CHAPITRE XX
Départ (le Napoléon pour le camp de Boulogne. Rassemblement des troupes françaises sur
les frontières de rAntriche. Retour de l'empereur à Paris. Rétablissement du
calendrier grégorien. La guerre imminente avec l'Autriche, dénoncée
au sénat , qui ordonne une levée de quatre-vingt mille
tionimes. L'empereur part pour l'armée.
Campagne d'Austerlitz.
E moment prévu par Napoléon approchait; les hostilités occultes allaient se changer en guerre ouverte : Tempereur quitta de nouveau sa capitale, au commencement du mois d'août , pour se rendre au camp de Boulogne et mspecter Tarmée échelonnée sur les 9^^,~ ~~^^^~-^ =— - côtes.
Ce voyage ne dura qu'un mois , pendantlequel l'ordre de réunir quatre-vingt mille hommes sur la frontière d'Autriche fut donné par Tempereur.
De retour à Paris, Napoléon songea, au milieu de ses préoccupations guerrières, à rétahlir le calendrier grégorien. C'était une conséquence du système gouvernemental qu'il avait adopté, du titre qu'il avait pris ;
rère républicaine était incompatible avec Tenseinble des institutions monarchiques dont Napoléon s'entourait désormais partout où pénétrait sa puissance. Cependant la division de l'année arrêtée par la convention nationale avait été basée sur des calculs scientifiques : n'importe, ce sera encore la science qui démontrera la nécessité ('e i-evenir au vieux calendrier, et La Place se chargera de restaurer l'œuvre de Rome. Il est juste de dire toutefois que ce savant sénateur fit valoir avant tout , en faveur du calendrier grégorien , son universalité , et qu'il jugea nécessaire de dissiper les craintes que le changement proposé pouvait inspirer sur le rétablissement des anciennes mesures. Mais ce qu'il faut surtout retenir, ce sont les paroles de l'orateur du gouvernement, RegnaultdeSaint-Jean-d'Angely, cherchant à ne faire considérer que comme transitoire le projet soumis au sénat. « Un jour viendra sans doute , dit-il , où l'Europe , calmée , rendue à la paix , à ses conceptions utiles , à ses études savantes, sentira le besoin de perfectionner les institutions sociales , de rapprocher les peuples en leur rendant ces institutions communes , où elle voudra marquer une ère mémorable par une manière générale et plus parfaite de mesurer le temps.
» Alors un nouveau calendrier pourra se composer pour l'Europe entière, pour l'univers politique et commerçant, des débris perfectionnés de celui auquel la France renonce en ce moment afin de ne pas s'isoler au milieu de l'Europe. »
L'Europe s'obstinait pourtant à tenir la France dans l'isolement , en dépit du rétablissement de tant d'institutions surannées et communes aux anciens états, parce qu'elle voyait très-bien que l'espèce de contre-révolution opérée à la surface de la société française ne constituait qu'un déguisement politique et passager qui laissait à la révolution sociale toute sa puissance intime, toute sa virtuahté démocratique. Aussi , dix jours après le sénatus-consulte qui substituait le calendrier de l'ancien régime à celui de la république , Napoléon fut-il obligé d'exposer au sénat la conduite hostile de l'Autriche et de la Russie, et d'annoncer son départ prochain pour l'armée. « Sénateurs, dit-il, dans les circonstances présentes de l'Europe , j'éprouve le besoin de me trouver au milieu de vous et de vous faire connaître mes sentiments.
» Je vais quitter ma capitale pour me mettre à la tète de l'armée, porter un prompt secours à mes alliés , et défendre les intérêts les plus chers de mes peuples.
DE NATOLEON. 21)î)
» Les vœux des éternels ennemis du conlineiil sont accoiiiplis : lu guerre a eonniieneé au milieu de rAllemagne. L'Autiiclie et la Russie se sont réunies à l'Angleterre, et notre génération est entiaînée de nouveau dans toutes les calamités de la guerre. H y a peu de jours, j'espérais encore que la paix ne serait point troublée ; mais Tarmée autrichienne a passé l'inn, Munich est envahie, rélecteur de Bavière est chassé de sa capitale. Toutes mes espérances se sont évanouies.
» C'est dans cet instant que s'est dévoilée la méchanceté des ennemis du continent. Ils craignaient encore la maniiestalion de mon violent amour pour la paix; ils craignaient que TAuti-iche, à laspeet du goulTre qu'ils avaient creusé sous ses pas , ne revint à des sentiments de justice et de modération. Ils l'ont précipitée dans la gueri-e. Je gémis du sang qu'il va en coûter à l'Europe; mais le nom français en obtiendra un nouveau lustre.
» Sénateurs , quand, de votre aveu, à la voix du peuple français tout entier , j'ai placé sur ma tête la couronne impériale , j'ai reçu de vous, de tous les citoyens , l'engagement de la maintenir pure et sans tache. Mon peuple m'a donné dans toutes les circonstances des preuves tie sa conliance et de son amour. Il volera sous les drapeaux de son empereur et de son armée , qui dans peu de jours auront dépassé les frontières.
» Magistrats, soldats, citoyens, tous veulent maintenir la pati-ie hors de l'influence de l'Angleterre, qui, si elle prévalait, ne nous accorderait qu'une paix environnée d'ignominie et de honte , et dont les principales conditions seraient l'incendie de nos flottes , le comblement de nos ports et l'anéantissement de notre industrie.
» Toutes les promesses que j'ai faites au peuple français, je les ai tenues. Le peuple français , à son tour, n'a pris aucun engagement avec moi qu'il n'ait surpassé. Dans cette ciiconstance, si importante pour sa gloire et la mienne , il continuera de mériter ce nom de grand peuple dont je le saluai au milieu des champs de bataille.
» Français , votre empereur fera son devoir , mes soldats feront le leur, vous ferez le vôtre. »>
Le sénat répondit à l'appel de l'empereur en votant une levée de quatre-vingt mille hommes et la réorganisation de la garde nationale. Le tribunat voulut aussi faire acte de zèle et de dévouement. Il s'empressa de porter au pied du trône l'expression des sentiments d'indignation
HISTOIlih;
que lui faisaient éprouver les démarches hostiles de la Russie et de TAutriche. Les autorités delà capitale ne crurent pas non plus devoir garder le silence en des conjonctures aussi graves. Le préfet de la Seine , Froehot, à la tète du corps municipal , vint présenter à l'empereur les clefs de Paris, comme antique symbole de la soumission et du dévouement de la cité. « S'il est vrai , comme on le répand , dit ce magistrat , que l'on en veuille à votre personne , que l'on en veuille à l'indépendance de la nation, à nos libertés, à nos institutions, ordonnez que notre défense soit proportionnée à l'intérêt d'une telle cause. Où qu'il faille marcher , croyez que tout sera bientôt prêt à vous suivre , à vous servir, à vous venger. »
Quelque large part que l'on veuille faire aux démonstrations obligées des grands corps de l'état et au caractère suspect des harangues officielles , il est certain que les orateurs dont nous avons jusqu'à présent cité les paroles ne faisaient, après tout, que varier, sous des formes plus ou moins brillantes, l'expression du sentiment national. Ainsi assuré du concours delà France , Napoléon partit de Paris le 24 septem-
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bre, établit son (luartier-général à Strasbourg, et y publia, le 29, la proclamation suivante, adressée à l'armée :
DE NAPOLEON. loi
« Soldats !
» La guerre de la troisième coalition est commencée. L'armée autrichienne a passé llnn, violé les traités, atla(jué et chassé de sa capitale notre allié... Vous-mêmes vous avez dû accourir à marches forcées ù la défense de nos frontières. Mais déjà vous avez passé le Rhin : nous ne nous arrêterons plus que nous n'ayons assuré Tindépendance du corps germanique , secouru nos alliés, et confondu lorgueil des injustes agresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie ; notre généi'osité ne trompera plus notre politique.
» Soldats , votre empereur est au milieu de vous. Vous n'êtes que Tavant-garde du grand peuple; sil est nécessaire, il se lèvera tout entier à ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de l'Angleterre.
» Mais, soldats, nous aurons des marches forcées à faire , des fatigues et des privations de toute espèce à endurer; quelques obstacles qu'on nous oppose , nous les vaincrons , et nous ne prendrons de repos que nous n'ayons planté nos aigles sur le territoiie de nos
ennemis.
« Napoléon. »
L'empereur , ayant passé le Rhin à Kehl , le ^ " octobre , coucha le même jour à Ettelingen, où il reçut l'électeur et les princes de Bade, et se dirigea ensuite sur Louisbourg, où il logea dans le palais de lélecteur de Wurtemberg.
Le 6, l'armée française entrait en Bavière, après avoir évité les montagnes Noires et la ligne de rivières parallèles qui se jettent dans la vallée du Danube. Les Autrichiens, qui, après avoir envahi pendantla paix les états bavarois, avaient voulu s'avancer jusqu'aux débouchés de la forêt Noire pour en disputer le passage à l'armée française, se trouvaient déjà menacés sur leurs derrières.
L'empereur adressa , le même jour , une proclamation aux soldats bavarois. « Je me suis mis à la tête de mon armée, leur dit-il, pour délivrer votre patrie des plus injustes oppresseurs En bon allié de votre souverain, j'ai été touché des marques d'amour que vous lui avez données dans cette circonstance importante. Je connais votre bravour-e ; je me Hatte qu'après la première bataille je pourrai dire à votre prince et à mon peuple que vous êtes dignes de combattre dans les rangs de la grande armée. »
302 HISi'OlUK
Le lendemain , un preniier engagement eul lieu. Le pont du Lech ,
vainement défendu par l'ennemi , fut emporté par daux cents dragons du corps de Murât. Le colonel Wattier chargea à Jsnête de ces braves.
Le 8, le maréchal Soult , qui avait déjà sign^rfé son début dans cette campagne par l'occupation de Donawerth , se pirta sur Augsbourg.
Cependant Murât , à la tête de trois division ' de cavalerie , manœuvrait pour couper la route d Ulm à Augsbourg. Ayant rencontré Lennemi à Wertingen, il l'attaqua vivement, et, soutenu par le maréchal Lannes, qui survint avec la division Oudinot, il força, après deux heures de combat, le corps autrichien, composé de douze bataillons de grenadiers , à mettre bas les armes. L'empereur voulut apprendre luimôme ce brillant fait d'armes aux préfets et maires de la ville de Paris, en leur envoyant les drapeaux et deux pièces de canon pris à l'ennemi, pour être placés à L'Hôtel-de-Yille. La lettre était datée du 4 0 octobre, au quartier -général d'Augsbourg. Le maréchal Soult était entré la veille dans cette dernière ville , avec les divisions Vandamme , Saint-Ililaireet Legrand.
L'empereur, passant les dragons en revue au village de Zumershausen, se fit présenter le nommé Marente , qui , au passage du Lech , avait sauvé son capitaine, bien que celui-ci l'eût fait casser peu de jours auparavant de son grade de sous-oflicier. Napoléon donna l'aigle de la Légion-d'Uonneur à ce brave, qui i-épondit : u Je n'ai fait que mon de-
ôo:
voir. Mon capitaine luavait cassé pour quelques fautes de discipline niais il sait que j "ai toujours été bon soldat. »>
La conduite des dragons au combat de Wertingen n'avait pas été moins admirable qu'au pont du Lech. L'empereur se fit donc amener un dragon par régiment, et leur donna, comme à Marente, l'aigle de la Légiond'Honneur, Quand le chef-d'escadron Excelmans , aide de camp de Murât, et qui avait eu deux chevaux tués dans la journée, apporta au quartier-général les drapeaux pris aux Autrichiens , Napoléon lui dit : « Je sais qu'on ne peut pas être plus brave que vous ; je vous fais officier de la Légion-d'Honneur. »
Vingt-quatre heures seulement après le combat de Wertingen , le pont deGiinzbourg, défendu par l'archiduc Ferdinand en personne, fut enlevé à la baïonnette par un régiment (le 59^) de la division Malher , du corps du maréchal Ney. Le colonel Lacuée, qui combattait avec intrépidité à la tète de ce régiment , resta sur le champ de bataille.
De toutes parts les Autrichiens étaient en pleine retraite , et l'armée française , en les poursuivant , exécutait de si habiles manœuvres , que leurs communications étaient presque toutes coupées. «« Une affaire
décisive va avoir lieu, disait le cinquième Bulletin ; rarraée autrichienne se trouve à peu près dans la même position que Tarmée de Mêlas à Marengo,
« L'empereur était sur le pont du Lech, lorsque le corps d'armée du général ftlarmont a défilé. 11 a fait former en cercle chaque régiment, lui a parlé de la situation de Tennemi , de l'imminence d'une grande bataille , de la confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu pendant un temps affreux ; il tombait une neige abondante, et la troupe avait de la boue jusqu'aux genoux, et éprouvait un froid excessif. Mais les paroles de l'empereur étaient de flamme ; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses privations, et était impatient de voir arriver l'heure du combat. »
Dès le ^4 octobre, la capitale de la Bavière fut délivrée : le maréchal Bernadotte y entra à six heures du matin, après en avoir chassé le prince Ferdinand, qui laissa huit cents prisonniers au pouvoir du vainqueur.
Presque en même temps , une division française , sous les ordres du général Dupont , et forte seulement de six mille hommes, résistait avec succès à la garnison d'Ulm, composée de vingt-cinq mille, et lui faisait quinze cents prisonniers au combat d'Albeck.
L'empereur vint lui-même au camp devant Ulm, le ^15 octobre. Il
ordonna l'occupation du pont et de la position d'Elchingen pour faciliter l'investissement de l'armée ennemie.
Le maréchal Ney passa ce pont le 1 4, à la pointe du jour, et emporta la position d'Elchingen malgré la plus vive résistance. Le lendemain ,
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reinpereur reparut devant llm. Mural , [.aunes et.\e\ se placèrent en bataille pour donner l'assaut . tandis (pie Soull occupait liiheraeli , et que Bernadotte poursuivait ses succès au delà d«' Munich, achevant la déroute du général Kienmayer. Au camp (rilm. le soldat était dans la boue jusqu'aux genoux, et il y avait huit jours que I empereur ne s'était débotté.
Len, Mack prévint lassant et capitula. Toute la garnison resta prisonnière.
Napoléon regardait le combat d Elchingen comme lun des plus beaux faits d'armes queron put citer. Ce fut du quartier-générsl , qu'il porta sur ce glorieux champ de bataille , quil écri\it, le ^ 8, au sénat conservateur, pour lui faire hommage de quarante drapeaux conquis parlarmée française dans les divers combats qui avaient suivi celui de Wertingen : <( Depuis mon entrée en campagne, dit-il, j'ai dispersé une armée de cent mille hommes : j'en ai fait près de la moitié prisonnière ; le reste
est tué, blessé ou déserté; ou réduit à la plus grande consternation
Le premier objet de la guerre est déjà rempli. L électeur de Banère est rétabli sur son trône. Les injustes agresseurs ont été frappés comme par la foudre , et, avec laide de Dieu , j'espère, dans un court espace de
IKSTOIRl':
temps, triompher de mes autres ennemis. >• Il adressa le même jour une circulaire aux évêques de l'empire , pour les inviter à faire chanter un Te Denm. <• Les victoires éclatantes que viennent d'obtenir nos armées, leur dit-il, contre la ligue injuste qu'ont fomentée la haine et l'or de l'Angleterre, veulent que moi et mon peuple adressions des remerciements au Dieu des armées, et l'implorions pour qu'il soit constamment avec nous. »
La capitulation d'Ulm reçut son exécution le 20 octobre. Mngt-sept mille soldats autrichiens, soixante pièces de canon, dix-huit généraux , défilèrent devant lempereur, qui était placé sur les hauteurs de l'abbaye d'Elchingen, dominant le Danube , alors débordé avec une violence sans exemple depuis cent ans. En voyant passer cette armée prisonnière . iNapoIéon dit aux généraux autrichiens qu'il avait appelés auprès de lui : <i Messieurs , votre maître me lait une guerre injuste. Je vous le dis franchement, je ne sais pas pourquoi je me bats; je ne sais ce que l'on veut
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do moi. » Mack répondit que l'empereur d'Allemagne n'aurait pas voulu la guerre, mais qu'il y avait été forcé parla Russie. « Ln ce cas, reprit Napoléon, vous n'êtes donc plus une puissance? »
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Une nouvelle proclamation à Tarmée fut publiée, au quartier -généi-al d'Klchingen, le 21 octobre ; elle était ainsi conçue : u Soldats de la grande armée ,
» En quinze jours nous avons fait une campajine. Ce que nous nous proposions est rempli : nous avons chassé les troupes de la maison d'Autriche de la Bavière , et rétabli notre allié dans la souveraineté de ses états. Cette armée qui, avec autant d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Mais qu'importe à TAngleterre? son but est rempli. Nous ne sommes plus à Boulogne , et son subside ne sera ni plus ni moins grand.
» De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille sont prisonniers. Ils iront remplacer nos conscrits dans les traNaux de nos campagnes. Deux cents pièces de canon , tout le parc, quati'e-vingldix drapeaux , tous les généraux sont en notre pouvoir; il ne s'est pas échappé de cette ai-mée quinze mille hommes. Soldats , je vous avais annoncé une grande bataille ; mais, grâces aux mauvaises combinaisons de l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir les mêmes chances ; et , ce qui est inconcevable dans l'histoire des nations , un si grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de quinze cents hommes hors de combat.
)» Soldats , ce succès est dû à votre conliance sans bornes dans votre empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les privations de toute espèce, à votre rare intrépidité.
» Mais nous ne nous arrêterons pas là. Vous êtes impatients de commencer une seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort.
I) A ce combat est attaché plus spécialement l'honneur de l'infanterie; c'est là que va se décider , pour la seconde fois , cette question qui l'a déjà été en Suisse et en Hollande : si l'infanterie française est la seconde ou la première de l'Europe. 11 n'y a pas là de généraux contre lesquels je puisse avoir de la gloire à acquérir. Tout mon soin sera d'obtenir la victoire avec le moins possible d'effusion de sang : mes soldats sont mes enfants. »
Cette proclamation fut suivie d'un décret portant que le mois écoulé depuis le 25 septembre jusqu'au 24 octobre serait compté pour une campagne à toute l'armée.
ÔHS IIISTOIKK
l.'eiiipeiviir quitta ensuite I abbaye trKlchingen , et prit la route de Munich, où il entra le 24.
Larniée autrichienne était à peu près détruite. Toutefois, ses débris, poui'suivis activement dans leur fuite précipitée , eurent à éprouver encore , en diverses i-encontres , le choc de lïmpétuosité et de la valeur fi'ançaises. Enfin, après une marche constamment victorieuse, et signalée par les comb:its de Marienzel, de Mérhenbach, de Lambach, de Lovers et d'Amstetten , la grande armée arriva en face de Vienne. Dès le ^0 novembre, Tempereur établit son quartier-général à Molk, et logea à Fabbaye , l'une des plus belles de l'Europe. C'est une position forte, qui domine le Danube, et dont les Romains avaient fait un de leurs postes les plus importants ; ils l'appelaient la 3Iaison-de-Fer , et elle avait été bâtie par Commode.
Avant d entrer dans la capitale de l'Autriche, Tarmée française devait ajouter un nouveau triomphe, un succès éclatant, à ses triomphes journaliers. Le il novembre , six bataillons , formant en tout quatre mille hommes, et commandés par le maréchal Mortier, atteignirent le gros de Tarmée russe au village de Diernftein , où ils croyaient ne trouver qu'une arrière-garde. L'infériorité du nombre ne ralentit pas l'ardeui* des soldats français. Depuis six heures du matin jusqu'à quatre heures de l'après-midi, ces quatre mille braves soutinrent le combat contre l'armée russe, la mirent en déroute, lui tuèrent ou blessèrent qua*>-e mille hommes et lii'ent treize cents prisonniers.
Deux jours après ce combat mémoi'able, la grande armée fit son entrée dans la capitale de l'Autriche. Le maréchal Lannes et le général Bertrand passèrent les premiei's sur le pont que les artificiers ennemis n'avaient pu parvenir à brûler.
L'empereur ne voulut point entrer dans Vienne ; il établit son quartiergénéral au palais de Schœnbrunn, bâti par 3Iarie-Thérèse. En voyant, dans le cabinet (pi'il choisit pour travailler, une statue en marbre représentant cette souveraine, il dit que si cette grande reine vivait, elle n'aurait pas fait ravager son pays par les Cosaques et les Moscovites , en prenant pour conseils une femme telle que madame Colloredo, un courtisan comme Cobentzcl , un scribe comme Collenbach , un intrigant comme Lainberty, et, pour commander ses armées, un général comme Mack.
La cour autrichienne avait abandonné la capitale et sui\i les débris
I»i: NM'dl.lJtN.
derarmée. Lesaiitorilés, restées dans Vienne, el ayant à leur tète M. de Bubna , se rendirent à Seliœnbrnnn poui- présenter ies honiniaiies de cette si'aiide eitc à leniperenr. .Napoléon lit le nieillenr aecucil à cette députalion, el publia nn ordre du jour dans le([nel il leconmianda à ses soldats la discipline la plus sévère, le respect le plus absolu des personnes et des propriétés.
Loceupation île Vienne ne suspendit pas le cours des événements el des opérations militaires. 3lurat et Lannes, [)ouisuivant vivement l'armée austro-russe dans sa retraite >ers la Moravie , parvinrent à lutteindre, et la battirent deux jours de suite, les 1.^ et 16 noxentbre , à
Hollabi-un et à Juntersdorf. Le maréchal Soult prit part à cette dernière affaire.
Sur ces entrefaites , le maréchal Xey, chargé d'envahir leTyrol, s'acquittait de sa mission « avec son intelligence et son intrépidité accoutumées, » selon les expressions mêmes du vingt-cinquième bulletin. Après s'être emparé des forts de Schartnitz et de Xeustark , il entra dans Inspriick, le 1 0 novembre, et y trouva seize mille fusils, avec une immense quantité de poudre. Parmi les braves régiments de son corps d'armée, figurait le 76% qui avait perdu deuxdrapeaux pendant la dernière guerre, et qui avait ressenti une affliction profonde de cette perte. Ces drapeaux furent retrouvés dans l'arsenal d'inspriick ; un officier les reconnut ;
et , lorsque le maréchal Ney les fit rendre au régiment avec solennité , des larmes coulèrent des yeux de tous les vieux soldats, tandis que les
jeunes conscrits s'enorgueillissaient d'avoir contribué à reconquérir les insignes dont la perte avait coûté de si vifs regrets à leur corps, L'empci'cur, instruit de cette scène touchante, ordonna que le souvenir en fût conservé par un tableau.
Le lendemain du combat de Juntersdorf, rempercur porta son quar-
[)R NAPOLKON. .->li
tier-général à Znaïm. qui , de là , fut successivement transféré à Porlitz et à Briinn. Les Russes, dans leur retraite , essuyaient chaque jour de nouvelles défaites. Enfin , trompés par un mouvement rétrograde que Napoléon opéra pour leur laisser croirequ il jugeait sa position périlleuse et son armée compromise, ils s'arrêtèrent, et prirent aussitôt loffensive , ne comprenant pas que le chef de l'armée française ne voulait que les amener sur le terrain qu'il avait choisi pour leur livrer bataille. Quand Napoléon les vit donner si complètement dans le piège quil leur avait tendu , il ne chercha qu'à les maintenir dans leur folle confiance , et il maîtrisa assez l'impatience de son caractère pour écouter avec une apparente résignation les propositions inacceptables d'un parlementaire. Enfin, le ^*' décembre, les deux armées étant en présence, et la bataille qu'il avait si bien préparée étant devenue certaine , il assembla ses maréchaux, et, leur montrant les lignes ennemies , il s écria : (. Celte armée esta moi. » — a Soldats, dit-il ensuite dans une proclamation datée du bivouac d Austerlitz, l'armée russe se présente pour venger l'armée autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrun, et que depuis vous avez poursuivis jusqu'ici.
» Les positions que nous occupons sont formidables; et pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.
» Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons; je me tiendrai loin du feu , si , avec votre bravoure accoutumée , vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis; mais , si la victoire était un moment incertaine , vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups, car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout, où il y va de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la nation.
» Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne désorganise pas les rangs , et que chacun soit bien pénétré de cette pensée , qu'il faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande haine contre notre nation.
» Cette victoire finira notre campagne , et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi. »
C'était la veille de l'anniversaire du couronnement; le soir, il y eut illumination au camp pour célébrer cette fête.
IllSTOIRK
Le lendemain , les prévisions et les espérances de Napoléon s'accomplirent. Les spéculations militaires de son génie , secondées par l'intelligence et la bravoure de ses lieutenants comme par Tintrépidité de ses soldats , lui firent remporter à Austerlitz une de ces victoires décisives que riiistoire ne présente que rarement dans la vie des plus grands capitaines , et que Napoléon seul a multipliées dans la sienne. Voici les détails de cette grande bataille tels qu'ils sont contenus au trenlième bulletin.
BATAILLE d'aUSTERLITZ.
« Le 6 frimaire, l'empereur, en recevant la conmiunication des' pleins pouvoirs de MM. de Stadion et de (jiulay, offrit préalablement un armistice, afin d'épargner le sang, si Ton avait effectivement envie de s'arranger et d'en venir à un accommodement définitif.
» Mais il fut facile à l'empereur de s'apercevoir qu'on avait d'autres projets ; et comme l'espoir du succès ne pouvait venir à l'ennemi que du côté de l'armée russe , il conjectura aisément que les deuxième et troisième armées étaient arrivées, ou sur le point d'arriver à Olmiitz, et que les négociations n'étaient plus qu'une ruse de guerre pour endormir sa vigilance,
» Le 7, à neuf heures du matin, une nuée de Cosaques, soutenue pai-
la cavalerie russe, fit plier les avant-postes du prince Murât, cerna Vischau , et y prit cinquante hommes à pied du 6'= régiment de dragons.
l)i; NAPOLKON.
Dans la journée , l'empereur de Russie se rendit à Vischau , et toute j l'armée russe prit position derrière cette ville. i
» L'empereur avait envoyé son aide de camp , le général Savary , 1 pour complimenter lempcreur de Russie dès qu'il aurait su ce prince arrivé à l'armée. Le général Savary revint au moment où l'empereur faisait la reconnaissance des feux de bivouacs ennemis placés à Vischau. 11 se loua beaucoup du bon accueil, des grâces et des bons sentiments personnels de l'empereur de Russie , et même du grand-duc Constantin , qui eut pour lui toute espèce de soins et d'attentions; mais il fut facile de comprendre , par la suite des conversations qu'il eut pendant trois jours avec une trentaine de freluquets qui , sous différents titres , environnent Tempereur de Russie, que la présomption, l'imprudence et l'inconsidération régneraient dans les décisions du cabinet militaire , comme elles avaient régné dans celles du cabinet politique.
» Une armée ainsi conduite ne pouvait tarder à faire des fautes. Le plan de l'empereur fut , dès ce moment , de les attendre et d'épier l'instant d'en profiter. 11 donna sur-le-champ l'ordre de retraite à son armée, se retira de nuit, comme s'il eût essuyé une défaite, prit une bonne position à trois lieues en arrière, fit travailler avec beaucoup d'ostentation à la fortiûer et à y établir des batteries.
» Il fit proposer une entrevue à l'empereur de Russie , qui lui envoya son aide de camp Delgorouki : cet aide de camp put remarquer que tout respirait dans la contenance de larmée française la réserve et la timidité. Le placement des grand'gardes, les fortifications que Ton faisait, en toute hâte , tout laissait voir à l'officier russe une armée à demi battue.
» Contre l'usage de l'empereur, qui ne reçoit jamais avec tani de circonspection les parlementaires à son quartier-général, il se rendit luimême à ses avant-postes. Après les pi-emiers compliments , l'officier russe voulut entamer des questions politiques. Il ti-anchail sur tout avec une impertinence difficile à imaginer; il était dans l'ignorance la plus absolue des intérêts de l'Europe ei de la situation du continent. C'était, en un mot , un jeune trompette de l'Angleterre. Il parlait à l'empereur comme il parle aux officiers russes , que depuis longtemps il indigne par sa hauteur et ses mauvais procédés. L'empereur contint toute son indignation ; et ce jeune homme, qui a pris une véritable influence sur l'empereur Alexandre , retourna plein de l'idée que l'armée française était
pereur, quand on saura que, sur la fin de la conversation, il lui proposa de céder la Belgi(jue et de mettre la couronne de fer sur la tête des plus implacables ennemis de la France. Toutes ces différentes démarches remplirent leur effet. Les jeunes têtes qui dirigent les affaires russes se livrèrent sans mesure à leur présomption naturelle. Il n'était plus question de battre Tarmée française , mais de la tourner et de la prendre : elle n'avait tant fait que par la lâcheté des Autrichiens. On assure que plusieurs vieux généraux autrichiens , qui avaient fait des campagnes contre Tempereur , prévinrent le conseil que ce n'était pas avec cette confiance qu'il fallait marcher contre une armée qui comptait tant de vieux soldats et d'officiers du premier mérite. Ils disaient qu'ils avaient vu l'empereur , réduit à une poignée de monde dans les circonstances les plus difficiles , ressaisir la victoire par des opérations rapides et imprévues, et détruire les armées les plus nombreuses ; que cependant ici on n'avait obtenu aucun avantage; qu'au contraire, toutes les affaires d 'arrière-garde de la première armée russe avaient été en faveur de l'armée française; mais à cela cette jeunesse présomptueuse opposait la
bE NAPOLEON.
bravoure de quatre-vingt mille Russes, rentiiousiasnie que leur inspirait la pr(^seuce de leur empereur , le corps d'élite de la garde impériale de Russie, et, ce qu'ils n'osaient probablement pas dire , leur talent, dont ils étaient étonnés que les Autrichiens voulussent méconnaître la puissance.
» Le 10, Terapereur, du haut de son bivouac, aperçut, avec une indicible joie , Tarmée russe , commençant , à deux portées de canon de ses avant-postes , un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors jusqu'à quel point la présomption et l'ignorance de l'art de la guerre avaient égaré les conseils de cette brave armée. 11 dit plusieurs fois : « Avant demain au soir, cette armée est à moi. »
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» Cependant le sentiment de l'ennemi était bien différent : il se présentait devant nos grands'gardes à portée de pistolet : il défilait par une marche de flanc sur une ligne de quatre lieues , en prolongeant l'armée française , qui paraissait ne pas oser quitter sa position ; il n'avait qu'une crainte , c'était que l'armée française ne lui échappât. On fît tout pour confirmer l'ennemi dans cette idée. Le prince iMurat fit avancer un petit corps de cavalerie dans la plaine , mais tout d'un coup il parut étonné des forces immenses de l'ennemi, et rentra à la hâte. Ainsi tout tendait à confirmer le général russe dans l'opération mal calculée qu'il avait arrêtée. L'empereur fit mettre à l'ordre la proclamation ci-jointe. Le soir, il voulut visiter , à pied et incognito, tous les bivouacs ; mais à peine eutil fait quelques pas qu'il fut reconnu. Il serait impossible de peindre
l'enthousiasme des soldats en le voyant. Des fanaux de paille furent mis en un instant au haut de milliers de perches, et quatre-vingt mille hommes se présentèrent devant l'empereur en le saluant par des acclamations, les uns pour fêter Tanniversaire de son couronnement, les autres disant que l'armée donnerait le lendemain son bouquet à l'empereur. Un des plus vieux grenadiers s'approcha de lui et lui dit :
« Sire , tu n'auras pas besoin de t'exposer ; je te promets , au nom des grenadiers de l'armée , que tu n'auras à combattre que des yeux , et que nous t'amènerons demain les drapeaux et l'artillerie de l'armée russe pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement. »
» L'empereur dit en entrant dans son bivouac, qui consistait en une mauvaise cabane de paille, sans toit, que lui avaient faite les grenadiers :
ut: NAPOLÉON. 5n
.. Voilà la plus belle soirée de ma vie ; mais je regrette de penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens , au mal que cela me fait , qu'ils sont véritablement mes enfants , et , en vérité , je me reproche quelquefois ce sentiment , car je crains qu'il ne me rende inhabile à faire la guerre. » Si l'ennemi eût pu voir ce spectacle , il eût été épouvanté. Mais l'insensé continuait toujours son mouvement , et coui-ait à grands pas à sa perte.
.) L'empereur ût sur-le-champ toutes ses dispositions de bataille. Il lit partir le maréchal Davoust en toute hâte pour se rendre au couvent de Raygern ; il devait , avec une de ses divisions et une division de dragons , y contenir l'aile gauche de l'ennemi , aOn qu'au moment donné elle se trouvât enveloppée; il donna le commandement de la gauche au maréchal Lannes , de la droite au maréchal Soult , du centre au maréchal Bernadotte, et de toute la cavalerie , qu'il réunit sur un seul point , au prince Murât. La gauche du maréchal Lannes était appuyée au Santon, position superbe que l empereur avait fait fortifier, et où il avait lail placer dix-huit pièces de canon. Dès la veille , il avait confié la garde de cette belle position au 17* régiment d'infanterie légère, et certes eUe ne pouvait être gardée par de meilleures troupes. La division du général Suchet formait la gauche du maréchal Lannes ; celle du général Cafarelli formait sa droite, qui était appuyée sur la cavalerie du prince :Mural. Celle-ci avait devant elle les hussards et chasseurs sous les ordres du général Kellermann , et les divisions de dragons Yalther et Beaumont ; et en réserve les divisions de cuirassiers des généraux Nansouty et d'Hautpoult, avec vingt-quatre pièces d'artillerie légère.
.> Le maréchal Bernadotte , c'est-à-dire le centre , avait à sa gauche la division du général Rivaud , appuyée à la droite du prince Murât , et à sa droite la division du général Drouet.
.. Le maréchal Soult , qui commandait la droite de l'armée, avait à sa gauche la division du général Vandamme , au centre la division du général Saint-Hilau-e, à sa droite la division du brave général Legrand.
,, Le maréchal Davoust était détaché sur la droite du général Legrand qui gardait les débouchés des étangs , et des villages de Sokolnitz et de Celnitz. 11 avait avec lui la division Priant et les dragons de la division du général Bourcier. La division Gudin devait se mettre de grand matin en marche de Nicolsburg, pour contenir le corps ennemi qui aurait pu déborder la droite.
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» L'empereur , avec son fidèle compagnon de guerre , le maréchal Berthier , son premier aide de camp , le colonel-général Junot, et tout son état-major, se trouvait en réserve avec les dix bataillons de sa garde et les dix bataillons de grenadiers du général Oudinot , dont le général Duroc commandait une partie.
)) Cette réserve était rangée sur deux lignes , en colonnes par bataillons, à distance de déploiement, ayant dans les intervalles quarante pièces de canon servies par les canonniers de la garde. C'est avec cette réserve que l'empereur avait le projet de se précipiter partout où il eût été nécessaire. On peut dire que cette réserve valait une armée.
» A une heure du matin , l'empereur monta à cheval pour parcourir les postes , reconnaître les feux des bivouacs de l'ennemi , et se faire rendre compte par les grand'gardes de ce qu'elles avaient pu entendre des mouvements des Russes. Il apprit qu'ils avaient passé la nuit dans l'ivresse et des cris tumultueux , et qu'un corps dinfanterie russe s'était présenté au village de Sokolnitz, occupé par un régiment de la division du général Legrand, qui reçut ordre de le renforcer.
» Le H frimaire, le jour parutenfin. Le soleil se leva radieux, et cet
anniversaire du couronnement de l'empereur, où allait se passer un des plus beaux faits d\irmes du siècle, fut une des plus belles journées de
1 automne.
» Cette bataille , que les soldats sobstinent à appeler la journée des Trois Empereurs , que d'autres appellent la journée de TAnniversaire , et que 1 empereur a nommée la journée d'Austerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la grande nation.
.) L'empereur, entouré de tous les maréchaux , attendait, pour donner les derniers ordres, que Thorizon fût bien éclairci. Au premier rayon du soleil , les ordres furent donnés, et chaque maréchal rejoignit son corps au grand galop.
.. L'empereur dit en passant sur le front de bandière de plusieurs régiments : « Soldats , il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre qui confonde l'orgueil de nos ennemis. » Aussitôt les chapeaux au bout des baïonnettes et les cris de «Vive l'empereur ! furent le véritable signal du combat. Un instant après la canonnade se fit entendre à l'extrémité de la droite, que l'avant-garde ennemie avait déjà débordée; mais la rencontre imprévue du maréchal Davousl arrêta l'ennemi tout court , et le combat s'engagea.
.. Le maréchal Soult s'ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs du village de Pringen avec les divisions des généraux Yandamme et Saint-Hilaire , et coupe entièrement lu droite de l'ennemi , dont tous les mouvements devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant qu'elle fuyait , se croyant attaquante et se voyant attaquée , elle se regarde à demi battue.
0 Le prince Murât s'ébranle avec sa cavalerie ; la gauche , commandée par le maréchal Lannes, marche en échelon par régiment, comme à l'exercice. Une canonnade épouvantable s'engage sur toute la ligne; deux cents pièces de canon, et près de deux cent mille hommes, faisaient un bruit affreux : c'était un véritable combat de géants. 11 n'y avait pas une heure qu'on se battait , et toute la gauche de l'ennemi était coupée. Sa droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier-général des deux empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l'empereur de Russie , pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la gauche. Un bataillon du 4« de ligne fut chargé par la garde impériale russe à cheval et fut culbuté; mais l'empereur n'était pas loin ; il s'aperçut de ce mouvement; il ordonna au maréchal Bessières de se porter
au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux gardes furent aux mains.
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') Le succès ne pouvait être douteux : dans un moment la garde russe lut en déroute. Colonel , artillerie , étendards , tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé; lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval.
» Des hauteurs d'AusterUtz , les deux empereurs virent la défaite de toute la garde russe. Au même moment, le centre de l'armée, commandé par le maréchal Bernadotte , s'avança ; trois de ses régiments soutinrent une très-belle charge de cavalerie. La gauche , commandée par le maréchal Lannes , donna trois fois. Toutes les charges furent victorieuses. La division du général Cafarelli s'est distinguée. Les divisions
DK NAPôLi:(»\.
(le cuirassiers se sont emparées des batteries de lennemi. A une h(«ure après midi la victoire était décidée , elle n'avait pas été un moment douteuse. Pas un homme de la léserve n avait été nécessaire et n\'nait donné nulle part. La canoiuiade ne se soutenait plus qu'à noire droite^
Le corps de l'ennemi , qui avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L'empereur s'y porta avec ^ingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position en position , etlon vit un spectacle horrible tel qu'on l'avait vu à Aboukir, vingt mille hommes se jetant dans l'eau et se noyant dans les lacs.
» Deux colonnes , chacune de quatre mille Russes . mettent bas les armes et se rendent prisonnières ; tout le parc de l'ennemi fut pris. Les résultats de cette journée sont : quarante drapeaux russes , parmi lesquels sont les étendards de la garde impéi-iale; un nombre considérable de prisonniers; létat- major ne les connaît pas encore tous; on avait déjà la note de vingt mille; douze ou quinze généraux; au moins
522 HISTOIUE
quinze mille Russes tués , restés sur le champ de bataille. Quoiqu'on n'ait pas encore les rapports, on peut, au premier coup d'œil, évaluer notre perte à huit cents hommes tués et quinze ou seize cents blessés. Cela n'étonnera pas les militaires , qui savent que ce n'est que dans la déroute qu'on perd des hommes , et nul autre corps que le bataillon du 4^ n'a été rompu. Parmi les blessés sont le général Saiut- Hilaire , qui , frappé au commencement de Faction , est resté toute la journée sur le^champ de bataille; il s'est couvert de gloire; les généraux de division Kellermann et Walther, les généraux de brigade Valhuber, Thiébaut, Sébastiani , Compan et Rapp , aide de camp de l'empereur. C'est ce dernier qui , en chargeant à la tôte des grenadiers de la garde , a pris le prince Repnin , commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie. Quant aux hommes qui se sont distingués , c'est toute l'armée qui s'est couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de Vive l'empereur ! et Tidée de célébrer si glorieusement 1 anniversaire du couronnement animait encore les soldats.
» L'armée française, quoique nombreuse et belle , était moins nombreuse que l'armée ennemie , qui était forte de cent cinq mille hommes , dont quatre -vingt mille Russes et vingt -cinq mille Autrichiens. La moitié de cette armée est détruite , le reste a été mis en déroute complète, et la plus grande partie a jeté ses armes.
» Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. Puisse- 1- elle y faire rejeter avec indignation l'or de l'Angleterre! et puisse ce jeune prince , que tant de vertus appelaient à être le père de
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ses sujets, s'aiTacbei- à linlluence de ces trente freluquets que l'Angleterre solde avec art , et dont les impertineiices obscurcissent ses intentions , lui font perdre ramonr de ses soldats , et le jettent dans les opérations les plus erronées. La nature , en le douant de si grandes ([ualites, Tavait appelé à être le consolateur de l'Europe. Des conseils perlides , en le rendant l'auxiliaire de lAngleterre , le placeront dans llnstoire au rang des hommes (pii , en perpétuant la guerre sur le continent , auront consolide la tyrannie britannique sur les mers, et fait le malheur de notre génération . Si la France ne peut arriver à la paix qu'aux conditions que laide de camp Dolgorouki proposait à l'empereur, et que M. de >'ovozilzor avait été chargé de porter, la Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur les hauteurs de Montmartre.
)■ Dans une relation plus détaillée de cette bataille , Tétat-major fera connaître ce que chaque corps , chaque officier , chaque général , ont fait pour illustrer le nom français , et donner un témoignage de leur amour à lempereur.
» Le 1 2, à la pointe du jour, le prince Jean de Lichtenstein , commandant l'armée autrichienne, est venu trouver l'empereur à son quartier-
général, établi dans une grange; il en a eu une longue audience. Cependant nous poursuivons nos succès. L'ennemi s'est retii'é sur le chemin
d'Aiisterlitz à Godding. Dans cette retraite , il prête le flanc ; Tarmée Irançaise est déjà sur ses derrières , et le suit Tépée dans les reins.
» Jamais champ de bataille ne fut plus horrible : du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on ne peut secourir. 11 faudra trois jours pour que tous les blessés ennemis soient évacués sur Brunn. Le cœur saigne. Puisse tant de sang versé , puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause 1 puissent les lâches de Londres porter la peine de tant de maux ! »