devaient leur élévation qu'à l'état exceptionnel où s'était trouvé le pays depuis quinze ans , et leur gloire consistait surtout à le faire jouir paisiblement des bienfaits d'une révolution qui , en préparant l'association morale et industrielle des peuples , devait rendre un jour par là toute guerre impossible. Nos généraux étaient d'ailleurs sans influence particulière et directe sur aucune portion du territoire , sans clientèle politique, sans aucun moyen de répéter le rôle des gens de guerre de l'ancien régime. 11 ne pouvait pas y avoir en eux l'étoffe d'un Armagnac ou d'un Bourguignon, d'un Montmorency ou d'un d'Épernon ; et leur conduite pleine de réserve et de prudence à chaque changement de règne a prouvé, en effet , dans la suite , que la transmission du pouvoir , héréditaire ou élective , ne serait nullement troublée ou contrariée par leurs vues personnelles.
Bonaparte se trompait donc quand il cherchait à justifier le rétablis-
sèment do la monarchie héréditaire en invoquant des maximes et des faits qui appartenaient à un état social toutdiltérent. Ce qui avait été possible et nécessaire au sein d'une société mihtaire et croyante, n'était ni nécessaire ni possible dans une société industrielle et sceptique , qui n'avait plus de turbulence féodale à redouter , et qui ne demandait à la fortune des combats elle-même , pour prix des triomphes guerriers les plus éclatants, que le droit de se livrer avec sécurité à ses travaux pacifiques. Le premier consul , dans les temps voisins du ^ 8 brumaire , avait , du reste , donné lui-même des raisons très-puissantes contre l'hérédité; il avait proclamé que celte institution , si salutaire à la France du moyen âge, était devenue impossible à la France du dix-neuvième siècle. « L'hérédité est absurde , disait-il, non dans ce sens quelle n'assure pas la stabilité de rétat , mais parce qu'elle est impossible en France. Elle y a été établie pendant longtemps, mais avec des institutions qui la rendaient praticable, qui n'existent plus , et qu'on ne peut ni ne doit rétablir. L'hérédité dérive du droit civil ; elle suppose la propriété , elle est faite pour en assurer la transmission. Comment concilier l'hérédité de la première magistrature avec le principe de la souveraineté du peuple? comment persuader que cette magistrature est une propriété? Lorsque la couronne était héréditaire, il y avait un grand nombre de magistratures qui l'étaient aussi ; cette fiction était une loi presque générale, il n'en reste plus rien. » (Thibaldeau. — Le Consulat et l'Empire.)
Du commencement à la fin du consulat , l'absurde était-il devenu raisonnable, et la dissemblance radicale du présent et du passé, si nettement aperçue en \ 800, avait-elle cessé, ou était-elle moins frappante en i 804 ? Non sans doute ; mais si chaque époque avait conservé son caractère, Bonaparte avait modifié ses idées. Le suprême pouvoir , à titre viager, ne lui suffisait plus. L'orgueilleuse pensée de fonder une dynastie et de faire de sa famille une race royale avait trouvé accès dans son âme. Dès lors sa politique, toujours nationale et philosophique jusque-là , toujours vaste et grande comme l'intelligence dont elle émanait, se trouva exposée à s'entacher par le contact des considérations secondaires , et à descendre trop souvent aux proportions mesquines des vanités et des combinaisons dynastiques. « Ce géant démesuré, dit M. de Chateaubriand , ne liait point complètement ses destinées à celles de ses contemporains ; son génie appartenait à l'âge moderne , son ambition était des vieux jours ; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie dépassaient de beau-
coup la valeur d'un diadème , et que cet ornement gothique lui siérait mal. ')
Il est juste de dire cependant que, tout en cédant à « son ambition des vieux jours , » Bonaparte garda assez le sentiment des nécessités de <( l'âge moderne » pour ne pas attribuer à l'hérédité qu'il instituait le caractère absolu et les conséquences rigoureuses de l'ancien droit divin. Il voulait, au contraire, la concilier, autant que possible, avec la souveraineté du peuple : aussi, lorsque le sénat se rendit en corps auprès de lui, le 28 floréal an XII (1 8 mai 1 804) , pour lui présenter le sénatus-consulte de ce jour, par lequel le premier consul était appelé au trône , et la dignité impériale déclarée héréditaire dans sa famille , Bonaparte affecta-t-il de dire dans sa réponse :
« Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. Dans tous les cas, mon esprit ne sera plus avec ma postérité le jour où elle cesserait de mériter Tamour et la confiance du peuple français. »
IN'était-ce pas rendre Thérédité purement conditionnelle, subordonner les privilèges du sang aux droits de la nation , maintenir l'exercice facultatif de la souveraineté du peuple, et adhérer d'avance solennellement à la déchéance éventuelle de la dynastie qu'il fondait , si elle venait à perdre la confiance nationale?
Dans ce sens, le principe héréditaire n'attribuait plus aux membres de la famille impériale qu'une espèce de candidature légale , qui pouvait offrir quelques garanties d'ordre et de stabilité contre les secousses inséparables des interrègnes, sans ôter au peuple le droit souverain d'écarter le successible qui ne mériterait pas, ou qui cesserait de mériter son amour et sa confiance.
C'est bien ainsi, en effet, qu'a été entendue et pratiquée l'hérédité, en France, depuis le commencement de ce siècle. Bonaparte lui-même, qui craint tant de mourir avant l'achèvement de son œuvre , et qui veut se donner des héritiers pour en assurer la consolidation , survivra à sa dynastie et à son propre gouvernement, faute de trouver un appui suffisant contre l'étranger dans le lion populaire qu'il aura enchaîné ou endormi à l'ombre de son glorieux despotisme. Le vote du Luxembourg et le sacre de Notre-Dame ne lui serviront de rien ; le sénat qui l'aura exalté le rejettera ; le pontife qui l'aura béni, le maudira; et quand, sur les ruines de Ihérédité impériale , la légitimité ancienne viendra s'asseoir , et
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défier , daus son iinpréx o\ aiice et son orgueil , l'esprit du sièch' et de la nation , il suflira de queUjues ouvriers en haillons poui" punir l'ttrgueil dynastique, pour venger la nation et le siècle, et pour véiilier cette paiole de Bonaparte lui-même <« que désormais riiérédité, telle qu'on la concevait sous nos anciens rois, est absurde et impossible. On s'aperce\ ra alors que le génie de l'homme et l'illustration de la race , le sacre de Paris et le sacre de Ueims , ne sont plus que de vaines garanties de stabilité , et que si la consécration constitutionnelle d'un ti'one héréditaire préserve le pays de fréquentes agitations populaires et d'intrigues électorales, toujours périlleuses, ce n'est que pour le livrera la périodicité des commotions révolutionnaires. On n'aura pas eu à redouter, en eflét , le tumulte des assemblées primaires , mais le lien dynastique n'en sera pas moins brisé; au heu du bruit du scrutin, on aura entendu le cliquetis des armes; on aura subi une invasion , ou lait une ré\olution , et l'ordre de successibilité , imaginé comme moyen infailUble de perpétuité pour les gouvernements , se trouvera violé deux fois en moins de vingt ans , tantôt par les baïonnettes étrangères , dans l'élu de la nation ; tantôt par le glaive national, dans l'élu des baïonnettes étrangères. Que l'on s'applaudisse ensuite d'avoir échappé aux désordres inséparables du système électif , et d'avoir placé la tranquillité de l'état et la fortune des i-aees princières sous la protection de l'hérédité!...
Quel pouvait être cependant , quel fut le résultat moral du rétablissement de la monarchie et du pouvoir héréditaire en France, sur l'esprit des peuples européens?
La royauté et l'hérédité, considérées d'une manière abstraite, y gagnèrent-elles réellement? les trônes devmrent-ils plus sohdes? les dynasties furent-elles mieux affermies? l'antique prestige qui avait fait leur splendeur et leur force reprit-il la puissance de fascination et d'eutrainement qu'il exerça airtrefois sur la société européenne tout entière?
Plus que jamais, au contraire, ce prestige s'affail)lit au sein des nations quand on vit le peuple qui avait régné en masse sous le bonnet rouge et la carmagnole se faire empereur dans un de ses soldats , revêtir la pourpre et ceindre le diadème, sans que le monde trouvât scandaleux ce que la vieille Europe ne pouvait prendre que pour une profanation des insignes monarchiques et pour une odieuse usurpation.
Plus que jamais le principe de l'hérédité fut altéré lorsque les familles plébéiennes, remplaçant la plus noble des dynasties, en France, en Italie,
en Espagne , etc. , siégèrent fraternellement enti-e les descendants de
Chnrles-Qnint, de Pierre-lc-G ranci et de Frédéric.
Tant il est vrai qu'il était dans la destinée de Bonaparte de rester l'agent le plus actif de la révolution , jusque dans ceux de ses actes qui portaient le plus en apparence le cachet de la contre-révolution. Pour se défendre contre toute l'Europe, cette révolution avait dû passer de la monarchie constitutionnelle à la république. Pour s'étendre à toute l'Europe , et répandre partout le germe des idées françaises , elle se fit ambitieuse et conquérante , et passa de la vépubli(iue à la monarchie militaire. Cette nouvelle transformation s'accomplit par le sénatus-consulte du 28 floréal an Xll (1 8 mai i 80 4). Le consul Cambacérès, chargé de porter cet acte solennel aux pieds du collègue qui devenait son mai tre, prononça les paroles suivantes:
« Le peuple français a goûté pendant des siècles les avantages attachés à l'hérédité du pouvoir. 11 a fait une épreuve courte , mais pénible , du système contraire. Il rentre , par l'effet d'une délibération libre et réfléchie , dans un sentier conforme à son génie. 11 use librement de ses droits pour déléguer à votre majesté impériale une puissance que son intérêt lui défend d'exercer par lui-même. Il stipule pour les générations à venir , et , par un pacte solennel , il confie le bonheur de ses neveux à des rejetons de votre race. Ceux-ci imiteront vos vertus ; ceux-là hériteront de notre amour et de notre fidélité. » Napoléon répondit :
(( Tout ce qui peut contribuer an bien de la patrie est essentiellement lié à notre bonheur.
» J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation. » Subordonnant ensuite l'hérédité nouvelle à la sanction du vote populaire, il eut soin de ne pas trop provoquer les répugnances démocratiques du siècle, et de rendre un dernier hommage à la souveraineté du peuple, dans l'acte môme qui allait en suspendre indéfiniment l'exercice. C'est alors qu'il proféra la phrase remarquable que nous avons déjà rapportée: « Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. J'espère que la Erance ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. Dans tous les cas , mon esprit ne sera plus avec ma postérité le jour où elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de la grande nation. »
En sortant de l'audience de l'empereur , le sénat en corps se rendit
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auprès de Joséphine, pour la saluer du titre d'impératrice. « Madame, lui dit Cambacérès , la ronoinmée publie le bien que vous ne cessez de faire; elle dit que, toujours accessible aux malbcurcux, vous n'usez de votre crédit auprès du chef de l'état que pour soulager leur infortune , et qu'au plaisir d'obliger , votre majesté ajoute cette déUcatesse aimable qui rend la reconnaissance i)lus douce et le bienfait plus i)récieu\. (^clle disposition présage que le nom de Timpératrice Joséphine sera le signal de la consolation et de l'espérance. . . Le sénat se félicite de saluer le premier votre majesté impériale. »
Cambacérès fut récompensé de son zèle par la dignité d'archi-chancelier. On ne devait pas moins à rempressement qu'il avait mis à déposer le titre de second magistrat de la république pour prendre celui de premier sujet de l'empire. Lebrun devint archi-trésorier.
Ce ne fut pas seulement dans sa réponse au sénat que Napoléon s'apphqua à ménager les susceptibilités républicaines ; la formule du serment qu'd prêta en prenant possession du trône laisse apercevoir la même pensée. 11 veut que la France sache bien que Tempereur n'est , comme le consul , que le premier représentant de la révolution , le soutien le plus glorieux et le plus puissant de la cause populaire , le suprême défenseur de la république elle-même. A'oici ce serment :
« Je jure de maintenir l'intégi'ité du territoire de la république ; de respecter et de faire respecter les lois du concordat et la liberté des cultes ; de respecter et de faire respecter l'égahté des droits , la liberté politique et civile , l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux ; de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi ; de maintenir linstitution de la Légion-d'Honneur ; de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. »
3Ialgré tant d'efforts pour faire croire à la nation que rétablissement de Fempire laisserait subsister la république , il était impossible que la fondation dune nouvelle dynastie néveillat pas les craintes des républicains persévérants, et qu'elle n'amenât pas de leur part quelque protestation énergique. Le plus illustre d'entre eux, Carnot, se fit encore leur organe en cette circonstance. La proposition de rétablir le pouvoir héréditaii^e au profit de Napoléon et de sa famille était née au sein du tribunat. C'est là que Carnot la combattit à son apparition. « Depuis le 4 8 brumaire, dit-il, ilsest trouvé une époque, unique peut-être dans les annales du monde , pour méditer à Tabri des orages , pour fonder la liberté
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sur des bases solides, avouées par rexpérience et par la raison. Après la paix d'Amiens , Bonaparte a pu choisir entre le système républicain et le système monarchique : il eût fait tout ce qu'il eût voulu ; il n'eût pas rencontré la plus légère opposition. Le dépôt de la liberté lui était conûé; il avait juré de la défendre : en tenant sa promesse il eût rempli l'attente de la nation , qui l'avait jugé seul capable de résoudre le grand problème de la liberté publique dans les vastes états ; il se fût couvert d'une gloire incomparable. . . .
La voix de Carnot s'était perdue dans le désert. Les grands corps de 1 état furent unanimes ' dans leur entraînement vers la monarchie. On eût dit une résurrection miraculeuse du côté droit de rassemblée constituante. Ce n'était pas pourtant de ce côté qu'étaient venus le sénat et le (dbunat, ni môme le corps législatif. Mais telle avait été la marche des événements , que les vétérans de la convention se trouvèrent métamorphosés tout à coup en courtisans, oublieux de leurs principes, de leur langage et de leur costume de la veille.
Les généraux républicains cédèrent comme les anciens représentants du peuple à l'empire des circonstances. Toujours dévoués à la révolution, ils consentirent d'autant mieux à la servir sous sa forme nouvelle , qu'ils y trouvèrent un gage de stabihté pour leur propre élévation. Le lendemain de sa promotion à la dignité impériale , Napoléon appela autour de son trône ses plus illustres compagnons d'armes , qu il revêtit du titre de maréchaux de l'empire , savoir : Berthier , 3Iurat , Moncey , Jourdan , Masséna, Augereau , Bernadotte , Soult , Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Bessières, Kellermann, Lefebvre, Pérignon et Serrurier.
Le peuple n'accusa point d'apostasie tous les soldats de la république , en les voyant accepter un titre qui rappelait la monarchie féodale. Il considéra, au contraire, comme un nouvel hommage aux principes d'égalité, qui lui étaient si chers, le décret qui attribuait exclusivement aux services et aux talents militaires la haute dignité que l'ancien régime ne donnait presque toujours qu'à la naissance.
Napoléon eut bientôt occasion de signaler son avènement au pouvoir suprême par un acte de clémence. Un arrêt de la cour de justice criminelle, rendu le 'l 0 juin 1 804 , condamna à la peine de mort Georges Ca- <loudal et ses complices. Le général Moreau, protégé par la célébrité de
' Il n'y cul (|ii(' lioisi)p|i()saiirs dans II' siMi.it, (;n'f;oiii' . r.ambiciiils et Oarat. F.aiijuiiiais ('lait absent.
Dl<: iNAPOLKON.
son nom et par les sympalliies de l'armée, échappa à la peine des conspirateurs; la cour ne prononça contiv lui qu'une réclusion de deux années, qui fut commuée en un exil peritétuel. Mais, paiini les accusés frappés d'une condamnation capitale, se trouvaieut des liomiiies deyiandc naissance , MM. de Rivière et de Polignac , entre autres. Les démarches les plus actives furent faites auprès de ^apoléou pour les sauver, et Joséphine se chargea elle-même d'appuyer les pressantes supplications des familles alarmées. Sous ses auspices, madame de .Alontesson se rendit à Saint-Cloud et y présenta madame de Polignac à l'empereur , pour lui demander la grâce de son mari et celle de M. de Ilivièi-e. « Nous sonniies parvenues , disait peu de jours après rimpératiice , à faiie approcher de lui madame de Pohgnac ; mon Dieu ! qu'elle était helle ! Bonaparte a été touché en la voyant ; il lui a dit : « Madame , c'est à ma vie qu'en voulait votre mari, je puis donc lui pardonner. »
La générosité de Napoléon ne s'arrêta pas aux condamnés dont le nom avait suscité en leur faveur de puissantes intercessions. Une jeune 011e , issue d'une maison obscure, ne sortit pas moins heureuse que madame de
Poliguac du palais de Saint-Cloiid et de raudience de l'empereur. Elle avait obtenu pour son frère ce que Napoléon avait accordé à la grande
dame pour son mari. La clémence impériale , invoquée avec succès par MM. de Polignac et de Rivière , s'étendit à Lajolais , Bouvet de Lozier , Rochelle , Gaillard , Russillon et Charles d'Hozier. Georges et ses autres complices furent envoyés au supplice. Pichegru avait prévenu à la fois la condamnation et la peine en s'étranglant dans sa prison. « L'exécution de Georges , dit Napoléon dans ses Mémoires, n'inspira pas de regrets, parce que l'assassinat, pour quelque cause que ce soit, sera toujours odieux à des Français. L action de Judith a besoin de toute la puissance des Écritures pour ne pas révolter. » Quant au suicide de Pichegru, il devait être révoqué en doute dans un temps où toutes les passions haineuses des partis contraires et des factions vaincues s'entendaient si bien pour noircir et calomnier le vainqueur. 11 peut même y avoir eu des hommes de bonne foi qui se laissèrent persuader que la mort de Pichegru avait été hâtée par les ordres de Tempereur. « 11 serait honteux de chercher à s en défendre, a dit Napoléon ; c'est par trop absurde. Que pouvais-je y gagner? Un homme de mon caractère n'agit pas sans de grands
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motifs. MVi-t-on jamais vu verser le sang par caprice? Quelques elfojls qu'on ait faits pour noiicir ma vie et dénaturei- mon caractère , ceux qui me connaissent savent (jue mon organisation est étrangèi-e au crime ; et il nW point, dans toute mon administration, un acte privé (lonl je né pusse parler devant un tribunal, je ne dis pas sansembarras, mais même avec quelque a>antage. Tout bonnoment, c'est que Picliegru se vit dans une situation sans ressource; son mne forte ne put envisager 1 infamie du supplice ; il désespéra de ma clémence ou la dédaigna, et il se donna la moi't. » {Mémorial.)
Mais tandis que les princes qui avaient armé le bras de Georges et entraîné Picliegru à une nouvelle trahison dévoraient, sur le sol brilannique, la honte d^avoir donné le sceptre à celui quils voulaient faire périrsous le poignard, le chef delà famille des Bourbons, que Napoléon déclare n'avoir jamais trouvé « dans une conspiration directe contre sa vie, » et qui était alors retiré à Varsovie, crut devoir publier un manifeste contre l'acte sénatorial qui avait fondé une quatrième dynastie. Fouché , qui eut le premier connaissance de cette pièce , s'empressa de la poi-ter à l'empereur, persuadé que Napoléon lui tiendrait compte de son zèle et de sa diligence , et qu'il lui donnerait incontinent des ordres sévères pour empêcher que l'écrit de Louis XVIII ne se répandit en France. Fouché se trompait. Napoléon prit la copie de la déclaration du prétendant, la lut, et dit froidement au ministre en la lui rendant : « Ah ! ah ! le comte de Lille veut faire des siennes ! eh bien ! à la bonne heure. Mon droit est dans la volonté de la France, et, tant que j'aurai uneépée, je saurai le maintenir. Les Bourbons doivent pourtant savoir que je ne les crains pas; qu'ils me laissent donc tranquiUe. Vous dites que les badauds du faubourg Saint-Gei-main vont prendre et colporter des copies delà protestation du comte de Lille? eh , bon Dieu ! ({u'ils la lisent tout à leur aise. Fouché , envoyez cela au Moniteur; je veux que cela y soit demain. .. Et, en effet, le lendemain, r^ juillet, le Moniteur publia la protestation de Louis XVII I.
L'anniversaire de la prise delà Bastille revenait quelques jours après. Cette fête républicaine semblait devoir être importune au nouveau monarque. Il n'en fut rien cependant; Napoléon sut s'emparer des souvenirs du H 4 juillet pour lesUer aux institutions qu'il avait fondées. Il choisit ce jour-là même pour la première disti-ibution des croix de la Légiond'Honneur et pour la prestation du serment des légionnaires. La céré-
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monie eut iieu aux Invalides. Le cardinal du Belloy, archevêque de Paris, à la tête de son clergé, alla recevoir l'empereur à la porte de l'église.
Napoléon était suivi des grands dignitaires et des fonctionnaires érainents de l'empire. Après l'office divin, Lacépède, grand -chancelier delà Légion-d'Honneur , prit la parole et prononça un discours dont nous extrayons le passage suivant :
" Aujourd'hui , tout ce que le peuple a voulu le 4 4 juillet 4789 existe par sa volonté. 11 a conquis sa liberté ; elle est fondée sur des lois immuables : il a voulu l'égalité ; elle est défendue par un gouvernement dont
elle est la base Répétez ces mots, qui déjà ont été proférés dans cette
enceinte, et qu'ils retentissent jusqu'aux extrémités de l'empire ! tout ce
b\: NAPULI-ON.
qu'a établi le ^ 4 juillet est inébraDJable ; rien de ce qu il a détruit ne peut i'cpai'aitre. >•
Après son discours, Lacépède ayant Hiitrappel des grands-ofdciers de la Légion, parmi lesquels figurait le cardinal Caprara , leniperour se couvrit à la manière des rois de France, et, au milieu du silence profond , du recueillement religieux de l'assemblée , il dit dune voix ferme :
« Commandants, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de lempire et à la conservation de son territoire, dans son intégrité; à la défense de l'empereur , des lois de la république et des propi-ietés qu'elles ont consacrées ; de combattre , par tous les moyens que la justice , la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal ; enfin, vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité , bases premières de nos constitutions. Vous le jurez. I)
Tous les membres de la Légion s'écrièrent : « Je le jure, » et les cris de « Vive l'empereur! .. retentirent aussitôt sous les voûtes du teniple. M.deBourrienneavouequelentliousiasme des assistants serait impossible à décrire.
Le lendemain de cette cérémonie, l'école Polytechnique reçut une organisation nouvelle.
Deux jours après , Napoléon partit de Paris pour aller visiter les côtes de la Manche et inspecter les camps qu'il y avait formés. 11 avait annoncé que le but de ce voyage était une distribution solennelle de croix de la Légion-d'IIonneur aux braves qui n'avaient pu assister à celle des Invalides. On pensa généralement toutefois que cette distribution n'était qu'un prétexte , et que Napoléon avait surtout en vue la réalisation du projet favori qu'on lui supposait, une descente en Angleterre.
Les troupes échelonnées sur la côte s'étendaient depuis Étaples jusfju'à Ostende. Davoust commandait à Dunkerque; Aey, à Calais; Oudinot, à Saint-Omer ; Marmont , sur les fiontières de la Hollande , et Soult , au camp général de Boulogne.
A son arrivée dans cette dernière ville , l'empereur trouva l'armée pleine d'ardeur et d'enthousiasme. Soldats et généraux se croyaient à la veille de passer le détroit, et l'on n'était pas non plus sans inquiétude au delà delà Manche. Cinq cents voiles, commandées par l'amiral Verhuel, semblaient n'attendre que le signal de se diriger vers les ports de la
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Grande-Bi-etagnc. INapoléon seul avait le secret de la destination éventuelle de ces camps formidables. Tout en menaçant réellement l'Angleterre, il voyait se former de nouveaux orages sur le continent ; et, quand il paraissait absorbé par les préparatifs immenses d'une expédition maritime , c'était alors qu'il se préparait le plus activement peut-être à la guerre continentale , dont il apercevait dans le lointain l'inévitable explosion.
Quatre-vingl mille hommes des camps de Boulogne et de Montreuil se réunirent sous les ordres du maréchal Soult , dans une vaste plaine , et non loin delà lourde César. L'empereur parut au milieu d'eux, entouré
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d'un état -major qui se composait des plus illustres capitaines de cette grande époipie. Il se plaça sur une éminence que la nature semblait lui avoir ménagée à dessein comme pour lui servir de trône , et là , d'une voix forte, il répéta l'allocution qu'il avait adressée aux légionnaires à la
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cérémonie des Invalides. Sa parole ne fut pas moins puissante à Boulogne qu'à Paris ; elle excita des transports universels , et la satisfaction (juil en éprouva fiit si vive, que l'un de ses aides de camp, le général Rapp, a déclaré depuis qu'il n'avait jamais vu Napoléon si content.
Cette belle journée de la Tour d'Ordre lut néanmoins troublée vers le soir par un orage qui fit craindre un instant pour une partie de la flot-
tille. L'empereur , averti aussitôt , s'empressa d'accourir dans le port pour ordonner des mesures et présidei" à leur exécution. Mais à son arrivée la tempête cessa , comme si les éléments eussent subi aussi l'ascendant du grand homme et la fascination irrésistible de son regard. La flottille rentra intacte dans le port , et Napoléon retourna au camp , où les troupes se livrèrent bientôt aux divertissements et aux jeux. La fête se
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termina par un feu d'artifice tiré sur la côte , et dont les jets lumineux furent aperçus des côtes mêmes d'Angleterre.
Pendant le séjour de Napoléon au camp de Boulogne , deux matelots anglais, prisonniers au dépôt de Verdun, s'échappèrent et parvinrent jusqu'à Boulogne, où ils se firent un petit bateau, sans autre outil que leurs couteaux, avec quelques morceaux de bois qu'ils ajustèrent le moins mal qu'ils purent , pour tenter de passer en Angleterre sur cette frôle barque, qu'un seul homme pouvait aisément porter sur son dos. Leur travail fini, les deux matelots se mirent en mer, et essayèrent de gagner une frégate anglaise qui croisait à la vue des côtes. Us étaient à peine partis que les douaniers les aperçurent. Saisis bientôt et ramenés au port, ils furent menés devant l'empereur, qui avait demandée les voir, ainsi que leur petit bâtiment , sur le bruit qu'avait fait dans tout le camp leur audacieuse tentative. « Est-il bien vrai, leur demanda l'empereur, que vous ayez songé à traverser la mer avec cela? — Ah ! sire , lui dirent-ils , si vous en doutez, donnez-nous la permission, et vous allez nous voir partir. — Je le veux bien ; vous êtes des hommes hardis , entreprenants ;
j'admiie le courage partout où il se trouve , mais je ne veux pas que vous exposiez votre vie : vous êtes libres : bien plus, je vais vous faire conduire
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à bord d'un bâtiment anglais. Vous irez dire à Londres quelle estime j'ai pour les braves, même quand ils sont mes ennemis. » Ces deux hommes, qu'on aurait fusillés comme espions si l'empereur ne les eût fait venir devant lui , n'obtinrent pas seulement leur liberté ; Napoléon leur donna aussi plusieurs pièces d'or. 11 sest plu depuis à raconter ce fait à ses compagnons dexil à Sainte-Hélène.
L'empereur , avons-nous dit , s'attendait à une guerre plus ou moins prochaine sur le continent. Il savait que si la diplomatie monarchique de l'Europe avait modifié son langage et ses prétentions sous le poids de nos armes victorieuses , elle n'avait pas changé ses affections et ses principes. D'un jour à l'autre, les intrigues du cabinet anglais pouvaient entraîner les cours de Vienne, de Pétersbourg ou de Berlin à une nouvelle coalition contre la France. Les dispositions hostiles de toutes ces cours étaient pressenties par quicon(iue comprenait 1 incompatibilité de notre monarchie révolutionnaire avec la vieille royauté des autres états. Mais Napoléon connaissait mieux encore , et d'une manière positive, par ses agents diplomatiques, le mauvais vouloir et les tendances guerrières des cabinets autrichien, russe et prussien. Les quatre-vingt mille hommes qu'il avait devant lui au camp de Boulogne devaient lui servir pour les éventualités que ce mauvais vouloir pouvait amener. 11 voyait là son avenir et celui delà France : aussi ne néghgea-t-il rien pour entretenir et stimuler l'enthousiasme des troupes. Il formait dès lors avec les débris des armées républicaines le noyau des phalanges impéiiales, dont la Providence avait marqué le passage à travers toutes les capitales de l'Europe. C'étaient toujours les mêmes soldats , les mêmes généraux , les hommes et l'esprit du dix-huitième siècle, les enfants de la révolution. Le camp de Boulogne fut le berceau de celte Grande-Armée , conquérante et propagandiste à la fois , qui , après dix années de triomphes inouïs, trouva aux champs de Waterloo une tombe creusée par la trahison et la fatalité , et qu'elle illustra par son héroïsme , en aimant mieux mourir que de se rendre.
Les préparatifs mihtaires qui occupaient si activement l'empereur ne l'empêchaient pas cependant de donner ses soins à l'administration civile de l'empire. Il se plaisait au contraire à prouver, non-seulement que son génie et sa sollicitude embrassaient toutes les branches du gouvernement, mais que sa pensée pouvait se porter au même instant, et sans rien perdre de sa netteté et de sa puissance, sur les objets les plus divers. C'est
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ainsi qu'au milieu des inspections et des revues du camp de Boulogne il fonda les prix décennaux par un décret ainsi conçu :
« Napoléon , empereur des Français , à tous ceux qui les présentes lettres verront, salut :
» Étant dans Tintention d'encourager les sciences , les lettres et les arts , qui contribuent éminemment à l'illustration et à la gloire des nations ;
» Désirant non-seulement que la France conserve la supériorité qu'elle a acquise dans les sciences et dans les arts, mais encore que le siècle qui commence l'emporte sur ceux qui l'ont précédé ;
») Voulant aussi connaître les hommes qui auront le plus participé à l'éclat des sciences, des lettres et des arts ;
» Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
» Art I. Il y aura de dix ans en dix ans , le jour anniversaire du \S brumaire, une distribution de grands prix, donnés de notre propre main , dans le lieu et avec la solennité qui seront ultérieurement réglés,
» II. Tous les ouvrages de sciences, de littérature et d'arts, toutes les inventions utiles, tous les établissements consacrés aux progrès de l'agriculture ou de l'industrie nationale , publiés , connus ou formés dans un intervalle de dix années, dont le terme précédera d'un an l'époque de la distribution, concourront pour le grand prix.
» m. La première distribution des grands prix se fera le 'i 8 brumaire an XVIII ; et , conformément aux dispositions de l'article précédent , le concours comprendra tous les ouvrages, inventions ou établissements publiés ou connus depuis l'intervalle du 18 brumaire de l'an vu au ^8 brumaire de l'an xvii.
» IV. Ces grands prix seront les uns de la valeur de 10,000 francs, les autres de la valeur de 5,000 francs.
» V. Les grands prix de la valeur de ^ 0,000 francs seront au nombi-e de neuf, et décernés :
» I" Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de science : l'un pour les sciences physiques, l'autre pour les sciences mathématiques;
» 2*" A l'auteur de la meilleure histoire ou du meilleur morceau d'histoire, soit ancienne , soit moderne;
» 5" A l'inventeur de la machine la plus utile aux arts et aux manufactures;
)» 4<» Au fondateur de rétablissement le plus avantageux à Tagricullure ou à lindustrie nationale;
» 5° A lauteur du meilleur ouvrage dramatique , soit comédie , soit tragédie, représenté sur les théâtres français;
» 6° Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages, l'un de peinture, l'autre de sculpture, représentant des actions déclat ou des événements mémorables puisés dans notre histoire;
» 7° Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de TAcadémie impériale de musique.
» yi. Les grands prix de la valeur de 5,000 francs seront au nombre de treize, et décernés :
» 4" Aux traducteurs de dix manuscrits de la bibliothèque impériale ou des autres bibliothèques de Paris , écrits en langues anciennes ou en langues orientales, les plus utiles, soit aux sciences, soit à Thistoire, soit aux belles-lettres, soit aux arts ;
» 2° Aux auteurs des trois meilleurs petits poèmes ayant pour sujet des événements mémorables de notre histoire , ou des actions honorables pour le caractère français.
» VII. Ces prix seront décernés sur le rapport et la proposition d'un jury composé des quatre secrétaires perpétuels des quatre classes de l'Institut, et des quatre présidents en fonctions dans Tannée qui précédera celle de la distribution. »
Tandis que l'Europe croyait Napoléon prêt à fondre sur l'Angleterre. Bruxelles le vit tout à coup paraître dans ses murs. Il y avait donné rendez-vous à Joséphine , et ils se rencontrèrent en effet au château de Laken , qui avait été magnifiquement disposé pour les recevoir. C'est là qu'à propos d'un roman de madame de Staël , Napoléon prononça sur cette femme célèbre les paroles remarquables qu'on \a lire , et qui peuvent servir à expliquer la position hostile que prit dans la suite l'auteur de Corinne vis-à-vis de l'empereur: « Je n'aime pas plus , dit-il , les femmes qui se font hommes que les hommes efféminés. Chacun son rôle dans ce monde. Qu'est-ce que c'est que ce vagabondage d'imagination? qu'en reste-t-il? Rien. Tout cela, c'est de la métaphysique de sentiment, du désordre d'esprit. Je ne peux pas souffrir cette femme-là ; d'abord , parce que je n'aime pas les femmes qui se jettent à ma tête , et Dieu sait combien elle m'a fait de cajoleries ! »
27 i HISTOIRE
L'éloignement que Napoléon avait toujours éprouvé pour madame (le Staël, (( devenue une chaude ennemie pour s'être vue trop rebutée, » selon les expressions du Mémorial, rend ici le grand homme injuste envers les femmes en général, parce qu'il avait à se plaindre particulièrement de Tune d'elles. Son jugement, toujours si sûr et si droit, fut d'ailleurs tellement faussé à cet égard par ses rancunes et ses habitudes, qu'il n'était pas revenu, à Sainte-Hélène , de sa manière d'envisager les rapports moraux des sexes , et qu'il persistait à dire que « la femme n'était bonne qu'à faire des enfants. « Vous prétendriez à l'égalité ? disait-il en présence de mesdames Bertrand et de 3Iontholon ; mais c'est folie ! la femme est notre propriété , nous ne sommes pas la sienne. »
Le séjour de l'empereur à Laken ne fut pas de longue durée. Il quitta cette belle résidence pour se rendre à Aix-la-Chapelle , où il s'arrêta quelques jours , retenu en quelque sorte par une sympathie mystérieuse pour la capitale et la tombe du conquérant -législateur dont , après mille ans, il relevait l'empire, et qui , comme lui , avait reçu du ciel la mission de civiliser l'Europe par la double puissance de son génie et de ses armes.
De la ville de Charlemagne , dont il voulut rapporter les insignes à Paris, Napoléon s'achemina versMayence, traversant Cologne et Coblentz. Les princes de l'empire coururent au-devant de lui , et il profita de leur empressement pour jeter les fondements de la Confédération du Rhin, dont il pensait dès lors à faire une barrière pour la France contre les grandes puissances du Nord.
Mais les hommages sincères ou simulés des princes et les suffrages du peuple ne suffisaient pas encore au glorieux restaurateur de l'empire de Charlemagne. Le héros civilisateur du moyen âge avait fait consacrer son pouvoir par la religion ; et Napoléon , peu soucieux de la différence des temps, voulait entourer son trône de tous les appuis dont avait été environné le trône de Charlemagne. Pour que la ressemblance fût même complète autant que possible, il désira l'onction pontificale , et il expédia dans ce but, de Mayence à Rome, un négociateur, CafareUi, pour décider Pie VII à venir sacrer l'empereur des Français à Paris. Pendant que cette négociation se poursuivait , Napoléon ordonnait , des bords du Rhin, le départ de deux escadres, l'une de Rochefort et l'autre de Toulon, sous le commandement des amiraux Missiessy et Villeneuve.
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Il semblait ainsi toujours préoccupé dcxpéditions mai-itimcs. Api-cs trois mois d'ahscncc, il r(>p.i( I<. ,-|,e,Tiin de sa capilah-el arriva a Saint- (^loud wrs le milieu d'oclobrc.
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