CHAPITRE WIll
Session du corps législatif. Inauguration de la statue de Napoléon. Lettre de ICnipcrcur
au roi d'Angleterre. Képonse de lord Mqlgrave.
Communication du sénat.
iNGT-ciNQ jours après le couronnc- ="nieut, l'eiupcreur fit Touverture de la -session du corps législatif. « Princes , magistrats, soldats, citoyens, dit-il, lOous n'avons tous dans notre carrière qu'un seul but : lintérêt de la patrie. Si ce trône , sur lequel la Providence et la volonté de la nation m'ont fait monter est cher à mes yeux , c'est parce que seul il peut défendre et conserver les intérêts les plus sacrés du peuple français.
» La faiblesse du pouvoir suprême est la plus affreuse calamité des peuples. Soldat ou premier consul, je n'ai eu qu'une pensée ; empereur, je n'en ai point d'autres : les prospérités de la France. J'ai été assez heureux pour l'illustrer par des victoires, pour la consolider par des
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traités, poiii' laiTadier aux discordes civiles , et y préparer la renaissance des mœurs, de la société et de la religion. Si la mort ne me surprend pas au milieu de mes travaux , j'espère laisser à la postérité un souvenir qui serve à jamais d'exemple ou de reproche à mes successeurs.
» Mon ministre de Tintérieur vous fera l'exposé de la situation de l'empire. »
M. de Champagny remplit en effet cette tâche brillante et facile. 11 peignit le calme , la grandeur et la prospérité de la France , après tant de tourmentes ; les prêtres et les pasteurs des cultes divers réunis dans un même amour de la patrie, dans une admiration commune pour Napoléon; la législation nouvelle célébrée partout comme un bienfait; les écoles de droit prêtes à s'ouvrir; l'école Polytechnique peuplant de sujets utiles nos arsenaux, nos ports et nos ateliers; l'école des Arts et Métiers de Compiègne obtenant tous les jours de nouveaux succès ; le génie français provoqué à enfanter des chefs-d'œuvre dans toutes les branches des sciences, des lettres et des arts , par l'institution des prix décennaux ; l'administration des Ponts et Chaussées poursui-
vant avec confiance les ouvrages commencés oi en méditant de non-
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veaux ; une ville nouvelle s élevant dans la Vendée (Napoléon-Vendée), pour y devenir un foyer de lumières, le centre d'une surveillance active et sûre ; le commerce rappelé sur la rive gauche du Rhin par les décrets de Tempereur , et donnant à Mayence et à Cologne tous les avantages des entrepôts réels , sans les dangers des versements frauduleux dans lintérieur de la France ; nos manufactures se perfectionnant ; notre industrie étendant ses racines sur notre propre sol , et repoussant Tindustrie anglaise loin de nos frontières, après être parvenue à régaler dans ce qui faisait sa gloire et ses succès , la perfection de ses machines; Tagriculture s'agrandissant et s'éclairant; enfin les richesses véritables se multipliant sur tous les points de Tempire. A la suite de ce tableau , le ministre constata que le nombre des indigents de la capitale était de trente-deux mille au-dessous de ce qu'il était en 9^ , et de vingt-cinq mille de ce qu'il était en Tan X,
Le tableau de notre situation coloniale était moins prospère , à cause de la guerre maritime. Quant à nos relations diplomatiques avec les puissances du continent, elles étaient extérieurement amicales; mais, nous le répétons, ce n'était qu'une fausse paix qui couvait toujours la guerre.
En réponse à cette communication , le corps législatif se rendit en corps et en grand costume, le 2 janvier ^80o, à Faudience de l'empereur, pour lui présenter une adresse, dans laquelle le président, M. de Fontanes, glissa, malgré les murmures de la majorité de ses collègues, l'ancienne formule de « très-fidèles sujets. » Quelques jours après, la statue de Napoléon, exécutée par Chaudet, fut inaugurée dans le lieu des séances des députés ; et M. de Vaublanc , questeur de ce corps , portant la parole dans cette cérémonie , en présence de l'empereur , de l'impératrice et des grands personnages de l'empire, commença ainsi réloge historique de son héros :
(( Messieurs , vous avez signalé l'achèvement du Code civil par un acte d'admiration et de reconnaissance. Vous avez décerné une statue au prince illustre dont la volonté ferme et constante a fait achever ce grand ouvrage, en même temps que sa vaste intelligence a répandu la plus vive lumière sur cette noble partie des institutions humaines. Premier consul alors , empereur des Français aujourd'hui , il parait dans le temple des lois la tète ornée de cette couronne triomphale
dont la victoire Ta ceint si souvent en lui pi-ésageant le bandeau des rois
" Si la louange corrompt les âmes faibles , elle est Paliment des grandes âmes
» Quel homme , plus que Napoléon , mérite de ses contemporains ,
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comme de la postérité , Thonneur suprême que vous lui décernez
aujourd'hui? »
M. de Fontanes eut son tour, et la louange ne fut ni moins habile ni moins magnifique dans sa bouche. « La gloire , dit-il , obtient aujourd'hui la plus juste récompense, et le pouvoir en même temps reçoit les plus nobles instructions. Ce n est point au grand capitaine , ce n'est point au vainqueur de tant de peuples que ce monument est érigé : le corps législatif le consacre au restaurateur des lois. Des esclaves tremblants, des nations enchainées ne s'humilient point aux pieds de cette statue ; mais une nation généreuse y voit avec plaisir les traits de son libérateur.
» Périssent les monuments élevés par Torgueil et la flatterie ! mais que la reconnaissance honore toujours ceux qui sont le prix de l'héroïsme et des bienfaits. »
Le corps législatif termina sa session peu de temps après. La clôture en fut prononcée par M. de Ségur , conseiller d'état , qui , après avoir rappelé dans son discours , et sous une nouvelle forme , les merveilles célébrées par Lacépède , François de Neufchâteau , Vaublanc , Fontanes, etc. , recommanda aux députés les paroles que l'empereur avait proférées lui-même à l'ouverture de cette session : (( Princes , magistrats, soldats, citoyens, nous n'avons tous qu'un seul but, l'intérêt de la patrie. »
Mais Napoléon avait compris que cet intérêt demandait avant tout une paix solide et durable , une paix véritablement européenne, dont l'Angleterre ne fût pas exceptée. Oubliant alors le peu de succès qu'avait obtenu autrefois la lettre du premier consul -au roi Georges III, il renouvela , comme empereur , aupi'ès de ce pi'ince ses tentatives pacifiques. «Monsieur mon frère, lui écrivit-il (le 2 janvier -ISOe'i), appelé au trône par la Providence et par les suffrages du sénat, du peuple et de l'armée, mon premier sentiment est un vœu de paix. La France et l'Angleterre usent leur prospérité , elles peuvent lutter des siècles. Mais leurs gouvernements remphssent-ils bien le plus sacré de leurs devoirs? et tant de sang versé inutilement , et sans la perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre conscience? Je n'attache pas de déshonneur à faire le premier pas; j'ai assez, je pense , prouvé au monde que je ne redoute aucune chance de la guerre ; elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive redouter. La paix est le
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vœu de mon cœur , mais la guerre n a jamais été contraire à ma gloire, etc., etc.»
Napoléon ne reçut point de réponse directe , le roi d'Angleterre se contenta de faii-e écrire par lord Mulgrave à M. de Talleyrand une lettre fort vague , que Tempereur fit mettre sous les yeux du sénat avec une copie de celle qu'il avait adressée lui-même à Georges III. « Sa majesté , disait lord Mulgrave , a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du gouvernement français.
» H n'y a aucun objet que sa majesté ait plus à cœur que de saisir la première occasion de procurer de nouveau à ses sujets les avantages d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses états. Sa majesté est persuadée que ce bien ne peut être atteint que par des arrangements qui puissent en même temps pourvoir à la tranquillité à venir de l'Europe , et prévenir le renouvellement des dangers et des malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce sentiment , sa majesté sent qu'il lui est impossible de répondi-e plus particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite , jusqu'à ce qu'elle ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports confidentiels , et particulièrement avec l'empereur de Russie , qui a donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des sentiments dont il est animé , et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté et à l'indépendance de l'Europe. »
Malgré les efforts du diplomate anglais pour ne rien dire de précis sur les véritables dispositions du cabinet de Londres à l'égard de la France, la réponse qu'on vient de lire indiquait assez qu'elles n'étaient point pacifiques. Que signifiait en effet ce refus affecté de donner à Napoléon le titre que le peuple français venait de lui décerner , que le pape avait consacré , que toute l'Europe continentale et princière avait reconnu ? Quels étaient ensuite les arrangements indispensables à la sûreté future de l'Europe , et qui étaient seuls capables de prévenir le renouvellement des malheurs passés? Et ces liaisons confidentielles avec les puissances du continent, et particuhèrement avec l'empereur de Russie, dans quel but et contre qui avaient -elles été formées? Tout dans cette pièce, en apparence si modérée et si indécise , décelait et caractérisait la pensée opiniâtre du cabinet de Saint-James, l'esprit de Rurke
et de Pitt, le système bien arrêté de faire la guerre à la France, ouvertement ou par des intrigues souterraines, aussi longtemps que la France ne donnerait pas des garanties de tranquillité à la vieille Europe en abjurant ses nouvelles doctrines , et en renversant ses nouvelles institutions pour revenir à l'ancien régime. Napoléon le sentit, et donna la plus grande publicité à cette correspondance, qui justifiait ses préparatifs, et qui suffit pour vérifier cette remarque judicieuse de M. Bignon, laquelle s'appliquera aux guerres subséquentes , que « la guerre contre l'empereur fut toujours la guerre contre la révolution. »
f-HAPlTRE XIX.
N.ipoléon proclamé roi d'Italie. Départ de Paris. Séjour à Turin. .Monument de Marengo.
Entrée à Milan. Réunion de Gênes à la France. Nouveau sacre.
Voyage en Italie. Retour en France.
A communication faite au sénat par Talleyrand , au nom de Terapereur, avait llaverti la France. Désormais Napoléon était len mesure avec l'opinion publique contre le reproche d'avoir voulu la continuation ''il de la guerre maritime, ou d'avoir suscité la guerre continentale , si elle venait ;, p ^^ :==-- à éclater.
Pie Vil était toujours à Paris. Il y vit arriver les députés des collèges électoraux et des corps constitués de la république italienne, venant
iiiSTOiui:; i)i; \aim)1j:on. 2i>i
mettre aux pieds de leinpoieiii' le \u'ii de leiii- nation . <"t pioclanjer Napoléon roi d'Italie.
iMelzi, vice-président de la lépuhli.pie , lut loigane de la députation ; il se présenta, le n mars ^80:i , à l'audience solennelle de Tempereur , et là , en présence du sénat , il prononça un discours qu'il termina par cette phrase :
« Sire , vous voulûtes que la iei)iil)li(iue italienne existât, et elle a existé. Veuillez que la monarchie italienne soit heureuse, et elle le sera. »
Napoléon répondit :
« Notre première volonté, encore toute couverte du sang et de la poussière des batailles, fut la réorganisation de la patrie italienne.
') Vous crûtes alors nécessaire à vos intérêts que nous fussions le chef de votre gouvernement; et aujourdhui , persistant dans la même pensée, vous voulez que nous soyons le premier de \os rois : la séparation des couronnes de France et d'Itahe , qui peut être utile pour assurer l'indépendance de vos descendants , serait dans ce moment funeste à votre existence et à votre tranquillité. Je la garderai cette couronne , mais seulement tout le temps que vos intérêts lexigeront; et je verrai avec plaisir arrivei* le moment où je pourrai la placer sur une plus jeune tète, qui, anmiée de mon esprit, continue mon ouvrage, et soit toujours prête à sacrifier sa personne et ses intérêts à la sûreté et au bonheur du peuple sur lequel la Providence, les constitutions du royaume et ma volonté Tauront appelé à régner. »
Ce n'était pas sans une secrète et profonde inquiétude que le pape voyait se former le nouveau royaume d'Italie, et l'autorité directe de Napoléon s'étendre jusqu'aux portes de Rome. Le voyage de France , déterminé surtout par des considérations temporelles, avait eu un tout autre but que ce redoutable voisinage. Pie Vil dissimula cependant son mécontentement , du moins dans ses manifestations extérieures , puisquïl consentit à prêter une fois encore son ministère pontifical à la famille impériale.
Un second fils venait de naître à Louis Bonaparte , et l'empereur avait fait déposer dans les archives du sénat l'acte de naissance du jeune prince , que les constitutions de l'empire appelaient éventuellement au trône. Le nouveau-né reçut le nom de Napoléon-Louis ; il eut
l'empereur pour parrain, et il fut baptisé par le pape , le 24 mars -1 805, dans le château de Saint-Cloud.
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L'empereur quitta Paris , le ^" avril, pour se rendre à Milan avec Timpératrice. Il s'arrêta trois semaines à Turin, où il habita le palais de Stupinice, surnommé le Saint-Cloud des rois de Sardaigne. Le pape vint l'y voir en retournant à Rome, et ils eurent ensemble plusieurs conférences, dans lesquelles Napoléon ne donna jamais à Pie VIT , pas plus que dans leurs entretiens de Fontainebleau ou de Paris , le droit d'attendre , en échange de l'huile sainte , la moindre cession de territoire.
Le 8 mai , marchant sur Milan , Napoléon voulut visiter le champ
de bataille de Marengo. On y avait réuni tous les corps français qui se trouvaient dans cette partie de 1 Italie. L'empereur les passa en revue, couvert du costume et du chapeau qu'il portait le jour de cette grande bataille. « On remarqua, dit Bourrienne , que les vers, qui ne respectent pas plus les habits des grands hommes que leur corps
après leur mort, avaient troué son costume, ce qui ne Tempécha pas de s'en parer. »
Napoléon ne se remit en marche qu'après avoir posé la première pierre du monument consacré aux braves qui étaient morts sur ce champ de bataille, et il fit le même jour son entrée à Blilan.
Les historiens les plus hostiles à Napoléon ont reconnu que cette capitale lui fit une réception aussi brillante que toutes celles dont il avait été Tobjet en France, après Léoben et 3Iarengo. L'enthousiasme des Italiens était à son comble.
Napoléon occupa le palais de Mouza , où le dernier doge de Gênes , Durazzo , vint lui demander de réunir la république ligurienne à Terapire français.
Napoléon répondit :
<( M. le doge , messieurs les députés du sénat et du peuple de Gênes ,
» Les idées libérales auraient pu seules donner à votre gouvernement la splendeur qu'il avait il y a plusieurs siècles; mais je n'ai pas tardé à me convaincre de Timpossibilité où vous étiez, seuls, de rien faire qui fut digne de vos pères.
» Tout a changé : les nouveaux principes de la législation des mers que les Anglais ont adoptés , et obhgé la plus grande partie de l'Europe à reconnaître; le droit de blocus qu'ils peuvent étendre aux places non bloquées , et qui n'est autre chose que le droit d'anéantir à leur volonté le commerce des peuples ; les ravages toujours croissants des Barbaresques , toutes ces circonstances ne vous offraient qu'un isolement dans votre indépendance. La postérité me saura gré de ce que j'ai voulu rendre libres les mers, et obhger les Barbaresques à ne point faire la guerre aux pavillons faibles. Je n'étais animé que par l'intérêt et la dignité de l'homme. Au traité d'Amiens, l'Angleterre s'est refusée à coopérer à ces idées libérales
» Où il n'existe pas d'indépendance maritime pour un peuple commerçant , naît le besoin de se réunir sous un plus puissant pavillon. Je réaliserai votre vœu; je vous réunirai à mon grand peuple. »
Cette réunion fut en effet immédiatement exécutée , et le doge de Gênes devint sénateur français.
Le sacre de Napoléon comme roi d'Italie eut heu le 26 mai, dans la cathédrale de Milan. Ce fut le cardinal Caprara , archevêque de cette capitale, qui officia. Il remit l'antique couronne de fer à l'empereur, (lui , renouvelant ce qu'il avait fait au sacre de Paris , se la posa lui-
I)K NAPOLKON.
môme sur la tète en s eci'ianl : m Dieu me Ta donnée , gare à qui la touche ! »
Mais la cour de Vienne, plus encore que le saint -siège, devait être jalouse de rétablissement de la domination française en Italie. C'était un grief particulier quelle avait à ajouter aux griefs généraux que les anciennes monarchies de l'Europe entretenaient avec une persistance religieuse, pour les faire valoir en temps opportun, contre le gouvernement révolutionnaire de France. Napoléon , qui s'attendait toujours à l'explosion des haines et des mécontentements que son élévation et la prospérité de l'empire ne faisaient que ranimer parmi les vieux ennemis de la révolution française, s'occupa dès lors plus que jamais de maintenir et de réchauffer le dévouement et l'enthousiasme du peuple soumis à sa puissance. Il parcourut le royaume d'Italie avec Joséphine, et ils excitèrent partout, sur leur passage , les plus vives acclamations. Gènes , entre autres , donna aux illustres voyageurs une fête superbe. Avant de quitter Milan , Napoléon accomplit la promesse qu'il avait faite
aux Italiens ; il leur donna un vice-roi , et porta son choix sur Eugène Beauharnais. 11 institua ensuite l'ordre de la Couronne-de-Fer, et organisa Tuniversité de Turin.
Napoléon et Joséphine ayant repris le chemin de la France, arrivèrent, le 1 1 juillet , à Fontainebleau , et se rendirent de là à Paris et à Saint- Cloud. Mais les circonstances ne permettaient pas à Terapereur de jouir en paix de sa gloire, et il était dans sa destinée que sa grandeur s'accrût aux dépens de son repos.