CHAPITRE XXVI
Retour de Napoléon à Paris. Session du corps-législatif. Suppression du tribunat. Voyage
de l'empereur en Italie. Occupation du Purtugal. Retour de Napoléon.
Tableau des progrès des sciences et des arts depuis 1789.
'lmpereur ne s'arrêta pas longtemps dans l'ancienne capitale de la Prusse, Il en partit, le ^5 juillet, et arriva, le 17, ' à Dresde, en compagnie du roi de Saxe, ' qui avait été le recevoir à Bautzen, sur la ^V frontière de ses états. Le 27, ^'apoléon -r^ était rentré à Saint-Cloiid.
Le sénat, le tribunat, le corps-législatif , la cour de cassation, le clergé, le corps municipal, toutes les autorités enfin, civiles, militaires ou ecclésiastiques , vinrent déposer , avec empressement , leurs félicitations au pied du monarque victorieux.
L'empereur voulut signaler son retour par des promotions et des récompenses. 11 conféra la dignité de sénateur aux généraux de division Klein et deBeaumont, aux tribuns Curée et Fabre de l'Aude, à l'archevêque de Turin, et à l'un des maires de Paris, M. Dupont. Le prince de
4(H mSTOlRIi
Bénévent, Talloyrand , fut nommé vice - grand - électeur ; le prince de Neufchàtel, Berthier, reçut le titre de vice-connétable.
Le \ 5 août , jour de sa fête, l'empereur se rendit en grande pompe à Notre-Dame, où lut chanté le Te Deuni, en actions de grâces, pour la paix de Tilsitt.
Une députa tion du royaume d'Italie vint joindre ses l'élicitations à celles des grands corps de l'empire. Napoléon s'en montra satisfait. « J'ai éprouvé une joie particulière , dit-il , dans le cours de la campagne dernière , de la conduite distinguée qu'ont tenue mes troupes italiennes. Pour la première fois, depuis bien des siècles, les Italiens se sont montrés avec honneur sur le grand théâtre du monde : j'espère qu'un si heureux commencement excitera l'émulation de l;i nation ; que les femmes ellesmêmes renverront d'auprès d'elles cette jeunesse oisive qui languit dans les boudoirs, ou du moins ne les recevront que lorsqu'ils seront couverts d'honoi'ables cicatrices. Du reste, j'espère avant l'hiver aller faire un tour dans mes états d'Italie. »
L'ouverture du cor^is législatif eut lieu le 16 août. Elle fut faite par l'empereur, qui, résumant en un mot toute la grandeur de la France, prononça ces impérissables paroles : <( Je me suis senti lier d'être le premier parmi vous. » Malheureusement à côté de cette noble expression d'un sublime et légitime orgueil. Napoléon laissa glisser une justification assez paradoxale des titres impériaux qu'il avait créés pour servir d'almients à des vanités d'un autre âge. Selon lui, il avait voulu par là « empêcher le retour de tout titre féodal, incompatible avec nos institutions ; » comme si le rétablissement des titres consacrés par la féodalité pouvait être pris sérieusement pour un obstacle à leur retour, parce qu'on n'osait pas y ajouter certains privilèges devenus intolérables, alors surtout qu'on les exhumait, avec ce qu'ils avaient eu de plus antipathique au xvni^ siècle et à la révolution française, le principe de l'hérédité.
Au reste, l'institution d'une noblesse héréditaire n'était que la consé- ([uence de la fondation d'une dynastie. Après s'être annoncé en quelque sorte comme envoyé d'en haut , pour restaurer le pouvoir, tombé, disait-il, dans le sang et dans la boue, Napoléon se laisse emporter par le mouvement réactionnaire dont il a donné le signal , en faveur de l'esprit d'ordre et de conservation. Croyant n'agir que dans les limites d'une prévoyance légitime contre l'exagération du principe de liberté , il exagère involontairement le principe d'autorité, comme il se flatte de ne consacrer
r)i; NAPOLKON. 505
que raristocralio du mérite quand il fait des grands par la naissance, et qu'il s'efforce de donner de la slabililé à son nouvel empire, en l'appuyant préeisément sur les étais vei-moulus (pii craquèrent violemment, il y a un demi-siècle, sous le poids de la monarchie de Cliailemaiine.
Dans son discours d'ouvertui'e l'empereur avait annoncé aussi des modifications aux lois constitutionnelles. On pouvait être certain d'avance que le résultat de ses méditations ne serait que le développement de sa pensée dictatoriale, et qu'il allait atténuer ou faire disparaitiv ce ()ui formait encore une représentation Active, en dehors de la représentation réelle et absolue qu'il plaçait en lui-même. Le tribunal, malgi-é le soin qu'il avait eu de prendre l'initiative des motions monai'chi(jues , fut supprimé; son nom seul aurait sulli pour lui porter malheur. Une institution dont l'origine et la dénomination rappelaient incessamment le système républicain ne pouvait pas être longtemps tolérée dans le voisinage des ducs et des princes que la muniûcence impériale ressuscitait miraculeusement autour de son trône , dans la personne des plus célèbres détracteurs et des plus redoutables ennemis de l'antique blason. Du reste , les tribuns montrèrent une résignation exemplaire ; plus courtisans (pie jamais, ils remercièrent, et ils bénirent la main qui les frappait, et semblèrent vouloir justitier par là l'empereur, en prouvante la France que la suppression de leur corps n'avait rien d'alarmant pour les hbertés nationales , et qu'il n'y aurait qu'un mensonge de moins dans la constitution de l'état.
L'emi)ereur apporta aussi quelques changements dans l'organisation du corps législatif et dans la forme de ses déUbérations. L'âge de quarante ans fut exigé pour les membres de ce corps , et sa vie pohtique l'esta concentrée dans trois commissions , qui devaient conférer avec les commissions du conseil d'état , sur chaque projet de loi , dont l'initiative était exclusivement réservée au gouvernement. Le code de commerce fut voté dans cette session.
La guerre continuait dans le nord , entre la France et la Suède, Le 1 9 août , la ^ille de Stralsund fut prise par les Français , et l'ile de Rugen ayant capitulé le 5 septembre suivant , la conquête de la Poméramie suédoise se trouva complète. Le roi de Suède n'en resta pas moins attaché à l'alliance anglaise.
C'était avec peine sans doute que Napoléon voyait la Baltique ouverte au pavillon britannique, et la cour de Stockholm obstinément
rebelle au blocus continental. Mais il était un autre royaume dont les relations constantes avec l'Angleterre contrariaient beaucoup plus le système français ; c'était le Portugal. La maison de Bragance , liée par ses intérêts commerciaux autant que par ses affinités politiques , se soumit à toutes les exigences du cabinet anglais , et ne tint jamais aucun compte du décret de Berlin , alors même qu'elle se déclarait officiellement en état d'hostilité vis-à-vis la Grande-Bretagne , pour mieux tromper Napoléon. Cette infidélité occulte à l'alliance française fut dénoncée à l'Europe par l'empereur , qui envoya un corps d'armée en Portugal , sous le commandement de Junot , après avoir traité , avec la cour de Madrid, pour le passage des troupes impériales à travers l'Espagne.
Tandis que Junot s'acheminait vers le Tage , Napoléon se préparait à visiter encore les bords du Pô et de l'Adriatique. Avant son départ, il reçut , en audience solennelle , l'ambassadeur de Perse , qui était arrivé à Paris , porteur de présents magnifiques pour l'empereur , aux pieds duquel il déposa, entre autres objets remarquables, les sabres de Tamerlan et de Thamas Kouli-Kan.
Napoléon partit de Paris le 4 G novembre (4 807), et arriva à Milan
le 2\ . Peu de jours après , la garde impériale , couverte des lauriers d'Austerlitz , d'Iéna et de Fi-iedland , fit son entrée triomphale dans la capitale. Son arrivée fut le signal de gran(l<>s réjouissances. Les autorités parisiennes voulurent la fêter à rilùtol-de- Ville , et le sénat, dans son palais même.
L'empereur ne s'arrêta pas longtemps à 31ila - ; il lui tardait de se faire connaître aux nouveaux sujets que lui avait donnés le traité de Presbourg. Il arriva à Venise le 29 novembre , le jour même que Juuot, après avoir traversé l'Espagne , s'emparait d'Abrantès , la première ville de Portugal. Le lendemain, l'armée française entrait dans Lisbonne , que la famille royale avait abandonnée à la vue d'un peuple consterné , pour se rendre à bord de l'escadre anglaise , et se retirer au Biésil.
Après avoir parcouru les états vénitiens et la Lombardie , et s'être rencontré , à Mantoue , avec son frère Lucien , dont il voulait faire épouser la fdle au prince des Asturies , Napoléon renti-a dans la capitale de son royaume d'Italie. Il y publia diverses lettres-patentes qui conféraient le titi'e de prince de Venise au vice-roi Eugène Beauharnais , et celui de princesse de Bologne à sa fille Joséphine ; Melzi, ancien président de la répubUque Cisalpine , devint duc de Lodi. L'empereur ayant fait donner lecture de ces actes au corps-législatif itahen , prit ensuite la parole lui-même et s'exprima ainsi :
« Messieurs les possidenti, dolti et commerdanli, je vous vois avec plaisir environner mon trône. De retour après trois ans d'absence, je me plais à remarquer les progrès qu'ont faits mes peuples ; mais que de choses il reste encore à faire pour effacer les fautes de nos pères , et vous rendre dignes des destins que je vous prépare !
» Les divisions intestines de nos ancêtres , leur misérable égoïsme de ville , préparèrent la perte de tous nos droits. La patrie fut déshéritée de son rang et de sa dignité , elle qui , dans des siècles plus éloignés, avait porté si loin l'honneur de ses armes et l'éclat de ses vertus. Cet éclat, ces vertus, je fais consister ma gloire à les reconquérir. •)
Ces paroles furent accueillies avec transport par les députés italiens dont la division , en propriétaires , savants et industriels , correspondait mieux , on peut le dire , que l'organisation du corps-législatif français, aux diverses natures d'intérêts et de capacités, dont la
prédominence dans la société pouvait justilier ou même nécessiter la représentation dans la politique. Mais cette différence dans le mécanisme constitutionnel de deux peuples soumis à la même domination, courbés sous le même sceptre , s'explique par cette circonstance , que sur le sol de T Italie , Napoléon , homme de révolution , avait arraché le pouvoir à l'ancien régime , tandis qu'en France il avait détrôné d'autres révolutionnaires. En effet , à Milan , à Bologne , à Venise , comme dans le reste de l'Europe , ses ennemis naturels étaient l'aristocratie et le clergé , sur l'abaissement desquels il avait fondé la puissance française ; les patriotes , sortis des rangs intermédiaires , des classes lettrées et laborieuses, étaient ses appuis obhgés. A Paris, au contraire , il se souvenait toujours qu'il avait conquis le trône à Saint-Cloud , sur les républicains , sur les disciples de la philosophie moderne. De là sa disposition irrésistible à considérer comme suspects , à traiter de songe-creux les esprits sérieux qui parlaient de Uberté dans leurs écrits , et qui s'occupaient de spéculations politiques ; de là l'exil de madame de Staël , la disgrâce de Benjamin- Constant , le dédain pour Tracy , Volney , Cabanis , etc. , et enfin la suppression du tribunal et d'une classe importante de l'Institut. Les dotli du royaume d'Itahe n'étaient que des idéologues en deçà des monts , tant il est vrai qu'il y avait deux hommes , ou plutôt deux rôles dans Napoléon , selon qu'il était en face de l'étranger ou en regard de la France. Réformateur dans l'organisation des pays conquis, il devenait conservateur dès qu'il s'agissait de l'administration intérieure de l'empire ; sa position seule , différente au delà et en deçà des frontières , le poussait à cette contradiction , qui a fait dire à M. de Chateaubriand , que (( tantôt il faisait un pas avec le siècle , et tantôt il reculait vers le passé. »
Depuis la paix de Tilsitt , l'Angleterre , que l'empereur Alexandre s'était vainement chargé d'amener à une réconciliation avec la France , n'avait fait que mettre plus d'obstination et d'acharnement dans ses résolutions guerrières. Furieuse de l'adhésion officielle des grandes puissances du Nord au blocus continental , elle avait repoussé opiniâtrement l'intervention du czar, et envoyé vingt-sept bâtiments et vingt mille hommes dans la Baltique , sous les ordres de lord Cathcart , pour forcer le roi de Danemarck à livrer sa flotte , à titre de dépôt. Ce prince avait dû i-efuser. L'amiral anglais avait répondu
à sa noble résistance par le bombardemcnl de Copenhague , lequel fut
suivi de la capitulation immédiate de cette capitale , et de la desti'uction de la flotte danoise. En apprenant cette horrible violation du droit des gens , que les Anglais répétaient de toutes paris , et sous toutes les formes , contre la neutralité impuissante , Napoléon résolut de compléter le système de représailles qu'il avait adopté après la bataille d'Iéna ; et le décret de Milan vint donner au décret de Berlin toute l'extension rigoureuse que les circonstances paraissaient exiger. L'empereur y déclara « dénationalisé » tout bâliment qui se soumettrait à la mesure violente par laquelle le roi d'Angleterre avait mis tous les ports de la France et de ses alliés en état de blocus , et ordonné la visite , sur mer , de tous les bâtiments européens (|ui seraient rencontrés par les croisières britanniques.
De nouvelles combinaisons territoriales fixèrent encore l'attention de l'empereur pendant son séjour en Italie. La Toscane et les légations étaient destinées à faire partie de l'empire français. Après avoir tout préparé pour cette réunion , il reprit le chemin de la France.
En traversant les Alpes , il s'arrêta à Chambéry. Un jeune homme l'y attendait pour lui demander de faire cesser l'exil de sa mère ; c'était M. de Staël. Napoléon l'accueillit bien personnellement , mais se montra fort dur à l'égard de la fille de Necker , et de Necker lui-même. « Votre mère , lui dit-il , doit être contente d'être à Vienne ; elle aura beau jeu pour apprendre rallemand.... Je ne dis pas que ce soit une méchante femme,... Elle a de l'esprit ; elle en a beaucoup trop , peut-être ; mais c'est un esprit sans frein , insubordonné. Elle a été élevée dans le chaos d'une monarchie qui s'écroule et de la révolution ; elle fait de tout cela un amalgame ! Tout cela peut devenir dangereux. Avec l'exaltation de sa tête, elle peut faire des prosélytes. J'y dois veiller. Elle ne m'aime pas. C'est dans l'intérêt de ceux qu'elle compromettrait que je ne dois pas la laisser revenir à Paris..., Elle servirait de drapeau au faubourg Saint-Germain,.,, Elle ferait des plaisanteries : elle n'y attache pas d'miportance ; mais moi , j'en mets beaucoup. Mon gouvernement n'est point une plaisanterie , et je prends tout au sérieux ; il faut qu'on le sache , et dites-le bien à tout le monde. » Le jeune de Staël protesta de l'intention de sa mère de ne donner aucun sujet d'ombrage au gouvernement impérial , et de ne voir qu'un petit nombre d'amis , dont la liste serait même soumise à l'approbation de l'empereur ; puis il ajouta : Quelques personnes m'ont dit que c'était le dernier ouvrage de mon grand-père qui vous avait indisposé contre ma mère ; je puis pourtant jurer à votre majesté qu'elle n'y a été pour rien, — Oui, certainement, reprit l'empereur, cet ouvrage y est pour beaucoup. Votre grand-père était un idéologue , un fou , un vieux maniaque. A soixante ans vouloir renverser ma constitution , faire des plans de constitution ; les états seraient , ma foi , bien gouvernés avec des hommes à systèmes , des faiseurs de théories , qui jugent les hommes dans des Uvres et le monde sur la carte ! . , . . Les économistes sont des songe -creux qui rêvent des plans de finances, et ne sauraient pas remplir les fonctions de percepteur dans le dernier village de mon empire. L'ouvrage de votre grand-père est l'œuvre d'un vieil entêté qui est mort en rabcàchant sur le gouvernement des états. » A ces mots , le petit-fils de Necker s'émut , et , interrompant l'empereur, crut pouvoir lui dire que sans doute il s'était fait rendre compte du livre par des personnes malveillantes , et qu'il ne 1 avait pas lu lui-
i)i: NAroLi:u.N.
même, puisque son grand-pore y rendait justice au génie de Napoléon. « C'est ce (jui vous trompe , lui dit vivement l'empereur ; je l'ai lu moi-même dun bout à Tautie.... Oui , il me rend une belle justice ! il mappclle Ihomnie nécessaire ! et , d apiès son ouvrage , la première chose à faire était de couper le cou à cet homme nécessaire. Oui , j'étais nécessaire , indispensable , pour réj)arer toutes les sottises de >otre grand-père , pour ellacer le mal cpiil a fait à la France.... C'est lui qui a fait la révolution.... Le règne des brouillons est fini ; je veux de la subordination. lîespectez l'autorité , parce qu'elle vient de Dieu.... Vous êtes jeune; si vous aviez mon expérience , vous jugeriez mieux les choses. Bien loin de me choquer , votre franchise m'a plu : j'aime qu'un fds plaide la cause de sa mère. . . . Malgré cela , je ne veux pas vous donner de fausses espérances , et je ne puis vous cacher que vous n'obtiendrez rien. » M. de Staël se retira , et rempereur dit ensuite à Duroc : « N'ai-je pas été un peu dur avec ce jeune homme?.... Je le crois. Eh bien ! j'en suis bien aise, après tout; d'autres n'y reviendront pas. Ces gens-là dénigrent tout ce que je fais ; ils ne me comprennent pas. »
Napoléon arriva à Paris le 1" janvier 1808. Trois jours après, accompagné de l'impératrice Joséphine , il Aisita le célèbre peintre
David dans son atelier, pour y voir le tableau du couronnement.
.M2 IIISTOlliE
Dans le courant du même mois il donna des statuts définitifs à la Banque de France , et réunit Flessingue et ses dépendances à l'empire. Le sort du Portugal n'était pas fixé encore. Quoiqu'il fût entièrement soumis aux armes françaises , Napoléon ne voulut rien précipiter à Fégard de ce royaume. Il se contenta d'y organiser un gouvernement provisoire, à la tète duquel il plaça Junot, avec le titre de gouverneur-général, par un décret du I" février. Le lendemain , il décerna le même titre à son beau-frère , le prince Borghèse , pour les départements au delà des Alpes.
L'Institut national remplit, à cette époque , une mission importante , dont l'empereur l'avait chargé dans l'un de ces moments oii le génie de l'homme, libre des passions du monarque, se préoccupait avant tout des intérêts généraux de la civilisation. Chacune des trois classes de ce corps illustre présenta un rapport sur les progrès de la branche des connaissances humaines qui était l'objet spécial de ses travaux. Le tableau historique , renfermé dans l'ensemble de ces rapports , embrassa ahisi les sciences , les arts et les lettres , à partir de \ 789. Chénier fut le rapporteur de la classe qui représentait l'ancienne Académie française ; Delambre et Cuvier exposèrent les progrès des sciences physiques et mathématiques ; Dacier parla au nom de cette portion de l'Institut qui forme aujourd'hui l'Académie des inscriptions et belles-lettres , et Lebreton présenta le rapport de la classe des beaux-arts. Le travail de l'Institut restera comme un monument de la grandeur du peuple qui , au milieu des tourmentes de la guerre civile et des anxiétés incessantes de la guerre étrangère , avait cultivé fructueusement le domaine de l'intelhgence , et s'était élevé dans la triple carrière du savant, du littérateur et de l'artiste, alors que l'Europe et le monde le croyaient exclusivement soldat. Ce sera aussi une éloquente réponse aux détracteurs de la révolution , et , par conséquent, une justification indirecte de tous ceux qui, comme Necker , si maltraité par l'empereur, contribuèrent , par leurs théories économiques et leurs plans de finances , à l'explosion de cette grande crise; car, quoi qu^en ait dit Napoléon, les idéologues ont rempli leur tâche comme les conquérants : les uns et les autres ont pu finir par s'égarer, après avoir été un moment les hoimnes de leur siècle. La société, dans sa marche rapide, renouvelle souvent ses guides ; mais elle ne doit pas mépriser ceux qu'elle laisse en arrière, parce qu'il ne leur a pas été donné de pouvoir la suivre toujours. Necker, ridi-
cule en 1 808, m.x yeux de Napoléon, qui représentait la France d'alors avait ete porte en triomphe pai- la ]• rance de 1 789.
iÉHiîfliWI%tJi^ .
CIIM'ITIIK XXVII.
Affaires frES[iagi»e.
EPUis longtemps la révolution française n'a- .vait plus à combattre que dans le nord de l'Europe ; mais le midi était plutôt subjugué .que converti. Les répugnances , les antipa- |thies qu'elle avait soulevées à son origine , rdans toutes les cours, si elles avaient été -contraintes à la dissimulation par la force des armes , n'en subsistaient pas moins au fond des âmes ; à Madrid et à Lisbonne, comme à Vienne, à Berlin et ù Pétersbourg , le philosophisme était un voisin incommode , et il devait l'être surtout pour le saint-office et l'Inquisition. Napoléon ne l'ignorait pas. Il savait que le cabinet espagnol, comme celui d'Autriche, était prêt à se déclarer l'allié de la Prusse, de la Russie et de l'Angleterre, lorsque la bataille d'Iéna vint tromper les espérances de la coalition. Une proclamation du prince de la Paix ( le fameux Godoï ) avait dévoilé les arrière-pensées de l'Escurial. Cette manifestation prématurée perdit le gouvernement de Charles IV ; il lui falhit condescendre à toutes les
IFISTOIUE DK NAPOLKON. Uo
exigences de Kapoléon , pour se faire pardonner les dispositions hostiles qu'il s'était liasardé à laisser soupçonner. De là cet envoi d'un corps auxiliaire en Allemagne , sous les ordres de la Iloniana , et ce passage imprudent accordé aux troupes françaises pour la conquête du Portugal. Des corps d'observation se formèrent sur toute la ligne des Pyrénées , sous différents mmis et avec l'apparente destination de renfoi'cer et de soutenir l'expédition lusitanienne. L'empereur ne voulait pas seulement punir les velléités et le langage agressif de i 806 ; il songeait surtout à se mettre à l'abri , pour l'avenir , de toute entreprise offensive de la part des puissances méridionales, en cas de nouvelles rui)tures avec les monarchies du nord. Il se préoccupait beaucoup aussi de lexécution rigoureuse des décrets de Berhn et de Milan ; et sa sévérité , à cet égard , se tournait naturellement et d'une manière plus particulièie vers les pays maritimes, tels que les deux péninsules. Déjà ses mesures étaient prises à Xaples et à Lisbonne, et très-avancées à Piome , ainsi que nous le verrons plus tard. Mais c'était l'Espagne baignée par deux mers, gouvernée par un lîourbon, et surprise naguère en état de provocation contre la France, ([u'il importait principalement d'asservir au système français. L'occupation militaire des provinces et des places septentrionales de ce royaume fut donc résolue.
Les corps d'observation de la Gironde et des Pyrénées reçurent l'ordre de se porter en avant. Le maréchal Moncey entra dans les provinces basques; Dupont s'établit à Yalladohd, et Duhesrae pénétra en Catalogne. 11 n'y a\ait pas moins dès lors de soixante-dix mille Français dans la Péninsule , non compris le corps de Junot. Ces troupes furent reçues sans opposition dans les places fortes.
Si l'empereur n'eût désiré alors qu'une puissante garantie de la fidélité de la cour de Madrid à l'alliance française , l'occupation de ces points importants lui eût peut-être suffi. Mais la situation intérieure de l'Espagne elles événements domestiques survenus dans le palais de l'Escurial, modifièrent son plan primitif, et offrirent à son ambition et à son génie l'occasion de rattacher la nation espagnole au peuple français , non pas seulement par une invasion permanente, mais par une révolution.
La monarchie de Charles-Quint était alors dirigée par un de ces hommes que Dieu ne manque jamais de placer au timon des états dont il permet la chute pour les régénérer : et la famille royale aussi était marquée du signe de la décadence. Le sang de Louis XIV se souillait à la face du
monde; l'insolence du parvenu et l'effronterie du vice obtenaient les hommages de la fierté castillane ; l'avilissement du pouvoir , inévitable avant- coureur de sa ruine , était au comble ; l'amant de la reine s'était fait le favori du roi et le tyran de l'Espagne ; Godoï maîtrisait , déshonorait et perdait une race auguste dont les destins étaient accomphs. « Son ascendant , dit un écrivain attaché aux Bourbons, était sans bornes sur la famille royale ; son pouvoir était celui d'un maître absolu ; les trésors de l'Amérique étaient à sa disposition, et il les employait à des séductions infâmes ; enfin , il avait fait de la cour de Madrid un de ces lieux où la muse indignée de Juvénal a conduit la mère de Britannicus. »
Évidemment, c'était là ce qu'on appelle le signe des temps ! La protection divine s'était visiblement retirée du royaume de Pelage, comme elle avait abandonné, un siècle auparavant , le trùne de Glovis. L'Espagne avait aussi sa régence. Le sceau de la dégradation ne laissait plus apercevoir les traces de l'huile sainte sur des fronts écrasés du poids d'une couronne surchargée de rouille et d'opprobre. Mais la royauté ne subissait pas seule les dégoûtantes atteintes de la décrépitude. La sève vigoureuse du moyen âge était épuisée dans toutes les parties du corps social. La noblesse et le clergé , appuis naturels et auxiliaires puissants du pouvoir royal , aux jours de sa splendeur , partageaient avec lui les misères et les intirmités de la vieillesse. La dernière heure de l'ancien régime était venue aussi au delà des Pyrénées ; Napoléon se sentit appelé à donner le signal, à sonner le terrible glas de ses funérailles.
Il n'avait songé d'abord, nous le répétons, qu'à s'assurer militairement de la fidélité d'un allié suspect. Mais lorsqu'il vit la famUle royale se perdre elle-même par le scandale et la discorde, le peuple agité par des révolutions de palais , Charles IV et Ferdinand implorant à ses pieds , l'un contre l'autre, la protection de la France, le roi et la reine dénonçant leur fils , et le fils les détrônant elles outrageant tous deux , il lui parut qu'il pourrait faire mieux en Espagne que d'y occuper des forteresses, et que le moment était arrivé de changer l'aspect misérable de ce noble et beau pays , en l'unissant plus étroitement à son empire , en faisant régner à Madrid les idées françaises, soit sous le nom de Charles IV, soit sous celui de Ferdinand , ou de tout autre prétendant qu'il lui conviendrait de choisir. Dans ce but, il dirigea le maréchal Bessières, à la tète de vingtcinq mille hommes, vers les provinces Basques, pour y renforcer Moncey et Dupont , et il donna le commandement en chef de l'expédition à
Murat, qui porta son quartier-général à Burjïos, dans le commencement (lu mois (le mars.
Dè's que l'approche des Français fut connue dans Madrid, le peuple cria à la trahison, et la cour s'enfuit à Aranjuez. Godoï, qui s'était llatté un instant d'avoir trompé Napoléon et de l'avoir mis dans ses intérêts, s'aperc'ut de la vanité de ses espérances et conseilla làclienient à Charles IV d'imiter la maison de Bragancc et de se retirer dans l'Amérique espagnole. Le roi ne savait qu'obéir à son favori ; il consentit à partir immédiatement pour Séville. Mais les préparatifs de départ irritèrent l'orgueil castillan. Les soupçons de perfidie, qui planai(Mit sur le prince de la Paix, trouvèrent plus de ciédit et devinrent plus violents ; le 1 0 mars, la colère nationale fit explosion. Le palais d' Aranjuez fut envahi par une po-
pulace furieuse, demandant à grands cris la tète de Godoï. L'htMel du fa-
vori fut forcé et mis au pillage ; il n'échappa lui-même à une mort certaine qu'en se sauvant dans un grenier. Alors Charles IV, qui avait essayé de calmer le peuple, en lui annonçant que le prince de la Paix consentait à se démettre de tous ses emplois , se vit contraint de déposer luimême la dignité royale. Il publia un acte solennel d'abdication en faveur du prince des Asturies , qui prit aussitôt le nom de Ferdinand YII , et qui commença son règne par la couQscation des biens de Godoï, qu'on avait jeté dans une prison, pour y attendre les vengeances judiciaires du nouveau monarque.
A peine le premier bruit de ces événements fut-il parvenu à Burgos , que Murât se hâta de marcher sur Madiid. 11 y entra le 25 mars , à la tète de six mille hommes de la garde et des corps de Dupont et de Moncey , au miUcu d'un peuple frappé de stupeur et plein de méfiance, mais non terrifié.
Le lendemain , Ferdinand VII quitta Aranjuez pour faire aussi son entrée dans la capitale des Espagnes. Le morne silence qui, la veille, avait accueilli les Français , se changea en vif enthousiasme à l'approche
DK NAPOLEON.
(lu nouveau roi. La population entière se porta a sa rencontre, impatiente (Je saluer le prince qui la délivriiitdu joug ignominieux de Godoï.
Le corps diplomaticpie sanctionna par une démarche officielle les é\ énements d'Aranjuez, et ne se fit aucun scrupule de reconnaître le roi de rémeute. L'ambassadeur de France seul, d'accord avec Murât, évita de se prononcer. Le généralissime français envoya toutefois un message à Charles IV, pour l'assurer de sa protection et lui offrir son assistance. Le vieux roi ne songea d'abord qu'à sauver et à recouvrer son favori. « Il n'a d'autre tort , disait-il , que celui de m'avoir été attaché toute ma vie ; la mort de mon malheureux ami entraînerait la mienne. » Et Godoï lui fut rendu.
Charles IV protesta ensuite contre l'abdication que l'insurrection populaire lui avait arrachée ; il dénonça la violence qu'il avait subie à l'empereur, dans une lettre qu'il chargea Murât de lui faire parvenir. De son côté, le prince des Asturies écrivit également à Napoléon, dont il redoutait la puissante intervention en faveur de son père, pour justifier les événements qui l'avaient porté prématurément au trône, et pour placer son autorité naissante sous l'appui de l'alliance française. Napoléon com-
prit , à la réception de ces deux lettres , que les piétendus maîtres de la monarcliie espagnole la mettaient sous ses pieds, incapables qu'ils étaient l'un et l'autre d'en soutenir le fardeau. Mais le caractère du peuple espagnol lui donnait des craintes et le laissait encore dans l'incertitude. « Ne croyez pas, écrivait-il à Murât , le 29 mars, que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'd y a de l'énergie chez les Espagnols... L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne. S'ils craignent pour leurs privilèges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse... L'Espagne a plus de cent mille hommes sous les armes , c'est plus qu'il ne faut pour soutenir, avec avantage, une guerre intérieure. Divisés sur plusieurs points , ils peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie... Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables; il en est d'autres que vous sentirez. L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multipUer nos embarras... La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'étabhr aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce pays. C'est peut-être celui de l'Europe qui y est le moins préparé... Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?. . .
» Irai-je à Madrid?... 11 me semble diflicile de faire régner Charles IV : son gouvernement et son favori sont tellement dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
» Ferdinand est l'ennemi de la France , c'est poin* cela qu'on l'a fait roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui , depuis vhigt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France... Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont suivre... J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès du nouveau roi voir ce qui se passe. 11 se concertera avec votre altesse impériale... Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que je prendrai. Cela ne vous sera pas diflicile ; je n'en sais rien moimême... Vous leur direz que l'empereur désire le perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne , pour la mettre en rapport avec l'état de civihsation de l'Europe... Que l'Espagne a besoin de recréer la machine de son gouvernement, et qu'il lui faut des lois qui garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la féodalité ; des institutions qui raniment l'hidustrie, l'agriculture et les arts. \ ous leur peindrez
DK NAPOLKON. 421
l'état de ti'anquillité et d'aisance dont jouit la France , malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée ; la splendeur de la religion qui doit son établissement au concordat que j'ai signé avcx.' le pa[K'. N'ous leur démonticrez les avantages qu'ils peuvent tirer d'une régénération [»oliti(|ue : l'or dre et la paix dans l'intérieur, la considéi'ation et hi i)uissance à l'extérieur. Tel doit être l'esprit de nos discours et de vos écrits... Ne brusquez aucune démarche. Je puis attendie à Bayonne , je puis passer les Pyrénées... Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vousmême... Vous allez trop vite dans vos instructions du 14... Si la guerre s'allumait, tout serait perdu. C'est à la politi(iue et aux négociations qu'il appartient de décidei' des destinées du l'Espagne. »
Avant de s'arrêter à une résolution, INapoléon voulut \oir de près l'état des choses et se convaincre par lui-même des exigences et des possibilités de la situation. Parti de Paris le 2 avril, il arriva à Bordeaux le i, et y séjourna pour attendre Joséphine qui vint l'y rcjohidre le 10. Ils marchèrent ensemble \eis Bayonne , où ils tirent leuv entrée le 15, Le château de Marrac , destiné à être témoin de l'un des grands événements politiques de l'époque, devint |H)ur (pielques mois la résidence impériale.
Dès le lendemain de son arrivée à Bayonne, l'empereur s'empi'essa de l'épondre au prince des Asturies. Ajournant son jugement sur le mérite et la valeur de l'abdication de Charles IV, il ne donna au Ois que le titre d'altesse royale, lui parla du danger, pour les princes , d'accoutumer les peuples à se faire justice eux-mêmes , et lui signala le suicide pohtique qu'il coumiettrait , et la honte dont il couvrirait son propre front , s'il se laissait conduire à déshonorer sa mèi'e, pour faire un procès scandaleux au fa\ori. A la lin de sa letti'e , l'empereur exprhiiait , en deux mots , le désir d'une entrevue. L'étude directe des personnages lui était nécessaire pour prendre une détermination. Si la fuite au Mexique se fût réalisée, la question aurait été simpliûée , la position moins embarrassante , la régénération de l'Espagne plus facile. 3Iais ce départ manqué et l'émeute triomphante , il restait deux rois au lieu d'un , dont il fallait fixer le sort. Le parti à prendre sur les choses dépendait beaucoup de celui auquel on s'arrêterait à l'égard des personnes , sur lesquelles Napoléon ne voulait prononcer qu'après les avoir soumises à l'épreuve de son œil pénétrant et de son incomparable sagacité.
Le prince des Astuiies hésita d'abord à se rendre au désir de Napo-
léon. Cependant, tandis que qnelques-uns de ses conseillers lui signalaient un piège dans l'entrevue proposée, d'autres lui faisaient sentir l'importance de devancer son père auprès de l'empereur , et de mettre en sa laveur les premières impressions toujours si difliciles à détruire. Ferdinand céda à ce dernier avis. Il quitta Madrid , au grand regret du peuple espagnol , et s'achemina , plein d'incertitude et d'anxiété, vers les frontières de France. Arrivé à Vittoria , il voulut y attendre l'empereur ; mais l'empereur ne venait pas , et les mêmes considérations qui avaient amené le jeune prince dans l'Alava, l'entraînèrent à Bayonne. Le 20 avril, accompagné de don Carlos , son frère, il se présenta au château de Marrac , où se trouvait Napoléon. Charles IV suivit de près le prince des Asturies. Ne voulant pas lui laisser le champ libre, à Bayonne, il y accourut avec la reine et le favori , pour se placer sous la protection de l'empereur. Alors , le soldat parvenu , l'élu du peuple , l'enfant de la révolulion française, vit ù ses genoux les descendants de saint Louis, les héritiers de Pelage , les gardiens de l'épée du Cid , mettant à sa discrétion la destinée de cette antique et vaste monarchie dont la possession faisait dire avec tant d'orgueil à Philippe II « que le soleil ne se couchait jamais sur ses terres! » Quelle leçon pour la vieille Europe, dans ce tableau ! En face de ces orgueilleuses Pyrénées, qu'un Bourbon avait tenté vainement d'aplanir par des arrangements dynastiques , le moyen âge dégénéré, couvert d'opprobre et frappé d'impuissance, se traînait misérablement à travers la pitié et le mépris publics , pour aller mendier à la porte du château de Marrac quelques heures d'existence , ou pour y déposer, avant de mourir, les lambeaux de sa grandeur passée , ses pompes éteintes et sa gloire ternie , au pied du majestueux représentant (le la gloire et de la grandeur de l'ère moderne !
Le prince des Asturies aurait désiré un rapprochement avec son père, afin de s'entendre pour rendre inutile rintervention du redoutable médiateur qu'ils avaient choisi. Dans ce dessein, il voulut suivre un jour Charles IV dans son appartement, mais le vieux roi lui dit vivement : « Arrêtez , prince , n'avez-vous pas assez outragé mes cheveux blancs? » et il le repoussa. Le lendemain il lui reprocha sa conduite en termes amers dans une lettre à laquelle Napoléon ne fut pas étranger, et qui finissait ainsi, par allusion à l'émeute d'Aranjuez : « Tout doit être fait pour le peuple , et rien par lui. Oublier cette maxime , c'est se rendre coupable de tous les crimes qui dérivent de cet oubli. »
Cependant Napoléon avait appris, on peu de jours, à connaître et à apprécier les deux personnages (pi'il était veiui étudier. A la première entrevue, Charles IV et son lils étaient juués, iiTévocahlement juiïés. « Quand je les vis à mes pieds , a dit depuis Napoléon , (juc je pus juger moi-môme de toute leur incapacité, je pris en pitié le sort d'un grand peuple ; je saisis aux cheveux l'occasion unique que me présentait la fortune pour régénérer l'Espagne, l'enlever à l'Augleteri'e, et l'unir intimement à notre système. Dans ma pensée, c'était poser une des hases fondamentales du repos et de la sécurité de l'Europe. Mais loin d'y employer d'ignohles , de faihles détours, comme on l'a prétendu, si j'ai péché , c'est , au contraiie , par une audacieuse franchise , pai' un excès d'énei'gie. Bayonne ne fut pas un guet-apens, mais un immense, un
éclatant coup d'état Je dédaignai les voies tortueuses et communes.
Je me trouvais si puissant! j'osai frapper de trop haut. Je voulus agir comme la Providence, qui remédie aux maux des mortels i)ar des moyens à son gré , parfois violents, sans s'inquiéter d'aucun jugement. )>
Napoléon s'est jugé lui-même admii-ahlement dans ces dernières paroles; il a caractérisé, avec une suhlime franchise et une parfaite Aérité, sa résolution à l'égard de l'Espagne. Ce fut <( un immense, un éclatant coup d'état ! I) 11 agit comme la Providence , qui frappe parfois violemment ceux qu'elle veut sauver, sans s'inquiéter du jugement des hommes. Et comment n'aurait-il pas agi comme elle, puisqu'il n'était, api'ès tout , que son agent dans la grande œuvre de la régénération espagnole ; puisqu'il était tellement sous l'influence d'une insiiiration supérieure et au-dessus des comhinaisons de la prudence commune , qu'il se jeta dans cette entreprise, en dépit des ohstacles qu'il avait si hien prévus et signalés dans sa lettre à Murât, et qu'il y trouva en effet la fin du prestige qui le faisait supposer invincihle , la fin de (( sa moralité en Europe, » selon sa propre expression ; la fin de sa puissance, la fin de sa dynastie? Mais que fait à la Providence, que fait à l'humanité, la fin de toutes ces choses, si le but providentiel est rempli , si la raison humaine conserve et agrandit son empire , à mesure qu'un potentat perd le sien?
Oui , Napoléon pourra dire un jour « (|ue la guerre d'Espagne l'a perdu ; que toutes les circonstances de ses désastres viennent se rattacher à ce nœud fatal (Mémorial). » Mais le renversement de sa prodigieuse fortune et de ses espérances dynastiques sera précédé d'une lutte
de six ans , pendant laquelle les deux peuples les plus civilisés de l'Europe , les Français et les Anglais , se donneront rendez-vous en Espagne , et y poi'teront, les uns , les mœurs démocratiques , les autres, les idées constitutionnelles de leur pays. Qu'après cela l'issue de la guerre soit , en définitive , funeste aux armes françaises , la philosophie moderne n'en aura pas moins séjourné longtemps et exercé son prosélytisme dans le voisinage du Saint-Office , en s'abritant sous la tente des alliés de l'Espagne , comme sous celle de ses conquérants. Locke et Bentham se seront établis aux bivouacs de Wellington , pendant que Condillac et Montesquieu auront visité les rives de l'Èbre , du Mançanarès et du Tage , à la suite de Napoléon. Et quand les troupes impériales seront forcées de repasser les Pyrénées et d'abandonner leur conquête , l'ancien régime trouvera partout à son retour le germe des idées libérales , la haine de l'inquisition et du monachisme , l'amour de la liberté. Féroce alors autant qu'il fut lâche, il trempera la main dans le sang de ses plus illustres libérateurs, parce qu'ils auront pris au sérieux la constitution qui sauva leur indépendance. 3Iais toute la monstruosité de cette ingratitude fera des martyrs, et non pas des esclaves. Ce ne sera pas en vain que Cadix , émule de Londres , aura eu pendant six ans sa tribune nationale , et que Madrid , Pampelune et Barcelonne seront devenues des villes françaises. Porlier sera imité par Lacy, Mina par l'Empécinado ; puis viendront Quiroga et Riégo ; et si l'absolutisme trouve cette fois un appui en France , cette alliance inespérée aura les mêmes résultats que l'alliance anglaise. Ce qu'auront commencé les vétérans de Napoléon , les jeunes soldats de Louis XYTIT l'achèveront. Enrôlés contre la constitution de Cadix , ils continueront d'initier le peuple espagnol , par leur contact , aux habitudes et aux opinions constitutionnelles ; de telle sorte que le royal émeutier d'Aranjuez, après avoir récompensé par les galèi'cs ou l'échafaud les libéraux espagnols qui surent reconquérir héroïquement le trône qu'il avait si honteusement abandonné lui-même , se verra contraint, à son lit de mort, de placer le sceptre de Castille , l'héritage de ses enfants , sous la protection de cet esprit de réforme dont il aura si cruellement poursui\i les généreux sectateurs. Alors , nous le répétons , qu'il ne reste plus rien de la puissance personnelle de Napoléon et des destinées qu'il avait réservées à sa famille , peu importe : le drapeau de la civilisation n'en sera pas moins planté en Espagne , et , au milieu des calamités qui au-
Dl£ NAPOLEON
roiit désolé les générations contemporaines , et qui pourront durer longtemps encore , renfantemcnt du nouveau peuple espagnol fuiiia par
"Mj^iii> ^^f^^f^'\^/^'$^<^}^ \!m
s'accomplir. C'était là le principal -but de Napoléon. 11 l'indiqua expressément dans sa lettre au grand-duc de Berg ; il l'a répété à Sainte- Hélène. (( Dans la crise où se trouvait la France , a-t-il dit ; dans la lutte des idées nouvelles , dans la grande cause du siècle contre le reste de l'Europe, nous ne pouvions laisser l'Espagne en arrière.» {Mémorial.) Tout va contribuer à rendre plus prompte et plus ferme la résolution de Napoléon. Une insurrection a eu lieu dans ^Madrid ; bien qu'apaisée par des flots de sang , elle a laissé la capitale de l'Espagne dans un état d'effervescence qui, d'heure en heure , gagne les provinces. Il n'y a plus à hésiter : les Bourbons ne pourraient plus régner sur le peuple espagnol que sous le bon plaisir de l'émeute, hostile à l'influence française.
Si-
Le 5 mai, Charles lY abdique en faveur de Napoléon; et, cinq jours après , le prince des Asturies et les infants Don Carlos , Don Antonio et Don Francisco , ratifient cette abdication , et renoncent à toute prétention au trône d'Espagne. Le \ieux roi se retire à Compiègne, avec la reine et l'inséparable Godoï; les infants vont habiter Valençay.
Cet abandon de la couronne par Charles lY et par ses fils mit le comble à l'irritation de la nation espagnole. L'insurrection devint géné-
rale ; des juntes se formèrent de toutes parts pour organiser et diriger la défense du pays contre l'invasion étrangère. Une junte centrale s'établit ensuite à Séville. Les Espagnols en masse, selon l'expression
Dl- NAPOLÉON. 427
môme de Napoléon , se conduisirent comme un homme d'honneur.
Cette noble attitude répondait aux prévisions de Tempereur ; mais , une fois cngajïé , il ne pouvait plus reculer, et il comptait toujours, clailleurs, sur l'ascendant de sa fortune et la puissance de ses armes. Il nomma, de son côté, une junte, qu'il investit du gouvernement de l'Espagne, et il lui donna son beau-frère , Murât, pour président. A peine installée , celte junte demanda pour roi le frère de l'empereur, Joseph Napoléon , qui occupait alors le trône de Naples.
Napoléon commença par annoncer aux Espagnols les événements de Bayonne , dans une proclamation où il leur exposait le bien qu'il s'étail proposé en acceptant la cession solennelle du 5 mai. « Après une longue agonie, leur dit-il, votre nation périssait. J'ai vu vos maux; je veux y porter remède. . . Votre monarchie est vieillie ; ma mission est de la rajeunir. J'améliorerai toutes vos institutions , et je vous ferai jouir, si vous me secondez , des bienfaits d'une réforme sans froissements , sans désordres , sans convulsions.
« Espagnols , j'ai fait convoquer une assemblée générale des députations des provinces et des villes : je veux m'assurer par moi-même de vos désirs et de vos besoins.
(( Je déposerai alors tous mes droits , et je placerai votre glorieuse couronne sur la tête d'un autre moi-même , en vous garantissant une constitution qui concilie la sainte et salutaire autorité du souverain avec les Ubertés et privilèges du peuple.
» Soyez pleins d'espérance et de conflance dans les circonstances actuelles ; car je veux que vos derniers neveux conservent mon souvemr et disent : — Il est le régénérateur de notre patrie. »
Cette proclamation fut publiée le 25 mai , à Bayonne. Le 6. juin suivant , ini décret hupérial , daté de la même ville , appelait Joseph Napoléon au trône des Espagnes et des Indes. Ce prince ne tarda pas d'arriver. Avant de se rendre à 3Iadrid , il passa quelque temps auprès de l'empereur, et reçut même à Bayonne les députations que Murât avait mission de lui adresser de toutes les provinces soumises aux armes françaises. Ce fut dans cette cité que se réunit, le 6 juillet, la junte générale convoquée par Napoléon. Une constitution basée sur celle de l'an VIII fut présentée à cette assemblée , qui s'empressa de l'adopter.
Mais ce n'était là qu'une représentation factice du peuple espagnol. Quelques généraux français lui accordèrent trop d'importance ; ils cru-
428 m S 101 RE
rent qu'elle suflirait pour soumettre l'Espagne, ou du moins pour réduire à l'état de simple mutinerie , facile à réprimer, Finsurrection générale qui s'organisait sur tous les points de la Péninsule. Cette erreur fut fatale à l'un d'eux. Le général JJupont, qui avait pris une si noble part à la victoire de Friediand , se sépara des autres corps de l'armée française pour se porter à Andujar et pénétrer en Andalousie , où la révolte faisait de rapides progrès. Ce mouvement imprudent eut des suites funestes. A peine Bessière venait-il de gagner la bataille de Rio-Seco , et Moneey, de s'emparer de Valence, que la défaite et la capitulation de Baylen ternirent l'éclat du drapeau français , et apprirent à l'Europe que les armées de Napoléon n'étaient pas invincibles. Dupont, cerné par Castanos , déposa les armes , et son corps d'armée , fort de dix-huit à vingt mille hommes, fut fait prisonnier de guerre. A cette nouvelle, l'insurrection grandit dans toutes les autres provinces de la monarchie espagnole, et le roi Joseph jugea prudent d'ordonner à l'armée française de se retirer au delà de l'Èbre.
Napoléon, parti de Bayonne le 22 juillet, apprit à Bordeaux la défaite et la capitulation de Dupont. 11 en fut indigné , et dit à l'un de ses ministres . « Qu'une armée soit battue , ce n'est rien , le sort des armes est journaher et l'on répare une défaite ; mais qu'une armée fasse une capitulation honteuse , c'est une tache pour le nom français , pour la gloire des armes. Les plaies faites à l'honneur ne guérissent point. L'effet moral en est terrible. Comment ! un Français a eu l'indignité de quitter l'uniforme français pour revêtir l'uniforme ennemi ! On a eu l'infamie de consentir à ce que nos soldats fussent fouillés dans leurs sacs comme des voleurs? Devais-je m'attendre à cela du général Dupont, un honmie que je soignais, que j'élevais pour le faire maréchal ! . . . On dit qu'il n'y avait pas d'autres moyens de sauver l'armée, de prévenir regorgement des soldats. Eh! il eût mieux valu qu'ils eussent tous péri les armes à la main , qu'il n'en fût pas revenu un seul. Leur mort eut été glorieuse; nous les eussions vengés. On retrouve des soldats ; il n'y a que l'honneur que l'on ne retrouve pas. » (Le consulat el l'empire.)
Le général Dupont fut livré à la haute cour impériale , et Napoléon écrivit lui-même dans le Moniteur du 1 0 août les hgnes suivantes :
« Il y a peu d'exemples d'une conduite aussi contraire à tous les principes de la guerre. Le général Dupont , qui n'a pas su diriger son
DK NAPOLEON.
armée , a ensuite montré , dans les négociations , encore moins de courage civil et d'lial)ileté. Comme Sahiniis Titiii'iiis , il a été eiitiaîné à sa perte par un esprit de >ertige , et il s'est laissé tromper [)ar les ruses et les insinuations d'un autre Ambioi'ix ; mais plus heureux (jue les nôtres, les soldats l'omains moururent tous les armes à la main. » Si la honte de la capitulation de Ba\ len était ineffaçable , les pertes matérielles occasionnées par celle catastrophe n'étaient pas du moins irréparables. Après avoir flétri son lieutenant , Napoléon s'occupa de relever les espérances et la morahté du soldat français en Espagne. 11 ordonna de nouvelles levées , envoya des renfoils , et pour témoigner de sa propre confiance dans le résultat défuiitif de h\ gueri'e, pour bien manifester que sa résolution de lier intimement la nation espagnole à l'empire français était toujours la même, toujours inébranlable, il ordonna, par un décret du 15 août, l'ouverture d'une grande route de Madrid à Paris.
CllAPlïRE XXVllI.
Iletourde l'eiuiioreui- à Saint-Clouil. Comniunicalious iliplomali(|ues. Envoi de troupes en Espagne.
Entrevue d'ErfurIh. Retour à Paris. Visite au Musée. Session du corps législatif. Départ
de l'empereur pour Bayonne. Nouvelle invasion de l'Espagne. Prise de Madrid.
Abolition de l'inquisition. Symptômes d'hostilités avec l'Aulriclie.
Napoléon ijuilte précipitamment l'armée d'Espagne
pour retourner à Paris et se rendre
en Allemagne.
. 'empereur étail rentré à Saint-Cloud le jour
\ de sa fête. Il v reçut en crande cérémonie le
{.^^ comte de Tolstoï, ambassadeur russe, qui
lui remit les magnifiques présents dont l'em-
peieur Alexandre l'avait chargé. Napoléon
^ en ordonna l'exposition publique aux Tuile-
^jty ries.
Toujours soigneux d'effacer les traces des dissensions intestines de la France, afin de parvenir plus facilement à la réalisation de son
système de fusion , il décréta la fondati(ni de noniljreux établissements publics , en tous genres , dans les départements qui avaient été le théâtre de la gueri'e civile.
La nouvelle de la bataille de Yimeyra , entre lord Wellington et Junot, arriva sur ces entrefaites à Paris. Les Français, complètement battus, avaient été forcés de capituler. Us s'étaient soumis à évacuer le Portugal et à rentrer en France sur des vaisseaux anglais.
Ce second échec de ses armes au delà des Pyrénées , quelque humiliant quMlpùt être, n était pas fait pour décourager Napoléon, dont le parti était si bien arrêté à l'égard de la Péninsule , qu'il disait au sénat, le 4 scpteml)re : « Je suis résolu à pousser les affaires d'Espagne avec la plus grande activité , et à détruire les armées que l'Angleterre a débarquées dans ce pays... J'impose avec conllance de nouveaux sacrifices à mes peuples ; ils sont nécessaires pour leur en épargner de plus considérables. » Dans ce message, qui fut suivi d'un rapport du ministre Champagny sur les affaires d'Espagne , l'empereur déplorait la perte du sultan Sélim, son allié, qu'il appelait le meilleur des empereurs ottomans, et qui venait de périr de la main de ses neveux. Il s'y félicitait , par compensation , de son alliance intime avec Alexandre , (( ce qui ne devait laisser aucun espoir à l'Angleterre dans ses projets contre la paix du continent. » Le sénat répondit à l'empereur par le vote d'une levée de quatre -vingt mille conscrits. «La volonté du peuple français , sire , lui dit-il par l'organe de son président Lacépède , est la même que celle de votre majesté.
» La guerre d'Espagne est politique , elle est juste , elle est nécessaire. »
Une circonstance qu'il ne faut pas omettre , c'est que l'orateur du sénat déclara , dans sa harangue , que ce corps avait été unanime pour accéder avec empressement aux désirs de l'empereur.
Cependant le besoin de nouveaux renforts devenait chaque jour plus pressant en Espagne. L'insurrection, triomphante, régnait toujours dans la capitale et dans les principales provinces. Ce n'était pas avec les recrues récemment organisées que la victoire pouvait être ramenée sous les drapeaux de la France. Napoléon s'adressa donc à ses vieilles phalanges , aux vainqueurs d'Austerlitz , d'Iéna et de Friedland. Dans une grande revue qu'il passa aux Tuileries, le^^ septembre, il annonça aux soldats de la grande armée qu'il marcherait
bientôt avec eux en Espagne , où le grand peuple avait aussi des oùtraces à venger.
'ILi ^-"/i --'/^/^^//////^v/ ' I'
« Soldats , leur dit-il , après avoir triomphé sur les bords du Danube et de la Vistule , vous avez travei se l'Allemagne à marches forcées; je vous fais aujourd'hui traverser la France sans vous donner un moment de repos.
« Soldats, j'ai besoin de vous-, la présence hideuse du léopard souille les continents d'Espagne et de Porlugal. Qu'à votre aspect, il fuie épouvanté : portons nos aigles triomphantes jusqu'aux colonnes d'Hercule! là aussi nous avons des outrages à venger.
« Soldats, vous avez surpassé la renommée des armées modernes ; mais vous avez égalé la gloire des armées de Rome qui , dans une même campagne, triomphèrent sur le Rhin et sur l'Euphrate, en lllyrie et sur le Tage.
» Une longue paix , une prospérité durable seraient le prix de vos travaux; un vrai Français ne peut, ne doit prendre aucun repos jusqu'à ce que les mers soient ouvertes et affranchies.
» Soldats, tout ce que vous avez fait , tout ce que vous ferez encore pour le bonheur du peuple Français et pour ma gloire, sera éternellement dans mon cœur. »
4ÔÔ
Ces paroles ne firent qu'accroître renthoiisiasme déjà si grand des soldats de l'armée du Nord. 11 leur tardait, après tant de guei'res fomentées par l'Auiileterre , après tant de tiioniplies obtenus sur ses alliés , de se rencontrer enlin l'ace à face et de se mesurer ave<* les soldats de cette reine des mers, (inOn leur sii:nal;iil, dans toutes les pro clamations, comme l'éternelle ennemie du continent.
Le premier corps , formé de ces magnifiques et formidables l)ataillons , partit de Paris , le 25 septembre , sous le commandement du maréchal Victor. En traversant la capitale , ils furent reçus à la barrière par le préfet de la Seine et par le corps municipal.
Mais avant de marcher lui-même à la tête des troupes qu'il envoyait en Espagne, Napoléon, toujours sous l'influence des impressions trompeuses qu'il avait reçues à Tilsitt, au sujet du czar, voulut sanctionner
encore, dans une entrevue, Tétroite amitié qu'il avait conçue pour Alexandre, et que celui-ci avait semblé partager. 11 sentait le besoin de conférer avec ce prince , qui était , après lui , le plus puissant des monarques du continent, sur toutes les questions actuelles de la politique européenne, et sur les affaires d'Espagne principalement. Erfurth fut choisi pour le lieu de l'entrevue. Les deux empereurs y arrivèrent au commencement d'octobre : tous les princes de la confédération du Hhin s'y étaient rendus , comme pour former, autour de leur superbe protecteur, un cercle de courtisans couronnés. Napoléon, aûn de rendre le s(\jour d'Erfurth plus agréable à son illustre ami , s'était fait accompagner par la Comédie- Française. A l'une des représentations, Alexandre affecta de saisir avec transport et applaudit de toutes ses forces un vers dont tout le monde fit aisément l'application :
l.'.iniiti('il'uii grand lioniinr csl un liiinfail des diiu\.
Huit jours se passèrent dans les fêtes; mais la politiipie ne fut pas oubliée. Aux banquets c t aux spectacles succédaient les entretiens in-
DE XATOLI^ON.
times. L'empereur de Russie eut Tair de vouloir amener l'Angleterre à la paix : il signa même a\ec Napoléon une lelti'c pi"Ossante dans ce but. Mais Tavenir prou^era sa sincéi-ilô ! 11 donna ensuite son apjjrobation entière à la guerre d'Espagne , parce qu'il y voyait une dlNcrsion fort avantageuse pour le Nord, dans la guerre contre la révolution, et de jilus une occasion d'affaiMissoment ou de ruine pour les deux pays dont la rivalité était la plus redoutable pour l'empire russe , la France et l'Angleterre.
Les deux souverains se séparèrent le 1 4 octobre , très-satisfaits l'un de l'autre ; Napoléon se croyant sincèrement l'ami d'Alexandre , et ne pensant pas qu il dût un jour dire de lui : C'est un Grec du Bas-Empire !
Le -18 octobre, l'empereur était de retour à Saint-Cloud. Quatre jours après , il visita le Musée avec l'impératrice , et s'entretint long-
temps avec les artistes qui s'étaient empressés de venir faire les honneurs de leur temple au glorieux protecteur des arts.
L'ouverture du corps législatif eut lieu le 25. Se croyant sur de la Russie , l'empei'eur parla avec conliance de ses desseins et de ses espérances au sujet de l'Espagne. <( C'est un bienfait particulier de cette Providence qui a constamment protégé nos armes , dit-il , que les passions aient aveuglé les conseils anglais pour qu'ils renoncent à la protection des mers , et présentent enfin leur armée sur le continent. Je pars dans peu de jours, pour me mettre moi-même à la tète de mon armée , et , avec l'aide de Dieu , couronner dans Madrid le roi d'Espagne, et planter mes aigles sur les forts de Lisbonne. L'empereur de Russie et moi , nous nous sommes vus à Erfurth ; nous sommes d'accord et invariablement unis pour la paix comme pour la guerre. »
L'empereur partit , en effet , de Paris , le 19 octobre , et arriva , le 5 novembre, au château de Marrac. Le 3, son quartier-général était à Vittoria , et le 9 , à Burgos , après une victoire du maréchal Soult sur l'armée d'Estramadure. Le inême jour, le maréchal Victor battait l'armée de Galice à Espinosa de los Monteros.
Le plan de Napoléon était d'isoler ces deux armées l'une de l'autre, afin de les détruire séparément. Il avait dirigé Victor contre Blacke , et i\ey et 3Ioncey contre Castanos qui commandait toujours l'armée d'Andalousie , tandis qu'il se plaçait lui-même au centre des opérations, avec Soult, et une réserve de cavalerie confiée à Bessières.
Cette distribution de ses forces lui avait déjà pleinement réussi. L'armée de l'Estramadure était dissipée , celle de Galice anéantie. Les fuyards du combat d'Espinosa , ayant voulu se réorganiser à Reynosa, l'approche du maréchal Soult les força d'abandonner leurs approvisionnements et leur matériel , et de se jeter en désordre dans les montagnes de Léon.
La droite de l'armée française était donc entièrement dégagée : mais on avait sur la gauche Palafox , qui commandait en Aragon , et Castanos, le vainqueur de Baylen. Tandis que Soult parcourait et désarmait la province de Santander, l'empereur chargea le maréchal Lannes de se mettre à la poursuite des armées d'Aragon et d'Andalousie. Le maréchal Ney fut détaché vers Soria et Tarazon , pour se placer entre Castanos et JMadi'id , pour couper à ce général le chemin de la capitale , en cas de défaite , et le rejeter sur Valence. Les manœuvres de Lannes obligèrent les généraux espagnols de se
DK NAPOLlîON.
retirer entre Tudela et Caseante. lii , appuyés sur TÈbre , et leurs forées ne s'élevant pas à moins de cpiarantcM-inq mille honmies , ils crurent pouvoir aeeepter le eon.bat. Mais ils avaient t'-lM--'--^^ avanta.e« de leur position , du nombre et du eourage de leurs soldats. Le maréebal Lannes leur f.t essuyer une déroute eomplete et vengea m.r Castanos lui-même Tbonneur franeais eomi»romis a Baylen. La
bataille de Tudela coûta aux Espagnols sept mille hommes , trente canons et sept drapeaux. Palafox se retira sur Saragosse et Castanos sur
En apprenant cette nouvelle victoire , Napoléon résolut de marcher directement sur Madrid, laissant Soult , à droite , pour survedler les mouvements des provinces occidentales, et Lannes, à gauche, pour contenir les débris de l'armée d'Aragon. Ney continua d'observer 1 armée d'Andalousie. ,
Mais le patriotisme espagnol ne se lassait pas. De nouvelles levées en Estramadure et en CastiUe avaient formé, improvisé une armée nouvelle qui, forte de vingt mille hommes, vint se jeter sur le passage de
l'empereur et tenter de lui fermer le défilé de Somo-Sierra. Les premiers corps français furent, en effet, arrêtés pendant quelques instants par le feu des batteries qui défendaient ce col étroit et de difficile accès. Il fallut la présence même de Napoléon et Timpétuosité irrésistible de la cavalerie de la garde , pour vaincre la résistance vigoureuse des Espagnols. Mais à l'apparition de l'empereur, à un signal donné, les chasseurs et les lanciers polonais chargèrent au galop , et en un clin d'œil ,
^j:yr/:i^ ^ ^t.^
tout obstacle fut brisé. L''armée française passa sur le ventre de l'ennemi , sabra les canonniers sur leurs pièces , et se présenta aux portes de Madrid, sans plus trouver la moindre trace de l'armée espagnole, qui avait voulu l'arrêter à Somo-Sierra. Ce brillant fait d'armes eut lieu le 29 novembre , sept jours après la bataille de Tudela. Le \^^ déceml)re , le quartier-général de l'empereur se trouva établi à San-Augustino , dans le voisinage de la capitale , qui capitula le 4 , le lendemain de la prise de Ségovie par le maréchal Lefebvre.
Madrid avait d'abord songé à se défendre. Quarante mille paysans armés et huit mille hommes de troupes régulières , outre les mihciens ,
Di: NAPOLKON. ^^9
V étaient renfermés, avec cent pièces de canon. Des barricades avaient
été rapidement élevées : tout annonçait donc une vive résistance , à tel point que deux sommations de Tempereur avaient été accueillies par des démonstrations de mépris et de fureur. Le feu commença alors et fut dirigé sur un palais (Buen Retiro) qui domine la ville. Dès que ce poste important eut été enlevé après de sanglants efforts , par le maréchal Victor, on menaça la ville d'une destruction immédiate, et cette menace produisit son effet. L'armée espagnole sortit de Madrid , les troupes irrégulières se débandèrent, et les autorités signèrent une capitulation.
Napoléon signala cette conquête par un grand acte , que l'irritation du peuple espagnol l'empêcha de reconnaître , comme il l'eût fait en d'autres temps. Le jour même de la capitulation de Madrid, l'inquisition fut abohe et le nombre des couvents considérablement diminué.
Napoléon adressa ensuite une nouvelle proclamation aux Espagnols. « Vous avez été égarés par des hommes perfides , leur dit-il , ils vous ont engagés dans une lutte insensée... Dans peu de mois vous avez été livrés à toutes les angoisses des factions populaires. La défaite de vos armées a été l'affaire de quelques marches. Je suis entré dans Madrid : les droits de la guerre m'autorisent à donner un grand exemple et à laver dans le sang les outrages faits à moi et a ma nation : je n'ai écouté que la clémence... Je vous avais dit dans ma proclamation du 2 juin que je voulais être votre régénérateur. Aux droits qui m'ont été
cédés par les princes de la dernière dynastie , vous avez voulu que j'ajoutasse le droit de conquête. Gela ne changera rien à mes dispositions. Je veux même louer ce qu'il peut y avoir de généreux dans vos efforts ; je veux reconnaître que Ton vous a caché vos vrais intérêts... Espagnols, votre destinée est entre vos mains. Rejetez le poison que les Anglais ont répandu parmi vous... Tout ce qui s'opposait à votre prospérité et à votre grandeur, je l'ai détruit ; les entraves qui pesaient sur le peuple, je les ai brisées; une constitution libérale vous donne, au lieu d'une monarchie absolue , une monarchie tempérée. 11 dépend de vous que cette constitution soit encore votre loi.
n Mais si tous mes efforts sont inutiles, ajouta-t-il en terminant, et si vous ne répondez pas à ma confiance , il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai alors la couronne d'Espagne sur ma tête , et je saurai la faire respecter des méchants , car Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous les obstacles. »
Les Espagnols se montrèrent sourds à ce langage , aussi peu touchés des menaces que des promesses de l'empereur. Mais le mot de constitution ne fut pas prononcé en vain ; l'indépendance castillane s'en empara , et les chefs de l'insurrection se trouvèrent conduits , par la force des circonstances, à doter eux-mêmes l'Espagne d'une constitution plus démocratique que celle qui avait été adoptée à Bayonne.
Le corrégidor de Madrid, à la tête d'une députation de la ville, porta aux pieds du vainqueur l'expression de sentiments qui n'étaient pas dans les âmes, mais dont la manifestation était rendue nécessaire par l'occupation militaire de la capitale. « Je regrette , répondit l'empereur, le mal que Madrid a essuyé; et je tiens à bonheur particulier d'avoir pu la sauver et lui épargner de plus grands maux.
» Je me suis empressé de prendre des mesures qui tranquillisent toutes les classes de citoyens , sachant combien l'incertitude est pénible pour tous les peuples et pour tous les hommes.
» J'ai conservé les ordres religieux en restreignant le nombre des moines. Il n'est pas un homme sensé qui ne jugeât qu'ils étaient trop nombreux. Du surplus des biens des couvents , j'ai pourvu aux besoins des curés, de cette classe la plus intéressante et la plus utile parmi le clergé.
') J'ai aboli ce tribunal , contre lequel le siècle et l'Europe récla-
Dl£ NAPOLEON.
niaient. Les prêtres doivent guider les conscienees, mais ne doivent exercer aucune juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens.
» J'ai supprimé les droits usurpés par les seigneurs dans les temps de guerre civile.
» J'ai supprimé les droits féodaux , et chacun pourra établir des hôtelleries , des fours , des moulins , des mandragues , des pêcheries , et donner un libre essor à son industrie. . . L'égoïsme , la richesse et la prospérité d'un petit nombre d'hommes , nuisaient plus à votre agriculture que les chaleurs de la canicule.
)' Gomme il n'y a qu'un Dieu , il ne doit y avoir dans un état qu'une
justice. Toutes les justices particulières avaient été usurpées et étaient contraires aux droits de la nation. Je les ai détruites.
» J'ai aussi fait connaître à chacun ce qu'il pouvait avoir à craindre , ce qu'il pouvait espérer...
» Il n'est aucun obstacle capable de retarder longtemps l'exécution de mes volontés.
» Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe...
» La génération pourra varier dans ses opinions , trop de passions ont été mises en jeu; mais vos neveux me béniront comme votre régénérateur; ils placeront au nombre des jours mémorables ceux où j'ai paru parmi vous. »
Pendant son court séjour dans la capitale des Espagnes , Napoléon s'occupa d'inspecter la tenue et de maintenir le bon esprit de ses troupes. Il passa , le 9 décembre , au Prado , la revue du corps du maréchal Lefebvre ; le ^ 0 , celle des régiments de la confédération du Rhin , et le ^ I , celle de la cavalerie , dans laquelle figuraient les lanciers po-
louais. Le colonel de ce beau corps reçut des mains de l'empereur, à cette dernière revue, la croix de commandeur de la Légion-d' Honneur.
Ce fut de Madrid que Napoléon envoya au Monileiir une note pour démentir une réponse faite par l'impératrice à une députation du corps législatif , et dans laquelle Joséphine avait placé ce corps au sommet de la biérarchie politique , en disant « qu'il représentait la nation. »
Di: NAPOLÉON. *^^
Napoléon déclara , dans sa feuille officielle , « .lue le premier représentant de la nation , c'était l'empereur. »
On s'est beaucoup récrié contre cette prétention , et cependant elle était conforme à Tordre légal de l'époque et fondée avant tout sur la l)uissance des faits.
Le peuple , qui avait porté Napoléon au trône , par ses acclamations (ral)()rd , et ensuite par des suffrages régulièrement exprimés , devait mieux voir son représentant en lui que dans une assemblée dont la nomination lui était étrangère.
Et d'ailleurs, le corps législatif était-il apte à gouverner la France , et à faire face à toutes les exigences de sa situation , au milieu des circonstances où se trouvait l'Europe, comme le Ut Napoléon? Non, sans doute. C'était donc bien celui qui tenait en ses mains glorieuses et puissantes toute la destinée présente et procbaine de la nation, qui était son véritable représentant, et non point l'assemblée inutile qui n'était elle-même qu'une émanation du pouvoir impérial, par la manière dont se faisaient les élecUons, et qui aurait été inhabile à accomplir ce que le bras vigoureux du dictateur et le génie du gi-and homme réalisèrent.
Cependant , tandis que l'empereur s'occupait à Madrid de l'organisation de l'Espagne , ce qui ne l'empêchait pas de surveiller les discours et les actes des personnes qui le représentaient à Paris , les opérations militaires continuaient dans les provinces espagnoles , où l'insurrection renaissait partout de ses cendres.
Les Anglais avaient quitté le Portugal pour accourir au secours de la capitale de la monarchie espagnole; mais le général Moore désespérant d'arriver à temps , changea tout à coup de plan et conçut le projet de se porter sur Yalladolid , aQn de couper les communications de l'armée française. Cette résolution lui devint fatale. Assailli dun côté, coupé de l'autre, il se vit contraint de commencer, à Palencia , une désastreuse retraite , qui le conduisit sous Tépée constaimuent victorieuse du maréchal Soult , jusqu'à la Corogne , où il se fit blesser mortellement , après avoir perdu dix mille hommes , chevaux , canons et approvisionnements de toutes sortes. Les débris de son armée eurent à peine le temps de regagner la mer ; ils abandonnèrent la Corogne au maréchal , après une vaine tentative de défense , qui dura trois jours. Soult avait également dispersé , pendant cette pour-
histoirh;
suite , le corps espagnol de la Romana , qui s'était réfusié dans les monlasnes des Astui-ies.
L'empereur s'était porté lui-même à la rencontre des Anglais , dès qu'il avait appris leur mouvement sur Madrid. C'est sous ses ordres et en sa présence que les opérations avaient commencé en Galice. Dans les premiers jours de janvier, son quartier-général fut successivement porté à Astorga et à Benavente. Il l'avait aussi établi, pendant cette expédition , à Tordésillas , dans les bâtiments extérieurs du couvent de Sainte-Claire , où mourut Jeanne-la-Folle , mère de Charles-Quint. Ce couvent a été construit sur un ancien palais des Jlaures, dont il reste un bain et deux salles très-bien consenés. L'abbesse , âgée de
Dlî NAPOLEO!^j.
soixante -quinze ans, se fit présenter à l'empereur, qui la n^çiit avec beaucoup tle distinction et lui accorda diverses grâces.
En Catalogne le succès des armes françaises n'avait pas été moins éclatant. Gouvion-Saint-Cyr avait pénétré dans Barcelonne , après s'être emparé de Roses ; et le marquis de Yivès , l.attu à Cardade , était tombé dans la disgrâce de la junte.
Ainsi, depuis l'arrivée de l'emiiereur en Espagne, tout avait change
de face ; la victoire était revenue sous ses drapeaux , aussi empressée, aussi rapide, aussi brillante qu'elle l'avait été jusque-là en Allemagne et en Italie.
En moins de deux mois, l'armée anglaise avait été anéantie, le corps de la Romana détruit , la capitale reconquise , les principales provinces occupées. Les désastres de Dupont et de Junot étaient ainsi plus que réparés. Si les Espagnols persistaient toujours dans leur baine pour la domination française , le cabinet anglais commençait néanmoins à craindre qu'ils ne fussent à la un écrasés pour longtemps , subjugués sinon i-alliés ; et malgré le caractère précaire de leur sujétion , la légitimité n'en aurait pas moins échoué , dans cette première guerre , la plus favorable qu'elle eût encore soutenue contre la révolution. Il fallait donc faire quitter l'Espagne au génie invincible qui était venu y détruire les grandes espérances conçues après les capitulations de Baylen et de Cintra, La diplomatie anglaisé se chargea de le ramener dans le Nord, de le contraindre encore à diviser ses forces. Ce ne fut pas la Prusse, encore toute meurtrie des coups terribles qu'elle avait reçus à léna , qui servit cette fois d'instrument au cabinet de Saint-James ; ce ne fut pas non plus la Russie, qui n'avait pas cicatrisé ses blessures de Friedland ; et qui n'aurait pas d'ailleurs osé dévoiler sitôt l'hypocrisie des protestations amicales d'Erfurth; ce fut l'Autriche, revenue de l'abattement et de la consternation qu'elle avait manifestée après Austerlitz, qui consentit à provoquer de nouveau le vainqueur trop généreux qui Tavait imprudemment épargnée. Trois ans de paix et de repos lui avaient suffi pour réorganiser ses armées; elle se sentait prête à tenir la campagne , et si elle y obtenait des succès , la vieille diplomatie monti'erait alors qu'elle ne se considérait pas plus comme enchaînée, à Berhn et h Pétersbourg , par le traité de Tilsitt , qu'elle n'avait cru être liée à Vienne, par celui de Presbourg. Quoi qu'il arrive, on est toujours siu- de trouver un refuge dans la générosité du vainqueur. Si l'on éprouve de nouveaux revers , on fera un nouveau traité. Quelques concessions territoriales pourront être exigées ; mais le trône restera toujours intact , et la cause de l'antique royauté aura été sauvée en Espagne, en attirant son redoutable adversaire au fond de la Germanie.
Najioléon était à Valladolid lorsqu'il apprit les dispositions hostiles et les armements de l'Autriche. Après avoir reçu dans cette Aille de nom-
DE NAPOLi:0\. /,',-
brcuses dépuUitions venues de ÎMadiid, ordonné la suppression d'un
couvent de dominicains où un soldat français avait été égorgé , et s'être montré favorable aux bénédictins , qui ne s'occupaient que de soins
spirituels et de la culture des lettres , et qui avaient sauvé la vie à plu-
MISTOlUt: DU NAPOLl^ON.
sieurs Français , il quitta précipitamment l'Espagne pour retourm^r à Paris , où il arriva le 25 janvier 4 809.
CHAl'lTUK \\l\.
CumiKi^iir (le ISC'J ciuilrc rAiiliiilir
SON retour de Bayonne, en août 1808, iNa- .poléoû avait été informé que rAutriche, dont 1 l'attitude fut fort équivoque pendant la campogne de Prusse , laissait apercevoir des ressentiments et des intentions malveillantes Encontre la France. H s'en expliqua franchement avec Tambassadeur de cette puissance, M. de Metternich, qui était venu à Saint-Cloud, avec le corps diplomatique, pour féliciter S. M. 1. et R. à l'occasion de sa fête. L'ambassadeur protesta des dispositions pacifiques de sa cour, et déclara que les armements signalés au gouvernement français n'avaient qu'un but défensif. Napoléon lui fit remarquer combien cette explication était déraisonnable, puisque nul sujet d'inquiétude , nul symptôme d'attaque , même lointaine, n'existaient pour l'Autriche. « Cependant, ajouta-t-il, votre empereur ne veut pas la guerre , je le crois ; je compte sur la parole qu'il m'a donnée lors de notre entrevue. Il ne peut avoir de ressentiment contre moi. J'ai occupé sa capitale , la plus grande partie de ses provinces : presque tout lui a été rendu.... Croyez-vous que
le vainqueur des armées françaises , qui aurait été maître de Paris , en eût agi avec cette modération? {M. de Melternich et tous les diplomates et princes de la coalition ont répondu à cette question , en avril -18^4.).... Des intrigues particulières vous entraînent là où vous ne voulez pas aller. Les Anglais et leurs partisans dictent toutes ces fausses mesures ; déjà ils s'applaudissent de l'espérance de voir de nouveau l'Europe en feu...» M. de Metternich persista à nier les vues hostiles de son gouvernement. Plus tard, et au commencement du mois de mars \ 809 , lorsque Napoléon était revenu de Madrid , sur la certitude acquise d'une rupture imminente provoquée par la cour de Vienne , l'ambassadeur autrichien osa tenir le même langage au ministre des relations extérieures, Champagny. « Si l'empereur, lui ditil , avait réellement des inquiétudes sur ce qu'on a appelé nos armements , pourquoi , au lieu de se taire avec moi , et d'appeler les troupes de la Confédération , ne m'a-t-il pas parlé ? on se serait exphqué , et probablement entendu. — A quoi cela aurait-il servi? répondit le ministre français. A quoi ont servi des démarches semblables , faites il y a cinq mois? L'empereur ne vous parle plus, monsieur, parce qu'alors il vous a parlé en vain , parce que vous avez perdu auprès de lui , par des promesses trompeuses , le crédit qu'on accorde au titre d'ambassadeur.... Au surplus , l'empereur, qui ne vous demande rien que de le faire jouir de la sécurité de la paix , ne veut pas la guerre : il vous la fera si vous l'y contraignez. 11 ne vous en a pas donné le plus léger prétexte.... Je ne sais où vos mesures vous entraîneront; mais si la guerre a lieu, c'est parce que vous l'aurez voulu. » M. de Metternich, embarrassé , se retira en se plaignant d'être maltraité dans les cercles de la cour; et M. de Champagny lui répliqua que c'était la cour de Vienne qui , n'exécutant pas les promesses faites par son ambassadeur , avait seule blessé la dignité de son caractère. Ce ministre communiqua au sénat , à la séance du i 4 avril , les deux entretiens que l'empereur et lui avaient eus avec l'ambassadeur autrichien ; il fit connaître les préparatifs hostiles de la cour de Vienne, et après son rapport, un conseiller d'état présenta un projet de sénatus-con suite qui mettait quarante mille conscrits à la disposition du ministre de la guerre. Ce projet fut adopté : le sénat y ajouta une adresse où se retrouvèrent les paroles mémorables que Napoléon avait consignées dans une lettre à l'empereur d'Autriche. « Que les démarches de votre majesté , avait dit Napoléon ,
DE NAPOLKON. ^:.l
montrent de la confiance, elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui , c'est la sincérité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes, lors(iu'on parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-lechamp. 1)
C'était à Londres que François II avait confié ses inquiétudes ; et quand le sénat français votait des levées de consci'its et donnait son approbation aux préparatifs de la guerre , les hostilités étaient déjà commencées ; l'Autriche avait publié son manifeste et envahi les états de la confédération du Rhin. Napoléon en était encore à dire, comme son ministre, qu'il n'avait pas donné « le plus léger prétexte » d'une rupture , à la cour de Vienne ; et , comme dans les campagnes d'Austerlitz et d'Iéna , il répétait peut-être qu'il ne savait pas ce qu'on voulait de lui, ni pourquoi il se battait. Le cabinet autrichien s'était exprimé néanmoins de manière à dissiper tous ses doutes , et à bien faire comprendre que ce n'était pas pour des griefs particuliers , mais pour des raisons générales , pour une question européenne , pour la cause qui avait enfanté toutes les coalitions antérieures, que la foi jurée au bivouac d'Austerlitz et déposée dans le traité de Presbourg allait être violée. C'était une reproduction des manifestes de la vieille Europe, depuis celui de Brunswick ; c'était une nouvelle croisade que le conseil aulique prêchait contre Vennemi commun, c'est-à-dire contre la France, contre le siècle, contre les idées nouvelles dont Napoléon n'était que la représentation.
L'Autriche s'était donc déclarée dès le 9 avril , et le ^ 0 ses armées entraient en campagne. Le 12, l'empereur, instruit par le télégraphe du passage de l'Inn par l'ennemi, partit aussitôt de Paris; le 16 avril il arrivait à Dillingen et y promettait au roi de Bavière de le ramener en quinze jours dans sa capitale , d'où le prince Charles l'avait chassé; le 17, il était à Donawert, et disait à ses soldats, dans une proclamation :
« Soldats, le territoire de la confédération a été violé. Le général autrichien veut que nous fuyions à l'aspect de ses armes, et que nous lui abandonnions nos alliés. J'arrive avec la rapidité de l'éclair.
» Soldats, j'étais entouré de vous lorsque le souverain d'Autriche vint à mon bivouac de 3Ioravie : vous l'avez entendu implorer ma clémence, et me jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres , l'Autriche a dû tout à notre générosité ; trois fois elle a été parjure. Nos succès passés nous sont un sur garant de la victoire qui nous attend.
HISTOinE
» Marclions donc, ot qu'à notre aspect rtnneini reconnaisse son vainqueur. »
L'Autriche avait compté sur l'absence de Napoléon et de sa garde , sur l'éloignement des vieilles bandes de 3Iarengo et d'Austerlitz. Elle savait qu'il ne restait plus que quatre-vingt mille Français , épars dans toute rAllemagne; et son armée, divisée en neuf corps, sous les ordres de l'archiduc Charles, n'avait pas moins de cinq cent mille hommes. Ses premiers mouvements parurent heureux. Le roi de Bavièi-e avait fui de Munich devant Farchiduc, qui s'était porté rapidement de l'Inn sur riser. L'armée française était alors éparpillée sur une ligne de soixante lieues, ce qui l'exposait à être coupée et à se faire battre en détail. Le général autrichien s'en était aperçu, et se montrait plein d'activité et d'espoir, lors(iue l'arrivée de ÎNapoléon vint tout changer. L'ardeur du prince Charles et de son armée se ralentit, celle des soldats français s'accrut au contraire. Toutes les dispositions imprudentes furent vite corrigées. L'empereur reprit le cours de ses admii'ables manœuvres, et tint parole au roi de Bavière. 11 le ramena triomphant dans sa capitale avant le dixième jour accompli, depuis la promesse qu'il lui en avait faite. Dès le 25 avril , ce prince rentrait à Munich , et Napoléon, en six jours, avait remporté six victoires sur 1 armée autrichienne. Ce n'était que le -19 qu'on avait pu aKeindrc rennemi, et im double succès , au combat de Pfaffenhoffen et à la bataille de Tann' avait marqué cette journée. Au combat de Peissing, le terrible 57*",
commandé parle brave colonel Charrière.jiislilia son surnom ; il aborda
\)E N APOLLON. Vôô
Foiil , et (U''fU siicccssivonioiit six rrgimonls auliicliiciis. Le 20, nouvelle rencontre à Abensberg, nouvelle bataille , nouveau ti'ionipliepour les Français. L'ennemi ne tint qu'une lieure, et laissa au pouvoir du vainqueur buit diapeaux, douze pièces de canon et dix-buit mille prisonniers. Le 21 , le combat de Landsbut aclieva la défaile de la veille.
Dans cette journée , le général Mouton , à la tète d'une colonne de gre- } ! nadiers, s'élança à travers les flammes qui dévoraient un des ponts de riser. « Avancez toujours, et ne tirez pas! » criait-il à ses soldats, d'une voix tonnante ; et en peu d instants il eut pénétré dans la ville , qui devint le théâtre d'une lutte sanglante et que l'ennemi ne tarda pas à abandonner. Dans ce moment, l'archiduc Charles, à la tète du corps de Bohème, surprenait, à Ralisbonnc, un délachement de mille hommes, qui avait été chargé de garder le pont, et (jui se laissa ceinei- et prendre, faute d'avoir été prévenu de se retirer. Au premier bruit de cet événement, l'empereur jura que, dans vingt-quatre heures, le sang autrichien coulerait dans Ratishonne, pour venger l'affront fait à ses armes. Le 22, il marcha en effet sur cette ville, rencontra l'ennemi, fort de cent dix mille hommes, qui avait pris position à Eckmiihl. Ce fut encore pour l'empereur l'occasion dune grande bataille et d'un grand triomphe. En quelques instants, cette nombreuse armée, attaquée sur tous les points, fut chassée de toutes ses positions et mise en pleine déroute, laissant la plus grande partie de son artilleiie, (piinze drapeaux et vingt mille prisonniers. L'archiduc Charles ne dut lui-même son salut qu'à la vitesse de son cheval.
Le lendemain 23 , l'armée victorieuse se présenta devant Ratisbonne, que la cavalerie autrichienne, culbutée par Lannes, ne put couvrir : mais six régiments , que l'archiduc avait laissés dans la place, essayèrent de la défendre. L'empereur vint lui-même ordonner l'attaque. Il y fut blessé d'une balle au pied droit. Le bruit s'en répandit
aussitôt dans l'armée , et les soldats d'accourir avec inquiétude : mais ils arrivaient à peine que Napoléon , qui s'était fait panser en un instant, remontait à cheval, au milieu des plus vives acclamations. Bientôt les murailles furent escaladées et la ville prise. Tout ce qui résista passa par les armes ; huit mille hommes se rendirent.
Cependant le maréchal Bessières poursuivait les débris des corps autrichiens, battus à Abensberg et à Landshut. Il les atteignit, le 24, à Neumark , au moment où ils venaient de se rallier à un corps de réserve qui arrivait sur l'Inn, les battit et leur fit quinze cents prisonniers.
Ce même jour, rempeieur publiait, à Uatisboune, l'ordre du jour suivant :
<i Soldats,
») Vous avez justifié mon attente; vous avez suppléé au nombre par votre courage ; vous avez glorieusement marciué la différence qui existe entre les soldats de César et les armées de Xerxès.
» En peu de jours , nous avons triomphé dans les trois batailles de Tann , d'Abensberg et d'Eekmiihl , et dans les combats de Peissing, de Landsliut et de Ratisbonne. Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille prisonniers, trois équipages attelés, trois mdle voilures attelées portant les bagages, toutes les caisses des régiments, voilà le résultat de la rapidité de vos marches et de votre courage.
» L'ennemi, enivré par un cabinet parjure, paraissait ne plus conserver aucun souvenir de vous; son réveil a été prompt; vous lui avez paru plus terribles que jamais. Naguère il a traversé l'Inn et envahi le territoire de nos alliés; naguère il se promettait de porter la guerre au sein de notre patrie. Aujourd'hui , défait, épouvanté, il fuit en désordre; déjà mon avant-garde a passé l'Inn ; avant un mois nous serons à Vienne. »
Cette prédiction audacieuse sera accomplie , comme celle faite au roi de Bavière. Aapoléon va se porter rapidement sur la capitale de l'Autriche. Le 30 avril, son quartier-général est à Burghausen , où la comtesse d'Armansperg ^int le supplier de lui faire rendre son mari , que les Autrichiens ont emmené prisonnier, comme soui)çonné de sympathie pour la France. C'est là qu'est publié ce troisième bulletin de la grande armée , dans lequel Napoléon , plein du souvenir de l'entrevue d'Austerlitz , et oubliant qu'il n'y a pas d'engagement sacré pour les princes de vieille race avec les gouvernements d'origine révolutionnaire , s'exprime avec amertume et dureté sur la personne même de l'empereur François. « L'empereur d'Autriche , dit-il , a quitté Vienne , et a signé en partant une proclamation, rédigée par Gentz, dans le style et l'esprit des plus sots libelles. Il s'est porté à Scharding, position qu'il a choisie précisément pour n'être nulle part, ni dans sa capitale pour gouverner ses états, ni au camp, où il n'eût été qu'un inutile embarras. Il est difflcile de voir un prince plus débile et plus faux. » Si Napoléon est résolu à détrôner le monarque qu'il outrage
avec tant de solennité, son langage n'est qu'injurieux; mais s'il doit traiter encore avec lui, et le laisser sur le trône d'une vaste et puissante monarchie, ce langage est impolitique , car il jette dans l'ème du prince, si hautement outragé, de profonds ressentiments, qui rendront, plus que jamais , toute paix et toute alliance avec la cour de Vienne suspectes et dangereuses.
Le !"■ mai, le quartier-général s'établit à Ried, où l'empereur arriva dans la nuit. Le 5 , un corps de trente mille Autrichiens, reste des vaincus de Landshut, se retirait sur Ebersberg , lorsqu'il fut atteint par les tirailleurs du Po et les tirailleurs corses, qui lui lirent éprouver une perte considérable. Bessières et Oudinot venaient d'opérer leur jonction avec Masséiia, et se dirigeaient sur Ebersberg, menaçant d'envelopper et d'anéantir le corps autrichien ; le général Claparède marchait en tète avec sa division, qui ne comptait guère que sept mille hommes. Dès qu'il eut débouché , l'ennemi , dont la position était avantageuse, ne voulut pas attendre que les divers coi'ps de l'armée française qui le poursuivaient fussent arrivés ; il attaqua la division d'avanlgarde, après avoir mis le feu à la ville, qui était construite en bois. En un instant, l'incendie embrasa tout, et gagna jusqu'aux premières travées du pont. Le feu arrêta la marche de Bessières , qui passait le pont avec la cavalerie pour soutenir Claparède. Ce général fut ainsi obhgé de se défendre seul, pendant trois heures, avec sept mille hommes, contre trente mille. Mais enOn un passage fut ouvert à travers les flammes ; les généraux Legrand et Durosnel survinrent par des points différents. Le soldat français lit des prodiges d'intrépidité et de valeur. Le châleau fut emporté et incendié, et l'ennemi se retira en désordre jusqu'à Enns, où il brûla le pont pour protéger sa fuite dans la direction de Vienne. Le combat d'Ebersberg coûta aux Autrichiens douze mille hommes, dont sept mille cinq cents prisoiuiiers. Le cinquième bulletin signala en ces termes les vainqueurs de cette journée :
« La division Claparède, qui fait partie des grenadiers dOudinot, s'est couverte de gloire ; elle a eu trois cents hommes tués et six cents blessés. L'impétuosité des bataillons de tirailleurs du Pô et de tirailleurs corses a fixé l'attention de toute l'armée. Le pont, la ville et la position d'Ebersberg seront des monuments durables de leur courage. Le voyageur s'arrêtera et dira : — C'est ici, c'est de cette superbe position , de ce pont d'une si longue étendue, de ce château si fort par sa
DE NAPOLEON. 't-i'
situation , qiruiie armée de (rente-einq mille Autricliiens a été chassée par sept mille Français. »
L'empereur reçut à son bivouac d'Ebersberg une députation des états de la Haute- Autriche. 11 coucha, le 4 , à Enns, dans le château du comte d'A^esperg , et se retrouva , le 6 , à cette fameuse abbaye de Molck , où il s'était arrêté pendant la campagne de 1 805 , et dont les caves fournirent cette fois à Tannée plusieurs millions de bouteilles de vin. En passant devant les ruines du château de Diernstein, sur une éminence au delà de Molck , et dans la direction de Vienne , rempereui" dit au maréchal Lannes, qui était à ses côtés : « Regarde, voilà la prison de Richard Cœur-de-Lion . Lui aussi alla, comme nous , en Syrie et en Palestine. Le Cœur-de-Lion , mon brave Lannes, n'était pas plus brave que toi. Il fut plus heureux que moi à Sain t-Jean-d' Acre. Un duc d Autriche le vendit à un empereur d'Allemagne qui le fit enfermer là. C'était le temps de la barbarie. Quelle différence avec notre civilisation! On a vu comment j'ai traité l'empereur d'Autriche que je pouvais faire prisonnier. Eh bien! je le traiterai encore de même. Ce n'est pas moi qui veux cela , c'est le temps ! » Napoléon avait raison : c'était le temps qui le faisait généreux , grand , magnanime après la victoire ; c'était le siècle qui agissait en lui , quand il marquait, par ses procédés envers les monarques vaincus , la distance qui sépare notre civiUsation de la barbarie. Mais s'il se montre l'homme de la civilisation avec la vieille royauté, celle-ci restera, à son tour, digne de son origine, et se montrera sardienne fidèle des errements de la barbarie. Le génie du dix-
HS
neuvième siècle avait été Thôte courtois et bienveillant du bivouac d'Austerlitz; le génie du moyen âge sera le geôlier farouche de Sainte-Hélène.
De Molck, le quartier-général de rempereui" fut porté à Saint-Pol ten , dans la journée du 8. Deux jours après , à neuf heures du matin , Napoléon était aux portes de Vienne.
L'archiduc Maximilien , frère de Timpératrice , commandait dans cette capitale. Il voulut essayer de la défendre. Les premières sommations qu'on lui fit furent repoussées avec hauteur. Ce jeune prince poussa l'aveuglement jusqu'à décerner une espèce d'ovation au chef d'un attroupement qui avait violé le droit des gens sur la personne d'un aide-de-camp (kl maréchal Lannes , envoyé en parlementaire ; il fit promener triomphalement ce forcené , dans toutes les rues de Vienne , monté sur le cheval même de l'officier français qui avait été lâchement assaiUi et blessé.
L'empereur était maître des faubourgs, formant les deux tiers de la population de cette capitale. Il y organisa une garde civique cl des municipalités , qui envoyèrent une députation à l'archiduc pour le supplier d'épargner leurs demeures ; le prince fut peu touché de cette démarche , et le feu continua. Alors Tempereur se vit réduit à ordonner le bombardement. Une batterie de vingt obusiers , placée à cent toises des
remparts, commença, le H, à neuf heures du soir, à foudroyer la
DE NAPOLl-ON. 459
place. En moins de quatre heures, dix-huit cents ohus furent hincés. La ville ne présenta hientôt plus que l'aspect d'une masse de feu , sous laquelle s'agitait en désordre une population désolée. Après d'inutiles efforts contre le travail des assiégeants, l'archiduc, apprenant que les Français avaient passé un bras du Danube, et craignant qu'ils ne parvinssent à lui couper la retraite, sortit précipitamment de la ville à la faveur de la nuit, laissant au général O'Reilli le soin de capituler. En effet, à la pointe du jour, ce général fit annoncer qu'on allait cesser le feu, et peu après, une députation, dont l'archevêque de Vienne faisait partie , fut envoyée auprès de Napoléon , qui la reçut dans le parc de Schœnbrunn.
Le même jour, ^2, ^lasséna s'empara de Léopoldstadt. Dans la soirée , la capitulation de Vienne fut signée , et le 15 . à six heui-es du matin , Oudinot , à la tête de ses grenadiers , prit possession de la place. L'ordre du jour suivant fut aussitôt publié : « Soldats,
'« Un mois après que l'ennemi passa l'Inn , au même jour, à la même heure , nous sommes entrés dans Vienne.
« Ses landwehrs , ses levées en masse , ses remparts créés par la rage impuissante des princes de la maison de Lorraine , n'ont point soutenu vos regards.
» Les princes de cette maison ont abandonné leur capitale , non comme des soldats d'honneur qui cèdent aux circonstances et aux revers de la guerre , mais comme des parjures que poursuivent leurs remords.
» En fuyant de Vienne , leuis adieux à ses habitants ont été le meurtre et l'incendie; comme Médée, ils ont de leurs propres mains égorgé leurs enfants.
» Le peuple de Vienne , selon l'expression de la députation de ses faubourgs, délaissé, abandonné, veuf, sera l'objet de vos égards. J'en prends les habitants sous ma spéciale protection. Quant aux hommes turbulents et méchants, j'en ferai une justice exemplaire.
» Soldats ! soyons bons pour les pauvres paysans , pour ce bon peuple qui a tant de droits à notre estime. Ne conservons aucun orgueil de tous nos succès; voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit l'ingrat et le parjure.
» Napoléon. »
460 HISIOIIU-
L'armée autrichienne, en abandonnant la capitale de Tempire, n'avait pas renoncé à la guerre. Couverte par le Danube , dont elle avait détruit les ponts à Vienne et dans les lieux environnants, elle attendait une occasion favorable pour prendre l'offensive. Le pont de Lintz fut le premier but de ses attaques; mais Yandamme lui résista vigoureusement, et Bernadotte, qui survint, la mit en pleine déroute. De son côté, Napoléon était aussi impatient de forcer le passage du fleuve, pour achever cette glorieuse campagne. La reconstruction du pont fixait donc alors sa sollicitude. Masséna en avait établi plusieurs sur les bras du Danube qui baignent l'ile de Lobau; Napoléon résolut de s'en servir pour le passage de l'armée entière. En trois jours , les corps de Lannes, Bessières et Masséna se trouvèrent en position dans l'île. On coramuni([uait avec la rive droite par un pont de bateaux , long de cinq cents toises , et couvrant trois bras du fleuve. Un autre pont , qui n'avait qu'une longueur de soixante et une toises, joignait lîle à la rive gauche. C'est par là que débouchèrent sans obstacles trente-cinq mille hommes, dans la journée du 21 mai, pour aller se mettre en bataille d'Aspern à Essling. Mais vers les quatre heures du soir, l'archiduc Charles, qui avait rassemblé tous les débris des divers corps autrichiens battus en Bavière , et qui avait fait avancer ses réserves , se présenta à la tête de cent mille hommes, et vint fondre sur les corps de Masséna , de Bessières et de Lannes , les seuls de l'armée française qui eussent gagné la gauche du Danube. Masséna fut le premier attaqué dans Aspern , et il s'y maintint , malgi'é l'infériorité du nombre , par des prodiges de valeur; Lannes en ûi autant dans Essling, tandis que Bessières faisait de brillantes charges de cavalerie contre le centre de l'ennemi, placé entre ces deux villages.
La nuit fit cesser le feu. Les cent mille Autrichiens du prince Charles n'avaient pu faire perdre un pouce de terrain aux trente-cinq mille Français de Masséna , de Lannes et de Bessières. Viennent donc des renforts , et la journée du lendemain sera funeste à l'archiduc. En effet, les grenadiers d'Oudinot, la division Saint-IIilaire , deux brigades de cavalerie légère et le train d'artillerie passèrent les ponts dans la nuit , et vinrent prendre position sur la ligne de bataille. Napoléon disposa tout pour une grande victoire. A quatre heures du matin , le signal du combat fut encore donné par l'ennemi contre le village d'Aspern ; mais Masséna était là pour le défendre. Cet illustre guerrier, dont Fintrépi-
DE NArOLÉO.N. 461
dite , le sang-froid et les talents militaires n'apparaissaient jamais mieux que dans les positions diflieiles, ne se eonlenta pas de repousser les Autrichiens à eliacune de leurs attaques; il prit bientôt lui-même roffensive , et culbuta vivement les colonnes qui lui étaient opposées. Dans le même moment, Lannes et la jeune garde se poi'taient impétueuse^ ment sur le centre de l'armée autrichienne, alin de couper la communication des deux ailes. Tout plia devant Théroïque maréchal , et la victoire devenait certaine et décisive, lorsque, vers les sept heures du matin, on annonça à lempereur qu'une crue subite du Danube, ayant entraîné des arbres, des radeaux et des débris de maison, avait emporté le grand pont qui joignait lile de Lobau à la rive droite, et qui formait Tunique voie de communication entre les corps engages sur la rive gauche et le reste de 1 armée française. A cette nouvelle. Napoléon , qui n'avait guère avec lui que cinquante mille hommes pour tenii' tète à cent mille , lit suspendre le mouvement en avant , et ordonna à ses maréchaux de conserver seulement leur position , pour opérer ensuite leur retraite en bon ordre dans lile de Lobau. Cet ordre fut exécuté. Généraux et soldats soutinrent valeureusement l'honneur du drapeau français. L'ennemi , instruit de la rupture des ponts, qui avait arrêté le parc de réserve de l'armée française, et qui la privait ainsi de cartouches à canon et d'infanterie, l'ennemi s'enhardit à reprendre l'offensive sur tous les points. Il attaqua en même temps Aspern et Essling, pendant trois fois, et trois fois il fut repoussé. Le général Mouton se signala à la tête des fusiliers de la garde. Le maréchal Lannes , que l'empereur avait chargé de conserver le champ de bataille , remplit vaillamment cette tâche ; il contribua puissamment à sauver cette belle portion de l'armée française dont un coup du sort venait de compromettre l'existence. Mais ce service éclatant était le dernier que ce soldat illustre dût rendre à sou pays et au grand capitaine qui était plutôt son ami que son maître. Un boulet lui emporta la cuisse sur la fin de la journée. L'amputation fut faite immédiatement , et avec un succès qui fit concevoir des espérances qui ne se réalisèrent pas. Le maréchal fut porté sur un brancard devant l'empereur, qui ne put retenir ses larmes à la vue de l'un de ses plus chers compagnons d'armes blessé à mort. « Il fallait bien , dit-il en se tournant vers ceux qui l'environnaient , que mon cœur, dans cette journée, fût frappé par un coup aussi sensible, pour que je pusse m'abandonner à d'autres soins que ceux de mon armée. »
Lannes , (lui avait perdu connaissance , reprit ses sens en se retrouvant
près de Napoléon ; il se jeta à son cou , et lui dit : « Dans une heure , vous aurez perdu celui qui meurt avec la gloire et la conviction d'avoir été et d'être votre meilleur ami, » Le maréchal vécut encore dix jours , et Ton conçut môme un instant Tespoir de le sauver; mais une fièvre pernicieuse l'emporta, le 5^1 mai, à Vienne. « C'est au moment de quitter la vie, a dit Napoléon, qu'on s'y rattache de toutes ses forces. Lannes, le plus brave de tous les hommes, Lannes, privé de ses deux jarahes , ne voulait pas mourir... A chaque instant, le malheureux demandait l'empereur; il se cramponnait à moi de tout le reste de sa vie; il ne voulait que moi, ne pensait qu'à moi. Espèce d'instinct! Assurément, il aimait mieux sa femme et ses enfants que moi; il n'en parlait pourtant pas : c'est qu'il n'en attendait rien; c'était lui qui les protégeait, tandis qu'au contraire, moi, j'étais son protecteur. J'étais pour lui quelque chose de vague , de supérieur ; j'étais sa providence : il implorait!... 11 était impossible, ajoutait Napoléon, impossible mémo, d'être plus brave que Murât et Lannes. Murât n'était demeuré
DE NAPOLEOiN. /J63
que brave. L'esprit de Lannes avait grandi au niveau de son courage; il éUùt devenu un géant... S'il eût vécu dans ces derniers temps, je ne pense pas qu'il eût été possible de le voir manquer à Tlionneur et au devoir. . . II était de ces hommes à changer la face des affaires par son propre poids et par sa propre influence. »
La bataille d'Essling porta un autre coup aux affections privées de Tempereur, et enleva à Tarmée l'un de ses chefs les plus braves et les plus habiles, le général Saint-Hilaire. « Dans cette journée, disent les Mémoires de Napoléon, périrent les généraux duc de Monlebello et Saint-Hilaire , deux héros , les meilleurs amis de Napoléon ; il en versa des larmes. Ceux-là n'eussent pas manqué de constance dans ses malheurs, ils n'eussent pas été infldèles à la gloire du peuple français. » Ces pertes cruelles causèrent une affliction profonde à Tempereur, et le ramenèrent tristement à la pensée du néant des choses humaines. Écrivant, le 51 mai , à Joséphine , et lui confiant sa douleur au sujet de la mort de Lannes , qui avait succombé le matin , il laissa tomber de sa plume cette amère réflexion : « Ainsi tout flnit! » oubliant en ce moment la grandeur de son œuvre et l'immensité de sa gloire , qu'il espérait bien d'ailleurs rendre impérissables, et l'opinion de cette postérité dont il s'était fait un culte, et dont la justice ne pouvait faillir, ni à lui, ni à ses immortels compagnons d'armes.
La journée d'Essling , éminemment glorieuse pour les armes françaises , laissa cependant la victoire indécise : des deux parts , on s'attribua le triomphe. Aux yeux de l'Europe , c'était un échec pour Napoléon , habitué à écraser son ennemi , de n'avoir pu cette fois chasser les Autrichiens de leurs positions, et d'avoir été réduit, par un accident imprévu et par linfériorité de ses forces, à garder les siennes. L'empereur comprit que cette halte produirait un effet moral assez fâcheux , tant en France qu'à l'étranger, pour qu'il dût s'attacher à ne pas aggraver le mal par le moindre mouvement rétrograde. Il résolut donc de se maintenir dans cette île de Lobau , qui n'avait dû être d'abord qu'une espèce d'entrepôt pour le passage du Danube, et dans laquelle le débordement du fleuve et la rupture des ponts venaient de l'emprisonner avec une partie de son armée.
De son côté , le prince Charles , inquiet des mouvements de Davoust , qui bombirdait Presbourg , n'osa pas prendre l'offensive, et se décida à fortifier sa position entre Aspern et Enzersdorf ,
464 BISTOIRE
Cependant Napoléon faisail travailler activement à la reconstruction des ponts ; bientôt les communications de Tile avec la rive droite furent rétablies. On apprit ensuite que Tarmée d'Italie, sous les ordres du prince Eugène, avait battu complètement, à Saint-Michel, le corps autrichien d'Iellachich , trois jours après la bataille d'Essling, et que les vainqueurs avaient opéré leur jonction avec Tarmée d'Allemagne sur les hauteurs du Simmering. Cet heureux événement fut annoncé aux troupes par la proclamation suivante :
« Soldats de Tarmée d'Italie ,
» Vous avez glorieusement atteint le l)ut(|ue je vous avais manpié; le Simmering a été témoin de votre jonction avec la grande armée.
» Soyez les bienvenus! Je suis content de vous!!! Surpris par un einiemi perfide avant que vos colonnes fussent réunies , vous avez dû rétrograder jusqu'à l'Adige; mais lorsque vous reçûtes Tordre demaicher en avant , vous étiez sur le champ mémorable d'Arcole , et là , vous jurâtes, sur les mânes de nos héros, de triompher. Vous avez tenu parole à la bataille de la Piava , aux combats de Saint-Daniel, de Tarvis, de Gorice... La colonne autrichienne de lellachich, qui la première entra dans Munich , qui donna le signal des massacres dans le Tyrol, environnée à Saint-Michel, est tombée sous vos baïonnettes. Vous avez fait une prompte justice de ces débris dérobés à la colère de la grande armée.
» Soldats, cette armée autrichienne d'Italie , qui , un moment, souilla par sa présence mes provinces, qui avait la prétention de briser ma couronne de fer, battue , dispersée , anéantie , grâce à vous , sera un exemple de la vérité de cette devise : Dieu me la donne , gare à qui la touche. I)
La jonction d'Eugène fut suivie d'une nouvelle victoire que ce prince remporta , sur l'archiduc Jean et l'archiduc palatin , à Uaab , le 44 juin, anniversaire des batailles de Marengo et de Friedland. Marmont, après des succès en Dalmatie, vint, à son tour, se réunir à la grande armée, et se mettre dans le cercle d'opération de l'empereur. Dès lors, Napoléon vit que le moment était venu de porter le coup décisif auquel il se préparait depuis plus d'un mois. Après le sang inutUe glorieusement versé à Eylau , il lui avait fallu Friedland ; après Essling, il lui fallait Wagram. Voici le récit de cette bataill#extrait du vingt-cinquième bulletin , qui annonce d'abord le passa j,e du Danube,
-îfir)
le 4 juillet, n dix heures du soir, l'incendie d'KDzersdorf , e( quelques juiuilajies dans la journée du '■).
UMtU.IK 1)K WAGRAM.
« >ivement effrayé des progrès de l'armée française, et des grands résultais qu'elle obtenait presque sans efforts , Tennenii fit marcher toutes ses troupes , et à six heures du soir il occupa la position suivante ; sa droite, de Stadelau à Gerasdorf; son centre, de Gerasdorf à Wagram, et sa gauche, de Wagram à Neusediel, L'armée française avait sa gauche à Gross-Aspern , son centre à Raschdorf , et sa droite à Glinzendorf. Dans cette position , la journée paraissait presque finie , et il fallait s'attendre à avoir le lendemain une grande bataille ; mais on l'évitait, et on coupait la position de l'ennemi en 1 empêchant de concevoir Aicun système , si dans la nuit on s'emparait du village de Wagram : alors sa hgne , déjà immense , pi'ise à la hâte et par les
chances du combat , laisserait errer les différents corps de Farraée sans ordre et sans direction , et on en aurait eu bon marché sans engagement sérieux. L'attaque de Wagram eut lieu : nos troupes emportèrent ce village ; mais une colonne de Saxons et une colonne de Français se prirent dans Tobscurité pour des troupes ennemies , et cette opération fut manquée.
» On se prépara alors à la bataille de Wagram. Il paraît que les dispositions du général français et du général autrichien furent inverses. L'empereur passa toute la nuit à rassembler ses forces sur son centre , où il était de sa personne , à une portée de canon de Wagram. A cet effet, le duc de Rivoli se porta sur la gauche d'Aderklau , en laissant sur Aspern une seule division , qui eut ordre de se replier en cas d'événement sur l'île de Lobau. Le duc d' Auerstaedt recevait l'ordre de dépasser le village Grosshoffen pour s'approcher du centre. Le général autrichien , au contraire , affaiblissait son centre pour garnir et augmenter ses extrémités , auxquelles il donnait une nouvelle étendue.
» Le 6, à la pointe du jour, le prince de Ponte-Corvo occupa la gauche, ayant en seconde ligne le duc de Rivoli. Le vice-roi le liait au centre, où le corps du comte Oudinot, celui du duc de Raguse, ceux de la garde impériale et les divisions de cuirassiers formaient sept ou huit lignes.
» Le duc d' Auerstaedt marcha de la droite pour arriver au centre. L'ennemi , au contraire , mettait le corps de Rellegarde en marche sur Stadelau. Les corps de Golowrath, de Lichtenslein et de Hiller liaient cette droite à la position de Wagram , où était le prince de Hohenzollern , et à Textrémité de la gauche , à Neusiedel , où débouchait le corps de Rosemberg , pour déborder également le duc d' Auerstaedt. Le corps de Rosemberg et celui du duc d' Auerstaedt , faisant un mouvement inverse , se rencontrèrent au premier rayon du soleil , et donnèrent le signal de la bataille. L'empereur se porta aussitôt sur ce point , fit renforcer le duc d' Auerstaedt par la division de cuirassiers du duc de Padoue, et fit prendre le corps de Rosemberg en flanc par une batterie de douze pièces de la division du général comte Nansouty. En moins de trois quarts d'heure , le beau corps du duc d'Auerstaedt eut fait raison du corps de Rosemberg , le culbuta , et le rejeta au delà de Neusiedel , après lui avoir fait beaucoup de mal,
» Pendant ce temps la canonnade s'engageait sur toute la ligne , et
Dli NAPOLÉON.
les dispositions de l'ennemi se dévcloppyient de moment en moment; toute sa {gauche se garnissait d'artillerie : on eût dit que le général au tricliien ne se battait pas pour la victoire, jiiais qu'il n'avait en vue que le moyen d'en profiter. Cette disposition de l'ennemi paraissait si insensée, que Ton craignait quelque piège, et que l'empereur diflera quelque temps avant d'ordonner les faciles dispositions qu'il avait à faire pour annuler celles de lennemi et les lui rendre funestes. 11 ordonna au due de Rivoli de faire une attaque sur un village qu'occupait l'ennemi , et qui pressait un peu l'extrémité du centre de Tarmée. Il ordonna au duc d'Auerstaedt de tourner la position de INcusicdel , et de pousser de là sur Wagram; et il fit former en colonne le duc de Raguse et le général Macdonald , pour enlever Wagram au moment oîi déboucherait le duc d'Auerstaedt.
» Sur ces entrefaites, on vint prévenir que l'ennemi attaquait avec fureur le village qu'avait enlevé le duc de Rivoli; que notre g<iu(he était
débordée de trois mille toises ; qu'une vive canonnade se faisait déjà entendre à Gross-Aspern , et que lintervalle de Gross-Aspern à Wagram paraissait couvert d'une immense ligne d'artillerie. Il n'y eut plus à douter : l'ennemi commettait une énorme faute; il ne s'agissait que d'en profiter. L'empereur ordonna sur-le-champ au général Macdonald de disposer les divisions Broussier et Lamarqne en colonne d'attaque : il les fit soutenir par la division du général Kansouly, par la garde à
IllSTOIR
clieval , et par une batterie de soixante pièces de la garde et de quarante pièces des différents corps. Le général comte de Lauriston , à la
Xl'p^.
tête de cette batterie de cent pièces d'artillerie , marcha au trot à l'ennemi, s'avança sans tirer jusqu'à la demi-portée du canon , et là commença un feu prodigieux qui éteignit celui de Tennemi , et porta la mort dans ses rangs. Le général Macdonald marcha alors au pas de charge. Le général de division Reille , avec la brigade de fusiliers et de tirailleurs delà garde, soutenait le général Macdonald. La garde avait fait un changement de front pour rendre cette attaque infaillible. Dans un clin d'œil le centre de l'ennemi perdit une lieue de terrain ; sa droite , épouvantée , sentit le danger de la position où elle s'était placée , et rétrograda en grande hâte. Le duc de Rivoli l'attaqua alors en tête. Pendant que la déroute du centre portait la consternation et forçait les mouvements de la droite de l'ennemi , sa gauche était attaquée et débordée par le duc d'Auerstaedt , qui avait enlevé Neusiedel, et qui, étant monté sur le plateau, marchait sur Wagram. La division Broussier et la division Gudin se sont couvertes de gloire.
» 11 n'était alors que dix heures du matin , et les hommes les moins clairvoyants voyaient que la journée était décidée , et que la victoire était à nous.
A midi , le comte Oudinot marcha sur Wagram pour aider à l'attaque du duc d'Auerstaedt. Il y réussit, et enleva cette importante position. Dès dix heures, l'ennemi ne se battait plus que pour sa retraite; dès midi, elle était prononcée et se faisait en désordre, et beaucoup avant la nuit l'ennemi était hors de vue. Notre gauche était placée à letelsée
et Ébersdorf, notre centre sur Obersdorf, et la cavalerie de notre droite avait des postes jiiS(iii^à Sonkirchen.
» Le 7, à la pointe du jour, larmée était en mouvement, et marchait sur Korncubourg et Wolkersdorf, et avait des postes sur Kicolsbourg. L'ennemi, coupé de la Hongrie et de la Moravie, se trouvait acculé du côté de la Bohème.
» Tel est le récit de la bataille de AVagram , bataille décisive et à jamais célèbre, où trois à quatre cent mille hommes, douze à quinze cents pièces de canon se battaient pour de grands intérêts , sur un champ de bataille étudié , médité , fortifié par Tennemi depuis plusieurs mois. Dix drapeaux , quarante pièces de canon , vingt mille prisonniers , dont trois ou quatre cents officiers , et bon nombre de généraux , de colonels et de majors, sont des trophées de cette victoire. Les champs de bataille sont couverts de morts, parmi lesquels on trouve les corps de plusieurs généraux, et entre auties dun nommé Normann , Français, traître à sa patrie , qui avait prostitué ses talents contre elle. »
Pour la troisième fois , Napoléon se trouvait maître des destinées de la maison de Lorraine, qu'il avait accusée dingratitude et de parjure, devant l'Europe et devant Ihistoire : pour la troisième fois , ce vainqueur, si violent dans ses menaces, si accablant dans ses reproches, accueillit avec empressement les propositions pacifiques des provocateurs de la guerre, dont la journée de AVagram avait renversé les espérances et détruit toutes les ressources. L'empereur d'Autriche ayant fait demander une suspension d'armes , Napoléon la lui accorda , et elle fut signée le JO juillet, à Znaïm. Les négociations pour la paix souvrirent aussitôt; elles durèrent trois mois, pendant lesquels Napoléon habita le château de Schœnbrunn.
Ce fut dans cette résidence qu'il apprit le débarquement de dix-huit mille Anglais dans file de Walcheren , la capitulation de Flessingue, et les tentatives sur Anvers. 11 fit partir aussitôt Bernadotte et le ministre Daru , pour veiller à la défense de cette dernière place. Les Anglais furent en effet repoussés et contraints de se rembarquer pour retourner en Angleterre , après avoir perdu , par les maladies , les trois quarts de cette armée expéditionnaire.
L'empereur ordonna de mettre en jugement le général Monet , qui ne s'était pas suffisamment défendu dans Flessingue.
Mais autant il était sévère envers ceux qui ne lui paraissaient pas avoir
fait tout ce qui leur était possible pour sauver l'honneur français , autant il se plaisait à proclamer et à récompenser le mérite des hommes de tète et de cœur qui le secondaient puissamment dans les camps et dans les conseils. C'est ainsi qu'après Wagram il nomma trois nouveaux maréchaux , Oudinot , Macdonald et Marmont.
L'armée française était alors établie sur tous les points de TAllemagne , depuis le Danube jusqu'à l'Elbe , depuis le Rhin jusqu'à l'Oder. Celle occupation , toujours onéreuse pour les habitants , les disposait à écouter complaisamment toutes les déclamations violentes que les agents de l'Angleterre et les émissaires de Vienne et de Berlin faisaient entendre contre la France et contre son chef. La marche de la diplomatie était ignorée des populations allemandes , peu au fait de la déloyauté de leur chancellerie , et qui , sachant très-bien seulement que la guerre était un fléau pour elles , en rapportaient naturellement la responsabilité à celui qui envahissait leur territoire et qui semblait être insatiable dans ses conquêtes. De là, celte haine nationale qui commença dès lors à fermenter dans la Germanie contre Napoléon , et qui prépara de nouveaux et de redoutables ennemis parmi les peuples au représentant du principe populaire, qui n'en avait eu réellement jusque-là que d'impuissants parmi les rois.
Les premiers symptômes de l'existence et de l'intensité de cette antipathie naissante se montrèrent d'une manière frappante à Schœnbrunn , dans la tentative d'un jeune fanatique , venu d'Erfurth à Vienne , pour assassiner Napoléon. Surpris, au moment où il allait mettre son projet à exécution , il resta calme et impassible , ne témoigna jamais aucun repentir, et n'exprima que le regret de n'avoir pas tué l'empereur. Napoléon voulut l'interroger lui-même sur son pays , sa famille , ses liaisons , ses habiludes. Il déclara se nommer Staps , d'Erfurth , être flls d'un minisire luthérien , n'avoir jamais connu Schill ni Schneider, et n'être affilié ni aux francs-maçons ni aux illuminés. L'empereur lui demanda pourquoi , l'ayant vu à Erfurth , il n'avait pas cherché alors à le tuer. « Vous laissiez respirer mon pays, répondit-il , je croyais la paix assurée. » Ce jeune homme n'avait donc voulu frapper en Napoléon que Fauteur de la guerre , le conquérant infatigable , le perturbateur du repos européen. Si les peuples d'Allemagne eussent mieux connu l'état réel des choses , et les véritables provocateurs de la guerre , c'est contre leurs propres gouvernements que leur
haine aurait été dirigée , que leur bras se serait levé. Napoléon comprit , aux réponses de ce jeune hoinme , combien la politique mensongère de ses ennemis avait exalté les tètes en Allemagne. Il aurait voulu , dit-on , faire grâce à Staps , dont la franchise et le courage l'avaient
frappé , et en qui d'ailleurs il ne voyait qu'un instrument aveugle des passions soulevées par la \ieille diplomatie. Mais ses ordres n'arrivèrent pas à temps. Le jeune Allemand reçut la mort avec le plus grand sang-froid , en criant : Vive la paix ! vive la liberté! vive l'Allemagne !
La paix, qui avait aussi ses séidos sur le sol germanique, fut enfin conclue à Vienne le \ 4 octobre ^ 809. L'empereur d'Autriche fut soumis à de nouvelles concessions territoriales envers la France, la Saxe , etc. Le czar, dont les vœux avaient été probablement pour les ennemis de la France pendant la guerre, le czar lui-même eut sa part de la dépouille de ses alliés secrets : Napoléon , qui croyait toujours à la sincérité des démonstrations d'Erfurth , fit donner à Alexandre la partie
la plus orientale de Tancienne Gallicie, renfermant quatre cent miUe Ames de population. Le traité signé , il quitta Schœnbrunn pour retourner en France, et arriva le 26 octobre à Fontainebleau.