CHAPITRE XXX
nciiK'li's avec le i)aiie
le liane, nrumon «les i-tats romains à rempire français.
c toutes parts , les rois avaient cessé de résister, sur le continent, à l'ascendant de la fortune de Napoléon et à la puissance de ses armes. L'orgueil héréditaire des dynasties et des aristocraties était partout vaincu ; il s'abaissait devant la gloire plébéienne du trône
„^ impérial , ou se réfugiait au delà des mers ,
ps3— ^^wf^jpr - pour y cacher ses affronts et ses blessures. Dans^l^ Midi , c'était la maison de Bragance qui avait fui au Brésil , et ceUe de Naples en Sicile, à l'aspect de nos aigles victorieuses; tandis que les Bourbons d'Espagne étaient venus implorer, h Bayonne, 1 appui de Napoléon et lui livrer leur couronne. Dans le Nord , les races altieres
474 HlSTOlRt;
n'étaient pas moins tiurailiées: les maisons de Lorraine et de Brandebourg , naguère si hautaines et si haineuses , étaient réduites à se faire plus que modestes et à solliciter le titre d'alliées auprès de leur vainqueur. De son côté, le superbe autocrate, le chef de l'illustre maison des Romanow , avait affecté de quitter le rôle chevaleresque de premier champion du droit divin, pour se dire et se proclamer, en tout lieu , l'admirateur et l'ami du grand homme que le principe révolutionnaire faisait régner sur la France, et à la cour duquel il multipUait les présents et les ambassades. Les petits princes et les républiques avaient été nécessairement entraînés dans ce mouvement de soumission universelle : les altesses allemandes s'étaient placées sous la protection de l'invincible conquérant, et les républicains bataves lui avaient demandé un roi de sa famille , pendant que ceux d'Italie lui donnaient la couronne de fer , et que la confédération helvétique acceptait sa redoutable médiation.
Cependant , au miUeu de la prosternation générale que produisaient l'admiration chez les uns et la crainte chez les autres ; dans ce vaste tableau de la sujétion comimune des monarchies et des républiques , une lacune se laissait apercevoir. Dans un coin de l'Europe , au fond de l'Italie , le plus faible, le plus insignifiant des souverains pohtiques osait résister, seul, au dominateur universel, et ne craignait pas de troubler , par son opposition , son blâme et ses menaces même , le concert de louanges et d'adulations qui retentissait d'un bout à l'autre du continent. Ce prince récalcitrant , ce dernier organe de la résistance du passé aux exigences de l'homme du jour, c'était le pape , celui-là même qui avait quitté le palais quirinal pour venir sacrer Napoléon à Paris.
Le pape , si peu redoutable comme prince temporel , pouvait-il donc compter encore sur l'effet des foudres spirituelles? Le moyen âge, qui croulait ou chancelait de toutes parts, était-il à Rome plein de force et dévie? Les institutions et les croyances religieuses, qui firent la splendeur et la suprématie de la papauté , avaient-elles moins subi l'action délétère du temps que les institutions religieuses et les croyances politiques sur lesquelles la royauté et l'aristocratie avaient fondé leur empire?
L'histoire était là qui disait le contraire. Depuis plus de deux cents ans, on avait écrit de France au saint -siège que ses bulles se gelaient en passant les Alpes. Depuis trois siècles , l'esprit philosophique,
les th(''()rios libérales , le libi-e oxainon avaient arraché presque tout le nord de l'Europe à la domination poutilicale. C'était par les questions religieuses que la raison humaine avait commencé , en Allemagne , sa révolte contre les puissances et les souverainetés du moyen âge. C'était la révolution dans l'église qui avait amené en Angleterre la révolution dans l'état. En France , il est vrai , le schisme et l'iiérésie avaient semblé respecter le trône de saint Louis , ou du moins n'avaient pu s'y asseoir ; mais la foi romaine n'avait rien gagné à cette conservation oflicielle du royaume très-chrétien. Sans pailer des atteintes portées aux traditions du Vatican par l'apparition du gallicanisme , qui voulut l'aire incliner le génie de Hildebrand devant le génie de Bossuet , un révolutionnaire plus hardi, plus puissant et plus radical que le schisme et que l'hérésie, avait envahi tous les degrés de la société française ; c'était la philosophie. Elle ne s'était pas proposé d'élever autel contre autel ; mais d'ébranler tous les cultes en faisant passer le doute sur tous les dogmes , et cette audacieuse tentative avait réussi. Montaigne et Descartes , ^'oltaire et Rousseau , avaient été pour le saint-siége des ennemis plus dangereux que Luther et Calvin.
Pie VU ne pouvait méconnaître cette vérité, que ses successeurs ont proclamée eux-mêmes dans de solennelles et amères lamentations. Mais Pie Vil était dépositaire d'un pouvoir qui avait maîtrisé les rois et gouverné absolument la conscience des peuples , alors que le sacerdoce , unique gardien des sciences et des lettres , et sentinelle avancée de la civilisation , était aussi le seul protecteur des peuples contre les excès de la brutalité féodale. Fier de ce souvenir, et appuyé en même temps sur la foi , qui lui montrait la source de son autorité dans le ciel , le pontife romain ne considérait le relâchement des croyances que comme une aberration accidentelle de l'esprit humain , et , par orgueil comme par devoir, il refusait de reconnaître que la décadence de sa doctrine eût altéré le principe et dût modifier la manifestation de sa suprême dignité.
Mais cette prétention du pape n'était qu'une noble illusion. Sans doute la puissance spirituelle qui avait civihsé le monde féodal n'était pas tombée aussi bas que la féodalité elle-même, II était naturel que les idées religieuses , qui avaient donné au clergé la supériorité sur la noblesse, au temps de leur splendeur commune, rendissent passagèrement la ruine du crédit ecclésiastique moins complète et moins
profonde que le discrédit du patriciat. La disparition de l'aristocratie ne laissait aucun vide dans l'état, il en eût été autrement de celle du sacerdoce; car s'il est facile à la philosophie qui renverse un ordre politique de lui en substituer un nouveau , de faire une répubUque ou une monarchie , d'élaborer une constitution , d'organiser un gouvernement , de créer une police , de trouver enfin des hommes et des lois pour sauver provisoirement, et avec plus ou moins de bonheur , le matériel de la société , à travers le désordre moral des époques de transition , rien de tout cela n'est possible dans l'ordre religieux. 11 n'y a là ni organisation immédiate à espérer, ni vote de dogmes, ni promotion de personnes que l'on puisse arbitrairement improviser. Alors les vieilles croyances, malgré leur affaiblissement, demeurent comme de respectables ruines , sous lesquelles vient s'abriter tout ce qui a besoin de prier et de croire, tout ce qui vit d'habitudes à défaut de foi.
C'est cette persévérance routinière de la masse des fidèles, suffisante pour entretenir un l'este de mouvement dans les temples et pour cacher l'indifférence intime des âmes sous les dehors d'une vaine pratique; c'est cette perpétuité du culte, à travers le délabrement des doctrines et des croyances , qui put seule tromper la puissance spirituelle sur sa véritable situation , et la conduire à penser qu'elle était encore assez forte pour parler aux rois et aux empereurs le langage altier du moine de Gluny.
Dès 1805, peu de temps après le couronnement de l'empereur, Pie Vil avait voulu réahser les espérances qui l'avaient déterminé à franchir les Alpes pour venir consacrer , à Paris , la révolution française , dans la personne de Napoléon. Il demandait instamment qu'on lui remît les légations, qu'on agrandît son territoire. Cette concession n'entrait pas dans les vues de l'empereur sur l'Italie ; elle fut constamment refusée. Alors le pontife se repentit d'avoir prêté son suprême ministère pour un acte qui excluait du trône de France « les fils aînés de l'église.» Ses regrets et son mécontentement se manifestèrent dans ses paroles, dans ses lettres, dans toutes ses démarches. 11 refusa obstinément l'institution canonique aux évêques nommés par l'empereur, conformément au concordat , et il persista à ouvrir ses ports aux Anglais.
Cette conduite irrita Napoléon; il écrivit au pape , le 15 février 180G :
« Pour des intérêts mondains, on laisse périr des âmes...
» Votre sainteté est souveraine de Rome ; mais j'en suis Tempercur : tous mes ennemis dui\ent être les siens. » Pie VII répondit , comme l'auraient fait les Boniface et les Grégoire : « Le souverain pontife ne reconnaît point et n'a jamais reconnu aucune puissance supérieure à la sienne... L'empereur de Uome n'existe point... Le vicaire d'un dieu de paix doit conserver la paix avec tous , sans distinction de catliolit[ues et d'iiérétiques. »
Une réponse faite avec tant de hauteur et de dignité n'était pas de nature h calmer les ressentiments de l'empereur. 11 insista , il menaça ; mais ce fut en vain. Pie MI disait être dans les termes du concordat , qui ne lixait point de délai pour l'institution canonique , et il ne voulait pas abandonner ce qu'il appelait un moyen d'action pour le saintsiége , sur les gouvernements et sur les peuples. Ensuite l'admission des Anglais dans ses ports lui était commandée par les besoins de ses sujets , par ses principes de paix et de charité universelle.
Le chargé d'affaires de Napoléon essaya de faire comprendre au pontife que ce langage et ce raisonnement n'étaient plus de saison , et qu'ils pourraient bien ne servir qu'à attirer quelque orage sur Rome. Le pape fut inflexible. « Si on m'ôte la vie , dit-il au ministre français , ma tombe m'honorera, et je serai justifié aux yeux de Dieu et dans la mémoire des hommes... Si l'empereur exécute ses menaces et ne me reconnaît plus comme prince souverain, je ne le reconnaîtrai plus comme empereur : si je suis mal, il ne sera pas bien. » Pie Vil était persuadé qu'une malédiction, tombée desabouche, deviendrait funeste à Napoléon , et que le saint-siége n'avait qu'à gagner à une rupture éclatante, u La persécution , disait-il, produira le schismt^ seul moyen de sauver l'égUse. »
Toutes ces paroles de fierté et d'obstination , rapportées à l'empereur par son plénipotentiaire, ne faisaient que le surprendre, l'affliger et l'aigrir de plus en plus. 11 écrivit, le i" mai 1807 , des bords de la Vistule , au prince Eugène , alors vice-roi : « Le pape ne veut donc plus que j'aie des évêques en Itahe. Si c'est là servir la rehgion , comment doivent faire ceux qui veulent la perdre? »
Le résultat des campagnes de Prusse et de Pologne n'ébranla point la résolution de Pie VII. Après Tilsitt , peu touché de la soumission des potentats du nord aux vues de Napoléon , le pape persista à opposer au vainqueur de Eriedland la suprématie du saint-siége sur toutes les
478 HlSIUlUt:
puissances de la terre. iVlors Napoléon , retournant à Paris , se décida à envoyer de Dresde , à son ministre près la cour de Rome , une longue lettre dans laquelle il jugeait de haut , à son tour, les prétentions pontificales , et annonçait qu'il irait , s'il le fallait , répondre en personne au pape , dans Rome môme. (( Sa Sainteté, dit-il , croirait-elle donc (pie les droits du trône soient moins sacrés que ceux de la tiare? Il y avait des rois avant qu'il y eût des papes,.. Ils veulent, disent-ils, me dénoncer à la chrétienté ! Il y a là une erreur de mille ans de date. . . La cour de Rome prêche sourdement la rébellion depuis deux ans. Je le souffre du pape actuel , je ne le souffrirais pas d'un autre pape ! Que veut-il faire en me dénonçant à la chrétienté? mettre mon trône en interdit? m'excommunier ? pense-t-il donc que les armes tomberont des mains de mes soldats ? pense-t-il mettre le poignard aux mains des peuples pour m'égorger? Cette infâme doctrine, il est des papes furibonds qui l'ont prèchée ; mais U m'est encore difflcile de croire que l'intention de Pie VU soit de les imiter. Il ne resterait plus alors qu'à essayer de me faire couper les cheveux et de m'enfermer dans un monastère... Il y a là tant d'extravagance, que je ne puis que gémir de cet esprit de vertige qui s'est emparé de deux ou trois cardinaux qui gèrent les affaires de Rome.
» Le pape actuel s'est donné la peine de venir à mon couronnement. J'ai reconnu, dans cette démarche, un saint prélat; mais il voulait que je lui cédasse les légations. Je n'ai pu ni voulu le faire. Le pape est trop puissant.... Le pape menace de faire un appel au peuple. Ainsi il en appellera à mes sujets? Que diront-ils? ils diront, coimne moi, qu'ils veulent la religion , mais qu'ils ne veulent rien souffrh' d'une puissance étrangère ! ... Je tiens ma couronne de Dieu et de la volonté de mes peuples. Je serai toujours , pour la cour de Rome , Charlemagne , et non Louis-le-Débonnaire. Si par les chicanes qui me sont faites les prêtres de Rome croient obtenir un agrandissement temporel , ils se trompent. Je ne donnerai pas les légations pour un raccommodement.»
L'attitude ferme et inébranlable d'un pontife désarmé, en face d'un conquérant sous le glaive duquel tout tremblait et pliait en Europe , offrait sans doute un noble et beau spectacle ; mais les prétentions et les menaces pontificales n'en renfermaient pas moins , selon le mot de Napoléon , une erreur de mille ans de date, Rome avait beau faire : la force morale et le caractère énergique de son évêque ne pouvaient pas
DK NAPOLEON. il'.)
lui rendre à elle-même son anti(iiie puissance , et ne servaient plus qu'à met(i'(> en relief une iiiande et majestueuse individualili'. Que la ville éternelle maudisse ou (pfelle bénisse désormais, peu importe : nul prince ne s'en soucie , parce que nul peuple n'attend plus d'elle le signal de la soumission ou de la désobéissance , du dévouement ou de la désaffection à l'égard de ses chefs. Rome l'a voulu ainsi. Après avoir dominé les rois dans l'intérêt des peuples , au nom de la civilisation alors chrétienne , elle se hgua avec les rois contre les peuples , sous la bannière des préjugés et des abus , quand la civilisation , dans ses transformations incessantes et progressives , quittant la robe du prêtre pour prendre le manteau du philosophe, vint jeter sur le monde des idées neuves et hardies , plus conciliables avec les doctrines de l'Évangile qu'avec les habitudes d'un sacerdoce admis par le pouvoir temporel au partage des privilèges politiques et des douceurs de la vie mondaine.
Alors les imprécations souveraines du > atican ne furent plus diiigées contre les violences et les excès de l'oppj-esseur féodal , mais contre la raison mdocile et les désirs d'émancipation du peuplé opprimé. L'alliance se fit entre la couronne et la tiare , sans distinction de croyances rehgieuses. La royauté , hérétique ou schismatique , fut mieux traitée à Rome que la hberté orthodoxe. La liberté s'en est ressouvenue. Quand la Providence a fait sonner l'heure des révolutions et donné aux peuples le pouvoir de maudire à leur tour, le clerc qui s'était fait l'auxiliaire du baron s'est vu frapper des mêmes anathèmes. La foudre a éclaté à la fois sur les palais épiscopaux et sur les demeures princières. Les puissances rivales du moyen âge ont scellé leur réconciliation sous le coup de l'orage. Elles avaient abusé en commun de leur grandeur, elles ont subi une déchéance commune. Là où le sarcasme du philosophe et la parole corrosive du tribun avaient fait pâlir ou mettre en pièces le manteau royal , on a pu remarquer aussi des taches indélébiles et d'irréparables déchirures à la pourpre romaine, et le saint-siége s'est senti violemment ébranlé par la commotion qui renversait les trônes.
Lors donc que Pie Y II revendique encore la suprématie universelle dont jouirent ses prédécesseurs , sans tenir compte de la différence des temps , cette superbe et audacieuse tentative ne peut être considérée que comme un anachronisme sans conséquence. 11 a beau se liisser sur l'orgueil traditionnel du Vatican , et montrer du haut du Quirinal ses
^80 HISTOIUIÎ
foudres éteintes , le potentat que cette démonstration menace en connait toute la vanilé; il sait que ce n'est pas la papauté redoutable du moyen âge qui se dresse contre lui , mais seulement son ombre impuissante , et qu'il ne lui faut pas beaucoup d'audace pour braver l'excommunication , au milieu d'un peuple qui ne croit pas plus que lui à la résurrection du passé , et au sein duquel le cri d'alarme , poussé par le chef vénérable de la chrétienté , remue à peine quelques âmes au fond des presbytères et des basiliques.
Cependant Pie VII , tout en brandissant le glaive émoussé de Grégoire VII et de Sixte-Quint, se montre disposé à accueillir dans son palais le redoutable ennemi qui lui fait annoncer une prochaine visite. « Si ce projet se réahsait , nous ne céderions à personne , dit-il , l'honneur de recevoir un hôte si illustre. Le palais du Vatican , que nous ferions disposer, serait destiné à recevoir Votre Majesté et sa suite. »
Mais l'empereur ne put pas exécuter ce voyage. Les affaires de Portugal et celles d'Espagne le retinrent à Paris , plus prêt à marcher vers les Pyrénées qu'à traverser les Alpes. Les négociations avec le saintsiége continuèrent néanmoins par l'entremise des agents diplomatiques et toujours avec le même insuccès. Le pape se roidit plus que jamais contre les exigences de Napoléon. L'empereur persista, de son côté, à refuser son adhésion aux vœux du pontife : la rupture devint inévitable. « Que la négociation soit donc rompue, écrivit Napoléon à son ministre, le 9 janvier 1808, puisque ainsi veut le pape , et qu'il n'y ait plus entre ses états et ceux de Sa Majesté aucune relation pacifique. »
C'était annoncer l'occupation prochaine des états romains par les armées françaises. Pie VII ne pouvait guère s'y tromper; aussi dit-il à l'agent français , dans une audience qu'il lui donna vers la fin du même mois : (( Il n'y aura pas de résistance militaire. Je me retirerai au château Saint-Ange. On ne tirera pas un seul coup de fusil ; mais il faudra que votre général fasse briser les portes. Je me placerai à l'entrée du fort. Les troupes seront obligées de passer sur mon corps , et l'univers saura que l'empereur a fait fouler aux pieds celui qui l'a sacré. Dieu fera le reste. »
Certes, tout était admirable dans ce langage. Le pontife se montrait sublime dans sa résignation , sublbne dans ses espérances. Mais cette fermeté et cette confiance n'étaient fondées que sur la foi isolée du prêtre souverain dont elles honoraient le caractère. Dieu n'avait plus
DE NAPOI.KON. 4S^
lion à faire pour la papauté ; et Tunivers , peu disposé à s'émouvoir pour elle, ne s'apercevait pas même de ses dangers et de ses plaintes. Selon les prévisions de Pie VII , Toeeupation militaire du patrimoine de saint Pierre fut résolue et ordonnée par l'emiiereur. Quel- (|ues détachements de troupes françaises suffirent pour mai-cliei- à la conquête d'une cité qui avait été deux fois la maîtresse du nuinde , et dont la vaste domination avait reçu deux fois la promesse de relernité. Tout déploiement de forces militaires aurait été inutile. La reine des nations avait disparu; le génie de l'antiquité ne veillait plus au Capitole; le génie du moyen âge expirait au Vatican ; le signe qui fit vainciv Constantin s'incHna donc sans résistance de\ant les aigles de Napoléon, dont les soldats purent dire, en s'emparant sans coup férir de cette immense capitale , que désormais la ville éternelle n'était plus qu'un magnifique mausolée, que la tombe froide et solitaire des pontifes et des Césars.
Ce coup d'état , non moins éclatant que celui de Ba\ onne , complétait le triomphe de la révolution française, A travers les débats de Pie VII et de Napoléon, le génie moderne était venu constater sa puissance et marquer la fin des grandeurs romaines , en plantant ses insisines sur les dômes de l'orgueilleuse métropole du passé , sans rencontrer la moindre opposition , sans provoquer les protestations des peuples et des rois de la chrétienté, sans faire sonner, dans l'univers catholique , le tocsin d'une nouvelle croisade.
L'inflexibihté du pape ne fut pas vaincue toutefois par l'envahissement de ses états. Selon la menace qu'il en avait faite , Pie Vil Innca une bulle d'excommunication contre rempereur, quand il vit que ce dernier n'était pas moins inébranlable que lui dans ses résolutions, et que l'occupation militaire de Rome se prolongeait indéfiniment. " Par l'autorité du Dieu tout-puissant . d(^s saints apôtres Pierre et Paul , et pai" la notre , dit le saint-pére , nous déclarons que vous et tous vos coopérateurs, d'après l'attentat que vous venez de commettre, vous avez encouru l'excommunication , etc. , etc. »
rs'apoléon était à Vienne , couvert des lauriers d'Kckmuhl et de Ralisbonne, lorsqu'il appi'it la publication de cette bulle. Il résolut aussitôt d'exiger du pape la réunion du domaine pontifical à l'empire français , et , en cas de refus , de faire enlever Sa Sainteté. Le général Radet fut chargé de cette pénible mission. 11 se présenta , à cet effet , au palais
IIISTOIUK
Quiriiial, dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, et pressa instamment Pie VIT de consentir à la cession de son domaine temporel pour prévenir les mesures rigoui'euses auxquelles l'exposerait une vaine résistance. « Je ne le puis, répondit le pontife, je ne le dois pas, je ne le veux pas. J'ai promis devant Dieu de conserver à la sainte église toutes ses possessions, et je ne manquerai jamais au serment que j'ai fait de les maintenir. » Le général reprit : «Saint-père, je suis très-affligé que Votre Sainteté ne veuille pas souscrire à cette demande , puisque , en refusant, vous ne faites que vous exposer à de nouvelles tribulations. » — Lv, Pape : « J'ai dit ; rien sur la terre ne peut me faire changer, et je suis prêt à verser la dernière goutte de mon sang , à perdre la vie à l'instant même , plutôt que de violer le serment que j'ai fait devant Dieu. » — Le Général : « Hé bien! la résolution que vous prenez deviendra peut-être pour vous la source de grandes calamités. » — Le Pape : «Je suis décidé, et rien ne peut m'ébranler. » — Le GÉNÉRAL : « Puisque telle est votre résolution , je suis lâclié des ordres que mon souverain m'a donnés et de la commission que j'ai reçue de lui. » — Le Pape : « En vérité , mon fils , cette commission n'attirera pas sur vous les bénédictions du ciel. » ~ Le Général : « Saint-père,
il faut (|U(' j'enmiènc Voire Sainteté twvv moi.
Le Pape : « Vcilà
DE NAFUl.l.ON. i8-j
donc lu lOL'oiuiaissauoe nui mV'st réservée poiii' loiil ee tiue j'ai tait pour votre empereur? N'oilà donc la récompense poui' ma granilc condescendance pour lui et pour l'éiilise ji^aliicane. Mais peut-être suisje , à cet égard, coupable devant Dieu ; il veut m'en punir, je m»soumets avec humilité. » — Le Général : « Telle est ma commission; je suis fâché de Texécuter , puiscjne je suis eatlioliiiue et votre lils. » Le , cardinal Pacca demanda alors nue le ï^aint-pèi-e pût emmener avec lui ! les personnes (ju^il désignerait ; mais le général ivpondit à son éminemc que, d'après les ordres de l'empereur, elle seule pourrait accompagner le pape. — <( Et combien de temps nous accorde-t-on poni' les préparatifs de voyage? reprit le cardinal. » — « Une demi-heure, » dit le ' général. Alors le pontile se leva et ne prononça plus que ces pai'oles : « Allons , que la volonté de Dieu soit faite en moi. "
Une voiture attelée attendait le pape à l'une des portes du palais. Pie VU y monta avec le cardinal Pacca. Le général Kadet se mit sur le devant, dans un cabriolet. A la porte (/</ nopolo, une autre voiture était préparée pour les augustes voyageurs. L'ofticier français voulnl profder de ce changement pour renouveler ses instances auprès du ; pape. — '< Il est encore temps jiour Votre Sainteté, lui dit-il, de ivnoncei- i aux états de l'église. " — >< .>'on, » répéta sèchement le pontife, et la portière se ferma aussitôt sin- lui. En quekiues minutis , il se tron\;i hors de Kome et sur la route de Florence. Des biographes ont prétendu que le général Radet avait commandé , dans la suite , au peintre lier.venutti , un tableau représentant la sortie du pape de Monte-Cavallo , avec tous les personnages qui y avaient flgnré.
« Le malheureux pontife , dit M. de Bourrienne , erra de ville en ville , et c'était à qui ne voudrait pas recevoir cet illustre prisonniei-. Elisa le renvoya de Florence à Turin ; de Turin , le prince Borghèse l'expédia dans l'intérieur de la France. Il eut constamment pour garde d'honneur une escouade de gendarmes ; et enlui Napoléon le renvoya à Savone, dans le gouvernement du prince Borghèse, sans doute pour rappeler ingénieusement à son beau-frère qu'avant d'aveu* eu l'honneur de lui appartenir par alliance , il avait dû son illustration à Paul V. Dans tous les cas , cet événement , tout fâcheux , tout blâmable qu'il soit , ne servirait pas à faire croire ijue le ciel se plait à venger promptement les attentats envers le chef de la sainte église , car le jour même qui suivit la nuit où le pape fut enlevé éclaira la victoire de Wagram. »
5Si HISTOIKE
Ce fut (lu palais impérial de Schœnbrunn , et pendant les négociations de la paix avec l'Autriche, que Napoléon envoya au général Miollis , commandant militaii^e à Rome , l'ordre d'exécuter le décret portant réunion des états du pape à l'empire français. Rendant compte de cette mesure au corps- législatif , à l'ouverture de la session de à 809 , qui suivit le traité de Vienne , l'empereur s'exprima ainsi :
« L'histoire m'a indiqué la conduite que je devais tenir envers Rome. Les papes , devenus souverains d'une partie de l'I talie , se sont constamment montrés les ennemis de toute puissance prépondérante dans la Péninsule. Ils ont employé leur influence spirituelle pour lui nuire. IJ m'a donc été démontré que l'influence spirituelle, exercée dans mes états par un prince étranger , était conti'aire à l'indépendance de la France , à la dignité et à la sûreté de mon trône. Cependant, comme je reconnais la nécessité de l'influence spirituelle des descendants du premier des pasteurs , je n'ai pu concilier ces grands intérêts qu'en annulant la donation des empereurs français , (( mes prédécesseurs , » et en réunissant les états romains à la France. »
Pie VU avait tout prévu , spoUation et persécution , et c^tte perspective n'avait point ébranlé sa grande àme. Quand ses prévisions furent réalisées , il ne flt que se fortifier dans sa résolution première. A la fin de 1 81 0 , il refusa l'institution canonique à un évéque que Napoléon avait nommé au siège de Florence, et il défendit même, par un bi-ef , de recevoir un admmistrateur. L'empereur demanda un rapport sur ces objets à son conseil-d'état , et ordonna que ce rapport et le bref du pape fussent imprimés. En vain on lui objecta les inconvénients d'une pareille publication. <( Je désire cette publicité , dit-il ; il faut que toute l'Europe connaisse ma longanimité , la provocation du pape , et le motif des mesures que je me dispose à prendre pour réprimer et prévenir désormais des actes semblables. C'est un crhne de la part du chef de l'église d'attaquer un souverain qui respecte les dogmes delà religion. Je dois défendre ma couronne et mon peuple, l'univers entier contre ces entreprises téméraires qui , trop longtemps , ont avili les rois et tourmenté l'humanité... Un pape qui prêche la révolte aux sujets n'est plus le chef de l'église de Dieu , mais le pape de Satan.
» Il est temps de mettre un terme à tant d'audace , d'usurpation et de désordres. La Providence m'a , je crois , appelé à faire rentrer dans de justes Umites cette autorité pernicieuse que les papes se sont arrogée , à
Dli NAI'OLIiON.
is:
cil garantir la génération présente , et en iléliMer à jamais les générations futures. Que du moins on prenne en France contre cette autorité incessamment envaliissante les mêmes précautions ([ue chez les autres puissances de riîurope. D'ici à huit jours , un projet sera présenté au sénat, pour icta!)lii' le di'oit ([{\\m[ toujours eu les empci-eui-s de continuer la nomination des papes , et pour (ju'avant son installation le pape jure, entre les mains de rempereiu" des Français, soumission aux ([uatre articles de la déclaration du clergé de 1082. Si les articles sont orthodoxes, pourtpioi les papes les ivpoussent-ils ? S'ils ne sont pas confoj-mes à la croyance des i)apes , les papes et les Français ne sont donc pas de la même religion? »
Les Français n'étaient plus en effet , depuis longtemps , de la même religion , malgré les manifestationsextérieures d'une prati(iue commune; sans cela le potentat, excommunié pour avoir viole le patrimoine de saint Pierre et jeté sou successeur dans les fers , n'aurait pas continue d'entraîner sous son drai)eau une nation pleine de dévoueiuent et d'enthousiasme , quand son auguste prisonnier \o\ait tomber ses gémissements et ses doléances dans un ahimc sans Coud et sans écho . celui de riudiiférence.
CIIAPITHL XXXI
l^ivoicc lie rcmipcicui . Sun mariage avi-c une aiclinliii'lirssc il'Antiiclic.
Ason retoiii' (rAIlcinniiiie , Napoléon s'était arrêté peiitlant ([iK'l(|ue temps à Foiitaint- |l^ bleaii , où il avait même rendu divers décrets relatifs à l'administration de l'empire. Rentré idans sa capitale , il y fut suivi par les rois iile sa création , qui accoururent à Paris pour ^Flo féliciter sur ses nouveaux triomphes et sur la conclusion de la paix. Milan, Florence et Rome envoyèrent des députations dans le même but ; le synode grec de Dalmatie eut aussi la sienne, ([ue l'empereur reçut, le 20 novembre 1809, en audience solennelle.
On touchait à l'anniversaire du couronnement et de la bataille d'Ans terlitz. Rien ne l'utépai'gné pour en rendre la célébration plus fastueuse
IlISrOlli I-: l)K NAIMU.KON. 4S7
et plus l)i'illi\nte. A la lèlc niimiclle on joiiinit un Te Dciim à roocasion de la paix , et Téglisc de Notre-Dame reçut eette fois , non-seulement le sénat et les autres grands corps de l'état , mais le concours d'altesses et de majestés , qui formaient alors la cour et le cortège de l'empereur : les rois de Saxe , de Hollande, de Wesiplialie, de INaples et de Wurtemberg assistèrent à la cérémonie. Queltpies jours après, le vice-roi d'Italie , le roi et la vc'me de Bavière vinrent accroître encore cette réunion de (êtes couronnées.
Napoléon pouvait se croire parvenu à son apogée. Dès qu'il ne lui était pas donné de planter jamais ses aigles sur les tours de Londres , il n'avait plus rien à ajouter, en Europe, à sa puissance et à sa gloire. Cependant sa mission était loin d'être accomplie. Par lui et avec lui, la révolution s'était bien établie à Naples , à Madrid , à Rome , à Milan , h Vienne, à Munich, à Stuttgard, à Cassel , à Mayence, à Dresde, ti Hambourg , à Berlin et à Varsovie ; mais la révolution , réduite à garder Vincognito sous le costume impérial , ne pouvait plus procéder à l'initiation des peuples par la voie rapide d'une audacieuse propagande. Il lui importait donc de séjourner le plus longtemps possible à l'étranger, pour que la communication lente et secrète de ses idées et de ses mœurs eût le temps de s'opérer et de fructifier. Napoléon la servit à merveille. Obstiné à fonder une dynastie , à obtenir poui' lui et ses descendants les honneurs de la confraternité souveraine auprès des grandes puissances du continent , il voulut se concilier , après ses éclatantes victoires , l'amitié et l'alliance des potentats qu'il avait vaincus. Krfurth lui paraissait répondre d'Alexandre. S'il parvenait à lier l'Autriche , la Piusse seule n'oserait bouger; l'influence anglaise serait ruinée dans le Nord , et les traités de paix cesseraient d'élre de simples trêves ou des amiistiees. Maintenant , que l'espoir de pacifier l'Europe d'une manière durable et d'attacher sincèrement à son alliance les vieilles races royales de Pétersbourg et de Vienne ne soit qu'une funeste illusion, dont le génie du gi and homme ne sait pas défendre la faiblesse du monarque , peu importe. Les efforts pacifiques de Napoléon auront toujours un résultat : ils ajourneront l'explosion de la guerre ; ils permettront aux soldats français de couvrir encore pendant quelques années l'Allemagne , une partie de la Pologne , et de montrer aux peuples de ces contrées , dans les relations journalières de la vie eommune , la morale révolutionnaire et les habitudes démocrati(|ues (^n action
4SS msroiHK
Le désir de comploter son établissement dynastique et de se faire admettre dans la famille des rois inspirait donc à Napoléon des démarches favorables à la pacification de l'Europe. Mais en même temps qu'il cherchait des amis et des alliés pour sa dynastie , dans les cours étrangères , il songeait à lui donner , en France , une base nouvelle. 11 crut remplir ce double but en faisant proposer son divorce avec Joséphine , et en formant un nouveau mariage qui lui promît des héritiers de son sang en ligne directe et d'augustes alliances fondées sur une illustre parenté. L'adoption d'Eugène ne lui suffisait plus. C'était , à la vérité , un successeur tout prêt à saisir les rênes et à gouverner par lui-même ; mais il n'avait pas été élevé pour le trône , et le prestige de la naissance lui manquait , aux yeux de Napoléon , qui avait si bien su s'en passer pour lui-même , et qui aimait mieux désormais jeter les destinées de son empire dans le berceau d'un enfant né prince impérial , que de les confier au noble caractère, au mérite certain et à la capacité bien connue d'un homme mûri à ses cotés. Le renvoi de Joséphine fut donc résolu. Elle s'y attendait, « bien qu'elle eût donné le bonheur à son mari et qu'elle se fut constamment montrée son amie la plus tendre , » ainsi que le dit Napoléon lui-même dans le Mémorial de Sainlc-Iîélène. Les considérations d'état ra\ aient emporté , chez l'empereur , sur les affections privées. Il était homme politique avant tout. Joséphine avait lu depuis quelque temps le sort qui lui était réservé sur la physionomie de son illustre époux , qui semblait s'éloigner d'elle à mesure qu'il s'élevait dans la sphère des grandeurs et des vanités monarchiques. Enfin ce qu'elle pressentait se réalisa. Le funeste secret qu'elle avait aperçu au fond de l'âme de Napoléon , et dont le soupçon déchirait cruellement la sienne, lui fut révélé par son mari. C'était le .10 novembre 1809. L'empereur et l'impératrice avaient diné ensemble, Napoléon, sombre et préoccupé , Joséphine , triste et silencieuse. Après le dîner , tout le monde fut congédié. « Je lisais dans l'altération de ses traits , a dit depuis Joséphine , le combat (jui se passait dans son âme ; mais enfin je voyais bien que mon heure était arrivée. Il était tremblant, et moi, j'éprouvais un frisson universel. 11 s'approcha de moi , me prit la main, la posa sur son cœur , me regarda un moment sans rien dire , puis enfin laissa écliapper ces paroles funestes : Joséphine ! ma bonne Joséphine ! tu sais si je t'ai aimé!... C'est à toi , à toi seule que j'ai dû les seuls instants de bonheur (\uo j'ai goûtés en ce monde. Joséphine , ma destinée
t^t plus forte que ma volonté. Mes affections les plus chères doivent se taire devant les intérêts de la France. » Josépliine ne voulut pas en entendre davantage ; elle interrompit vivement Tempereur. <« N'en dites
pas plus, lui dit-elle, je m'y attendais; je vous comprends... <> Ses sanglots l'interrompirent à son tour ; la parole expira sur ses lèvres ; ses sens faillirent ; elle fut transportée dans sa chambre , où elle se vit , en revemint à elle , entre sa fille Hortense et Corvisarl, et en face de Napoléon.
Mais cette première et violente secousse , à laquelle l'empereur avait dû s'attendre , fit place à une douleur plus calme et plus concentrée. Joséphine eut l'air de se résigner. Elle consentit à toutes les démonstrations publiques qu'on exigea d'elle. Le drame offl ciel fut joué aux Tuileries dans la soirée du 15 décembre ^809 , dans une assemblée de famille, à laquelle assistaient l'archichanceUer Cambacérès et le secrétaire de l'état civil. Napoléon , qui avait tout préparé pour l'accomplissement de ses desseins , s'exprima ainsi :
« La poUtique de ma monarchie , dit-il , l'intérêt , le besoin de mes peuples , qui ont constamment guidé toutes mes actions , veulent qu'après moi je laisse à des enfants héritiers de mon amour pour mes peuples ce trône où la providence m'a placé. Cependant , depuis plusieurs années , j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse , l'impératrice Joséphine : c'est ce qui me porte
à sacrifier les plus douces affections de mon cœur , à n'écouter que le bien de l'état, et à vouloir la dissolution de notre mariage... Parvenu à l'âge de quarante ans , je puis concevoir l'espérance de vivre assez pour élever, dans mon esprit et dans ma pensée, les enfants qu'il plaira à la providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur ; mais il n'est aucun sacrifice qui soit audessus de mon courage , lorsqu'il m'est démontré qu'il est utile au bien de la France.
» J'ai le besoin d'ajouter que , loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je n'ai eu , au contraire , qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse : elle a embelli quinze ans de ma vie ; le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main , je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice; mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments, et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami. »
Joséphine , maîtrisant l'émotion douloureuse qui remplissait son àme , s'acquitta avec dignité du triste rôle qu'on lui avait départi , et prononça fidèlement les paroles officielles que l'arcMchancelier attendait pour les porter au sénat :
« Avec la permission de notre auguste et cher époux , dit-elle , je dois déclarer que , ne conservant aucun espoir d'avoir des enfants qui puissent satisfaire les besoins de sa politique et l'intérêt de la France , je me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre. Je tiens tout de ses bontés ; c'est sa main qui m'a couronnée , et , du haut de ce trône , je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du peuple français,
» Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant à la dissolution d'un mariage qui , désormais, est un obstacle au bien de la France, qui la prive d'être un jour gouvernée par les descendants d'un grand homme , si évidemment suscité par la providence pour effacer les maux d'une terrible révolution , et rétabhr l'autel , le trône et l'ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur ; l'empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur ; mais l'un et l'autre , nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie. »
L'assemblée était nombreuse : tous les assistants étaient attendris
jusqu'aux larmes. Le lendemaiu , rarehichancelier présenta , et le sénat s'empressa d'adopter un projet de séuatus-consulte prononçant le divorce de Napoléon et de Joséphine.
Ce grand acte accompli , l'empereur s'occupa du choix d'une nouvelle épouse. Alexandre lui avait laissé entrevoir qu'il lui donnerait \olontiers la main d'une de ses sœurs , la grande-duchesse Anne. Une négociation lut ouverte en conséquence avec la Russie ; mais Napoléon apprit bientôt par son ambassadeur à Vienne, >I. de Narbonne , que la maison de Lorraine enviait aussi son alliance , et qu'elle serait charmée de le voir épouser une princesse autrichienne , l'archiduchesse Marie- Louise. Peut-on croire que ces désirs d'aUiance annonçassent , de la part des souverains étrangers , une renonciation à toute nouvelle guerre de principes et une conversion sincère à une politique de modération et de bienveillance envers le gouvernement qui n'était pour eux que l'hél'itier et le représentant de la révolution française ? Tant de revers , accumulés d'année en année , avaient sans doute altéré leur sympatliie pour le malheur des princes légitimes ; et l'on conçoit qu'après Austerlitz , léna , Friedland et Wagram , les monarques du Nord dussent commencer à se lasser de tenir la campagne , d'épuiser leurs ressources flnancières et d'arroser la moitié de l'Europe du sang de l'élite de ses sujets pour la cause d'une race déchue , surtout quand Napoléon faisait tout pour les persuader que le danger commun , dont la répubhque les avait menacés , n'existait plus. Mais cette lassitude ne pouvait jamais amener une véritable réconciliation : il ne fallait qu'un changement de fortune dans la vie de Napoléon pour réveiller , en dépit des hens du sang , les \1eux ressentunents , les vieilles haines dont la révolution et lui avaient été l'objet. Les événements l'ont prouvé à l'égard de l'Autriche ; la Russie n'eût pas été mieux contenue , dans sa tendance antifrançaise , par la considération d'un mariage. Ne sait-on pas qu'en pohtique les affections de famille ne ^^ennent qu'après les intérêts et les raisons d'état? Il est probable qu'un beau-frère, sur le trône des czars , n'eût pas mieux fait qu'un beau-père sur le ti'ône de Marie-Thérèse , pour le salut de l'empire et de la dynastie de Napoléon. Dans les deux cas , le grand homme , selon sa propre expression , eût « posé le pied sur un abime couvert de fleurs. ^
La recherche de son alliance , par les maisons souveraines les plus orgueilleuses et les plus puissantes de l'Europe, restera dans l'histoire
comme un monument de la grandeur à laquelle la France et son chef étaient parvenus , et de l'éclatante supériorité que la gloire plébéienne exerçait sur l'illustration et la vanité antiques. Quel tinomphe pour la démocratie française ! Ce n'était pas assez que leur longue et opiniâtre conjuration contre l'esprit révolutionnaire n'eût abouti qu'à faire couronner la révolution , et à lui donner le plus brillant des diadèmes en échange du bonnet rouge : un dernier affront manquait à l'orgueil dynastique ; un dernier coup était réservé au préjugé de la naissance. Ce préjugé , couvert des mépris du philosophe et frappé des anathèmes du peuple, avait bien été immolé en France parla haute noblesse elle-même; mais la nuit mémorable du 4 août 1789 n'avait été, pour l'Europe monarchique, qu'une orgie législative, dont les conséquences avaient amené d'unanimes protestations dans les cours étrangères , le manifeste de Brunswick , la déclaration de Pilnitz. Pour compléter la victoire du principe d'égalité , il fallait donc qu'à l'abjuration solennelle des Montmorency , à la tribune de l'assemblée constituante , vînt se joindre le sacrifice des prétentions de race , l'abandon du système des mésalliances, la profanation du culte généalogique , de la part des maisons régnantes elles-mêmes ; et cette profanation , cet abandon , ce sacrifice furent en effet accomphs par les superbes signataires mômes de la déclaration de Pilnitz. Les descendants altiers de Pierre-le-Grand et les magnifiques héritiers de Charles-Quint envoyèrent un jour leur diplomatie rivale frapper à la porte des Tuileries , pour y offrir la main d'une sœur ou d'une fille des Césars au commandant d'artillerie qui foudroya dans Toulon la vieille royauté, au nom de la Montagne régicide. C'en a été fait sans retour du prestige de l'illustration héréditaire , et le principe révolutionnaire n'a plus rien eu à ajouter au triomphe des droits du génie et du lustre personnel sur les préjugés du sang , quand la maison de Lorraine , unie par Marie-Antoinette à la maison de Bourbon , a vn son auguste chef faire conduire sa fille , en grande pompe et à travers la tombe du duc d'Enghien , dans la couche du soldat qui fit proscrire les royalistes au ^8 fructidor, et qui les mitrailla au ^5 vendémiaire.
Libre de choisir entre diverses princesses du sang le plus illustre , Napoléon, après avoir pris l'avis de son conseil, se décida pour la fille de l'empereur d'Autriche , pour l'archiduchesse Marie-Louise. Le maréchal Bertliier fut chargé d'aller en faire la demande officielle à Vienne.
Il arriva dans cette capitale au conuiiencemeiit de mai's ^810, et, après a\t)ir t'ait accepter le portrait de son maiti'c, il parut à raiidicnce so-
lennelle (pie l'empereur François lui accorda pour l'accomplissement de sa haute mission.
« Siro , lui (lit-il , je viens au nom de l'empereur , mon maître , vous demander la main de l'archiduchesse Marie-Louise, votre illustre fille.
» Les éminentes qualités ([ui distinguent cette princesse ont assigné sa place sur un grand trùne. Elle y fera le bonheur d'un grand peuple et celui d'un grand homme.
)» La poUtique de mon souverain s'est trouvée d'accord avec les vœux de son cœur.
» Cette union de deux puissantes familles, Sire , donnera à deux nations généreuses de nouvelles assurances de tranquiUité et de bonheur. »
L'empereur d'Autriche répondit :
'< Je regarde la demande en mariage de ma fille comme un gage des sentiments de l'empereur des Français , que j'apprécie.
» Mes vœux pour le bonheur des futurs époux ne sauraient être exprimés avec trop de vérité ; il sera le mien .
» Je trouverai dans l'amitié du prince que vous représentez de précieux motifs de consolation de la séparation de mon enfant chéri ; nos peuples y verront le gage assuré de leur bien-être mutuel.
» J'accorde la main de ma fille à l'empereur des Français*. »
Le maréchal s'adressa alors à l'archiduchesse Marie-Louise.
<( Madame , lui dit-il , vos augustes parents ont rempli les vœux de l'empereur, mon maître.
» Des considérations politiques peuvent avoir influé sur la détermination de nos deux souverains ; mais la première considération , c'est celle de votre bonheur : c'est surtout de votre cœur , madame , que l'empereur , mon maître , veut vous obtenir.
» 11 sera beau de voir unis sur un grand trône, au génie de la puissance , les attraits et les grâces qui la font chérir.
») Ce jour , madame , sera heureux pour l'empereur, mon maître, si votre altesse impériale m'ordonne de lui dire qu'elle partage les espérances , les vœux et les sentiments de son cœur. »
La princesse donna aussitôt la réponse qui lui avait été dictée.
(( La volonté de mon père , dit-elle , a constamment été la mienne ; mou bonheur restera toujours le sien.
» C'est dans ces principes que S. M. l'empereur Napoléon peut trouver le gage des sentiments que je vouerai à mon époux , heureuse si je puis contribuer à son bonheur et à celui d'une grande nation ! Je donne , avec la permission de mon père , mon consentement à mon union avec l'empereur Napoléon. »
Un troisième discours fut adressé à l'impératrice , qui répéta à peu près dans sa réponse les vœux qu'avait déjà exprimés son auguste époux. Enfin l'ambassadeur français annonça au prince Charles que l'empereur Napoléon désirait que Son Altesse acceptât sa procuration pour la cérémonie du mariage. « J'accepte avec plaisir, répondit l'archiduc , la proposition que S. M. l'empereur des Français veut bien me transmettre par votre organe , également flatté par son choix que pénétré du doux pressentiment que cette alUance effacera jusqu'à l'arrièrepensée des dissensions politiques , réparera les maux de la guerre et préparera un avenir heureux à deux nations qui sont faites pour s'estimer , et qui se rendent une justice réciproque. Je compte entre les moments les plus intéressants de ma vie celui où , en signe d'un rapprochement aussi franc que loyal , je présenterai la main à madame l'archidu-
rlicsso Marie-Louise , au nom du grand monarque qui vous a délégué , et je vous prie , mon prince (le maréchal avait reçu le titre de prince de Neufchàtcl et de Wagram) , d'être vis-à-^ is de la France entière l'interprète des vœux ardents que je forme pour cpie les vertus de madame l'archiduchesse cimentent à jamais l'amitié de nos souverains et le bonheur de leurs peuples. »
La célébration du mariage eut lieu le ^ \ mars , à Vienne. La nouvelle impératrice des Français se mit en route , le 15 , pour la France. Elle arriva le 27 à Compiègne, où Napoléon avait été la recevoir. Un cérémonial fastueux avait été préparé pour cette première entrevue ; mais Napoléon , ne pouvant réprimer son impatience, passa par-dessus la loi que lui-même avait tracée. Accompagné du seul roi de Na-
ples, il quitta secrètement Compiègne, par un temps pluvieux, et alla
se placer pour attendre la future impératrice sous le porche d'une petite église de village ; dès que Marie-Louise arriva , il s'élança dans sa voiture, et revinrent immédiatement au palais de Compiègne. Les illustres époux se rendirent ensuite à Saint-Cloud , où le mariage civil fut célébré le V avril. Le lendemain, ils firent leur entrée dans la capitale. La cérémonie du mariage religieux , entourée de toute la pompe des cours et du culte catholique , eut lieu le même jour dans une chapelle du Louvre , magnifiquement décorée pour cette solennité. L'empereur
et l'impératrice reçurent la bénédiction nuptiale des mains du cardinal Fesch, grand-aumônier , en présence de toute la famille impériale, des cardinaux, archevêques, évêques et grands dignitaires de l'empire, ainsi que d'une députation de tous les corps de l'état. Ce fut une fête vraiment l>opulaire ; tout Paris se livra à la joie , et ce mouvement d'allégresse pubUque se communiqua, non-seulement à toutes les parties de la France, mais à tous les peuples du continent , qui crurent voir , dans le mariage de Napoléon avec une archiduchesse d'Autriche , un gage assuré de la durée de la paix.
Dt: NArOLKON.
Le 5 avril , le sénat de France , le sénat d'Italie , le conseil d'état, le corps législatif, les ministres, les cardinanx , la cour de cassation, etc., vinrent présenter leurs félicitations à l'enipereiir et à sa nouvelle épouse, qui les reçurent assis sur leur trône, eten\ironnés du cortège brillant que formait la double cour de l'empire français et du royaume d'Italie. Deux jours après , Napoléon et 3Iarie-Louise partirent pour Compiègne, où ils séjournèrent jusqu'au :27 du même mois. Ils allèrent ensuite visiter la Belgique et les départements du noid, depuis Dunkerque et Lille jusqu'au Havre et Rouen. Le i"juin, leurs majestés étaient rentrées dans la capitale. L'enthousiasme qui avait éclaté à l'occasion des fêtes du mariage n'était pas refroidi. La ville de Paris offrit une fête brillante à Napoléon et à Marie-Louise , qui assistèrent au banquet et au bal qui leur furent donnés à l'IIôtel-de-YiUe.
La garde impériale voulut célébrer aussi l'union de son glorieux chef avec la lille bien-aimée d'un monarque qu'elle avait si souvent vaincu et humilié. La fête eut lieu au Champ -de -Mars, et la garde en lit
le« honneurs à Napoléon et à sa brillante épouse, au nom de toute l'armée.
Au milieu de ces transports universels et de ces réjouissances splendides , l'ambassadeur d'Autriche devait avoir son jour pour étaler sa joie officielle et son faste diplomatique. 11 choisit le i" juillet , et la fête fut marquée par un sinistre événement. Le feu prit à la salle du bal ; la femme du ministre autrichien et plusieurs autres personnes périrent dans l'incendie. Napoléon ne laissa pas à une main étrangère le soin et l'honneur de sauver son épouse ; il la saisit vivement et l'emporta luimême hors des pièces embrasées. On se rappela alors que les fêtes pour le mariage de Louis XVI et de Marie- Antoinette avaient été troublées aussi par de graves accidents.
— t , <• ' tf)
ClIAlTiUi: \\\ll.
HmiailuUc apiielé à succOder an roi de Siiùdc. Rciiiiioii de la Hollande à la France.
^ W' i-UEi de temps après les fêtes du mariage de
Napoléon avec Marie-Louise , un événement
^^remarquable s'était passé dans le nord de
l'Europe. Bernadotle avait été élu prince
royal de Suède ; la diète l'avait appelé à suc-
[ céder à Charles XIII , afin de maintenir Tex-
'clusion dont la famille des AVasa avait été
frappée lors de l'élévation du prince régnant (le duc de Sudermanie) au
trône.
Les représentants de la nation suédoise crurent plaire, sans doute, à Napoléon , et agir dans les intérêts de sa politique , en faisant un pareil choix. Peut-être même avaient-ils sondé les intentions de l'empereur à cet égard , quoiciue des écrivains aient prétendu que l'élection avait été tout à fait spontancH?, et que l'agent français à Stockholm n'y avait même
500 HISTÛUIK
pris part que pour la contrarier. « Bernadette fut élu, a dit Napoléon, parce que sa femme était la sœur de celle de mon frère Joseph, régnant alors à Madrid. Bernadotte, afiîchant une grande dépendance, vint me demander mon agrément , protestant a^cc une infpiiétude trop visible qu'il n'accepterait qu'autant que cela me serait agréable.
» Moi , monarque élu du peuple, j'avais à répondre que je ne savais point m'opposer aux élections des autres peuples. C'est ce que je dis à Bernadotte, dont toute l'attitude trahissait l'anxiété que faisaitnaitre l'attente de ma réponse. J'ajoutai qu'il n'avait qu'à profiter de la bienveillance dont il était l'objet , que je ne voulais avoir été pour rien dans son élection, mais qu'elle avait mon assentiment et mes vœux. Toutefois, le dirai-je , j'éprouvais un arrière-instinct qui me rendait la chose désagréable et pénible. »
Ce fâcheux pressentiment était très-naturel chez l'empereur , qui ne pouvait oublier qu'entre lui et Bernadotte il y avait toujours eu un levain de rivalité secrète et jamais de sympathie. Cependant c'était un Français , un soldat de la république , auquel les grandeurs de l'empire n'avaient pas manqué : il semblait qu'un lien indissoluble , plus fort que les répugnances et les griefs personnels , attachait irrévocablement aux destinées de la France nouvelle l'illustre guerrier qui était appelé à régner un jour sur la Suède. Napoléon ne s'arrêta donc pas aux avertissements intimes qu'il recevait de sa profonde intelligence des hommes. 11 permit à son lieutenant d'accéder au vœu des Suédois, et s'il lit , en cela , violence à ses propres penchants , c'est une raison de plus de reconnaître que le dominateur universel était dominé lui-même par une force supérieure àla sienne. 11 était dit quedans le vaste mouvement delà régénération européenne , un enfant de cette révolution , dont le dernier des Wasa avait été l'ennemi le plus opiniâtre sur le continent, irait s'asseoir sur leur trône et ferait de leur capitale une ville française. Si , plus tard , le nouveau roi oublie son origine et se met à la suite de la vieille Europe, ce pourra être préjudiciable à son ancienne gloire et funeste à la fortune de Napoléon; mais la Suède n'en deviendra pas moins une conquête assurée , et plus ou moins prochaine , pour la jeune Europe, pour la cause du siècle. Ce ne sera pas en vain qu'elle aura installé la philosophie et la démocratie dans ses palais , et (pi'ellc aura vu descendre sui* elle , des hauteurs de l'administration et du voisinage du trône , le souffle libéral, l'haleine civilisatrice de la France.
DK NAPOLÉON. 501
Pivs(iii(j MU même moment où run des plus célèbres maréehaux de Napoléon allait attendre une couronne à Stockholm , l'un de ses frères quittait la sienne à Amsterdam. Louis Bonaparte était un lionune d'esprit , plein de bonnes intentions ; mais le sceptre de Hollande , sous l'empire du Itlocus continental, était au-dessus de ses forces, et il le laissa tombei- à terre. Depuis longtemps l'empereur lui reprochait sa trop grande faiblesse dans l'exécution des décrets de Bci'lin et de Milan. Le Monilcur avait même signalé les contraventions journalières de la lloUandeau système napoléonien , et, sur une plainte que le prince Louis avait exprimée à ce sujet, l'empereur lui a\ ait répondu de Schœnbrunn : « C'est la France qui a sujet de se plaindi-e du mauvais esprit qui règne chez vous. Si vous voulez que je vous cite toutes les maisons hollandaises qui sont les trompeltis de l'Angleterre, ce sera fort aisé. \'os règlements de douanes sont si mal exécutés que toute la correspondance de l'Angleterre avec le continent se fait par la Hollande... La Hollande est une province anglaise. »
Ces récriminations étaient restées sans effet. Le roi Louis était plus touché des maux présents de la Hollande que des résultats éloignés que le blocus continental pouvait promettre à Napoléon. Le système de l'empereur exigeait, dans l'exécution , des âmes assez fortement trempées pour se mettre en communication avec la sienne. Ses premiers agents furent ses frères , dès qu'il s'engagea dans la fondation d'une dynastie. Il crut les rapprocher de ses vœux et de ses idées en les rapprochant de lui , dans la hiérarchie politique , en leur donnant une position analogue à celle qu'il occupait lui-môme , en leur posant aussi une couronne sur le front; mais, selon l'expression qu'il a appliquée à Louis, il ne fit que des « rois préfets » , qui avaient toutes les qualités nécessaires pour figurer honorablement dans un rang secondaire et dans un autre temps , et aucune de celles qu'exigeaient les circonstances. Si l'on avait trouvé facilement pour l'empereur un cortège convenable de tètes couronnées , il fut moins aisé de rencontrer des auxiUaires , des coopérateurs intelligents pour le grand homme. Le trône s'était élevé au miUeu du plus brillant entourage ; le génie resta soUtaire.
Louis Bonaparte , au lieu de s'inspirer de la pensée de son frère et de chercher à rendre la Hollande française , en dépit des résistances passagères des intérêts froissés , la laissait vivre sous le patronage et dans la dépendance mercantile de l'Angleterre. Napoléon , contrarié par
502 HlSTOIRIi
cette condescendance el blessé de voir ses premiei^ avis dédaignés , écrivit au roi de Hollande une nouvelle letti'e qui suffirait seule pour témoigner , dans l'histoire , que l'empereur , pleinement identifié avec le peuple qui s'était donné à lui , ne vivait plus que de la vie de la France. Voici quelques passages de cette missive remarquable :
« Voti-e majesté , en montant sur le trône de Hollande , a oublié qu'elle était française, et a même tendu tous les ressorts de sa raison , tourmenté la délicatesse de sa conscience pour se persuader qu'elle était hollandaise. Les Hollandais qui ont incliné pour la France ont été négligés et persécutés ; ceux qui ont servi l'Angleterre ont été mis en avant. Des Français , depuis l'officier jusqu'au soldat , ont été chassés , déconsidérés; et j'ai eu la douleur de voir en Hollande, sous un prince de mon sang , le nom français exposé à la honte. Cependant je porte tellement dans mon cœur, j'ai su soutenir si haut, sur les baïonnettes de mes soldats , l'estime et l'honneur du nom français , qu'il n'appartient ni à la Hollande , ni à qui que ce soit , d'y porter atteinte impunément... Qui a donc pu justifier la conduite insultante pour la nation et offensante pour moi, qu'a tenue votre majesté ? Vous devez comprendre que je ne me sépare pas de mes prédécesseurs , et que , depuis Clovis jusqu'au comité de salut public , je me tiens solidaire de tout... Je sais qu'il est venu de mode , parmi de certaines gens , de faire mon éloge et de décrier la France ; mais ceux qui n'aiment pas la France ne m'aiment pas, ceux qui disent du mal de mes peuples, je les tiens pour mes plus grands ennemis... Dans mon discours au corps législatif, j'ai laissé entrevoir mon mécontentement; car je ne vous cacherai pas que mon intention est de réunir la Hollande à la France , comme complément de territoire , comme le coup le plus funeste que je puisse porter à l'Angleterre , et comme me délivrant des perpétuelles insultes que les meneurs de votre cabinet ne cessent de me faire. L'embouchure du Rhin et celle de la Meuse doivent m'appartenir. Le principe , en France , que le Thalwag du Rliin est notre limite, est un principe fondamental... Je puis donc laisser à la Hollande la rive droite du Rhin, et je lèverai les prohibitions données à mes douanes toutes les fois que les traités existants , et qui seront renouvelés , seront exécutés. Voici mes intentions :
'l" L'interdiction de tout commerce et de toute communication avec l'Angleterre ;
Di: NAPOLEON. 503
2*^ Une flotte de (luatorzc vaisseaux de ligne , de sept frégates et de sept brieks ou corvettes armés et équipés ;
3" Une armée de terre de vingt- cinq mille hommes ;
4" Suppression des maréchaux ;
5" Destruction de tous les privilèges de la noblesse contraires à la constitution que j'ai donnée et que j'ai garantie.
« Votre majesté peut faire négocier sur ces bases avec le duc de Cadore, par l'entremise de sou ministre ; mais elle peut être certaine qu'au premier paquebot qui sera introduit en Hollande , je rétabhrai la défense des douanes ; qu'à la première insulte qui sera faite à mon pavillon , je ferai saisir à main armée , et pendre au grand màt l'officier hollandais ([ui se permettra d'insulter mon aigle. . . »
Le roi de Hollande ne fut point converti par ce langage du maître. Les besoins , les intérêts actuels de l'industrie hollandaise fixaient toujours , et par-dessus tout , sa sollicitude. 11 ne se croyait engagé qu'envers le peuple batave, et se serait reproché de poursuivre un autre but (jue la prospérité immédiate des provinces comprises dans la circonscription territoriale de son royaume. Ne voyant plus que la Hollande, il oubliait qu'il n'y avait été placé que pour la faire concourir au triomphe d'une cause plus générale , à la gloii-e et au salut du grand empire. C'est que Louis répugnait , par tempérament , aux mesures extrêmes, aux remèdes héroïques. Il était de ceux qui font de la politi(iue en myopies, comme dit de Maistre ; et ses scrupules , qui avaient d'ailleurs leur côté louable, l'empêchaient de voir que le blocus continenttil n'était pour l'empereur que ce que le gouvernement révolutionnaire avait été pour la république , une nécessité déplorai »le et passagère.
Louis ne croyait pas d'ailleurs que le blocus décrété contre l'Angleterre dût avoir pour les intérêts britanniques le résultat funeste que s'en promettait l'empereur.
" La destruction de la Hollande , écrivait-il à Napoléon , loin d'être un moyen d'atteindre l'Angleterre, est un moyen de l'accroître par toute l'uidustrie et toutes les richesses qui s'y réfugieront. Il n'y a que trois moyens d'atteindre réellement l'Angleterre : ou en détachant d'elle l'Irlande , ou en s'emparant des Indes orientales, ou par une descente. Ces deux derniers moyens , quoique les plus efficaces , sont inexécutables sans marine ; mais je suis étonné qu'on ait si facilement renoncé au premier. »
L'empereur , qui savait très-bien qu'il ne détruisait pas la Hollande on lui imposant des sacritices temporaires , et qui ne croyait pas non plus que l'industrie anglaise dût gagner à la crise que subissaient nécessaiiemcnt les industries continentales , engagées dans les spéculations maritimes ; l'empereur fut peu touché des récriminations du roi Louis. Lors de son voyage en Belgique , il lui adressa d'Ostende une nouvelle missive , qui n'était que la reproduction des mômes reproches. « Si , soumise à un de mes frères , lui dit-il, la Hollande ne trouve pas en lui mon image, vous détruisez toute confiance dans mon administration; vous brisez vous-même votre sceptre. Aimez la France, aimez ma gloire , c'est Tunique manière de servir le roi de Hollande.
(' La Hollande, devenue partie de mon empire , si vous eussiez été ce que vous deviez être^ m'eût été d'autant plus chère, que je lui avais donné un prince qui était presque mon (ils. En vous mettant sur le trône de Hollande , j'avais cru y placer un citoyen français ; vous avez suiA i une route diamétralement opposée... Revenez de votre fausse route; soyez bien Français de cœur ou votre peuple vous chassera .. . C'est avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les états... »
Le roi de Hollande , qui persistait à vouloir rester Hollandais , selon le cri du moment et les besoins actuels du peuple marchand de ses ports, et non point selon les vues et les prévisions lointaines de l'empereur , finit par se lasser de la lutte inégale qu'il soutenait avec son frère , et abandonna ses états pour se retirer en Allemagne , après avoir envoyé à Paris un acte formel d'abdication. Napoléon se montra indigné de cette démarche. Sur le rapport que lui en fit le ministre des relations extél'ieurcs , il décréta , le 9 juillet 1 8 1 0 , la réunion de la Hollande à l'empire français , et le liiaréchal Oudinot s'empara immédiatement d'Amsterdam.
L'empereur ne dévora pas en silence l'affiietion que lui causait la conduite de son frère. Quand celui-ci, par son abdication et par sa fuite, avait eu le dessein de 1 accuser , devant l'Europe et la postérité , de lui avoir rendu la couronne trop pesante par ses exigences , Napoléon ne pouvait rester sous le coup et le scandale de cette dénonciation , sans répondre à l'accusateur inattendu qu'il avait rencontré dans sa famille , dût-il l'accabler par l'expression sévère d'un blâme solennel. Et comme tout devait être hors des combinaisons vulgaires et des règles communes dans les actes de cet homme extraordinaire , il sut trouver un moyen ,
[)!•: NAPOLIÎOX.
(1110 nul n'iuiiMit ose imaginer, pour faire pénétrer plus profondément \c trail ((u'il destinait au malheureux Louis, et pour rendre sa réprobation plus éelatante et plus remarquable. Ce sera en s'altendrissant sur le sort du lils qu'il frappera le père : la même parole donnera la vie à l'un et la mort à l'autre , dans le monde politique ; et le peuple , qui règle ses affections et ses haines sur celles de son héi-os , cessera de comprendre , dans son attachement à la famille impériale , le frère qui aura voulu se séparer de remporeur, et il s'intéressera au neveu , dont l'empereur se sera déclaré l'appui et presque le père. Le 20 juillet , dans une grande réunion à Saint-Cloud , Napoléon se fait présenter le prince Napoléon- Louis , son fdleul , et lui dit avec effusion :
« Venez , mon fils, je serai votre père ; vous n'y perdrez rien.
» La conduite de votre père afflige mon cœur; sa maladie seule peut l'expliquer. Quand vous serez grand , vous paierez sa dette et la vôtre. N'oubliez jamais, dans quelque position que vous placeront ma politique et l'intérêt de mon empire , que vos premiers devoirs sont envers moi , vos seconds envers la France ; tous vos auti'es devoirs , même envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent qu'après. »
506 HISTOini':
Si un roi vulgaire , assis sur un autre trône que celui de France , tenait un pareil langage , on lui reprocherait , à bon droit , comme un excès d'orgueil, de se placer avant la patrie, et comme un excès d'égoïsme national , de sacrifier à sa politique les intérêts des peuples alliés ou conquis. Mais Napoléon ne mettait les devoirs envers lui-même au-dessus des devoirs envers la France que parce qu'il se considérait comme la tête et le cœur de la France ; et il ne faisait venir les devoirs des pi'inces , ses sujets , envers les peuples qu'il leur confiait , qu'après leurs devoirs envers la France; que parce qu'il regardait aussi la France comme la tête et le cœur de l'Europe et du monde civilisé.
La réunion du Valais à l'empire suivit de près celle de la Hollande. L'empereur communiqua ces deux grandes mesures au sénat , par un même message , à la séance du 10 décembre 481 0. On y lisait :
<( Les arrêts publiés par le conseil britannique , en -1806 et 4807 , ont déchiré le droit public de l'Europe. Un nouvel ordre de choses régit l'univers. De nouvelles garanties m'étant devenues nécessaires, la réunion des embouchures de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin , de FEms, du Weser et de l'Elbe à l'empire , l'établissement d'une navigation intérieure avec la Baltique , m'ont paru être les premières et les plus importantes.
» J'ai fait dresser le plan d'un canal qui sera exécuté avant cinq ans , et qui joindra la Baltique à la Seine.
» La réunion du Valais est une conséquence prévue des immenses travaux que je fais faire depuis dix ans dans cette partie des Alpes. Lors de mon acte de médiation , je séparai le Valais de la confédération helvétique, prévoyant dès lors une mesure si utile à la France et à l'Kalie.
» Tant que la guerre durera avec l'Angleterre , le peuple français ne doit pas poser les armes.
» Mes finances sont dans l'état le plus prospère ; je puis fournir à toutes les dépenses que nécessite cet immense empire , sans demander à mes peuples de nouveaux sacrifices. »
Ce n'était pas une des moindres merveilles du règne de Napoléon que cette prospérité Gnancière. Elle était due principalement à l'esprit d'ordre qu'il avait communiqué à toutes les branches de l'administration , et qu'il exigeait plus sévèrement encore dans la gestion des deniers publics. On a pu s'étonner après lui qu'il eût soutenu la guerre pendant
l)\i \AP0L1£0N.
(liiinze ans , d'un bout de l'Europe à rautiv , et (ju'il eût gouverné la France nouvelle, dans ses vastes limites , de Rome à Hambourg, avec les mêmes impôts qui ont à peine sufli depuis pour entretenii- la paix dans le cercle étroit de l'ancienne France.
Le sénat s'empressa de répondre à l'appel de l'erapcreur ; il consacra par deux sénatus-consultcs la réunion du Valais et celle de la Hollande à l'empire français, et vota ensuite une adresse, dont la première pbrase indique toute la pensée.
" Sire , la profondeur et l'étendue de vos desseins , la francliise et la générosité de votre politique , votre sollicitude constante [tour le bien de vos peuples , ne se sont jamais plus manifestées que dans le message adressé au sénat par votre majesté impériale et royale. »
Le dévouement sénatorial ne s'exhala pas , du reste , en phrases pompeuses et en vaines flatteries. La conscription maritime et celle de LSI I furent votées à la même séance.