‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 25 sur 51 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Kniréede Napoléon à Berlin. Son séjour dans cette caiiitale. IJlocns continental. Siispetisiou

d'armes. Message au sénat. Levée de quatre-vingt mille hommes.

Proclamation rie Posen monument de la Madeleine.

F. 27 octobre 1 806 , moins d'un an depuis la prise de Vienne, Napoléon fit son en- Urée solennelle à Berlin , par la magnilique [porte de Charlottenbourg , entouré des maréchaux Berthier , Davoust et Augereau, de son grand'maréchal du palais, Duroc, et de son grand-écuyer , Caulincourt. 11 marchait entre les grenadiers et les chasseurs à cheval de la garde , sur un chemin que bordaient , en ligne de bataille , les grena-

HISTOIIU-: UK NAPOLEON. ÔTI

diers de la di\ision JXansouty. l^a raarcho était ouverte par le maréchal Lefebvre, à la tète de l'infantcrù^ de la ^arde. La population de Berlin s'était portée en foule à la rencontre du vaincpieur , qu'elle accueillit avec les plus vives démonstrations d'admiration et de respect. Les clefs de cette capitale furent offertes à l'empereur par le coi'ps de ville, que le général Hullin, commandant de la place, se charjje de présenter.

L'un des premiers soins de l'empereur lut de former un corps municipal de soixante membres, dont ilconlia l'élection au.v deux mille bourgeois les plus riches. Le corps de ville s'étant rendu de nouveau auprès de lui, avant à sa tète le prince d'Hatzfeld, qui avait accepté le gouvernement ci^il de Berhn , au nom -des Français , et qui n'en continuait pas moins de correspondre avec le roi de Prusse pour l'instruire des mou\ ements de l'armée victoneuse : « Ne vous présentez pas devant moi, dit Napoléon à ce princ(^ , je n'ai jias besoin de vos services ; retirez-vous dans vos terres. » Quelques instants après M. dHatzfeld fut arrêté, et livré à une commission militaire.

Son épouse, fille de M. de Schulenbourg, instruite de ce qui venait de se passer, s'abandonnait au plus violent désespoir, lorsqu'il lui vint dans l'idée d'implorer la clémence de Napoléon. Duroc l'y encouragea, et se chargea de l'introduire. Elle vint donc au palais , se jeta aux pieds de l'empereur, et le supplia d'épargner son mari , qu'elle ne croyait poui'suivi qu'à cause du ministre Schulenbourg, l'un des artisans de la guerre. Napoléon la détrompa, en lui apprenant que 31. d'Hatzfeld correspondait avec le roi de Prusse, ce qui prouvait qu'il n'avait recherché le confiance des Français que pour les trahir. 3Iadame d'Hatzfeld se récria, en protestant de l'innocence du prince, et en soutenant qu'il était \1ctime d'une affreuse calomnie. « Vous connaissez l'écriture de votre mari , lui dit l'empereur; je vais vous faire juge. » Et au même instant il se fit ajv porler la lettre interceptée, qu'il remit aussitôt à cette dame. La princesse ctait alors gnsse de plus de huit mois. L'émotion qu'elle éprouvait à chaque mot , en lisant la preuve irréfragable de la culpabilité de son époux, lui causait des évanouissements continuels, dont elle ne revenai! ijue pour tomber dans les gémissements et les sanglots. Napoléon fut touché de la position douloureuse de cette femme. « Eh bien ! lui dit-il , vous tenez cette lettre, jetez-la au feu ; cette pièce anéantie, je ne pourrai ])lus faire condamner votre mari. » La scène se passait de^ant une cheminée. La princesse d'Hatzfeld s'empressa de sauver son mari : la lettre

HISTOlKli

liit brûlée ; et le Jiiai'échal Beriliier reçut immédiatemeîit l'ordre de faire mettre le eéiiéral d'Hatzfeld en liberté.

ils 1 1 ^ \ i\ \

.iilllllilj [lIlL ^i^^* .^ L!iiuii]imiiiujijjM iytiiiiiiU,ig^ ^if- 1

Dans un de ses bulletins l'empereur avait fort maltraité la reine de Prusse. « Les Prussiens, y disait-il, accusent le voyage de l'empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le changement qui s'est opéré dès lors dans l'esprit de la reine, qui, de femme thnide et modeste, s'occupant de son intérieur , est devenue turbulente et guerrière , a été une révolution subite. Elle a voulu tout à coup avoir un régiment , aller au conseil ; elle a si bien mené la monarchie, qu'en peu de jours elle l'a conduite au bord du précipice. »

L'impératrice Joséphine, en lisant cette dénonciation, portée, à la face

I)K NAl'OLKON. 57.>

du inondo, contre une jeune et belle reine, fut douloui'cuseinent affectée, et elle s'en expliiiua franclienKMit avec son époux dans une lettre où elle lui reprocha de s'être plu ti'op souvent à dire du mal des fennnes. Napoléon lui répondit :

« J'ai reçu ta letti'e , où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. 11 est vrai que je hais les fennnes intrigantes au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes : ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une qui s'est montrée sensible et bonne, madame d'Hatzfeld. Lorsque je lui monli'ai la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité et naïvement : « C'est bien là son écriture. » Son accent allait à l'érae; elle me fit peine. Je lui dis : « Eh bien ! madame , jetez celte letti'e au feu : je ne serai plus assez puissant pour faiie condamn(.'r ^otre mari. » l'Ile brûla la lettre , et me parut bien heureuse. Son mari est depuis tranquille ; deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes bonnes , naïves et douces ; mais c'est que celles-là seules te ressemblent. »

Le lendemain de son entrée à Berlin l'empereur donna audience aux ministres de Bavière, d'Espagne, de Portugal et de la Porte. Il reçut le môme jour le clergé des diverses communions protestantes , ainsi que les coui's de justice , qui lui furent présentées par le chancelier. 11 conféra avec plusieurs magistrats sur différents points de l'organisation judiciaire.

Ce fut pendant son séjour à Bedin que Napoléon rendit le fameux décret qui établit le blocus continental , en interdisant aux peuples et aux alliés de l'empire français tout commerce et toute communication avec les Iles britanniques. Cet acte , considéré par quelques-uns coimue une mesure insensée , et qu'on n'attribua généralement qu'à l'aveuglement de la haine , était provoqué cependant par l'obstination du cabinet anglais à soulever incessamment les puissances continentales contre la France. C'était le résultat de cette série d'intrigues , de perfidies , de complots , d'hostihtés et d'attentats de toutes sortes , par lesquels l'aristocratie anglaise avait combattu la démocratie française depuis 1 792 ; c'était la réponse de la révolution victorieuse aux fureurs monarchiques dont elle fut l'objet à son berceau , alors (}u'on la mettait au ban de l'Europe , au sein de laquelle les hommes d'état d'outre-mer pi*étendaient qu'elle avait créé

574 HisroinK

" un vide. » Puisque Burke et Pitt , qui avaient voulu isoler la France au milieu du monde policé , dominaient encore , par leurs amis et leurs disciples , dans les conseils de Londres , et y faisaient régner la même pensée, pourquoi la France aurait-elle négligé d'user de représailles, et se serait-elle abstenue d'isoler autant que possible l'Angleterre au milieu des mers? Le blocus, dont on avait menacé pendant quinze ans l'esprit révolutionnaire , devait enfermer à son toui' la contre-révolution elle-même dans son principal foyer, au sein de l'Océan. Et puis, est-il bien vrai que ce blocus , à ne ren\isager môme que sous le rapport des intérêts matériels, n'ait fait que du mal aux peuples du continent, et qu'il ait eu universellement en Europe toutes les conséquences désastreuses qu'on lui a attribuées? 11 causa sans doute des bouleversements de fortunes dans le commerce maritime , et soumit à des pri\ ations momentanées les populations que la fraude ne put approvisionner, ou que l'élévation exorbitante des pi'ix lit renoncer à l'usage des produits coloniaux. 3Jais , outie que cet état de choses n'était que temporaire, et que le blocus, même mal observé, n'en devait pas moins avoir l'effet moral qu'en attendait l'empereur, il est incontestable aussi que l'industrie européenne n'y était pas absolument compromise , et que la France , par exemple , dut au décret de Berlin la création d'une industrie nouvelle bien importante , celle de la fabiication du sucre indigène. Or, ce résultat , immense pour l'avenir, fùt-il le seul, devrait suffire pour rendre les générations futures indulgentes envers Napoléon , à raison des souffrances passagères que son système fit éprouver à la génération contemporaine. « Je me suis trouvé seul de mon avis, sur le continent, a dit Napoléon ; il m'a fallu, pour l'instant employer partout la violence. Enlin l'on commejiCL' à me comprendre; déjà l'arbre porte son fruit ; le temps fera le reste.

» Si je n'eusse succombé , j'aurais changé la face du commei'ce , aussi bien que la route de l'industrie. J'avais naturalisé au milieu de nous le sucre, l'indigo; j'aurais naturalisé le coton, et bien d'autres choses encore. On m'eut vu déplacer les colonies, si l'on se fut obstiné à ne pas nous en donner une portion. »

Tandis que l'empereur s'occupait, dans Berlin, d'atteindre les premiers auteurs de la guerre, et se préparait à mettre l'Angleterre hors du droit commun , pour la combattre à armes égales et la punir de ses violations incessantes du droit des gens , les lieutenants de Napoléon ne laissaient aucun repos à l'ennemi , et poursuivaient sur tous les points les débris d(^

Di: \.\lM>i.i;oN. 7,1%

l'armée prussienne. Dès le 28 octobre Murât sVnipara de Prenlzlow, el força le prince de Hohenlolie à capituler avec son corps d'armée. Le lendemain , la lortcresse de Stettin tombait au pouvoir du général Lassalle, commandant la droite du grand-duc de Bcrg ; tandis que le général .Milhaud, commandant la gauche, faisait mettre bas les armes à une colonne de six mille hommes.

Custrin se rendit, le 2 novembre, au maréchal Davoust. Mortier s'emparait , dans ce temps-là , des états de Hesse et de Hambourg. A ]• uldc et à Brunswick, on enleva les armoiries du prince d'Orange et celles du duc. « Ces deux princes ne régneront plus, dit le vingt-quati-ième bulletin; ce sont les principaux auteurs de cette nouvelle coahtion. »

Un succès éclatant attendait les Français sous les murs et dans les rue.* deLubeck. Le 6 novembre, Murât, Sonltet Bernadotte , par l'habileté de leurs manœuvivs , de leurs mouvements combinés , se i-encontrèrent devant cette place , où le fameux Bliicher avait conduit et renfermé le.««

dernières espérances de la monîirchie prussienne. L'assaut hit <lonné ; et

iiiSTOini-

Bernadotte pénétra dans la ^^lle par la porte de laïrava, pendant que Soult entrait par celle de Mullen.

La résistance avait été vive. On se battait encore dans les rues ; mais, le 7 au matin, Bliicher et le prince de Brunsvs ick-QKls, à la tète de dix généraux prussiens , de cinq cent dix -huit ofûciers et de plus de vingt mille hommes , se présentèrent aux vainqueurs , demandèrent à capituler, et défdèrent immédiatement devant l'armée française.

En quelques jours les autres places de guerre subirent le même sort, Magdebourg ouvrit ses portes le 8. Les Français y trouvèrent huit cents pièces de canon, et une garnison de seize mille hommes. L'empereur avait dirigé aussi un corps d'armée sur la Vistule , à la poursuite du roi de Prusse, qui fuyait précipitamment avec les dix ou douze mille hommes qui lui restaient encore.

Le ^0, le maréchal Davoust entra à Posen, dont les habitants, plus Polonais que Prussiens, le reçurent avec enthousiasme. Le 4 6, le trentedeuxième bulletin annonça « qu'après la prise de Magdebourg et l'affaire de Lubeck, la campagne contre la Prusse se trouvait entièrement finie. »

Ce même jour, une suspension d'armes fut signée à Charlottenbourg.

■jt^^

C'est alors que l'empereur s'occupa du décret dont nous avons déjà parlé, sur le blocus des Iles britanniques. La Prusse, frappée avec la promptitude et l'éclat de la foudre, n'existe

pliis, comme puissance politiciiie ; mais TAiiiïleterre , qui a iK)ussé la Prusse à la jïuerre, est toujours intacte. Napoléon veut l'atteindre, l'isoler de l'Europe , (prelle rançonne et soudoie tour à tour, par son monopole commercial et par ses intrigues diplomati(iues. Le système que Napoléon a conçu blesse les principes de la ci\ ilisation moderne ; il le sent, il le dit ; mais il invoque la loi, le droil de la réciprocité.

En demandant au sénat une levée de conscrits, l'empereui" lui communiqua cette grande mesure , avec une déclaration des principes qu'il avait adoptés comme règle générale. « Notre extrême modération, dit-il, après chacune des trois premières guerres , a été la cause de celle cjui leur a succédé. C'est ainsi que nous avons eu à lutter contre une ([uatrième coalition, neuf mois après que la troisième avait été dissoute, neuf mois après ces victoires éclatantes que nous a^ait accordées la Providence, et qui devaient assurer un long repos au continent. . .

)) Dans cette position, nous a\ons pris pour principes invaiiables de notre conduite de ne point évacuer, ni Berlin, ni Varsovie , ni les pro>inces que la force des armes a fait tomber en nos mains, a\ ant que la paix générale ne soit conclue, que les colonies espagnoles, hollandaises et françaises ne soient rendues , que les fondements de la puissance ottomane ne soient raffermis , et l'indépendance absolue de ce vaste empire , premier intérêt de notre peuple, irrévocablement consacrée. Nous a\ ons mis les Iles britanniques en état de blocus, et nous avons ordonné contre elles des dispositions qui répugnaient à notre cœur. Jlais nous avons été contraints , pour le bien de nos aUiés , à opposer à l'ennemi commun les mêmes armes dont il se servait contre nous. . .

» Nous sommes dans un de ces instants importants pour la destinée des nations ; et le peuple français se montrera digne de celle qui l'attend. Le sénatus-consulte que nous avons ordonné de vous présenter, et qui mettra à votre disposition, dans les premiers jours de l'année, la conscription de l'an \ 807, qui, dans les circonstances ordinaires, ne devrait être levée qu'au mois de septembre , sera exécuté avec empressement par les pères comme par les enfants. Eh! dans quel plus beau moment pourrions-nous appeler sous les armes les jeunes Français! ils auront à traverser, pour se rendi e à leurs drapeaux , les capitales de nos ennemis et les champs de bataille illustrés par les \ictoires de leurs aînés. •>

Cette demande était justifiée par l'approche des Russes , à la rencontre desquels Napoléon voulait se porter pour commencer une nouvelle

iS

37S IIISTOIUI'

campagne , dès que la saison le permettrait. Il quitta Berlin le 25 novembre , et arriva , le 28 , à Posen. Le mauvais temps , les fatigues , les privations , avaient ralenti l'ardeur des soldats. Après tant de combats et de victoires , les ennemis de la France rejetés au delà de la Vistulc , il semblait que le moment de s'arrêter fût venu , au lieu de courir au-devant de nouvelles batailles. Le sénat lui-même , si obséquieux d'ordinaire , avait laissé percer cette pensée de modération , dans une adresse que l'empereur avait reçue à Berlin. Mais le sénat, l'armée et le peuple pouvaient ne pas comprendre toute la gravité des circonstances, toute la ténacité de la vieille Europe , toute l'exigence du système que Napoléon avait dû concevoir pour mettre entin les implacables ennemis de la jeune France hors d'état de former contre elle de nouvelles coalitions. Le vœu général était pour la i)aix , l'empereur le savait bien ; c'était le sien aussi. Mais l'empereur connaissait mieux que personne en quels lieux la guerre lui serait plus avantageuse , et à quelles conditions la paix était désirable et possible. C'est pour cela que , laissant agir son intelligence souveraine , et sans trop se soucier des clameurs lointaines ou prochaines qu'il pourrait susciter contre lui , il marcha droit en Pologne pour y écraser les Russes , au lieu de les laisser arriver en Prusse pour y recueillir les débris et relever les espérances de leurs alliés vaincus. 11 s'exposait sans doute par là à se faire accuser de provoquer la guerre , comme il avait compromis sa popularité par le blocus continental , quoiqu'il ne cherchât qu'à soulever le peuple anglais contre ses ministres obstinés à la guerre , en leur renvoyant la responsabilité t\Q cette mesure extrême. Mais Napoléon avait dit depuis longtemps que son élévation, étant l'œuvre des circonstances, réclamait impérieusement la dictature. Or il était dans sa nature d'homme de génie , comme dans sa mission de dictateur , de savoir rester seul de son avis , de marcher hardiment à ses fins à travers l'improbation même des peuples que Dieu avait placés sous sa main puissante , et de se résoudre , selon l'expression de Mirabeau, » à n'attendre une justice constante que du temps et de la postérité. »

Si l'armée se monti'c donc disposée à faire halte , quand le vainqueui' de tant de batailles pense qu'il faut aller en avant , croit-on que le génie abdiquera tout à coup , pour obéir à ceux qu'il doit commander? Non, ce sera au contraire pour lui une nouvelle occasion de manifester sa supériorité entraînante et irrésistible ; et s'il y a parmi les troupes , nous

DK NAPOLÉO.N. 579

ne dirons pas des symptômes de mécontentement , mais de simples désirs de repos , il va les ranimer d'un mot , et les rendre plus impatientes que jamais de reprendre , conti'e les ennemis du nom français , le teri'ible jeu de la guerre.

« Au (iiiarliei-géiiéial de Posen, le 2 décembre.

» Soldats , leur dit-il , il y a aujourd'luii un an , à cette heure même, que vous étiez sur le champ de bataille d'Austerlitz. Les bataillons russes épouvantés fuyaient en désordre , ou , enveloppés , rendaient les armes à leurs vainqueurs. Le lendemain ils firent entendre des paroles de paix ; mais elles étaient trompeuses : h peine échappés , par reflet d'une générosité peut-être condanmable, aux désastres de la troisième coalition , ils en ont ourdi une quatrième , mais l'allié sur la tactique duquel ils fondaient leur principale espérance n'était déjà plus ; ses places fortes , ses capitales , ses magasins , ses arsenaux , deux cent quatre-vingts drapeaux, sept cents pièces de bataille, cinc} grandes places de guerre , sont en notre pouvoir. L'Oder , la Wartha , les déserts de la Pologne , le mauvais temps d(> la saison , n'ont pu vous arrêter un moment ; vous avez tout bravé , tout surmonté ; tout a fui à votre approche. C'est en vain (jue les Russes ont voulu défendre la capitale de cette ancienne et illustre Pologne. L'aigle française plane sur la Vistule. Le brave et infortuné Polonais , en vous voyant , croit revoir les légions de Sobieski de retour de leur mémorable expédition.

» Soldîits , nous ne déposerons pas les armes que la paix générale n'ait affermi et assuré la puissance de nos alliés , n'ait restitué à notre commerce sa sûreté et ses colonies. Nous avons conquis , sur l'Elbe et sur l'Oder, Pondichéry , nos etabhssements des Indes, le cap de Bonne-Espérance et les colonies espagnoles. Qui donnerait aux Russes le droit de balancer les destins , qui leur donnerait le droit de renverser de si justes desseins? Eux , et nous, ne sommes-nous plus les soldats d'Austerlitz? »

Cette proclamation produisit un effet immense, non-seulement à l'armée de la Vistule , mais dans toute l'Allemagne; Bourrienne luimême en comlent et l'atteste. Maintenant , si l'esprit frondeur s'est montré réellement dans quelques bivouacs , et si des velléités d'opposition se sont glissées au milieu des flagorneries sénatoriales , tout cela restera sans importance ; Napoléon , avec son laconisme solennel , a répondu à toutes les insinuations , à toutes les rumeurs iraprobatives.

Avant de se remettre en campagne l'empereur voulut consacrer par un monument les prodiges des deux dernières guerres. A la proclamation du 2 décembre il ajouta , le môme jour , un décret portant entre autres dispositions :

(( Art. 1er. Il sera établi sur l'emplacement de la Madeleine de notre bonne ville de Paris , aux frais du trésor et de notre couronne , un monument dédié à la grande armée , portant sur le frontispice :

l'empereur napoléon aux soldats de la grande armée.

» 2. Dans l'intérieur du monument seront inscrits , sur des tables de marbre, les noms de tous les bommes , par corps d'armée et par régiment, qui ont assisté aux batailles d'Ulm , d'Austerlitz et léna , et sur des tables d'or massif , les noms de tous ceux qui sont morts sur les cbamps de bataille. Sur des tables d'argent il sera gravé la récapitulation, par département , des soldats que chaque département a fournis h la grande armée.

« 5. Autour de la salle seront sculptés des bas-reliefs , où seront représentés les colonels de chacun des régiments de la grande armée, avec leurs noms , etc. , etc. «

Les autres dispositions de ce décret ordonnaient le dépôt , dans l'intérieur du monument , des trophées pris à l'ennemi dans ces deux campagnes , et la célébration solennelle des anniversaires des batailles d'Austerlitz et d'iéna.

mf^i^""^'"

cuAi'rriiK \xv.

Campagne de Pologne. Paix de Tilsilt.

Varsov le 6, à

^^^ 'empereur resta h Posen jusqu'au HC dep ceiiibre. 11 y reçut la députation de Varm\, sovie , composée du grand chambellan de ^^,, Lithuanie , Gutakouski, et des principaux ' >::>, membres de la noblesse polonaise. ^fS Mais r armée française marcbait toujours en avant. Après avoir battu les Russes dans une première rencontre à Lo^viez , occupé ie et obtenu la capitulation de Torgau , elle passait la Vistule , Thorn , où le maréchal Ney trouva encore quelques Prussiens

msToiui-:

qui furent facilement dispersés. Un trait remarquable signala ce passage. Le bateau qui portait ravant-garde française étant Vetenu par les glaçons , au milieu du lleuve , des bateliers polonais s'élancèrent pour venir le dégager , malgré le feu de l'ennemi qui fut aussitôt dirigé sur eux. Voyant que les balles ne les arrêtaient pas , les Prussiens envoyèrent à leur tour des bateliers pour s'opposer à la manœuvre des Polonais. Une lutte corps à corps s'ensuivit. Les Prussiens furent jetés à l'eau , et l'héroïque et fraternelle assistance des Polonais , couronnée de succès, conduisit saine et sauve l'avant-garde française sur la rive droite de la Vistule.

En quelques jours toute l'armée se trouva sur cette rive. Le H , le maréchal Davoust battit un corps russe , après avoir passé le Bug. Un traité de paix fut conclu ce jour-là avec la Saxe. L'électeur entra dans la confédération du Rhin , et reçut le titre de roi. C'était une acquisition importante pour le système français , qui se trouvait ainsi établi aux portes de Berlin.

L'empereur lit son entrée, le ^H , à Varsovie. Les sollicitations les plus pressantes l'assiégèrent pour le déterminer à rétablir le royaume de Pologne. Il craignit de s'engager et ne fit ([ue des réponses qui laissaient toute liberté à l'avenir. « J'aime les Polonais , disait-il à Rapp ,

leur ardeur me plaît. Je voudrais bien en faire un peuple indépendant ; mais c'est bien diUicile. Trop de gens ont pris une part du gâteau ; l'Autriche , la lUissie, la Prusse; la mèche une lois" allumée , (piisait où s'arrêterait l'incendie. Mon premier devoir est en^ ers la France , et je ne dois pas la sacrifler à la Pologne; cela nous mènerait trop loin. Et puis , il faut s'en remettre ati souverain de toutes choses , au temps; il nous enseignera ce que nous aurons à faire. »

Sur ces entrefaites , legénéi*al Kaminski, irrité de la marche réti'o grade des autres généraux russes , s'aA ança rapidement à la rencontre des troupes françaises. Il rallia à lui Beningsen et Buxho^^den , et re gardant cette jonction comme un gage certain de la vicloire , il la celé bra , au château de Siérock , par des fêtes et des illuminations que les Français pouvaient apercevoir du haut des tours de \'arsovie.

L'empereur quitta la capitale de l'ancienne Pologne le 25 décembre , et passant aussitôt le Bug , sur lequel il lit jeter un pont , en deux heures , il lança le corps de Davoust sur les Busses , qui furent battus à Czarnovo , dans un combat qui se prolongea dans la nuit. Le général

HlSTOlUb;

Petit enleva les redoutes du pont au clair de la lune ; à deux heures du matin la déroute de l'ennemi était complète.

Ce premier échec de Kaminski ne fut que le signal de nouvelles défaites , qu'il essuya les 24 , 25 et 26 , à Nasielsk , à Kursomb , à Lopackzyn , à Golymin et à Pulstuck , et à la suite desquelles l'armée russe se mit précipitamment en pleine retraite , après avoir perdu quatre-vingts pièces d'artillerie , douze cents voitures', et dix à douze mille hommes. C'est ainsi que se réalisèrent les espérances que le général russe avait manifestées avec tant de faste et d'éclat dans les fêtes du château de Siérock.

Breslaw capitula le 5 janvier ^807. Cette ville avait eu déjà ses faubourgs brûlés par les assiégés , et beaucoup d'enfants et de femmes avaient péri dans les flammes. Jérôme Napoléon s'était fait distinguer dansée désastreux événement, en portant des'secours aux victimes de l'incendie. Les Français aimèrent mieux renoncer au droit rigoureux que leur attribuaient les lois de la guerre , que de violer les lois de l'humanité. Ils recurent généreusement les fuyaids, au lieu de les l'epous-

ser dans la place assiégée que couronnait le vaste embrasement de leui's demeures.

L'empereur était revenu , le 2 janvier , à Varsovie. Il y reçut les autorités de la ville, les ministres étrangers et une députation du royaume d'Italie. Pour exciter l'émulation des troupes de la confédération du Rhin , il récompensa le corps WTjrtembergeois qui s'était emparé de Glogau , en envoyant au roi de Wurtemberg une partie des drapeaux pris dans cette place , et dix décorations de la Légion-d'Honneur , à distribuer aux plus braves soldats de ce corps .

Les hostilités restèrent comme suspendues pendant une vingtaine de jours. Mais le 2o janvier elles furent avantageusement reprises à Mohringue , par Bernadotte , qui mit en déroute les comtes Palhen et Gal- Utzin , leur prit trois cents hommes , et leur en tua ou blessa douze cents.

L'empereur venait d'apprendre que de grands événements s'étaient

580 UISTOIllE

passés à Coiîstantinople. Les Russes et les Grecs en avaient été chassés; la tète d'Ipsilanti était mise à prix, et le sultan avait déclaré la guerre à la Russie. Napoléon vit dans cette résolution de la Porte, non-seulement le succès de sa diplomatie , mais l'influence des rapides triomphes qu'il avait obtenus sur les puissances du Nord. Ses efforts auprès de la Perse , pour susciter des embarras nouveaux à la Russie sur ses frontières asiatiques , réussirent également. Fier et heureux de cette double diversion , il en fit sentir l'importance , dans un message qu'il adressa au sénat , en insistant sur la nécessité de garantir l'indépendance et le maintien intégral de l'empire ottoman , comme barrière naturelle aux envahissements de la puissance moscovite. « Eh ! qui pourrait calculer, dit-il , la durée des guerres , le nombre des campagnes qu'il faudrait faire un jour , pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et les déhces de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante , depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée , on verrait de nos jours nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de babrares ; et si , dans cette lutte trop tardive , l'Europe civilisée venait à périr , notre coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité , et serait un titre d'opprobre dans l'histoire. » Ce message répondait plus directement que la proclamation de Posen aux insinuations pacifiques du sénat , que Napoléon était en position de juger et de déclarer intempestives. 11 est remarquable d'ailleurs que la même sollicitude , que témoigne ici l'empereur des Français pour la conservation intégrale de la puissance ottomane , avait été manifestée , lors de l'expédition d'Egypte , par le chef du cabinet anglais , par Pitt lui-même , qui prononça , dans un intérêt exclusivement britannique , des paroles analogues à celles que Napoléon adresse à son sénat dans un intérêt européen , dans un intérêt de civilisation universelle.

Pendant son séjour à Varsovie , l'empereur reçut la pétition suivante :

(( Sire ,

« Mon extrait baptistaire date de l'an 1690 ; donc j'ai à présent cent dix-sept ans. Je me rappelle encore la bataille de Vienne , et les temps de Jean Sobieski.

I)K NATOLBON.

« Je croyais qu'ils ne se reproduiraient jamais ; mais assurément je m'attendais encore moins à rinoii- le siècle d'Alexandre.

■< Ma vieillesse m'a attiré les bienfaits de tous les souverains qui ont été ici , et je réclame ceux du grand Napoléon , étant , à mon âge plus que séculaire , hors d'état de tra^ ailler.

« Vivez , sire , aussi longtemps que moi , votre gloire n'en a pas besoin , mais le bonheur du genre humain le demande.

« NaROCRI. I)

L'empereur, à qui ce \ieillard présenta lui-même sa pétition, s'em-

[;', -,!'f'!(!"',.;i'!^lf'!';',;-,

pressa d'accueillir'sa demande. Il lui accorda une pension de cent napoléons , et lui fit payer une année d'avance.

Les nouvelles de Constantinople ne firent qu'aigrir l'empereur Alexandre , sans lui inspirer le désir de cesser les hostilités sur la Vistule pour

diriger ses forces vers le Danube. Loin de là , profitant de l'arrivée des renforts qu'il avait fait venir de la Moldavie , il voulut arracher les Français à leurs quartiers d'hiver , et reprendre tout à coup l'offensive.

Napoléon \1t avec plaisir les dispositions du czar. 11 donna ordre à Bernadotte de les favoriser , et de se retirer devant l'armée russe, pour l'attirer sur le bas de la Yistule. Il quitta ensuite Varsovie , et rejoignit Murât à Yillenberg , le 31 janvier au soir.

Le lendemain , l'armée française se porta à la rencontre des Russes, qu'elle atteignit à Passenheim , et qui rétrogradèrent en toute hâte pour prendre position à Suktdorf. Napoléon , pensant qu'ils étaient disposés à y tenir , s'étabht entre la Passarge et l'Aile , avec sa garde , la cavalerie , les troisième et septième corps , et chargea le maréchal Soult d'enlever le pont de Bergfried pour déborder la gauche de l'ennemi.

Beningsen , qui avait compris l'importance de cette position , avait confié la garde du pont de Bergfried à douze de ses meilleurs bataillons. Mais toute leur intrépidité échoua devant la bravoure et l'impétuosité françaises. Le pont fut enlevé au pas de charge, et les Russes laissèrent , avec quatre pièces de canon , un grand nombre de morts et de blessés sur le champ de bataille.

Napoléon avait combmé les mouvements de ses divers corps d'armée de manière à porter un coup décisif. Mais le hasard dérangea une partie de ses plans. L'officier porteur de ses ordres à Bernadotte tom])a entre les riiains de l'ennemi , et Beningsen en profita pour éviter le piège où l'entraînaient le génie et la vieille expérience du chef de l'armée française.

Le combat de Bergfried , qui eut lieu le 5 février , ne fut , avec ceux de Waterdorf , de Dieppen , de Hoff et de Preussick-Eylau , qui se donnèrent les 4 , 3 et 6 février , que le prélude de l'une des journées les plus sanglantes de notre histoire militaire. L'église et le cimetière d'Eylau, opiniâtrement défendus par les Russes, n'avaient été enlevés, le 6 , qu'à dix heures du soir , après un combat meurtrier de part et d'autre. Le 7 , à la pointe du jour , Beningsen commença l'attaque par une vive canonnade sur la ville d'Eylau ; l'action s'engagea aussitôt sur toute la hgne. L'artillerie française fit d'abord beaucoup de mal à l'ennemi , que Davoust venait attaquer sur ses derrières , pendant qu'Augereau allait fondre sur son centre , lorsqu'une neige épaisse , plongeant

les deux armées dans l'obscurité , sauva les Russes d'une destruction complète. Augereau s'égara entre la droite et le centre de l'ennemi. Pour le tirer de cette position périlleuse , il fallait la promptitude de conception de l'empereur , et la rapidité autant que la vigueur d'exécution de Murât. La cavalerie, soutenue par la garde, tourna la divi-

sion Saint-Hilaire , et tomba à l'improviste sur l'ennemi. Tout ce qui voulut s'opposer à elle fut culbuté ; elle traversa plusieurs fois l'armée russe , semant partout l'effroi et la mort. Dans ce temps-là , les maréchaux Davoust et IVey s'approchèrent , débouchant , l'un sur les derrières, l'autre sur la gauche des Paisses. Beningsen, voyant son arrière-garde compromise, voulut, à huit heures du soir, reprendre le Alliage de Schnaditten , pour s'en faire un point d'appui dans sa retraite ; mais les grenadiers l'usses , qu'il chargea de cette i)érilleuse tentative, échouèrent complètement et furent mis en pleine déroute. Le lendemain l'armée russe se retira au delà de la Prégel , vivement poursuiAie , et laissant sur le champ de bataille seize pièces de canon et ses blessés.

ô\)l) HISTOIRE

Le carnage avait été horrible dans la journée trEylau. Le cin-

quante-huitième bulletin porte à dix-neuf cents morts et à cinq mille

Di: NAI'OLLON. y.)\

sept cents blessés la peite tles Français , et celle des Russes à sept mille morts ; mais quelques historiens prétendent que ce chiffre n'est |)as exact , et ils font monter à six mille le nombre des morts et à vingt mille celui des blessés , pour les Russes ; tandis (pie les Fi'ançais auraient eu trois mille hommes tués et quinze mille blessés.

Quoi qu'il en soit , la bataille dut être bien meurtrière , puisque l'empereur , dans ti'ois lettres qu'il écrivit à .losépliine , pendant le mois de février, revint toujours avec une al'Iliction profonde sui' ce triste sujet. « 11 y a eu hier , cUt-il , une grande bataille. La \ietoire m'est restée , mais j'ai perdu bien du monde. La perte de l'ennemi , plus considérable encore, ne me console pas....

« Ce pays est couvert de morts et de blessés , ajoute-t-il dans sa seconde lettre; ce n'est pas la belle partie de la guerre. L'on souffle, et l'âme est oppressée de voir tant de victimes.... »

Lorsque les ennemis de la France n'étaient pas facilement écrasés et battus sans ressources , ils avaient l'habitude de se dire vainqueurs. Il était donc naturel que la bataille d'Eylau , où ils nous avaient fait presque autant de mal qu'ils en avaient souffert eux-mêmes , ne leur parut pas assez décisive pour clore la campagne et amener des propositions de paix. Aussi huit jours ne s'écoulèrent pas sans une nouvelle effusion de sang. Le I C févTier , le général Essen , à la tête de vingt-cinq mille hommes , se porta sur Ostrolenka , et s'y lit battre par le cinquième corps de l'armée française, que commandait le général Savary , secondé , dans cette victoire , par les génwaux Oudinot, Suchet et Gazan. Le fils du fameux Suwarow périt dansée combat.

Le même jour , l'empereur , qui était encore à Preussick-Eylau , pubha une proclamation qui finissait ainsi :

« Ayant déjoué tous les projets de l'ennemi , nous allons nous approcher de la Yistule et rentrer dans nos cantonnements. Qui osera en troubler le repos s'en repentira ; car , au delà de la Mstule, comme au delà du Danube , au miheu des frimas de l'hiver, comme au commencement de l'automne , nous serons toujours les soldats français , et les soldats français de la grande armée. >»

Toujours soigneux de rendre hommage à la mémoire des braves , Napoléon ordonna que les canons pris à Eylau seraient fondus pour en faire une statue du général d'Hautpoul , commandant les cui-

592 HlSiOlKE

rassiers, mort des blessures qu'il avait reçues dans cette terril)l( journée.

-»mm

Il témoigna sa satisfaction au g 'néral Savary pour sa conduite à Ostrolenka , et il le rappela auprès de lui. Le commandement du cinquième corps fut confié à Masséna.

Après différents combats , qui ont donné quelque célébrité à des villages jusque-là ignorés, tels que Petervvalde , Gustadt , Lignau, etc., mais qui ne produisirent aucun résultat important pour l'issue de la campagne , le quartier-général de l'empereur s'établit , le 25 avril , à Finkenstein. Napoléon y rendit un décret sur les théâtres de Paris , qu'il divifti en grands théâtres et théâtres secondaires.

Cependant , à force de vaincre et de conquérir , l'armée française s'était affaiblie par la fréquence des rencontres meurtrières , par l'étendue des provinces qu'elle avait envahies et par le nombre des places qu'elle avait occupées. De nouvelles recrues devinrent donc nécessaires ; l'empereur les demanda , et cela fit dire que l'annonce d'un grand succès n'était plus que le signal d'une levée de conscrits. Dans l'état des choses , cette demande était pourtant indispensable. Puisque les puissances ennemies , malgré leurs innombrables défaites , persistaient à tenir la campagne , et à refuser la paix aux seules conditions que la France put trouver honorables , ce n'était pas au vainqueur d'abandonner lâchement le fruit de tant de batailles , et de mettre fin à la guerre par le sacrifice de ses intérêts et de sa gloire. Napoléon faisait toutes les concessions raisonnables; après avoir planté son

DE NAFOLl-ON.

drapeau ^iclo^icux à Berlin et à A ai-soNie , il offrait encore sur la Mstule ce qu'il avait proposé iwant la campagne. « Nous sommes prêts à conclure avec la Russie, disait-il au sénat (messaiie du 20 mars 1807, daté d'Osterode), aux mêmes conditions que son né.îociatcur avait signées, et que les intrigues et rinOuence de rAnglelerre l'ont contrainte à repousser. Noiïs sommes prêts à rendi-e à ces huit millions d'habitants conquis par nos ai-mes la tranqnillit»' , et au roi de Prusse, sa capitale 3Iais si tant de preuves de modération , si souvent renouvelées , ne peuvent rien contre les illusions (pie la passion suggère à rAngleterre ; si cette puissance ne peut trouver la paix que dans rabaissement de la France , il ne nous reste plus qu'à gémir sur les malheurs de la guerre , et à rejeter l'opprobre et le blâme sur cette nation, qui alimente son monopole avec le sang du continent. »

L'empereur était persuadé que ses propositions pacifiques ne seraient acceptées que lorsqu'il aurait enlevé aux Prussiens leur dernière ressource, Dantzick , et" obtenu sur les Russes une victoire aussi décisive que celle d'Iéna. Ce double but lixait désormais son attention. Dès le mois de mars Dantzick avait été investi , mais plusieurs régiments russes y étaient entrés par mer. Le général Kalkreuth commandait dans la place. L'atrmée assiégeante était sous les ordres du maréchal Lefebvre. Après plusieurs soi'ties infructueuses , la garnison se crut \m instaiit au moment d'être délivrée. Le lo mai, le général Ivaminski , lils du feld-maréchal de ce nom , venu au secours de h ville , attaqua l'armée française. Mais l'empereur , prévenu à temps de son dessein , avait envoyé le maréchal Lannes et le général Ondiuot pour renforcer le maréchal Lefebvre. Les Russes furent vivement repoussés au <'ombat de AVeischelmunde. Obligés de s'acdiler aux

fortifications de cette place , ils jetèrei-t précipitamment leurs blessés

39 î niSTOIRli:

sur les bâtiments qui avaient sei'\i à leur transport , et ils les renvoyèrent à Kœnigsberg, à la vue des assiégés, qui, du haut de leurs remparts délabrés , assistèrent à la fuite honteuse de leurs prétendus libérateurs.

Encouragés par ce succès , les assiégeants poussèrent leurs travaux avec la plus grande activité. Le 17 mai la mine lit sauter un blockaus de la place d'armes du chemin couvert. Le 19, la descente et le passage du fossé furent exécutés à sept heures du soir. Le 21 , le maréchal Lefebvre donna le signal de Tassaut, et les soldats commençaient à y monter, lorsque le général Kalkreutli demanda à capituler aux conditions qu'il avait accordées autrefois lui-même à la garnison de Mayence, ce qui lui fut accordé.

Napoléon attachait une telle importance à la prise de Dantzick , qu'à la premièi'e nouvelle qu'il en eut à son quartier-général de Finkestein , il s'empressa d'ordonner des prièi'cs pubUipics en actions de grâces , et de donner une preuve éclatante de satisfaction au maréchal Lefebvre. « Sans doute, dit-il dans une lettre au sénat, la conscience d'avoir fait son devoir, et les biens attachés à notre estime, suffisent pour retenir un bon Français dans la hgne de l'honneur; mais l'ordre de notre société est ainsi constitué, qu'à des distinctions apparentes , à une grande forlune , sont attachés une considération et un éclat dont nous voulons que soient environnés ceux de nos sujets, grands par leurs talents, par leurs services et par leur caractère, ce premier don de l'homme.

n Celui qui nous a le plus secondé dans la première joui'née de notre règne , et qui , après avoir rendu des services dans toutes les circonstances de sa carrière militaire, vient d'attacher son nom à un siège mémorable, où il a déployé des talents et un brillant courage, nous a paru méiiter une éclatante distinction. Nous avons voulu aussi consacrer une époque si honorable pour nos armes , et , par les lettres-patentes dont nous chargeons notre cousin l'archi-chancelier de vous donner communication , nous avons créé notre cousin le maréchal et sénateur Lefebvre duc de Dantzick. Que ce titre , porté par ses descendants , leur retrace les vertus de leur pèrç, et qu'eux-mêmes ils s'en reconnaissent indignes s'ils préféraient jamais un lâche repos et l'oisiveté de la grande ^ ille aux périls et à la noble poussière des camps ! Qu'aucun d'eux ne termine sa carrière sans avoir versé son sang pour la gloire et l'honneur de notre belle France ; que , dans le nom qu'ils portent , ils ne

DK .\APOLi:O.N. ô:)5

voient jainais un pl'i^ ilégc , mais des devoirs envers nos peuples et envers nous. »

Si l'empereur n'eût voulu (pie rendie grands par des titres eeux qui relaient déjà par leurs talents, leurs services et leur earaitère, la saine pliilosophie n'aurait rien à reprendre dans cette élévation personnelle des hommes qui avaient bien méi'ité de leur pays ; elle regretterait seulement, peut-être, que la distinction éclatante dont on les jugea dignes ne fit que reproduire ou parodiei' des distinctions surannées que la raison du siècle avait fait abolir depuis longtemps , comme incompatibles avec le règne de l'égalité , et auxquelles s'attachait inévitablement une réminiscence d'oigueil aristocrati({ue et de privilège. Mais Napoléon ne se borne pas ici à chercher dans le bluson, naguère si ridicule, l'éclat et la considération dojit il voulait environner les personnages éminents qui entouraient son trùiie , il prétend rcndi'c héréditaires cette considérati(jn et cet éclat, faire disiiaraitre les héros de la démocratie et leur descendance, sous la pompe des vanités héraldiques que la démocratie se vantait d'avoir anéanties. Et comme s'il reconnaissait lui-même l'étrangeté et rinconséquence d'une pareille prétention, il se hâte d'y apporter un correctif, en annulant moralement le bénéfice de l'hérédité, si la postérité du brave anobli laisse perdre, dans la mollesse et l'oisiveté des villes, le souvenir delà bravoure qui aura ser\i de point de départ à sa noblesse. Napoléon ne s'inquiète pas des suites de la contradiction éventuelle qu'il crée entre le droit et le fait, léguant ainsi aux générations futures le soin de juger encore les descendances nobiUaires, et de recommencer péniblement le procès des races dégénérées. Bien plus, il exige des héritiers d'un grand citoyen , qui fut soldat par circonstance , que tous , jusqu'au dernier, versent leur sang dans les combats, pour rester dignes de leur patrimoine aristocratique , semblant indiquer par là que , dans l'avenir comme dans le passé, le métier des armes sera le seul noble, et méconnaissant ainsi la grande révolution qui s'opère sous nos yeux, et qui distinguera la société nouvelle de celle du moyen âge , en remplaçant les supériorités militaires des temps féodaux par les supériorités pacifiques du monde intellectuel et du monde industriel ' .

' Napok'on apprécia mieux les tendances du siècle , lorsqu'il dit à l'occasion de la Légion d'Honneur :

• Notre éducation et nos mœui-s passées nous faisaient bien [ilus vaniteux ([ue forts penseui-s. Aussi , bien des ofliciers se trouvaient-ils ch'iciués de voir leur in( nie décoration descendre jus ju'an

HISTOHîl':

Mais Napoléon avait une mission principale à remplir, celle de mettre l'Europe, sciemment ou malgré lui, en contact permanent avec la révolution française , par la force des armes. Lors donc qu'il exalte un soldat, n'importe par quel moyen, il est dans son rôle , car le soldat est l'instrument héroïque et providentiel qui lui a été donné pour accomplir sa grande tâche. Et puis, nous ne saurions trop le répéter, qu'il fasse des nobles pour récompenser les services rendus à la révolution qui a détruit sans retour la noblesse, cette anomaUe ne ressuscitera pas, mais achèvera de ruiner cette vieille institution.

Tandis que le dernier appui de la monarcliie prussienne tombait à Dantzick, des négociations pour la paix avaient été ouvertes entre les Russes et les Français . Mais le cabinet anglais voulait la prolongation de la guerre; peu lui importait d'épuiser ses alliés, s'il parvenait à lasser et à épuiseï' aussi la France. L'empereur Alexandre était d'ailleurs encore facile à pousser aux combats ; il n'avait pas essuyé une de ces défaites par lesquelles Napoléon avait coutume de clore la guerre. L'armée russe se mit donc en mouvement le 3 juin, et les hostilités commencèrent aussitôt.

Le pont de Spanden fut l'objet de la première attacjue des Russes.

Douze régiments tentèrent de l'enlever. Vigoureusement repoussés, ils renouvelèrent sept fois leurs efforts, et sept fois ils échouèrent. Un seul

tambour , et embrasser également le prêtre, le juge, l'écrivain et l'artiste. Mais ce travers se fût I)assé; nous marchions vite , et bientôt les militaires se seraient trouvés honorés Je se voir en confraternité avec les premiers savants et les plus distingues de toutes les professions.»

Di: NAPOLliO.X.

régiment de dragons, le 17^', du corps de Bernadotte, les chargea si vivement, après leur septième assaut, qu'ils lâchèrent pied et battirent en retraite. Une pareille tentative sur le pont de Loniitten n'eut pas une meilleure issue. Le général russe y perdit la vie. Le maréchal Soult \ cillait de ce côté.

La garde impériale russe, soutenue de trois di^isions, et commandée parle général en chef qu'accompagnait le grand-duc Constantin , ne fut pas plus heureuse conlie les positions que le maréchal iS'ey occupait à Altkirken. Le brillant combat de Deppen, qui eut lieu le lendemain, coûta aux Russes deux mille morts et trois mille blessés. Le succès de l'armée française fut attril)ué, dans le récit ofliciel , « aux manœuvres du maréchal ■\ey, à l'intrépidité qu'il montra et qu'il commniiicpia à ses troupes, et au talent déployé parle général de division, Marchand. »

Pendant huit jours, les deux armées préludèrent ainsi, dans des engagements partiels, aune affaire générale. Enfin elles se rencontrèrent, le 1-4 juin, à Friedland. A trois heures du malin, le canon se Lit entendre. «C'est unjour de bonheur, dit?sapoléon, c'estl' anniversaire de Marengo. »j

Les maréchaux Lannes et 3Iortier commencèrent le feu, soutenus par

(es dragons de Grouchy et les cuirassiers de Nansoutv. Pden de décisif

598 HlSTOlUli

110 résulta d'al)ord du choc des différents corps engagés. Ce ne fut qu'à cinq heures du soir que Napoléon, ayant reconnu la position de la bataille , décida d'enlever sur-le-champ la ville de Friedland , en faisant brusquement un changement de front. Il fit commencer l'attaque ])ar l'extrémité de la droite,

A cinq heures et demie , une batterie de vingt pièces donna le signal. C'était le maréchal Ney qui s'ébranlait. Au môme moment , le général Marchand , à la tète de sa division , avança , l'arme au bras , sur l'ennemi, en se dirigeant sur le clocher de la ville. Cette attaque audacieuse , soutenue par l'artillerie, qui fît éprouver une grande perte aux Russes, prépara le succès de la journée. Cependant l'ennemi avait embusqué sa garde impériale à pied et à cheval. Quand il vit le corps du maréchal Ney marcher à son but avec tant d'intrépidité, à travers tous les obstacles qui se multipliaient sur son passage , il fit déboucher cette formidable réserve sur la gauche du maréchal. Le choc fut terrible. 3Iais le général Dupont survint avec sa division, et la victoire resta définitivement aux Français. En vain les Russes firent-ils avancer toutes leurs réserves, Friedland fut emporté , au milieu d'un horrible carnage. Ils laissèrent A ingt mille hommes sur le champ de bataille , dont quinze mille furent tués et cinq mille blessés, et dans ce nombre trente généraux. « Mes enfants, écrivit Napoléon à Joséphine , ont dignement célébré la bataille de Marengo. La bataille de Friedland sera aussi célèbre et aussi glorieuse pour mon peuple C'est une digne sœur de Marengo, Auster-

litz, léna. »

Dès que la nouvelle de cette victoire arriva à Kœnigsberg, les Russes et les Prussiens se hâtèrent d'abandonner la place. Le maréchal Soult y entra, le 16 juin, et y trouva des richesses immenses, des approvisionnements en grain , plus de vingt mille blessés , des munitions de toutes sortes, et entre autres cent soixante mille fusils, récemment arrivés d'Angleterre, et encore embarqués. Le 19, l'empereur porta son quartiergénéral à Tilsitt.

L'événement que l'empereur Alexandre semblait attendre pour penser sérieusement à la paix était enfin accompli : l'armée russe avait eu sa journée funeste , sa déroute complète , sa défaite décisive. Le 21 juin , le czar et le roi de Prusse conclurent un armistice avec l'empereur. Le 22 , Napoléon adressa à son armée la proclamation suivante :

I)K \APOLi;()i\.

« Soldats,

0 Le '> juin nous avons été attaqués dans nos eautonnomonts par l'arniéc russe. L'ennemi s'est mépris sur les eauses de notre inactixilé. 11 s'est aperçu trop tard que notie repos était eelui du lion : il se repcnt de l'avoir oublié.

» Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur les eaux du îS'iémen avec la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'aïuiiversaire du couronnement ; vous avez, cette année, célébré celui de la Ijatîiille de Marengo, qui mit fln à la guerre de la seconde coalition.

» Français, vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en France couverts de tous vos lauriers , après avoir obtenu une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa durée. »

Les bases de cette paix furent arrêtées par les trois monarques , dans une entrevue qu'ils eurent sur le Mémen.

Le 25 juin, à une lieure après midi, iNapoléon, accompagné de Murât, Bertliier, Duroc et Caidaincourt, se rendit, dans un bateau, au milieu de

ce fleuve, où l'on avait placé des radeaux et élevé des pavillons pour recevoir les deux empereurs et le roi de Prusse. Au même instant Alexandre s'embarquait sur l'autre rive, avec le grand-duc Constantin, le général Beningsen , le général Ouvaroff , le prince Labanof et le comte de Liéven.

Les deux bateaux arrivèrent en même temps. En mettant le pied sur

le radeau, Alexandre et INapoléoii s'empressèrent de donner aux deux armées, campées sur chaque rive, un signe précurseur de la réconciliation : ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre , et passèrent ensuite plusieurs heures ensemble. La conférence unie, les monarques regagnèrent chacun leur bateau et rentrèrent dans leur camp.

Le lendemain , 2G , une seconde entrevue eut heu au pavillon du Niémen, elle roi de Prusse y assista. Pendant plusieurs jours les trois princes se visitèrent fréquemment et se donnèrent des fêtes. La plus franche amitié semblait avoir remplacé tout à coup les dispositions hostiles qui avaient fait couler tant de sang. Dans un diner , Napoléon porta la santé de la reine de Prusse, qu'il avait traitée avec si peu de ménagement dans ses bulletins.

Cette princesse arriva à Tilsitt, le 6 juillet, à midi. Deux heures après

Napoléon lui faisait sa visite. Elle insista, dit-on, [)mv rendre les condi-

DE iNAPOLEON. '.01

lions de la paix moins dures pour sa couronne. Mais toute la puissance de séduction dont la nature et Téducation l'avaient douée ne put rien changer aux résolutions prises avant son arrivée. Le 8, le traité de paix lut signé. La France y faisait reconnaître le blocus continental, les royaumes de Saxe, de Hollande et de Westphalie ( ce dernier créé au prolit de Jérôme, aux dépens de la Prusse, du Hanovie et de la Hesse), et le grandduché de Varso\ie , (pii entrait dans la confédération du Rhin, dont Napoléon était proclamé prolecleur par les grandes puissances du Nord , contre lesquelles cette alliance avait été principalement constituée.

Avant de ([uitter Tilsitt, Napoléon se lit piésentei' le plus biave soldat de la garde impériale russe, et lui donna l'aigle d'or de la Légion-d'llon-

pTf^^Mf ^^

neur, en témoignage d'estime pour ce corps. 11 fit présent de son portrait à l'hetman des cosaques, Platow. Quelques baschirs, envoyés par Alexandre, tinrent lui donner un concerta la manière de leur pays.

Le 9 juillet, à onze heures du- matin. Napoléon, décoré du grand coidon del'ordre de Saint-André, se rendit chez l'empei'eur de Russie qu'il trouva à la tète de sa garde, et portant la grande décoration de la Légion d'Honneur. Après avoir passé trois heures ensemble, ils montèrent

à cheval et s'acheminèrent vers les bords du INiémen où Alexandre s'embarqua. Napoléon le suivit de l'œil jusqu'à l'autre rive, en signe d'amitié. Le roi de Prusse étant venu peu de temps après voir l'empereur des Français, celui-ci lui rendit immédiatement sa visite , et partit ensuite pour Kœnigsberg.

Page 1