CHAPITRE XXIll
(;ani|i;ii;ii(' (Ir Piiissc. li.ilaillL' (l'léii;i. Naiiuli'oii à l'osUlaiii
N traité de paix avait été signé à Paris, le 20 juillet ^806 , par le ministre de Rus- ^sie, sons l'intluence alors pacKiqne du ^R ministère anglais. Mais la mort de Fox ayant rendu à eette influence son caractère hostile, Alexandre refusa de ratifier %y " ^^^.^rr-^-^ Fœuvre de son ambassadeur , et se con-
certa avec le nouveau cabinet anglais et avec la cour de Berlin poui' rallumer la guerre sur le continent. Déjà depuis un an Tempereur de P»ussie , le roi de Prusse et sa femme avaient signé le fameux traité de Postdam , et juré , sur le tombeau du grand Frédéric , de réunir tons leurs efforts contre la France.
Napoléon , instruit des préparatifs des cours du Nord , les dénonça à ses alliés de la confédération du Rhin. 11 écrivit, le 21 septembre ^806, au roi de Bavière pour lui signaler spécialement les armements de la Pniss(>, et pour réclamer le contingent promispar le traité du 12 juillet.
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Trois jours après , il quilla Saint -Cloud et marcha vers rAUemagnc, accompagné de Joséphine. Arrivé le 28 à Maycnce, où il se sépara de rimpératriee, il recul, le 50, l'accession de lélecteur de Wurlzbourgà la confédération du lUiin , et passa ce (leuve le r' octobre. Le 6, son quartier-général était à Bamberg, d'où il adressa à son armée une proclamation pour lui signaler rennemi (pr<'lle allait combattre. « Soldats, dit-il, des cris de guerre se sont fait eutondie à Berlin ; depuis deux mois, nous sommes provoqués tous les jours davantage.
» La même faction, le même esprit de vertige qui , à la faveur de nos dissensions intestines , conduisait , il y a quatorze ans, les Prussiens nu milieu des plaines de Champagne, domine dans leur conseil Us trouvèrent en Champagne la défaite, la mort et la honte
» Marchons donc que l'armée prussienne éprouve le même sort
qu'elle éprouva, il y a quatorze ans! qu'ils apprennent que sil est facile d'acquérir un accroissement de domaine et de puissance avec l'amitié du grand peuple, sou inimitié (qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison) est plus terrible que les tempêtes deTOcéan. »
Il est facile de s'apercevoir que l'empereur est mieux dans son rôle , que son allure est plus franche et plus animée, quand il exhume les traditions révolutionnaires dont le dépôt a été mis en ses mains , que lorsqu'il évoque les souvenirs religieux et monarchiques de Sainte -Geneviève et de Saint-Denis.
Cependant Napoléon est entré en campagne et il va fondre sur les ennemis , sans mieux savoir que dans la dernière guerre « pourquoi il se bat et ce que l'on veut de lui. » C'est ce qu'il exprime formellement dans un message qu'il adressa de Bamberg, le 7 octobre , au sénat conservateur :
« Dans une guerre aussi juste, dit-il, où nous ne prenons les armes que pour nous défendre , que nous n'avons provoquée par aucun acte, par aucune prétention, et dont il nous serait impossible d'assigner la véritable cause, nous comptons entièrement sur l'appui des lois et sur celui des peuples , que les circonstances appellent à nous donner de nouvelles preuves de leur dévouement et de leur courage. »>
Nous avons indiqué, nous, cette véritable cause, à l'occasion des guerres précédentes ; et Napoléon , qui , depuis qu'il s'est fait couronner et sacrer empereur , semble craindre d'avouer que les rois puissent encore
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lui faire imc guene de principes , le donne lui-même ù penser dans sa proclamation à l'armée , quand il accuse « la même faction , le même esprit de vertige, » qui conduisit Brunswick en Champagne, en 1792, de dominer aujourd'hui , comme alors , dans les conseils de la monarchie prussienne.
Du reste, le jour même de son message au sénat, il reçut de Mayence un courrier de Talleyrand qui lui apportait une lettre du roi de Prusse, dans laquelle ce prince répétait , en vingt pages , tous les griefs communs que les ennemis de la révolution n'avaient cessé de reproduire depuis quinze ans, et sous toutes les formes, contre la France. L'empereur ne put en achever la lecture ; il dit aux personnes qui l'entouraient :
« Je plains mon frère le roi de Prusse ; il n'entend pas le français , il n'a sûrement pas lu cette rapsodie. »
Et comme la lettre du roi était accompagnée de la fameuse note de M. de Knobelsdorf , l'empereur ajouta en s'adressant à Berthier :
« Maréchal, on nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8, jamais un Français n'y a manqué; mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin des combats, soyons courtois , et marchons , sans nous coucher, pour la Saxe, »
Napoléon faisait allusion à la reine de Prusse qui était à l'armée ,
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« habillée en amazone , portant l'uniforme de son régiment de dragons ,
DE NAPOLÉON. 5ô:i
écrivant vingt lettres par jour, disait le premier bulletin, pour exciter de toutes parts rinccndie. >»
L'empereur tint parole. Le 8 octobre, il sorttiit de Bamberg à trois heures du malin, traversait dans la journée la Ibrèt de Franconia, et, assistait le 9 , à Schleitz, au brillant début de la campagne, (^e village fui enlevé par le maréchal Bernadotte, qui battit en celte rencontre un corps de dix mille Prussiens, dont la plus grande partie resta prisonnière.
Murât prit aussi part à l'action , se mettant à la tète des charges , le sabre à la main.
Un nouveau succès signala la journée du 10 à Saalfeld. Ce combat fut donné par l'aile gauche de l'armée française , sous le commandement du maréchal Lannes. 11 eut pour résultat la déroute complète de l'avantgarde du prince de Hoheiilohe, commandée par le prince Louis de Prusse, qui resta sur le champ de bataille. Ce jeune prince était aimé de l'armée, dont il brûlait de relever la vieille gloire. Son courage le perdit, 11 s'était montré Tun des plus ardents promoteurs de la guerre, et son avis dans les conseils prussiens avait été de prendre une offensive vigoureuse. Frémissant à 1 idée d'abandonner le poste confié à sa valeur, il engagea le combat contre des forces évidemment supérieures.
z:u', HISTOIUI-
et qui avaient de plus ravantage de la position. Après une vive résistance, sa ligne fut débordée et rompue; et pendant qu'il faisait des efforts désespérés pour rallier les fuyards , il se vit atteint par un maréehal-des logis de hussards, nommé Guindet, qui le somma de rendre son épée, et auquel il ne répondit qu'en se meltaut en défense. Il fut alors frappé mortellement, ce qui fit dire dans le deuxième bul-
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letin que <( les premiers coups de la guerre avaient tué un de ses auteurs. »
Dès le 12 , les coureurs de l'armée française étaient aux portes de Leipsick et le quartier- général de l'empereur à Géra. L'issue de la campagne n'était pas douteuse pour Napoléon ; mais comme il tenait à éloigner de lui la responsabilité de la guerre , et à bien établir aux yeux de la France et de l'Europe qu'il n'avait rien négligé pour conserver la paix, il s'occupa, à Géra , de faire à la lettre du roi de Prusse une réponse
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qui devint bienlôl publique , et dont nous rappellerons ici les principaux passages :
(( Mousieui" mon frère, je n'ai reçu que le 7 la lettre de Votre 3Iajesté, du 2o si^pteiubre. Je suis fâché que l'on ait fait signer cette espèce de panq)lil<'t. Je ne lui réponds que pour lui protester que je n'attribuerai jamais à elle l<^s choses qui y sont contenues ; toutes sont contraires à son caractère et à l'honneur de tous deux. Je plains et dédaigne les rédacteurs d'un pareil ouvrage. J'ai reçu immédiatement apn s la note de son ministre, du 1" octobre. Elle m'a donné renclez-\ous le 8 ; en bon chevalier, je lui ai tenu parole; je suis au milieu de la Saxe. Qu'elle m'en croie, j'ai des forces telles, que ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. 3Iais pourquoi répandre tant de sang? à ([uel but? Je tiendrai à Votre Majesté le même langage que j'ai tenu à l'empereur
Alexandre deux jours avant la bataille d'Austerhtz Pourquoi faire
égorger nos sujets? Je ne prise point une victoire qui sera achetée par la vie d'un bon nombre de mes enfants. Si j'étais à mon début dans la carrière militaire , et si je pouvais craindre les hasards des combats , ce langage serait tout à fait déplacé. Sire, Votre Majesté sera vaincue ; elle aura compromis le repos de ses jours , l'existence de ses sujets , sans l'ombre d'un prétexte. Elle est aujourd'hui intacte , et peut traiter avec moi d'ure manière conforme à son rang ; elle traitera , avant un mois ,
mais dans une situation différente Je gais que peut-être j'irrite dans
cette lettre une certaine susceptibilité de souverain ; mais les circonstances ne demandent aucun ménagement. Que Votre Majesté ordonne à l'essaim de malveillants et d'inconsidérés dont elle est entourée de se taire à l'aspect de son trône, dans le respect qui lui est dû , et qu'elle
rende la tranquillité à elle et à ses états »
L'empereur ne se trompait pas en disant que sa lettre irriterait peutêtre chez le roi de Prusse la susceptibiUté du souverain ; et il lisait bien aussi dans l'avenir quand il annonçait hardiment h ce prince « que Sa 3Iajesté serait vaincue. » En effet , deux jours après, l'armée prussienne était anéantie aux champs d'Iéna, et, le 15 octobre, le cinquième bulletin de la gi'ande armée , dressé sur le champ de bataille , s'exprimait ainsi :
BATAILLE DE lÉNA..
« La bataille de léna a lavé l'affront de Rosbach et décidé , en sept
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jours , une campagne qui a entièrement calmé cette frénésie guerrière qui s'était emparée des tètes prussiennes...
« Le roi de Prusse voulut commencer les hostilités au 9 octobre , en débouchant sur Francfort par sa droite, sur Wurtzbourg par son centre , et sur Bamberg par sa gauche ; toutes les divisions de son armée étaient disposées pour exécuter ce plan; mais l'armée française, tournant sur l'extrémité de sa gauche, se trouva en peu de jours à Sadlbourg, à Labenstein , à Schleitz , à Géra , à Naumbourg. L'armée prussienne, tournée, employa les journées des 9, 'lO, ^1 et ^2 à rappeleitous ses détachements, et le i5 , elle se présenta en bataille entre Capclsdoi'f et Auerstaëdt , forte de près de cent cinquante mille hommes.
<( Le 4 3 , à deux heures après midi , l'empei-eur arriva à léna , et , sur un petit plateau qu'occupait notre avant-garde , il aperçut les dispositions de l'ennemi , qui paraissait manœuvrer pour attaquer le lendemain, et forcer les divers débouchés de la Saale. L'ennemi défendait en force , et par une position inexpugnable , la chaussée de léna à Weimar, et paraissait penser que les Français ne pourraient déboucher dans la plaine sans avoir forcé ce passage ; il ne paraissait pas possible , en effet, de faire monter de l'artillerie sur le plateau, qui , d'ailleurs , était si petit , que quatre bataillons pouvaient à peine s'y déployer. On fit travailler toute la nuit à un chemin dans le roc, et l'on parvint à conduire l'artillerie sur la hauteur.
« Le maréchal Davoust reçut l'ordre de déboucher par Naumbourg pour défendre les déOlés de Kœsen , si l'ennemi voulait marcher sur Naumbourg , ou pour se rendre à Alpoda , pour le prendre à dos s'il restait dans la position où il était.
(( Le corps du maréciial prince de Ponte-Cor\ o fut destiné à déboucher de Dornbourg pour tomber sur les derrières de l'ennemi , soit qu'il se portât en force sur Naumbourg , soit qu'il se portât sur léna.
« La grosse cavalerie, qui n'avait pas encore rejoint l'armée, ne pouvait la rejoindre qu'à midi ; la cavalerie de la garde impériale était à trente-six heures de distance , quelques fortes marches qu'elle eût faites depuis son départ de Paris. Mais il est des moments à la guerre où aucune considération ne doit balancer l'avantage de prévenir l'ennemi et de l'attaquer le premier. L'empereur fit ranger sur le plateau qu'occupait l'avant-garde , que l'ennemi paraissait avoir négligé, et vis-à-vis duquel il était en position, tout le corps du maréchal Lannes, chaque
division formant une aile. Le maréchal Lefebvre fit disposer au sommet la garde impériale en bataillon carré. L'empereur bivouaqua au mi-
lieu de ses braves. La nuit offrait un spectacle digne d'observation , celui de deux armées , dont l'une déployait son front sur six lieues d'étendue, et embrassait de ses feux l'atmosphère , l'autre dont les feux apparents étaient concentrés sur un petit point, et dans l'une et l'autre armée de l'activité et du mouvement. Les feux des deux armées étaient à une demi-portée de canon ; les sentinelles se touchaient presque, et il ne se faisait pas un mouvement qui ne fût entendu .
« Les corps des maréchaux Ney et Soult passaient la nuit en marches. A la pointe du jour, toute l'armée prit les armes. La division Gazan était rangée sur trois lignes , à la gauche du plateau. La division Suchet formait la droite ; la garde impériale occupait le sommet du monticule ; chacun de ces corps ayant ses canons dans les intervalles. De la ville et des vallées voisines on avait pratiqué des débouchés qui permettaient le déploiement le plus facile aux troupes qui n'avaient pu être placées sur le plateau ; car c'était peut-être la première fois qu'une armée devait passer par un si petit débouché.
« Un brouillard épais obscurcissait le jour. L'empereur passa devant plusieurs lignes ; il recommanda aux soldats de se tenir en garde contre cette cavalerie prussienne , qu'on peignait comme si redoutable. Il les fit souvenir qu'il y avait un an qu'à la même époque ils avaient pris Ulm;
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que l'armée prussienne , comme l'armée autricliienne , était aujourd'hui cernée , ayant perdu sa ligne d'opérations , ses magasins ; qu'elle ne se battait plus dans ce moment pour la gloire, mais pour sa retraite ; que cherchant à faire une trouée sur différents points , les corps d'armée qui la laisseraient passer seraient perdus d'honneur et de réputation. A ce discours animé, le soldat répondit par des cris de « Marchons. » Les tirailleurs engagèrent l'action , la fusillade devint vive. Quelque bonne que fût la position que l'ennemi occupait , il en fut débusqué , et l'armée française , débouchant dans la plaine , commença à prendre son ordre de bataille.
« De son c()té, le gros de l'armée ennemie, qui n'avait eu le projet d'attaquer que lorsque le brouillard serait dissipé , prit les armes. Un corps de cinquante mille hommes de la gauche se posta pour couvrir les délités de Naumbourg et s'emparer des débouchés de Kœsen ; mais il avait déjà été prévenu par le maréchal Davoust. Les deux autres corps , formant une force de quatre-vingt mille hommes , se portèrent en avant de l'armée française, qui débouchait du plateau de léna. Le brouillard couvrit les deux armées pendant deux heures, mais enfin il fut dissipé par un beau soleU d'automne. Les deux armées s'aperçurent à petite portée de canon. La gauche de l'armée française, appuyée sur un village et des bois , était commandée par le maréchal Augereau . La garde impériale la séparait du centre, qu'occupait le maréchal Lannes. La droite était formée par le corps du maréchal Soult ; le maréchal Ney n'avait qu'un simple corps de trois mille hommes , seules troupes qui fussent arrivées de son corps d'armée.
« L'armée ennemie était nombreuse et montrait une belle cavalerie. Les manœuvres étaient exécutées avec précision et rapidité. L'empereur eut désiré retarder de deux heures d'en venir aux mains, afin d'attendre, clans la position qu'il venait de prendre après l'attaque du matin , les troupes qui devaient le joindre, et surtout la cavalerie; mais l'ardeur française l'emporta. Plusieurs bataillons s'étant engagés au village de HoUstedt , il vit l'ennemi s'ébranler pour les en déposter. Le maréchal Lannes reçut ordre sur-le-champ de marcher en échelons pour soutenir ce village. Le maréchal Soult avait attaqué un bois sur la droite. L'ennemi ayant fait un mouvement de sa droite sur notre gauche , le maréchal Augereau fut chargé de le repousser; en moins d'une heure l'action devint générale; deux cent cinquante ou trois cent mille hommes.
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avec sept ou liiiit cents pièces (le cnnon , semaient partout la mort et offraient un de ces spectacles rares dans l'histoire.
» De part et daiitre on manoeuvra constanuiient comme à une parade. Parmi nos troupes il n'y eut jamais le moindre désordre ; la victoire ne fut pas un moment incertaine. L'erai)ereur eut toujours auprès de lui, indépendamment delà £:arde impériale, un bon nombre de troupes de réserve pour pou\()ir parer à tout accident imprévu.
)» Le maréchal Soult , ayant enlevé le bois qu'il atta(piait depuis deux heures, fit un mouvement en avant. Dans cet instant, on prévint l'empereur que la division de cavalerie française de réserve commençait à se placer, et que deux divisions du corps du maréchal IN'ey se plaçaient en arrière sur le champ de bataille. On fit alors avancer toutes les troupes qui étaient en réserve sur la première ligne , et qui , se trouvant ainsi appuyées , culbutèrent l'ennemi dans un clin d'oMl et le mirent en pleine retraite. 11 la fit en ordre pendant la première heure; mais elle devint un affreux désordre du momen;t que nos divisions de dragons et nos cuirassiers, ayant le grand-duc de Bergà leur tête, purentprendrepart à l'affaire. Ces braves cavaliers , frémissant de voir la victoire décidée sans eux , se précipitèrent partout où ils rencontrèrent l'ennemi. La cavalerie , l'infanterie prussienne ne purent soutenir leur choc. En vain l'infanterie ennemie se forma en bataillons carrés. Cinq de ces bataillons furent enfoncés; artillerie, cavalerie , infanterie, tout fut culbuté et pris. Les Français arrivèrent à Weimar en même temps que lennemi , qui fut ainsi poursuivi pendant l'espace de six lieues.
» A notre droite , le corps du maréchal Davoust faisait des prodiges. Non-seulement il contint, mais mena battant, pendant plus de trois lieues , le gros des troupes ennemies qui devait déboucher du côté de Kœsen...
t> Les résultats de la bataille sont : trente à quarante mille prisonniers, il en arrive à chaque moment; vingt-cinq à trente drapeaux , tiois cents pièces de canon, des magasins immenses de subsistances. Parmi les prisonniers se trouvent plus de vingt généraux , dont plusieurs lieutenants-généraux, entre autres le lieutenant-général Schmettau. Le nombre des morts est immense dans l'armée prussienne. On compte qu'il v a plus de >1ngt mille tués ou blessés; le feld-maréchal Mollendorff a été blessé ; le duc de Brunswick a été tué ; le général Bliicher a été tué ; le prince Henri de Prusse , grièvement blessé. Au dire des déserteurs ,
des prisonniers et des parlementaires , le désordre et la consternation sont extrêmes dans les débris de l'armée ennemie. ..
» L'armée prussienne a, dans cette bataille, perdu toute retraite et toute sa ligne d'opérations. Sa gauche, poursuivie par le maréchal Davoust , opéra sa retraite sur Weimar , dans le temps que sa droite et son centre se retiraient de Weimar sur Kaumbourg. La confusion fut donc extrême. Le roi a dû se retirer à travers les champs , à la tête de son régiment de cavalerie.
» Notre perte est évaluée à mille ou douze cents tués et à trois mille blessés. Le grand-duc deBerg investit en ce moment la place d'Erfurth, où il se trouve un corps d'ennemis que commandent le maréchal de Mollendorff et le prince d'Orange. Si cela peut ajouter quelque chose aux titres qu'a l'armée à l'estime et à la considération de la nation ,
SGÔ
rien iio pourra ajouter au sentiment d'attendrissement qu'ont éprouvé eeux qui ont été témoins de l'enthousiasme et de i'aniour qu'elle témoignait à l'empereur au plus fort dn eombal. S'il y avait un moment d'hésitation, le seul eri de vive l'empereur ranimait les courages et retrempait toutes les âmes. Au fort delà mêlée, l'empereui', ^oyant ses aigles menacées par la cavalerie, se portait au galop pour ordoinier des mananivres et des changements de fiont en carrés ; il était inteirompu à chaque instant par les cris de vive l'empereur ! La garde impériale à pied voyait a^ec un dépit qu'elle ne pouvait dissimuler toutle monde aux mains et elle dans l'inaction. Phisieurs voix firent entendre ces mots:
« En avant ! » « Qu'est-ce ? dit l'empereur , ce ne peut être qu'un jeune homme cpii n'a pas de barbe qui peut vouloir préjuger ce que je dois faire ; qu'il attende qu'il ait commandé dans trente batailles rangées
avant de prétendre me donner des avis. » (tétaient effectivement des vélites, dont le jeune courage était impatient de se signaler.
» Dans une mêlée aussi chaude, pendant que l'ennemi perdait prcsiiue tous ses généraux , on doit remei-cier cette Providence qui gardait noti-e armée , aucun homme de marque n'a été tué ni blessé. Le uîaréchal Lannes a eu un biscaïen qui lui a rasé la poitrine sans le blesser. Le maréchal Davoust a eu son chapeau emporté et un grand nombre de balles dans ses habits »
SL\ mille Saxons et plus de trois cents ofiiciers se trouvaient parmi les prisonniers de cette journée. Napoléon, habile à séparer la nation saxonne du peuple prussien , et à se ménager un allié sur l'Elbe contre la cour de Berhn, se lit présenter ces prisonniers et leur promit de les renvoyer tous dans leurs foyers, s'ils voulaient s'engager à ne plus servir contre la France. La place des Saxons, disait-il, était marquée dans la confédération du Rhin. La France était la protectrice naturelle de la Saxe, contre les violences de la Prusse. Il fallait mettre un terme à ces violences. Le continent avait besoin de repos. Il fallait que ce repos existât, « dùt-il en coûter la chute de quelques trônes. »
Les Saxons comprirent ce langage , donnèrent la garantie qu'on exigeait d'eux et rentrèrent tous dans leurs familles avec une proclamation que l'empereur adressait à leurs compatriotes.
La bataille d'Iéna fut immédiatement suivie de la prise d'Erfurth, qui capitula le 16. Le prince d'Orange et le feld-maréchal Mollendorff y furent faits prisonniers.
Le même jour le roi de Prusse fit demander un armistice, que INapoléon refusa. Cependant le général Kalkreuth, pressé par le maréchal Soult , et craignant d'être pris avec une colonne de dix mille hounues qu'il commandait, et dans laquelle se trouvait le monarque prussien luimême , invoqua une suspension d'armes qui aurait été accordée par l'empereur. Le maréchal Soult n'en voulut rien croire; il dit qu'il était impossible que Napoléon eût commis une pareille faute , et qu'il ne reconnaîtrait cet armistice que lorsqu'il lui aurait été officiellement notifié. Le général prussien se rendit alors aux avant-postes français pour conférer avec le maréchal et pour se recommander à la générosité , on pourrait presque dire à la pitié du vainqueur.
<( Monsieur le général , répondit le guerrier français , il y a longtemps qu'on en agit amsi avec nous ; on en appelle à notre générosité quand on
est vaincu, et on oublie un instant après la maiinaniuiité (jiic nous avons coutume de montrer. Après la bataille crAusterlitz, rempcreur aeeorda un armistice à l'armée russe ; cet armistice sauva rarméi'. Voyez la manière indiiiue dont agissent aujourd'liui les Kusses Posez les armes,
et j'attendrai dans cette situation les ordres de l'empereur. »
Le général prussien se retii'a conlondu , et le inarédial Soult, ayant continué de poursuivre activement Tennemi pendant plusieui's jours, arriva le 22 sous les murs de ^lagdebourg. Les Prussiens ne comprenaient rien à ces marcIies rapides, à cette promptitude de mouvements, qui les démoralisaient dans leur tuile , ce (pii faisait dire à Napoléon , dans son ([uatorzième bulletin :
« Ces messieurs étaient sans doute accoutumés aux manœuM'es de la guerre de sept ans. Us voulaient demander trois jours pour enterrer les morts. Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les morts ; il n'y a pas besoin de trè\e pour cela. »
Tandis que Soult chassait ainsi l'ennemi devant lui, dans la dii'ection de Magdebourg, et qu'il lui faisait éprouver des pertes continuelles, dans cette poursuite au pas de course , Bernadotte détruisait à Halle la réserve prussienne, commandée par un pi'ince de Wurtemljci'g. A la suite de cette victoire , l'empereur traversa le champ de bataille de Rosbach.
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11 ordonna que la colonne qui y avait été élevée fût transportée à Paris.
Le combat de Halle s'était donné le 17. Le 18, le maréchal Davoust s'empara de Leipsick; et le 21 , la roule de Magdeboiirg se trouvant fermée aux Prussiens par les corps de Soult et de ilurat, ce ne fut plus qu'une espèce de sauve qui peut dans les débris de leur armée. Le vieil ennemi de la France , le fameux Brunswick , l'auteur du manifeste incendiaire de 1792, vint alors mettre ses états sous la protection de l'empereur. Singulière destinée du premier généralissime de l'aristocratie européenne soulevée contre la révolution française! 11 était aujourd'hui à genoux devant ce même peuple qu'il menaçait quatorze ans auparavant, avec tant d'insolence et de brutahté; il craignait pour ses palais, pour sa propre demeure , le fer et le feu dont il avait appelé la puissance destructrice sur la capitale de la France, sur nos villes et nos campagnes. Brunswick , redoutant les représailles qu'il avait pro\ oquées , sollicitait humblement la générosité du soldat français, sur lequel il s'était promis un si facile triomphe ; et , son manifeste à la main , il osait demander au héros, héritier et représentant des républicains de 1792, d'être traité avec modération , d'être protégé par le vainqueur contre les abus de la victoire. Quel beau moment pour la révolution triomphante ! La Providence lui amène, suppliant et consterné, le plus ancien, le plus fougueux, le plus opiniâtre de ses superbes ennemis. La révolution saura punir Torgueil , et montrer néanmoins sa supériorité par son indulgence; car elle a , pour pailer et agir en son nom, Napoléon Bonaparte.
<( Si je faisais démolir la ville de Brunswick , dit l'empereur à l'envoyé du duc , et si je n'y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince? La loi du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu'il voulait faire dans ma capitale? Annoncer le projet de démolir des vihes , cela peut être msensé ; mais vouloir ôter l'honneur à toute une armée de braves gens, lui proposer de quitter l'Allemagne par journées d'étapes , à la seule sommation de l'armée prussienne , voilà ce que la postérité aura peine à croire. Le due de Brunswick n'eût jamais dû se permettre un tel outrage ; lorsqu'on a blanchi sous les armes , on doit respecter l'honneur mihtaire , et ce n'est pas d'ailleurs dans les plaines de Champagne que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux français avec «n tel mépris
» Renverser et détruire les habitations des citoyens paisibles, répéta plusieurs fois encore Napoléon avec la plus grande chaleur , c'est un
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crime qui se répare avec du temps et de Targent ; mais désiionorer une armée, vouloir qu'elle fuie hors de rAllemagne devant l'aigle prussienne, c'est une bassesse que celui-là seul qui la conseille était capable de commettre. »
Les états du due de Brunswick restèrent d'ailleurs sous la protection du droit des gens. L'empereur arriva à Potsdam le 2i. Dans la soirée du même jour il parcourut le palais de Sans-Soucy, dont la situation et la distril)ution lui parurent fort belles ; il s'arrêta pendant quelque temps , et comme livré à une méditation profonde , dans la chambre du grand
Frédéric, qui se trouvait encore meublée et tendue telle qu'elle était à sa mort.
IIISTOIRK
Le lendemain 25, après avoir passé en revue la garde impériale à pied, commandée par le maréchal Lefebvre, il visita le tombeau de Frédéric.
« Les restes de ce grand homme, dit le dix-huitième bulletin, sont renfermés dans un cercueil de bois recouvert en cuivre, placé dans un
caveau, sans ornements, sans trophées, sans aucune distinction qui rappellent les grandes actions qu'il a faites.
•' L'empereur a fait présent à rhôtel des Invalides de Paris de l'épée de Frédéric, de son cordon de l' Aigle-Noir , de sa ceinture de général , ainsi que des drapeaux que portait sa garde dans la guerre de sept ans. Les vieux invalides de l'armée de Hanovre accueilleront avec un respect religieux tout ce qui a appartenu à un des premiers capitaines dont l'histoire conserve le souvenir. » En voyant que la cour de Prusse n'avait
pas songé à mettre ces glorieuses reliques à Tabri de l'invasiou, Napoléon s'écria , montrant vivement d'un geste Tépée du grand capitaine : «J'aime mieux cela que vingt millions. »