‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 28 sur 51 · CHAPITRE XXXllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXllI

Mesures contre la presse. M. de Cliateaubriand nommé à iInsUtut pour remiilaeer Chénier.

Naissance et baptême du roi de Home. Fêtes pul)liiiues dans la capitale et dans

l'empire. Concile national. Le pape à Fontainebleau.

pour signe de la

E tous les reproches élevés contre la mémoire de Napoléon , nul n'a été reproduit avec tant de persévérance et d'aigreur que celui d'avoir étouffé la liberté de discussion dans les assemblées délibérantes et dans les feuilles publiques. N^eùt-il fait qu'établir la censure et rendre la tribune muette, c'en serait assez, aux yeux de quelques jansénistes politiques, ternir le lustre de sa vie et pour surcharger son auréole de gloire du des tyrans. A Dieu ne plaise que nous contestions l'utiUté suprême presse ! Plus que personne , nous reconnaissons et nous respec-

tons en elle la première des puissances civilisatrices , la véritable souveraine (les temps modernes , l'agent impérissable de la Providence dans la grande œiivi'c de l'émancipation des peuples , la glorieuse devancièi-e du consul Bonaparte dans la prépai-ation , raccoraplissenicnt et la défense de la révolution française , et l'unique héritière de l'influence , de l'ascendant et du pouvoir de rempereur Napoléon sur l'opinion publique , non-seulement en France , mais encore parmi toutes les nations policées.

Lorsque Napoléon s'empara des rênes de l'état , la presse tombait de lassitude et d'épuisement, après une lutte opiniâtre de dix années. Instrument des nombreux partis qui divisaient la nation , elle ne servait plus que l'anarchie et laissait croître les dégoûts et le mépris autoui' de la révolution qu'elle avait su autrefois faire chérir et respecter. 11 lui fallait du repos pour se retremper , comme il fallait à la révolution un protecteur nouveau qui la défendit mieux contre ses ennemis implacables et contre ses amis égarés. L'heure d'un dictateur était venue : Napoléon parut. La démocratie renonça à la parole multiple de ses comices , de ses clubs et de ses journaux, parole qui avait été sublime parfois et toujours puissante au moment des dangers de la France , et qui avait fini par ne plus être qu'une cause incessante de déchirements et de troubles pour le pays et qu'un moyen permanent d'affaibhr et de déconsidérer le pouvoir. L'ère du silence commença, ou, plutôt, aux orages du forum succéda un admirable monologue , dans lequel la France ne se montra pas moins grande qu'aux plus beaux jours de sa carrière parlementaire. L'héritage des illustres orateurs de la constituante et de la convention était gaspillé par des successeurs indignes ou inhabiles. Mille voix discordantes s'élevaient qui voulaient toutes interpréter à leur manière les besoins et les vœux du pays , et qui ne réussissaient qu'à le tirailler indéfiniment et à perpétuer ses périls et ses souffrances. Au milieu de ces voix confuses , un homme survint , qui osa dire à son tour : « C'est moi qui suis la France ; car je sais mieux que tous ses prétendus interprètes ce qu'il lui faut et ce qu'elle désire. » Et comme cet homme disait vrai , la France le crut et l'accepta pour son umque organe.

Dès ce moment, les voix confuses et discordantes se turent, et le suprême représentant de la France parla seul : c'était la condition inévitable de la tâche qu'il avait à remplir pour rendre la révolution tranquille

oiO HISTOIRE

au dedans et puissante au dehors, loutefois, la liberté de la presse ne fut pas étouffée ; elle se laissa seulement couv rir d'un voile et metti'e à l'écart , jusqu'à ce que l'inévitable réaction dont elle était l'objet eût cessé , et que les circonstances vinssent la ramener sur la scène , pour lui restituer le gouvernement des esprits. Elle comprit sans doute (pie c'était pour elle le moment de la retraite , et qu'elle devait laisser faire et dire le génie du dictateur , puisqu'elle se résigna au silence , sous le règne duquel elle put même faire oublier ses excès et réparer ses forces, afin de reparaître un jour plus active et plus influente que jamais. Si la franchise des écrits et des journaux eût été nécessaire à cette époque , nul ne l'eût violée impunément ; et si la presse, qui s'est montrée depuis héroïquement rebelle aux ordonnances de Charles X, obéil servilement alors aux décrets de Napoléon , c'est que les sentiments et les besoins populaires de 4810 n'étaient pas ceux de 4850, et que la presse s'inspira des instincts nationaux et servit également la cause du siècle , soit lorsqu'elle s'abstint de résistance envers le représentant de la révolution , soit lorsqu'elle donna le signal de la révolte contre le représentant de l'ancien régime.

A peine Napoléon venait-il de publier une nouvelle mesure restrictive , touchant la presse périodique , et qui avait pour but de n'autoriser qu'un seul journal par département, qu'un événement imprévu vint le confirmer dans le système que la difficulté des temps lui avait imposé, de faire surveiller toute manifestation pubUque des pensées et des opinions poh tiques.

M. de Chateaubriand avait été nommé pour remplacer Chénier à l'Institut. L'usage voulait que le récipiendaire fît l'éloge de son prédécesseur. M. de Chateaubriand , en novateur audacieux , tenta de s'affranchir du joug de la tradition , et ne craignit pas de prendre un rôle révolutionnaire, dans le sein de l'Académie, pour s'en faire une occasion de répéter d'éloquentes déclamations contre la révolution française , et de blâmer amèrement le poète patriote à qui la France devait le «Chant du Départ. » Mais son discours , soumis préalablement à une commission , et repoussé par elle, ne fut point prononcé. Une partie des commissaires opina néanmoins dans un sens contraire , et parmi eux se trouvait un des courtisans les plus empressés de Napoléon. Dès que celui-ci en fut instruit , il demanda à lire l'œuvre de 31. de Chateaubriand , et quand il eut vu avec quelle hauteur et quelle violence l'au-

Di: NAPOLEON.

tciir « (rAtala » , dont lo génie n'était pas encore aiTi\é aux siil)liines prévisions qui lui ont révélé depuis « l'avenir social » de la France, essayait de rabaisser le présent et d'exalter le passé, il ne put contenir son inditinalion , et saisissant au milieu d'un cercle nonil)i(Mix le dignitaire académicien qui avait jugé le discours proscrit conforme aux convenances et digne de la publicité , il l'apostropha brusquement en ces termes :

'"^■S\Ûl:

(( Est-ce bien vous , Monsieur , lui dit-il , ([ui avez voulu autoriser une pareille diatribe ? et depuis quand l'Institut se permet-il de devenir une assemblée politique? Qu'il fasse des vers , qu'il censure les fautes de langue ; mais qu'il ne sorte pas du domaine des Muses , ou je saurai l'y faire rentrer. Que 31. de Chateaubriand ait de l'insanité ou de la malveillance, il y a pour lui des petites maisons ou des châtiments. Puis , peut-être encore, est-ce son opinion , et il n'en doit pas le sacrifice à ma polilique, qu'il ignore, comme vous, qui la connaissez si bien : il peut avoir son excuse ; vous ne sauriez avoir la vôtre , vous qui vivez à mes côtés, qui savez ce que je fais, ce que je veux. Mon-

sieur , je vous tiens pour coupable , pour criminel : vous ne tendez à rien moins qu'à ramener le désordre , la confusion , Tanarchie , les massacres.... Sommes-nous donc des bandits, et ne suis-je donc qu'un usurpateur? Je n'ai détrôné personne, Monsieur; j'ai trouvé, j'ai relevé la couronne dans le ruisseau , et le peuple l'a mise sur ma tète ; qu'on respecte ses actes.

» Analyser en public , mettre en question , discuter des faits aussi récents , dans les circonstances où nous sommes , c'est rechercher des convulsions nouvelles , c'est être l'ennemi du repos public. La restauration de la monarchie est et doit demeurer un mystère. Et puis , qu'est-ce que cette nouvelle proscription prétendue des conventionnels et des régicides? comment oser réveiller des points aussi délicats? Laissons à Dieu à prononcer sur ce qu'il n'est plus permis aux hommes de juger ! Seriez-vous donc plus difticile que l'impératrice? elle a bien des intérêts aussi chers que vous, peut-être , et bien autrement directs; imitez plutôt sa modération , sa magnanimité ; elle n'a voulu rien apprendre , ni rien connaître .

» Eh ! quoi ! l'objet de tous mes soins , le fruit de tous mes efforts serait-il donc perdu î C'est donc à dire que si je venais à vous manquer demain , vous vous égorgeriez encore entre vous de plus belle ! Ah ! pauvre France ! que tu as longtemps encore besoin d'un tuteur ! »

Cette dernière exclamation de l'empereur explique toute la pensée politique qui présida à son avènement et qui caractérisa son règne. Il entendait protéger la France , la préserver du retour des factions , l'empêcher de s'épuiser en vaines disputes ou en sanglantes querelles, quand l'esprit de parti lui imputait d'agir par excès d'ambition et d'orgueil; et ce qui était quahfié de « tyrannie » par ses détracteurs, il l'appelait, lui, une « tutelle souveraine» ; comme le peuple, son juge suprême et infaillible , ne voyait et n'admirait qu'un gouvernement fort et glorieux , conduit par le génie d'un grand homme, là où quelques frondeurs isolés n'apercevaient et ne signalaient que les traces du despotisme. Le moment approchait , cependant , où la fortune allait accorder à Napoléon la plus haute et la dernière faveur qu'il semblât désormais en attendre.

Le ^9 mars ^8H , l'impératrice Marie-Louise ressentit les premières douleurs de l'enfantement. On craignit d'abord des couches périlleuses ; le célèbre Dubois , prévoyant le cas où une opération difficile devien-

DK NAPO|,i:ON. il-.

(Irait nécessaire, domaiula ce (|iril laudrait faire si Ton était rcdiiil a opter entre le salut delà mère et celui de Tenfant. « Ne pense/, (\ui\ la mère, » dit vivement l'empereur, en qui les affections de l'homme triomphèrent, à ce moment solennel, des intérêts et des combinaisons du monarcpie. Le 20 , à neuf heures du matin , toutes ses anxiétés avaient cessé, tous ses désirs étaient remplis : Marie-Louise accouchait d'un lils, que Napoléon reçut aussitôt dans ses bras, et qu'il s'empressa de montrer aux officiers de sa maison , en s'éeriani , dans l'iviesse de la joie : « C'est un roi de Rome. »

Le bruit du canon annonça bientôt à la capitale l'heureux événement qui comblait les vœux du chef de l'empire. Des fêtes et des réjouissances pul)liques vinrent rendre témoiimage de la part que prenait le grand peuple au bonheur du grand homme. Naples , 3Iilan , toutes les villes oîi la domination française avait pénétré, imitèrent Paris. Les corps de l'état , les ambassadeurs étrangers offrirent à l'envi leurs félicitations à l'heureux père du roi de Rome , et ce fut le prince d'IIatzfeld , celui-là même à qui Napoléon avait fait grâce , à Berlin , en considération des larmes de son épouse , qui représenta, en cette occasion, le roi de Prusse.

Le baptême du roi de Rome se fit, le 9 juin , à Notie-Dame, Tout Paris se porta sur le passage de l'empereur. Le peuple voulait lire luimême, sur le front radieux de son héros, les jouissances intimes du père et du monarque , et il désirait aussi lui témoigner son propre con-

tentcment. Le sourire de Napoléon , si fugitif et si rare sur sa figure sévère , se laissait surprendre et observer cette fois , et produisait un immense reflet sur toutes les physionomies qui se pressaient autour du cortège. C'était un magnifique spectacle, à la splendeur duquel le cieJ même semblait concom^ir , en favorisant cette belle journée d'un soleil éclatant et d'un azur sans nuages , ce qui fit dire à l'enthousiasme populaire , dont le poëte a recueilli le souvenir et l'expression : « Toujours le ciel le protège ! »

Le jeune prince fut baptisé par son gTand-oîicle , le carcUnal Fesch. Il eut pour parrain son aïeul , l'empereur d'Autriche , et reçut les noms de Napoléon-François-Charles-Joseph. Son baptême devint lé signal de grandes réjouissances dans toute l'étendue de la vaste domination de son pore. Le préfet de la Seine et le corps municipal de Paris fêtèrent les maires des bonnes villes de l'empire et du royaume d'ItaUé. Le détracteur le plus éhontè de Napoléon , 31. de BouiTienhe , est obligé de confesser que « l'arrivée au monde du roi de Rome fut saluée par un enthousiasme général , et (pie jamais enfant ne vit le jour environné d'une aussi brillante auréole de gloire. »

Mais à travers les manifestations de l'allégresse publique et de l'engouement universel, Napoléon apercevait l'esprit sacerdotal qui s'agitait obscurément pour former une opposition souterraine et pour essayer de miner son trône. Pie YII persistait toujours dans son refus de donner l'institution canonique aux évêques nommés par l'empereur, ou, pour mieux dire , il ne voulait entendre à aucun arrangement , qu'il n'eût été préalablement réintégré dans la possession de sa capitale et de ses états. En vain Napoléon avait promu à rarchevéché de Paris le chef même de l'ancien côté droit de l'assemblée constituante, l'inflexibiUté pontificale ne se relâcha pas en faveur du célèbre abbé Maury, qui disait ne s'être ralUé au nouvel empire que parce qu'il y trouvait la consécration du principe monarchique , dont il avait été le défenseur ardent et opiniâtre. Le pape lança même un bref contre ce vieux champion de la royauté et du saint-siège ; mais cet acte de réprobation n'était répandu qu'en secret. C'est alors que Napoléon , instruit qu'un fonctionnaire éminent de l'empire , le directeur de la librairie , Portalis , avait connu cette propagation clandestine et ne l'avait pas empêchée , l'interpella vivement au milieu de son conseil d'état. <( Quel a pu être votre motif? lui dit-il. Seraient-ce vos principes religieux? Mais alors

I>i: NAPOI.KON.

l)oiir(|uoi vous tmuvez-voiis ici ? Je ne \ioleiiU' la consdcnco de personne. Vous ai-je pris au collet poiu- vous faire mon conseiller d'état V C'est une faveur insigne que vous avez sollicitée. Vous êtes ici le plus jeune, et peut-être le seul (jui y soit sans des titres i)ersonneis; je n'ai vu en vous que les services de votre père... Les devoirs d'un conseill«;r d'état envers moi sont immenses : vous les avez violés ; vous ne Tètes plus. Sortez, ne reparaissez plus ici. J'ensuis navré, cai- J'ai présents à la mémoire les vertus (!t les services de \(>(re père. '<

Le jeune conseiller d'état sortit , en effet , et l'empereur ajouta : t< J'espère qu'une pareille scène ne se renouvellera jamais ; elle m'a lait trop de mal. »

Mais ce n'était pas assez pour Napoléon d'exclure de son entourage les hommes dont les sympatliies étiiient acquises à la papauté. Afin de déjouer la malveillance occulte d'une grande partie du clergé , il eut l'idée de porter au grand jour la guerre sourde qu'on lui faisait, au nom de Pie VII , avec des brefs et des bulles , et de traduire devant l'épiscopat français , gardien naturel des doctrines gallicanes , les prétentions ultramontaines du pontife, l! convoqua donc un concile national, don!

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il c'onliu la présidciieo au cardinal Fosch , et dans le sein duquel il eut soin de faii'c entrer l'épiscopat italien, (ju'il croyait docile à ses vues. L'api)el qu'il adressa aux évêques était ainsi conçu :

« Les églises les plus illustres et les plus populeuses de l'empire sont vacantes ; une des parties contractantes du concordat l'a méconnu. La conduite que Ton a tenue en Allemagne depuis dix ans a presque détruit l'épiscopat dans cette partie de la chrétienté : il n'y a aujourd'hui que huit évèques ; grand nombre de diocèses sont gouvernés par des vicaires apostoliques ; on a troublé les chapitres dans le droit qu'ils ont de pourvoir, pendant la vacance du siège , à l'administration du diocèse , et l'on a ourdi des manœuvres ténébreuses tendant à exciter la discorde et la sédition parmi nos sujets. Les chapitres ont rejeté des brefs contraires à leurs droits et aux saints canons.

)' Cependant les années s'écoulent , de nouveaux évôchés viennent à vaquer tous les jours : s'il n'y était pourvu promptement, l'épiscopat s'éteindrait en France et en Italie comme en Allemagne. Voulant prévenir un état de choses si contraire au bien de notre religion , aux principes de l'église gallicane et aux intérêts de l'état , nous avons résolu de réunir au 9 juin prochain , dans l'égUse de Notre-Dame de Paris , tous les évêques de France et d'itahe en concile national.

}> Nous désirons donc qu'aussitôt que vous aurez reçu la présente , vous ayez à vous mettre en route, afin d'être arrivé dans notre bonne ville de Paris dans la première semaine du mois de juin.

» Cette lettre n'étant à autre fin , nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »

La première réunion générale des évêques n'eut pourtant lieu que le 20 juin. L'empereur, malgré le soin qu'il avait eu de choisir le président de cette assemblée dans sa famille , ne la trouva pas aussi docile ([u'il l'avait espéré. Le cardinal Fesch trompa, le premier, l'espoir de Napoléon , en laissant apercevoir en lui , dans le concile , le prêtre de Rome, bien plus que le grand dignitaire de l'empire. L'épiscopat ne pouvait guère agir autrement; ce n'était plus le temps du galhcanisme. Le i 8e siècle et la révolution française, venus après Bossuet, avaient profondément ébranlé la doctrine et l'autorité de ce grand homme dans le sein du clergé. Sous le coup du sarcasme voltairien et de la persécution politique, le sacerdoce avait dû se retourner vers le saint-siège, et s'attacher plus \ ivement que jamais au chef suprême en qui résidait le principe vital

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du catholicisme. L'épisc-opat auraiteraiiit d ache\or la ruiiu' de réglise romaine en France , et de se frapper lui-même au cœur , en se pronon-

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çant hautement contre les prétentions pontiticales , et en se prêtant aux mesures qui tendaient à aflaiblii' ses liens avec la puissance spirituelle, dont il tirait sa propre force. Après avoir commis l'imprudence de se faire raisonneur et de proclamer les libertés de l'église gallicane sous Louis XIV , il avait été ramené violemment , par les événements des dernières années du règne de Louis XVI , aux traditions ultramontaines. Et plus il se sentait menacé par l'esprit des temps nouveaux, plus il cherchait à se replacer sous la protection du génie des temps anciens , et à remonter vers la source de sa puissance et de sa ^ie. Mais si les e\êques en corps appartenaient nécessairement encore au passé , les princes de l'église , pris isolément , étaient de leur siècle , et peu disposés à lutter contre le redoutable et magnifique dispensateur des grâces et des faveurs mondaines. Le concile fut donc dissous, et l'empereur obtint de chaque prélat français et italien une déclaration individuelle% pleinement conforme à ses vues.

Le pape était alors à Savone, toujours inébranlable dans ses résolutions. L'empereur le jugea trop voisin de Rome, ou trop exposé à être enlevé par les Anglais , et il le fit venir à Fontainebleau . Au milieu de ses rigueurs contre Pie VII , Napoléon n'oubliait point les égards qu'il devait au caractère et à la dignité de son auguste prisonnier. Pour lui rendre les ennuis de l'exil plus supportables , il plaça auprès de sa personne le savant Denon , dont les attentions délicates , les soins empressés et l'aimable conversation adoucirent en effet les peines du saintpère. Pie VU prit de l'attachement pour le savant et estimable compagnon de sa retraite. Il le questionna souvent sur l'expédition d'Egypte, et voulut connaître l'ouvrage qu'il avait publié sur les antiquités de ce pays. M. Denon, qui se rappelait que son livre renfermait quelques pages peu orthodoxes et difficiles à concilier avec le système de l'Écriture sur l'origine et l'âge du monde , avait craint d'abord que sa sainteté ne fût blessée d'y trouver des explications et des conjectures cosmogoniques qui contrariaient celles de la Genèse. Mais le pape ne s'arrêta pas à cette divergence entre la spéculation scientifique et le système révélé , et comme il s'aperçut que Denon s'efforçait de la lui cacher , il se mit à le rassurer en disant : « C'est égal , mon fils , tout cela est extrêmement curieux ; en vérité , je ne le savais pas. » Le savant français apprit alors au pontife que le livre dont il faisait l'éloge avait été frappé d'anathème avec son auteur , par sa sainteté elle-même. « Excommunié ! toi , mon fils , reprit le pape , je t'ai excommunié ! j'en suis bien fâché , je t'assure que je ne m'en doutais pas. »

r,H\riTRE XXXIV

Coup dcril rétrospectif sur la inarchi» des événements militaires en Espagne et en Porlngal ,

•te tSOOà tSi2.

'ÉDCCATiON française du peuple espagnol continuait au milieu des calamités de la guerre. Depuis que l'empereur avait quitté la Péninsule , ses lieutenants , incessamment harcelés par les guérillas , avaient eu encore à combattre fréquemment les troupes régulières dont se composaient les armées anglo-espagnoles ; mais à travers les chances diverses de ces rencontres journalières , et après des batailles sanglantes et des sièges meurtriers, l'autoiité du roi Joseph se trouvait militairement assise sur tous les points de la monarchie espagnole.

Dès les premiers mois de 1809 , et après la rentrée de Napoléon en France , Palafox , qui s'était jeté dans Saragosse à l'issue de la déroute

de Tudela , avait défendu la capitale de TAragon avec rhéroïsme des anciens Cantabres, Les Français restèrent plusieurs mois sous les murs (le Saragosse , et quand la bravoure des soldats , la science des généraux et toutes les ressources de l'art de la guerre habilement mises en œuvre par les chefs de l'artillerie et du génie , eurent fait tomber les ouvrages extérieurs de la place et les i-emparts de la ville au pouvoir des armes impériales , il fallut continuer encore dans les rues cette lutte acharnée , et faire en quelque sorte le siège particulier de chaque maison. A la fin , l'opiniâtreté espagnole dut céder à la valeur française.

Le 2\ février 1809 , la ville se rendit à discrétion au maréchal Lannes. Le président de la junte, Mariano Dominguez, prêta serment de fidélité au roi Joseph. (( Nous avons fait notre devoir contre vous , dit-il au maréchal , en nous défendant jusqu'à la dernière extrémité ; c'est avec la même constance que nous tiendrons désormais nos nouveaux engagements. »

Tl serait difficile de décrire l'état d'horreur et de désolation dans lequel se trouvait plongée la capitale de l' Aragon. Une affreuse épidémie était venue ajouter ses ravages à ceux de la guerre. « Les hôpitaux, dit un illustre maréchal dans ses Mémoires , ne pouvaient plus recevoir les malades et les blessés. Les cimetières étaient insuffisants pour con-

DE NAPOLÉOiX.

tenir les morts; les cadavres, cousus dans des sacs de toile , gisaient par centaines à la porte des églises. »

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La prise de Saragossefut suivie de celle de Jaca et de Mouzon. Tous ces revers ne purent néanmoins abattre la constance des insurgés espagnols. Une partie de l'armée française d'Aragon venait de passer en Castille pour y prendre des cantonnements , laissant au troisième corps le soin de conserver une conquête qui avait coûté huit mille hommes aux assiégeants. Dès que le général Blacke apprit , en Catalogne , que les vainqueurs de Palafox s'étaient divisés et que le cinquième corps s'était éloigné de l'Ebre pour se diriger vers le Tage , il partit de Tortose , à la tête de quai'ante mille hommes , et pénétra dans l'xVragon avec l'intention et l'espoir de reprendre Saragosse.

Cette tentative fut d'abord marquée par un léger avantage que Blacke obtint à Alcanitz. Mais le troisième corps était commandé par un chef habUe et valeureux , Suchet, qui avait gagné les hauts grades de l'armée par d'éclatants services dans les guerres d'Italie et d'Allemagne , et qui devait faire dire un jour à Napoléon que, s'il avait eu deux maréchaux comme lui , en Espagne , il aurait conquis et conservé la Péninsule, tant son esprit juste, coneihant et administratif, son tact mili-

taire et sa bravoure lui tirent obtenir des succès inouïs. Suchet avail été appelé à remplacer Junot en Aragon. Ce sage et brave guerrier eut bientôt réparé l'affront d'un premier échec , et ramené la victoire sous les drapeaux de la France. Les combats glorieux de 3Iaria et de Belchitte détruisirent les espérances de Blacke et le forcèrent de rentrer en Catalogne. Suchet fut dignement secondé par son chef d'état-major, l'intrépide général Harispe , et par le commandant de l'artillerie Vallée, à qui une lointaine conquête a valu depuis le bâton de maréchal.

L'armée espagnole ainsi dispersée , le général en chef du troisième corps revint à Saragosse , où il s'occupa de cicatriser les plaies et d'apaiser les ressentiments de la population. Ses efforts ne furent pas vains. Saragosse reprit bientôt , au milieu de ses ruines , le cours des fêtes et des cérémonies reUgieuses , dont les plus imposantes furent

célébrées dans l'église du Pilar, sous la protection du général français,

qui jugea même convenable d'associer la pompe militaire à la majesté du culte.

Ce fut par de tels actes, et à force de prudence et de démonstrations bienveillantes, autant que par le maintien rigoureux de la discipline, que la ville la plus hostile à la domination Irançaise , entre toutes les cités espagnoles, se trouva conduite insensiblement h supporter sans murmure cette même domination qu'elle avait repoussée avec tant de vigueur et d'opiniâtreté.

L' Aragon semblait près d'être pacilié lorsque l'apparition d'un nouveau chef de guérillas , le jeune Mina , vint rallumer dans cette province le feu de l'msurrection. Mais le général Suchet ne laissa pas h l'incendie le temps de se développer et de s'étendre. Il poursuivit Mna à outrance, dispersa ses bandes et le Ut lui-même prisonnier.

L'armée française n'était pas si heureuse en Catalogne. IN os généraux s'y maintenaient à peine , ayant sans cesse à lutter contre les corps nombreux de partisans que fournissait la population catalane , ou contre les troupes régulières de Caro , de Blacke et d'Odonnel. Pour donner, sur ce point, à nos armes , la même supériorité qu'en Aragon, il fallut agrandir la mission de Suchet, et le faire descendre des montagnes de Saragosse dans les plaines de Tarragoue et de Valence.

Avant d'opérer ce mouA ement , le chef du troisième corps s'occupa d'assurer la soumission de la province qu'il allait abandonner , en s'emparant des forteresses qui marquent , du nord au midi , la Umite de l' Aragon et de la Catalogne. Ce fut l'affaire de quelques mois. Le 4 avril 1810 , il était maître de Balaguer ; et, le ^ 5 juin de la même année , Lérida , Jléquinenza et Morella se trouvaient en son pouvoh'. Le double chemin de Valence et de Tortose s'ouvrit alors devant le paciûcateur de l'Aragon ; il prit celui de Tortose.

Le général espagnol Caro manifesta d'abord l'intention de s'opposer au siège de cette place ; mais à l'approche de Suchet , il changea de dessem et se retira en toute hâte. Suchet attendit néanmoins , pouiattaquer Tortose , que le septième corps lui eût fourni les renforts indispensables qu'il avait demandés. Ces renforts arrivèrent dans le courant de décembre 1810 , et le T' janvier ^8^ I , le drapeau français flottait sur la place.

Tortose soumise , le vainqueur , fidèle à son système de prudence , ne voulut pas pousser plus loin ses succès en Catalogne , avant d'avoii'

purgé de nouveau l' Aragon de quelques bandes qui avaient tenté d'y pénétrer , sous le commandement de Yillaeampa, de l'Empecinado et du vieux Mina. L'expulsion de ces trois chefs occupa Sucliet pendant quelques mois, Yillaeampa et l'Empecinado se retirèrent dans la province de Cuença ; Mina se jeta dans les montagnes de la Navarre , et Sucliet reparut aussitôt , en Catalogne, aux portes de Tarragone.

Cette ville était un des boulevards de l'iosurrection dans le nord de la Péninsule ; huit mille hommes de garnison s'y étaient renfermés, assurés d'être ravitaillés par la mer. Le général Suchet investit la place

avec quarante mille hommes , et il l'emporta d'assaut au bout de deux mois, le 21 juin 4811.

Cette nouvelle et importante conquête remplit de joie l'empereur , qui attachait d'autant plus de prix au succès de ses armées en Espagne qu'ils y étaient plus rares et moins décisifs que dans les autres parties de l'Europe. Ainsi , l'opinion déjà si favorable qu'il avait manifestée sur le général Suchet se fortifia de plus en plus dans l'esprit de Napoléon ,

qui s'empressa il élever le vainqueur de Tarragone à la dignité de maréchal de l'empii-e.

L'occupation du Mont-Serra sui\it de près la prise de Tarragone. Nos armes victorieuses prenaient décidément, sur ce point, l'ascendant qu'ell(^s avaient exercé aux plus beaux jours des guerres d^UIemagne et d'Italie. La régence espagnole , craignant que Valence ne subît le sort des places fortes de la Catalogne , se hâta d'y jeter un corps de dix mille hommes , sous les ordres de Blacke, pour arrêter la marche triomphale de Suchet. Les châteaux d'Oropeza et de Sagonte furent mis en état de défense ; mais ils ne purent tenir contre l'impétuosité française. Le château d'Oropeza fut facilement enlevé , et celui de Sagonte, quoique secouru par Blacke , à la tète de \ingt-cinq mille hommes , fut forcé de capituler , le 26 octobre ^ 8 M , après plusieurs assauts , et le lendemain d'une bataille sanglante , où le général espagnol , complètement défait, perdit plus de cinq mille hommes.

Rien ne s'opposait plus à une attaque directe contre Valence. Ce fut alors que , pour empêcher ou retarder la chute de cette place , l'Empeciuado et Mina, qui figuraient au premier rang parmi les héros de l'indépendance nationale , en attendant d'être inscrits en tête des proscrits de l'absolutisme et des martyrs de la hberté , tentèrent d'opérer une diversion en faveur de Blacke , par de nouvelles incursions dans les montagnes de r Aragon. Le maréchal Suchet, pour se prémunir contre le danger qui aurait pu lui venir de ce côté , demanda des renforts , et dès qu'il les eut obtenus , il passa le Guadalaviar , rejeta une partie de l'armée espagnole dans le royaume de Murcie et enferma l'autre dans Valence. Cette ville entendait prononcer sans alaniie le nom du pacificateur de Saragosse ; elle redoutait davantage les éventuahtés calamiteuses d'un siège et d'une prise d'assaut. Aussi, dès que la bombe eut exercé quelques ravages, la population demanda-t-elle à capituler. La garnison, forte de dix-huit mille hommes, et son chef, le général Blacke , furent faits prisonniers.

C'était le 1 0 janvier 1812 que Valence avait ouvert ses portes à l'armée française. Le 24 du même mois, l'empereur, qui mettait toujours une récompense éclatante à côté d'un éminent serAice , rendit un décret par lequel il étabUssait , dans le royaume de Valence , un capital en biens-fonds de la valeur de deux cents milUons , pour être distribués aux officiers-généraux, officiers et soldats de l'armée d'Aragon. Le

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même décret nomma le maréchal Suchet duc d'Albuféra , avec abandon des revenus attachés à ce duché.

Pendant les trois années qui séparèrent la prise de Saragosse de celle de Valence , et qui furent remplies d'événements journaliers , dont le résultat fut d'établir , avec quelque chance de durée , la domination française dans les provinces du nord-est de la Péninsule , les vicissitudes lie la guerre, ([uoique moins favorables dans l'ouest et le midi à la cause du roi Joseph , y fournirent pourtant l'occasion de nouvelles victoires à plusieurs des généraux que l'empereur avait placés à la tète de ses intrépides phalanges , dans les provinces méridionales de la monarchie espagnole et dans le royaume de Portugal.

Après la prise de la Corogne , en janvier \ 809 , le maréchal Soult avait envahi ce dernier royaume , tandis que le maréchal Ney poursuivait la conquête et la pacillcation de la Galice et des Asturies , et que le maréchal Victor battait, à Medelhn, l'armée d'Estramadure , commandée par le général Cuesta.

Les progrès du maréchal Soult en Portugal, furent brillants et rapides ; mais ils n'eurent pas une longue durée. Il avait battu la Romana , le G mars , sur les bords de la Tamega , et s'était emparé successivement de Chavès, de Braga, de Guimaraens et d'Oporto. Cette dernière ville , la seconde du Portugal , avait fait de vaines démonstrations de défense ; elle s'était soumise après un premier assaut , le 29 mars \ 809 , le lendemain même de la bataille de Medellin , et deux jours après celle de Giudad-Réal , dans laquelle le général Sébastiani mit en pleine déroute le duc de l'Infantado.

Ces succès presque simultanés des divers chefs de l'armée française restèrent néanmoins sans résultat sur l'esprit des populations, (ju'ils irritèrent de plus en plus au lieu de les intimider. Une insurrection générale éclata en Estramadure ; la junte de Badajoz répondit avec une iierté mêlée de violence aux sommations du vainqueur de Medellin. Dans le même temps Wellington , à la tète d'un corps de trente mille hommes , s'acheminait de Lisbonne vers Oporto , pour enlever cette importante conquête au maréchal Soult , que le soulèvement de l'Estramadure privait de la coopération du maréchal Victor, et qui était d'ailleurs menacé, du côté de la Taméga, parle général portugais Sylveii-a, (pi'allait renforcer Beresford. Dans une position aussi périlleuse, l'armée française semblait destinée à subir inévitablement une troisième

fois l'affront de Bayieii et do Cintra ; mais elle avait ponr clief, en cotte circonstance , l'un des plus habiles et des plus savants capitaines du siècle. « Soult la sauva par la promptitude et l'à-propos de ses mesures, dit l'auteur des Guerres de la révolulion. 11 sacrifia sans hésitation, matériel, munitions, approvisionnements. Il se hâta de gagner Guimaraens; puis, laissant à gauche Braga, où Wellington menaçait de le devancer , il s'enfonça dans les montagnes que creuse le Cavado. On atteignit au bout de deux jours Ruivaens , embranchement de la route de Chavès, où était posté Sylveira, et d'une gorge pi-ofondo qui , en côtoyant le lit du torrent , aboutit à Montalègre. l.'armée entière se jeta dans ces sentiers étroits , où deux hommes pouvaient à peine pas-

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ser de front. .\ ses pieds , le Cavado , gonûé par une pinie violente

roulait en mugissant ; sur sa tête étaient suspendus des rochers d'où partait une fusillade incessante. Enfin le chemin, déjà si pénible, était rompu de distance en distance par des ruisseaux qui débordaient de leurs lits escarpés. Soult surmonta tous ces obstacles. Il parvint à dérober sa marche aux deux généraux ennemis et à toucher la frontière, d'où il gagna Orense. Quelques hommes seulement furent enlevés à l'entrée du défdé du Cavado. La cavalerie conserva ses chevaux et l'infanterie ses armes. Cette retraite , bien différente de celle de Moore , est un des titres de gloire du maréchal. Serré , comme l'avait été le général anglais , entre deux armées supérieures en nombre , il les évita l'une et l'autre. Il passa sur le corps d'une population insurgée. Il sut inspirer aux soldats assez de confiance pour leur faire supporter avec une constance admirable la disette, la tempête et les difficultés d'une route où ils furent escortés d'un feu roulant , auxquels ils ne pouvaient répondre. »

Le maréchal Soult , ainsi échappé comme par miracle à WeUington , à Beresford et à Sylveira , qui se flattaient de l'avoir enfermé dans les gorges du Portugal , reparut tout à coup en Espagne pour tomber encore sur la Romana , à qui il fit lever en toute hâte le siège de Lugo. Ney , qui avait obtenu dans les Asturies les mêmes résultats que Suchet en Aragon , vint à la rencontre de Soult et se concerta avec lui pour achever de détruire le corps de la Romana et de soumettre les insurgés de la Galice. Mais les mouvements militaires que l'ennemi préparait dans le centre de la Péninsule obhgèrent bientôt ces deux maréchaux de modifier leurs combinaisons et de changer leurs plans.

Wellington, n'ayant pu réussir dans son expédition contre Soult, s'était retourné vers l'Estramadure , où il espérait être plus heureux contre le corps de Victor. Il avait quitté son camp d'Abrantcs , à la tête de vingt-quatre mille hommes , appuyé , à droite , sur l'armée espagnole de Cuesta , forte de trente-six mille hommes , et à gauche, sur la légion de Robert Wilson, composée de quatre mille hommes. Il pouvait compter en outre sur le concours d'un corps de vingt-deux mille hommes , commandé par Yenegas , et qui était prêt à déboucher dans les plaines de la Manche , tandis que le duc d'Elparque manœuvrerait dans le nord avec les débris de la Romana , et que Beresford opérerait sur les frontières de l'Estramadure , avec un corps de quinze mille Portugais , destiné à servir de réserve. C'était ensuite au milieu

(le nombi-ciises guérillas , et 5 travers des populations soulevées pour la cause de Tindépendance nationale , que toutes ces armées anglaises , espagnoles et portugaises allaient réunir leurs efforts , non-seul(went pour fondi-e sur le maréchal >'i(tor , mais pour surprendi-e la capitale même et arracher ^ladrid au roi Joseph.

Ce dernier comprit le danger qui le menaçait. 11 ordonna à son tour une grande coneenti'ation des corps de l'armée française sur le Tage , vers Talaveyra de la lleyna. Mais , sans donner à Soult et à Mortier le temps d'effectuer leur jonction , Joseph , préférant l'avis de Victor à celui de Jourdan , son major-général , et n'attendant pas même l'arrivée de Sébastian! , qui devait venir de Tolède pour se rallier, engagea le combat. Cette impatience préserva l'armée ennemie d'une défaite décisive. Les Anglo-Espagnols défendirent vaillamment leurs positions et les conservèrent. Leur perte , égale à celle des h^rançais , s'éleva à en- \ iron huit mille hommes , en tués ou blessés ; et , comme dans toutes les batailles où l'armée française n'était pas complètement victorieuse , les armées ennemies avaient l'habitude de s'attribuer l'avantage, la journée de Talaveyra fut célébrée comme émin(TOment glorieuse pour Wellington , en Espagne , en Angleterre et dans tous les pays de l'Europe où couvait une jalousie invétérée contre la France. Mais Soult \ int bientôt troubler les chants de triomphe qui retentissaient dans le camp ennemi. Il occupa Placcncia au moment où Wellington, que l'issue de la bataille de Talaveyra avait fait nommer généralissime des armées anglo-espagnoles et portugaises , le croyait encore dans les environs de Benavente. Réuni à Mortier , et après avoir opéré sa jonction avec Victor, à Oropesa , Soult attaqua l'armée ennemie, le 8 août 4 809 , au pont de l'Arzobispo , et cette fois le succès ne resta pas incertain. Toutefois , au fort de la mêlée , le maréchal eut un instant des doutes sur la marche du combat. Un brouillard de poussière s'était élevé qui l'empêchait tellement de distinguer les corps (jui i)renaient part à l'action , que n'apercevant plus les régiments de cavalerie qu'il avait dirigés contre l'infanterie anglo-espagnole, et les croyant anéantis par une charge du duc d'Albuquerque , qui était survenu avec l'avantage du nombre , il eut l'idée de faire tirer le canon sur ce brouillard , craignant qu'il ne lui cachât la cavalerie ennemie victorieuse. Bientôt l'incertihide cessa. Les Espagnols étaient battus, et le feu, prenant aux moissons et gagnant les bois , laissa voir , à travers un vaste incen-

die, l'entière déroute et la fuite précipitée des troupes de Wellington.

Le résultat du combat de l'Arzobispo fut de rejeter Cuesta dans les montagnes de la Manche et de l'Estramadure , et de contraindre le général anglais à presser sa retraite sur Badajoz. De son côté , le maréchal Ney, retournant en Galice, battit , au col de Bânos , la légion de Wilson , trois jours après le combat d'Almonacid , qui se donna le lendemain de celui de l'Arzobispo, et dans lequel le général Sébastian i détruisit le corps de Vénégas , dont les débris se réfugièrent au pas de course dans les gorges de la Sierra-Morena .

Cependant la constance espagnole se maintenait au miheu de tous ces revers. Ballesteros, qui commençait à paraître, avait fait de nouvelles levées dans les Asturies , et les avait amenées au duc d'Elparque , qui s'était emparé de Salamanque, après avoir obtenu un léger avantage contre un détachement du corps du maréchal Ney, que l'empereur avait appelé en Allemagne, et qui venait d'être remplacé par le général Marchand, dans le commandement de l'armée de Galice.

Enflés par ce faible succès, et toujours prompts à se relever de leurs

DE NAPOLKON'.

défaites , les Espagnols voulurent tenter une nouvelle irruption dans la Manthc et essayer encore d'enlever Madrid. Arizaga, à lu tète de soixante mille hommes, déboucha par Despena-Perros , et s'avança sur la capitale , en sui\ant la direction de Tolède et d'Aranjuez , tandis que le duc d'Elparque opérait son mouvement sur la route de Burgos.

Le maréchal SouU commandait en chef l'armée française, comme successeur du maréchal Jourdan aux fonctions de major-général. Il appela à lui Victor, Mortier et Sébastiani, et marcha droit à l'ennemi, qu'il ht reculer devant lui jusqu'à Ocana, où l'armée espagnole fut anéantie, le 18 novembre 1809. Pendant cette mémorable bataUle , Arizaga , au lieu de combattre à la tète de ses troupes , se retira dans le clocher de la nlle , et assista , de là , comme simple spectateur , à la

destiniction de son armée. Il periht son artillerie , ses bagages et ses di-apeaux , et laissa trente mille prisonniers au pouvoir du vainqueur.

La défaite d' Arizaga entraîna la retraite du duc d'Albuquerque, qui était resté en Estramadure pour soutenir sa gauche, et qui s'enfuit à Teruxillo. Le duc d'Elparque , compromis également par le désastre d'O-

cana, se mit aussi en retraite et gagna Giudad-Rodrigo, où il ne parvint qu'après avoir essuyé un écliec au pont d'Alba , et perdu trois mille hommes, ses canons et ses bagages.

C'était le moment de porter un dernier coup à l'insurrection espagnole et à l'intervention anglaise. L'empereur le pouvait d'autant mieux que ses triomphes en Allemagne et le retour de la paix dans le nord lui permettaient de diriger une partie de ses troupes victorieuses vers la Péninsule. L'armée française , en Espagne , fut donc portée à trois cent mille hommes , dans les premiers mois de i 8 1 0 , et placée sous les ordres du roi Joseph, dont le commandement suprême n'était que fictif, et était exercé en réahté par le major-général , le maréchal Soult.

Les premières opérations eurent pour objet l'attaque de la Sierra- Morena , dont les cols étaient mmés , et qui fut néanmoins enlevée en un jour (20 janvier 1810) , malgré la vive résistance des Espagnols, Dès ce moment , le midi de la Péninsule fut entièrement ouvert à l'armée française. Grenade , Séville , Malaga, Murcie, Olivenza, Badajoz, tombèrent successivement au pouvoir de nos armes. Mais Cadix résista; Cadix , le siège de cette fameuse assemblée qui discuta une constitution démocratique et dirigea une guerre nationale , sous le canon de la France révolutionnaire , et au nom d'un roi dont la cause n'était pas autre que celle de l'aristocratie et du monachisme. Ce dernier boulevard de l'indépendance espagnole subit un étroit blocus du côté de la terre ; mais la mer lui resta ; la mer qui lui apporta des vivres , des munitions , des hommes et des idées !

Tandis que Soult parcourait triomphalement l'Andalousie , poursuivant les débris de l'armée espagnole , assiégeant et prenant des places, Blasséna , venu en Espagne couvert des lauriers d'Esshng , envahissait le Portugal et marchait sur Lisbonne. Mais il avait compté sur la coopération de l'armée d'Andalousie, et cette coopération lui manqua. Soult , retenu par les Anglo-Espagnols d'Algésiras et de Gibraltar, qui menaçaient incessamment l'Andalousie et les provinces du littoral oriental , ne fit aucun détachement en faveur de l'armée de Portugal. Masséna , ainsi isolé , ne put tenir tête à Welhngton , et fut forcé de rentrer en Espagne. Sa retraite fut désastreuse. Wellington poursuivit l'armée française sur le territoire espagnol , s'empara d'Ohvenza et assiégea Badajoz. Sa présence ranima le courage et releva les espérances de l'insurrection. Mais Soult accourut, attaqua vivement Beresford à Al-

DE NAPOLÉOIS.

buera , et se porta au pied des montagnes , attendant des renforts pour délivrer Badajoz , lorsque les mouvements de P.laeke et de P.aliesteros le firent revenir à Séville. Il dirigea de là une expédition eontre les insurgés de la Sierra-de-Uonda, et une tenta Uve infructueuse sur Tarifa.

Cependant ^Yellington , débarrassé de la surveillanee de Soult , fit poursuivre activement le siège de Badajoz , et cette place fut emportée le 6 avril 1812. Soult était accouru de nouveau pour la secouiir ; mais il n'arriva que le lendemain de la capitulation , et le vainqueur, ne voulant pas s'exposer à perdre trop vite sa récente conquête, refusa la bataille que lui offrit le général français.

Soult revint à Séville , où il s'occupa de pacifier l'Andalousie , et de tenir en échec les partisans de la Ronda et le camp de Saint-Roch. Mais les Anglo-Espagnols avaient poursuivi leurs succès. De l'Estramadure ils s'étaient portés dans la Manche, avaient battu l'armée du centre , occupé Madrid , et forcé Joseph de se retirer sur Valence pour s'y placer sous la protection de Suchet. Dès ce moment , l'occupation de l'Andalousie n'était plus possible. Le blocus de Cadix fut abandonné , et le maréchal Soult , opérant sa retraite par Grenade et Murcie, fit sa jonction avec Suchet vers Alicante , et se rallia ensuite à l'armée du centre , pour reprendre le chemin de Madrid et se mettre en mesure de reconquérir cette capitale.

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