CHAPITRE XXXV
liniituieavec la Kiissio.
LEXANDRE avait cessé depuis longtemps de considérer Tamitié du grand homme comme un bienfait des dieux . De la cordialité solennelle de Tilsitt et des souvenirs intimes d'Erfurth , il ne restait plus dans Tâme du czar que le déplaisir et le ressentiment qui naissent d'une affection éteinte et d'une espérance trompée. Tant que l'Europe continentale lui avait paru assez forte pour continuer la guerre de principe contre la révolution française, personnifiée dans Napoléon , l'autocrate avait prêté l'oreille aux excitations du ca-
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binct anglais , et il était cntié avec empressement dans les coalitions (le -i 805 et de ^ 800 contre la France , marchant tantôt derrière TAutriclie , tantôt derrière la Prusse. ]Mais Aiisterlitz et Triedland avaient lassé son orthodoxie dynastique. Susceptible d'exaltation et doué d'une intelligence assez élevée pour comprendre que la plupart des choses dont s'indignait la vieille Europe pouvaient bien n'être (|ue des nécessités providentielles ' , il avait rompu provisoirement avec le passé , dans les entrevues du Niémen , en se retirant de l'alliance anglaise pour embrasser la poh tique de l'homme nouveau qui avait proclamé le blocus continental. Si l'astre de la France ne devait pas pàhr; si la fortune de Napoléon restait inébranlable et toujours ascendante , U valait mieux s'unir à lui pour partager la suprématie européenne , que de s'obstiner à se faire battre par ses invincibles phalanges , et dans l'intérêt d'une cause que le ciel semblait abandonner. Ce furent ces réflexions qui rendirent Alexandre si affectueux à Tilsitt et si enthousiaste à Erfurth , sans le faire renoncer toutefois aux chances d'un revirement pohtique et à l'éventuaUté d'un retour au vieux système européen , quand les circonstances l'exigeraient ou le peimettraient.
Mais Napoléon , tout en croyant à la sincérité des sentiments que manifestait Alexandre , et qu'il éprouvait lui-même , avait marché à l'accomphssement de ses vues et exploité les événements au profit de la domination et de la prépondérance françaises, sans trop s'inquiéteidu déplaisir que l'extension de notre puissance pouvait causer au potentat qui régnait à Pétersbourg. Ainsi l'agression de l'Autriche en \ 809 , en exposant l'empereur François à de nouvelles défaites , lui avait fait subir de nouveaux démembrements qui avaient rapproché les limites de l'empire français des frontières de l'empire russe ; et ce voisinage avait des dangers que ne devait pas sufOsamment compenser , aux yeux de l'autocrate , la cession qui lui était faite d'une partie de la Gallicie , par l'un des articles du traité de Vienne. Mais ce qui contrariait et blessait le czar par-dessus tout , c'était l'existence du grand duché de Varsovie , dont il n'avait pu empêcher la création à Tilsitt , et
" « Croira-t-on jamais, » a dit Napoléon à Sainte-Hélène ( Mémorial; , « ce que j'ai eu à débattre avec lui : il me soutenait que lliérédité était un al)u< dans la souveraineté, et j'ai dû passer plus d'une heure et user mon éloquence et ma logique à lui prouver que cette hérédité était le reiios et le bonheur des peuples. Peut-être aussi me mystifiait-il? » Lëlu du peuple, l'enfant de la révolution , endoctrinant le fils des rois , le chef des coalitions monarchiques , pour le convertir au dogme de l'hérédité! Quel étrange spectacle! (pielle intenersion de rôles!
dans lequel ses appréhensions et ses méfiances lui montraient toujours le royaume de Pologne prêt à surgir de ses ruines. Aussi , pour se donner quelque sécurité à cet égard , ne cessa-t-il d'insister auprès du cabinet des Tuileries , afui d'obtenir de Napoléon une déclaration expresse et solennelle qu'il ne tenterait jamais de rétablir la nationalité polonaise. Un instant , il put croire son vœu le plus ardent accompli. Le 5 janvier ^810, l'ambassadeur français, Caulaincourt , duc de Vicence, signa un projet de convention qui portait formellement : 4° que le royaume de Pologne ne serait jamais rétabli ; 2° que les noms de Pologne et de Polonais seraient proscrits dans les actes; 5" que le duché de Varsovie ne pourrait jamais recevoir d'agrandissement territorial sur aucune des parties de l'ancien royaume de Pologne ; 4° que la convention serait rendue pubhque.
Canlaincourt n'était pas de cette école diplomatique dont le maître a dit <( que la parole n'avait été donnée à l'homme que pour l'aider à cacher sa pensée. » L'aptitude pour les affaires et l'habileté dans les négociations s'alhaient en lui à une grande élévation dans le caractère , et la finesse de son esprit restait toujours subordonnée à la droiture de son âme. Il se souvenait que lors des propositions de mariage entre Napoléon et la grande-duchesse Anne , il avait été autorisé à promettre une déclaration semblable à celle qu'exigeait désormais Alexandre , et il consentit à signer le projet de convention qui lui était présenté , sans songer aux modifications que la rupture de l'alliance de famille et le cours des événements avaient dû apporter aux vues et aux combinaisons de l'empereur des Français. 11 faut le dire aussi , le duc de Vicence , en gagnant l'estime et l'affection du czar par ses belles manières et ses éminentes qualités , s'était laissé un peu séduire à son tour dans le commerce intime du brillant Alexandre.
Napoléon refusa d'approuver ce qu'avait accepté son ambassadeur. Mécontent d'Alexandre , qui n'exécutait qu'à demi le blocus continental, et n'ayant plus aucun motif de lui sacrifier l'une de ses plus anciennes et de ses phis chères pensées sur la politique européenne , il demeura fermement attaché à l'opinion qu'il avait émise depuis longtemps et ({uïl n'a cessé de professer depuis , « que le rétablissement de la Pologne était désirable pour toutes les puissances de l'occident , et que tant que ce royaume ne serait pas retrouvé , l'Europe serait sans frontières du côté de l'Asie. » Le czar insista néanmoins et envoya un nouveau
projet de déclaration , qui ne faisait que reproduire le premier , sous une forme moins nette et moins explicite. Napoléon persista de son côté et repoussa énergicpiemcnt la proposition modifiée du monarque russe. Alors le prince Kourakin , sur Tordre qu'il en reçut de Pétersbourg, vint déclarer à l'empereur des Français que son refus prolongé serait pris poui- un indice certain d'intentions et d'arrière-pensées en faveur de la Pologne. Mais Napoléon , plus aigri qu'intimidé par cette communication du négociateur moscovite, lui répondit vivement : " Que prétend la Russie par un tel langage .-^ Veut-elle la guerre?... Si j'avais voulu rétablir la Pologne, je l'aurais dit , et je n'aurais pas retiré mes troupes de l'Allemagne... Mais je ne veux point me déshonorer en déclarant que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli , me rendre ridicule en parlant le langage de la divinité, flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet acte d'une politique machiavélique ; car c'est plus qu'avouer le partage de la Pologne, de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. Non , je ne puis pas prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui m'ont bien servi , qui m'ont témoigné une bonne volonté constante et un grand dévouement... Je ne dirai pas aux Français : Il faut que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie. Si jamais je signais que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli , c'est que j'aurais l'intention de le rétablir, et l'infamie d'une telle déclaration serait effacée par le fait qui la démentirait. » Le moment n'était pas venu pour Alexandre de prendre une attitude hostUe. Mais n'attendant plus rien de l'aUiance française, quand Napoléon refusait , d'un côté , de se prononcer hautement contre le rétablissement du rovaume de Pologne, et qu'il se rapprochait, d'autre part, de la politique autrichienne, sur la question d'Orient, en bornant les concessions faites à Erfurth , à la possession de la Moldavie et de la Valachie , ce qui excluait la rive droite et les bouches du Danube , le czar , qui avait laissé violer jusque-là le blocus continental par la contrebande et par les neutres , ne craignit plus de l'enfreindre ouvertement lui-même dans ses actes officiels. Le ^ 5 janvier ^8^l, il rendit un ukase qui prohibait les produits français , tels que les objets de luxe et les vins , et qui favorisait l'importation dans ses états des denrées coloniales , au moyen de l'abaissement des tarifs. De plus , en cas de contravention , les marchandises françaises devaient être brûlées , et les productions coloniales seulement confisquées.
Napoléon fut saisi d'une violente irritation à la vue de cet acte. « La haine seule , dit-il à l'ambassadeur russe , a pu conseiller l'ukase du ^5 janvier. Nous croit-on donc insensibles à l'honneur? la nation française est fibreuse / ardente ; elle se croira déshonorée lorsqu'elle apprendra que ses produits seront brûlés dans les ports russes , tandis que les produits anglais seront seulement confisqués. Je ne crains pas de vous le déclarer , monsieur l'ambassadeur , j'aimerais mieux recevoir un soufflet sur la joue que de voir brûler les produits de Tindustrie et du travail de mes sujets. Quel plus gi^and mal la Russie peut-elle faire à la France ? Ne pouvant envahir notre territoire , elle nous attaque dans notre commerce et dans notre industrie. »
L'empereur ne s'en tint pas à cette vive expression de son mécontentement ; il donna ordre au duc de Vicence de demander le rappel de l'ukase. Mais Alexandre ne s'était pas si audacieusement avancé pour se couvrir aussitôt de honte , en reculant lâchement à la première protestation de la France. Une mesure aussi importante n'avait pas été prise sans avoir été longuement et mûrement déhbérée ; avant de la rendre publique , le cabinet de Pétersbourg en avait indubitablement prévu la portée , les conséquences et les effets sur le cabuiet français. Sa réponse ne pouvait être douteuse. On était redevenu Anglais en Russie , depuis que la France avait refusé, par la bouche de Napoléon, de proclamer irrévocable l'anéantissement de la Pologne , et de permettre à l'ambition moscovite de franchir le Danube et de s'établir aux portes de Constantinople. La préférence donnée à la maison d'Autriche , dans le choix d'une épouse , n'avait pas peu contribué non plus à détacher Alexandre de l'alliance politique de Napoléon.
Ne pouvant plus espérer de partager avec lui l'empire du continent , et de mettre la politique russe, sous la redoutable garantie de la France, sur la double question de la Turquie et de la Pologne, le czar n'avait plus de raison de s'attacher au système du héros de la démocratie , et de lui sacrifier ses tendances et ses affinités primitives. Quand donc il fut bien convaincu qu'il n'avait rien à gagner avec l'homme de la révolution, il retourna naturellement aux principes contre-révolutionnaires qui avaient poussé autrefois Souvs arow jusque sur la frontière de France , et qui l'en tramèrent lui-même à Austerlitz et à Friedland. Ce retour d'Alexandre à l'alUance anglaise lui était d'autant plus facile , qu'il satisfaisait par là , non-seulement les opinions pohtiques des hautes classes
de son empire , mais les iiitérèls matériels de tous ses sujets , le commerce et l'industrie de la Russie entière.
L'ukase resta donc tel qu'il avait été publié , et les armements considérables dont il avait été pi'écédé ccMilinuèrent. INapoIéon arma à son tour. La garnison de Dantzick fut renforcée ; des masses nombreuses traversèrent l'Allemagne, Alexandre demanda alors des explications : on lui répondit qu'il ne s'agissait que de se mettre en mesure contre les desseins hostiles que laissaient soupçonner ses préparatifs militaires. Il protesta de ses intentions paciOques , mais en renouvelant toujours ses griefs , en insistant sur la déclaration relative à la Pologne , et sur la restitution du duché d'01denboui*g , que Napoléon avait été obUgé d'envahir comme étant devenu le foyer le plus actif de la contrebande européenne, qui menaçait d'annuler le blocus continental.
Ainsi , la rupture existait réellement dès 1811, dans la pensée intime des deux empereurs. Ils ne pouvaient plus s'entendre sur les points les plus importants de leur politique respective ; il fallait donc que tôt ou tard ils en vinssent aux mams. Cependant Napoléon , qui fut toujours soigneux de rejeter sur ses adversaires la responsabilité de la guerre , et qui semblait ne descendre qu'à regret sur ces champs de bataille oîi la gloire de son nom ne faisait que s'accroitre , Napoléon ne voulut pas entrer en campagne contre son ami d'Erfurth , sans avoir cherché à amener entre eux une réconciliation , de laquelle dépendait le repos de l'Europe. Il lui écrivit plusieurs fois dans ce but, « Ceci, lui disait-il dans une de ses lettres, est la répétition de ce que j'ai vu en Prusse, en \ 806, et à Vienne , en H 809. Pour moi , je resterai l'ami de la personne de votre majesté , môme quand celte fatalité qui entraîne l'Europe devrait un jour mettre les armes à la main de nos deux nations. Je ne me réglerai que sur ce que fera votre majesté; je n'attaquerai jamais; mes troupes ne s'avanceront que lorsque votre majesté aura déchiré le traité de Tilsitt. Je serai le premier à désarmer , si votre majesté veut revenii* à la même confiance. A-t-elle jamais eu à se repentir de la confiance qu'elle m'a témoignée? »
Ce langage modéré fit croire à l'empereur Alexandre que Napoléon redoutait une rupture ouverte , et qu'il n'était pas prêt pour la guerre. Il était confirmé dans cette opinion par les rapports que 31. de Romanzof recevait de Paris , et qui représentaient l'empereur des Français comme disposé à faire des sacrifices pour éviter une nouvelle coUision
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sur le continent. <( L'occasion était favorable , disait le diplomate russe, il fallait la saisir ; il ne s'agissait que de se montrer et de parler ferme ; on aurait les indemnités du duc d'Oldenboui'g ; on aequierrait Dantzick , et la Russie se créerait une immense considération en Europe. )
Ces insinuations et ces conseils hostiles flattaient trop les dispositions personnelles du czar poui" qu'il y restât sourd. Il se laissa facilement persuader que Napoléon n'était pas en mesure de vouloir la guerre et de la faire avec succès , et il dirigea en conséquence de nouveaux corps de troupes sur la Yistule , en les faisant suivre d'une note que son ambassadeur à Paris fut chargé de présenter à l'empereur , et dans laquellt; il ajoutait , à ses anciennes exigences , l'abandon de Dantzick et l'évacuation du duché de Varsovie.
« Je crus alors la guerre déclarée , a dit Napoléon ; depuis longtemps je n'étais plus accoutumé à un pareil ton. Je n'étais pas dans l'habitude de me laisser prévenii". Je; pouvais nïarcher à la Russie à la tète du reste de l'Europe; l'entreprise était populaire, la cause était européenne : c'était le dernier effort qui restait à faire h la France ; ses destinées , celles du nouveau système européen étaient au bout de la lutte. » [Mémorial.)
En effet , la réaction providentielle que la France nouvelle exerçait, par la puissance des armes , sur la vieille Europe , touchait à son terme; mais avant de finir, elle devait compléter son œuvre et sa gloire. Ce n'était pas assez qu'elle eût puni , dans Vienne et dans Rerlin , les signataires du traité de Pihiitz , et que les soldats de la révolution eussent été mêlés par la conquête aux populations asservies de la Prusse et de rAutriche ; il manquait encore quelque chose à l'enseignement des peuples par la grande nation. Les alarmes que Souvvarow répancUt un jour sur nos frontières devaient être reportées jusques au sein de l'empire russe , dans l'ancienne capitale des czars , dans Moscou même , la ville sainte, et il était dit que la civilisation française, provoquée par les Ugues opiniâtres des superbes champions du passé, irait triomphalement , sous le costume guerrier, et à la suite du génie des conquêtes , visiter la barbarie au miUeu de ses dései'ts, et qu'elle y ferait enviei", à des races abaissées par le servage, le rayon d'intelligence et de fierté qui marque au front la noble race des enfants de la France. Les destins s'accompliront : la révolution viendra s'asseoir au foyer du paysan russe. Et, comme ces êtres mystérieux à la présence desquels on attii-
1)K NArOLKON.
huait une inllueiice secrète , que le temps seul mettait en évidence , elle laissera partout, sur son passage , des traces qui sei'ont d'abord inaperçues , mais que la rigueur des l'rinias n'elTacera point , et <pic les événements feront tôt ou taid reconnaître.
Que les destins s'accomplissent donc ! . . . « Napoléon va marcher à la Russie, à la tète du reste de l'Europe. » C'est au Kremlin ([ue les dieux ont inanpié le terme de ses eoncpiétes , et Alexandie l'y appelle par ses notes provocatrices , par la violation solennelle du blocus continental , par ses prétentions sur Dantzick et sur la Pologne.
CHAMTllE XXXVl.
Campagne de Russie. ( 1812.)
VAiNT de quitter Paris et d'apprendre officiellement à la France que les ser- ' ments d'Erfurtli ne furent que jeux de princes , et qu'Alexandre le force de recommencer, dans le nord de l'Europe , |la lutte ouverte depuis vingt ans entre l'ancien et le nouveau système politique, Napoléon fait adopter , par les grands corps de l'empire , diverses mesures qui peuvent annoncer à ses peuples la vaste expédition qu'il prépare, la guerre lointaine qui va éclater.
Le 25 décembre 1814, un sénatus-consulte a\ait mis à la disposition du ministre de la guei'ie un contingent de cent vingt mille hommes à prendre sur la conscription de 1812. Le 13 mars suivant, un nouvel acte sénatorial organisa la garde nationale et la divisa en trois bans.
Peu de jours après ( le 1 7 ) , soixante mille hommes du premier ban furent déclarés disponibles pour la formation d'une armée intérieure , qui devait être chargée plus spécialement de la défense du territoire ; la levée ordinaire de la conscription fut en outre ordonnée.
Non content de tout disposer pour la guerre , dans le sein de Tempire , Napoléon , qui voulait marcher à la Russie à la tète dn l'cste de l'Europe , s'occupa de former et de cimenter , à l'extérieur , de puissantes alliances. Deux traités furent conclus à cet effet , l'un avec la Prusse et l'autre avec l'Autriche , les 24 février et \ h mars \ 8^ 2. Les assurances les plus amicales étaient alors prodiguées par les chancelleries de Vienne et de Berlin au potentat victorieux , que la fortune ne semblait pas menacer encore d'une trahison prochaine.
Ce fut du sein de cette France , dont il avait fait une « citadelle » qui paraissait inexpugnable, et à travers cette Allemagne dont les rois étaient à ses pieds, que Napoléon s'achemina vers les frontières de l'empire russe , pour se mettre à la tète de l'armée la plus formidable que le génie des conquêtes eut jamais conduite.
Parti de Paris avec l'impératrice , le 9 mai ^812 , il traversa rapidement Metz, 3Iayenceet Francfort , el ari-iva , le -17 , à Dresde. C'était une affluence de tètes couronnées dans la capitale de la Saxe. Napoléon y eut son (( salon des rois » : les altesses et les majestés semblaient s'y être donné rendez-vous pour rivaliser d'empressement et d'adulation auprès du chef du grand empire. L'orgueil des races antiques et la vanité des familles nouvelles s'abaissaient également devant lui. A voir ce concours de superbes courtisans et de magnifiques flatteurs qui accouraient de toutes parts , et des hauteurs même du trône, pour s'associer à la prosternation générale que l'empereur remarquait partout autour de lui sur son passage , on eût dit que tous ces illustres adulateurs avaient en lui une foi inébranlable , et que son pouvoir leur paraissait participer de l'immortalité qui était assurée à son nom.
« O vous , s'écrie M. de Pradt, qui voulez vous faire une juste idée de la prépotence que Napoléon exerce en Europe , transportez-vous en esprit à Dresde , et venez y contempler ce prince au plus haut période de sa gloire.
)) Napoléon occupe les grands appartements du château ; il y est entouré d'une partie nombreuse de sa maison. C'est chez lui que se réunissent les hôtes augustes que renferme le palais du roi de Saxe.
») Son lever se tient , comme à rordinaire , à neuf heures. C'est là qu'il faut voir avec quelle soumission une foule de princes (l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse , avec leurs ministres Metternich et Ilar-
denberg étaient du nombre) , confondus parmi les courtisans , attend le moment de comparaître.
» Napoléon est le roi des rois, Sur lui sont tournés tous les regards. L'affluence des étrangers, des miUtaircs, des courtisans, l'arrivée et le départ des courriers , la foule se précipitant aux portes du palais dès le moindre mouvement de notre empereur , se pressant sur ses pas, le contemplant avec cet air que donnent l'admiration et l'étonnement ; l'attente des événements peinte sur tous les visages... Tout cet ensemble présente le tableau le plus vaste , le plus piquant, et le monument le plus éclatant que l'on puisse élever à la mémoire de Napoléon. ))
Ce fut dans cette entrevue de Dresde que l'empereur d'Autriche crut flatter l'orgueil de Napoléon, en lui apprenant que la famille des Bonaparte avait été souveraine à Trévise. (( Il voulait le dire à Blarie- Louise , à qui cela devait faire grand plaisir. » Ce prince était d'ailleurs
1)1-: N APOLLON. jj.j
au combk' de In jok'. « L'ompercui (rAiilriclic , ilil le Ikiioii Fain , ne peut cacher la Nive émotion (iii'il éi>roiive; il eiiibiasse son gendre , et se plaît à lui ré[)éter qu'il peut compter sur l'Autriche |)our le ti'iom|»he de la cause commune. » Le roi de Prusse se conduit de la même manière , i< il réitère de vive voix à >'apoléon l'assurance d'un altachenicnl inviolable au système ((ui les unit. »
Le séjour de Napoléon à Dresde ne fut pas de longue durée. Il se hâta de gagner les rives du Niémen , en passant par Prague , où il se sépara de Marie-Louise. Avant d'entrer en campagne, il visita Kœnigsberg et Dantzick. Paipp, l'un de ses lieutenants (ju'il eslhnait le plus à cause de sa bravoure et de sa franchise, commandait dans cette dernière place. Murât et Berthier s'y ti'ou\èrent a>ec l'empereur. Le roi dcNaples paraissait mécontent ; Napoléon en iitla remaH|.ie et dit à Rapp : « N'avez-vous pas trouvé à Mural queitiue chose d'extraordinaire? Pour moi , je le trouve change. Est-ce qu'il est malade? — Sire , répondit le gouverneur de Dantzick. Murât n'est i)as malade ; mais il est triste. — Triste! et pourquoi? reprit vivement l'empereur , n'esl-i! pas content d'être roi ? — Sire , ajouta l»app , Murât dit (ju'il ne Test pas. — C'est sa faute , répllcjua Napoléon. Pour<|uoi est-il Napolitain? piiurquoi n'est-il pas Français?... Quand il est dans son royaume, il n'y fait que des sottises ; il favoiise le commerce a\ec l'Angleterre , je ne veux pas de cela. »
Le lendemain de ce colloque, l'empereur reliiil a souper Uapp .
lierthier et Muiat. Il crut s'apercevoir, à la réserve de ses convives
qu'ils craignaient d'avoir à s'expliquer sur la guerre qu'il allait entreprendre : c'était une espèce de protestation tacite. « Je vois bien, messieurs , que vous n'avez plus envie de faire la guerre. Le roi de Naples voudrait ne plus quitter le beau climat de son royaume ; Berthier désire chasser dans sa terre de Grosbois , et Rapp est impatient d'habiter son hôtel de Paris, » Napoléon avait dit vrai ; mais Berthier et Murât n'osèrent pas en convenir; Rapp seul eut la hardiesse de le confesser. L'empereur ne pouvait d'ailleurs s'en prendre qu'à lui-même du changement qui avait pu s'opérer dans l'àme de quelques-uns de ses généraux. Au milieu du fast3 des cours, des excitations du sybaritisme monarchique , des jouissances et des séductions de la grandeur , le roi de Naples et le prince de IN'eufchàtel n'avaient pas dû conserver les habitudes aventureuses , l'ardeur infatigable et l'insouciance intrépide qui avaient pu distinguer Murât et Berthier , soldats de l'armée d'Italie , à Montenotte et à Lodi,
Cependant les appréhensions dont ces vieux soldats ne pouvaient se défendre à l'approche d'une guerre dont l'issue échappait à toute prévoyance humaine , ne les empèchèi'ent pas de se montrer disposés h poursuivre leur glorieuse carrière , sur les traces du grand homme , qui était à la fois leur camarade , leur guide et leur maître, « Nous regrettons la paix , dirent-ils , mais mieux vaut la guerre aujourd'hui qu'un arrangement suivi d'une paix boiteuse : ce serait toujours à recommencer, » Et Rapp se levant , ajouta : « Sire , votre Rapp manie encore assez bien son cheval et son sabre pour n'être pas relégué ici , comme un vieil invalide, quand vous allez vous battre : accordez-moi de reprendre près de votre personne mon service d'aide de camp, »
Rapp , dans son commandement de Dantzick, s'était concilié l'estime et l'affection des Prussiens par l'indulgence qu'il avait apportée à l'exécution du blocus continental. Les exigences rigoureuses de la pohtique étaient incompatibles avec les habitudes et le caractère de ce franc soldat. Napoléon , qui l'appréciait , ne lui avait fait aucun reproche de sa conduite , et lorsque , en entrant dans son salon , il avait aperçu le huste de la reine de Prusse , il s'était contenté de lui dire en souliant : « Maître Rapp , je vous préviens que j'écrirai à Marie-Louise cette infidélité. »
L'empereur (juilta Dantzick le 1 1 juin , et prit la route de Kœnigsberg , où il arriva le ^2, après avoir, chemin faisant, passé en
DK NAPOLIÎON. ^>i"
revue le corps de Davoiist. La subsistance et la police de l'armée l'occii paient alors principalement. « 11 donnait plus de temps au comte Darii qu'au major-grnéral » (Fain). « Son génie actif, ajoute 31. de Ségur, était alors poi-té tout entier sur ces détails importants. Il était prodigue de recommandations , d'ordres , d'argent même : ses lettres l'attestent. Les jours se passaient à dicter ses instructions sur ces objets. La nuit, il se relevait encore. Un seul général reçut, dans une seule journée, six dépèches de lui, toutes remplies de celte sollicitude. «
Toutefois, avant de donner le signal des hostilités , l'empereur iNapoléon voulut tenter encore de se réconcilier avec Alexandre, par une négociation directe. 11 chargea donc son aide de camp Lan riston de chercher à parvenir jusqu'à la personne môme du czar, pour lui exprimer le vif désir qu'il éprouvait d'éviter une rupture avec son ancien ami de Tilsitt et d'Erfurth. Mais Laurislon ne put approcher , ni le monarcfue russe , ni ses ministres. Quand Napoléon apprit, par son secrétaire de légation, Prévost, que son plénipotentiaire était ainsi repoussé , il donna aussitôt l'ordre de marcher en avant et de passer le jNiémen. «Les vaincus, dit-il, prennent le ton de vainqueurs; la fatahté les entraine; que les destins s'accomplissent! » Et la proclamation suivante , datée du quartier-général de Wilkovvisky , fut immédiatement publié*' :
« Soldats ,
1) La seconde guerre de Pologne est commencée. La première s'est terminée à Friedland et à Tilsitt : à Tilsitt , la Russie a juré éternelle aUiance à la France et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses serments ! elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite , que les aigles françaises n'aient repassé le Rhin , laissant parla nos alliés à sa discrétion.
» La Russie est entraînée par la fatahté ! ses destins doivent s'accomplir. Nous croirait-elle donc dégénérés ? Ne serions-nous donc plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre. Le choix ne saurait être douteux. Marchons donc en avant ! passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première ; mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa garantie, et mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe. »
.'ils
l.'ni'niéc francaiso , Unie de plus do trois tcut mille honinies, était divisée en ti'eize corps , sans y comprendre les armes d'élite et la garde.
Le pi'emier corps avait été conlié à Davonst; le deuxième à Oudinot; le troisième àNey ; le quatrième au prince Eugène ; le cinquième à Poniatowski ; le sixième à Gouvion-Saint-Cyr ; le septième à Rey nier ; le huitième à Jérôme Napoléon , l'oi de Westphalie ; le neuvième à Victor; le dixième à Macdonald ; le onzièm<3 à Augereau ; le douzième à Murât , et le treizième au pi-ince de Schwartzenberg. Les différents corps d<^ la garde étaient commandés par ti'ois maréchaux : Lefebvre, ÎVÏortiei' etBessières.
A l'approche de cette armée formidable , les Russes se mirent en retraite , abandonnant la ligne du Niémen pour se porter sur le Dniépei' et la Dwina. Napoléon les suivit de près. Le 25 juin, à deux heures du matin, il arriva aux avant-postes, dans les environs de Kowno , prit une capote et un bonnet polonais d'im des chevau-légers , et , à In
laveur de ce déguisement , pai-courut et exploia lui-même les bords du Niémen , ]K)ur découvrir le lieu le plus favorable au passage des troupes. Le général llaxo l'accompagna seul dans cette reconnaissance.
L'empereur ayant remarqué un circuit (|ue fait le fleuve, près du village de Poniémen , au-dessus de Kowno , désigna ce point pour passer sur l'autre rive. Dans la soii'ée du même jour, l'armée se mit donc
en inouvciiient , ot il ne fallut (|iio (K'ii\ Iumu'cs nu iiénéral Ehlé pour jeter trois ponts, sur lescpicis l'armée délila toute la nuit, en trois colonnes. La lariieur du Niémen , en cet endi'oit , était d'environ cent toises. Dès l'aube du jour , l'armée li ançaise se trou\a établie au delà du fleuve. « Quel tableau, dit l'auteur du Manuscrilde 1812, l'œil découvre alors des hauteurs d'Alexiston! c'est l'Europe tout entièi'e représentée par l'élite de ses troupes, et se précipitant sur la tei-re des liusses, que le doigt de IN'a|K>léon lui montre. »
Maître de Kowno , l'empereur voulut en faire un point d'appui sur ses derrières. H y laissa donc une garnison et y organisa un service d'hôpital.
C'est sous les murs de cette ^ille que la Vilia se jette dans le Mémen' Les Russes , en se retirant , avaient brûlé le pont établi sur cette rivière ; mais cet obstacle ne put arrêter l'impétuosité des chevau-légers polonais; ils se lancèrent dans la Vilia et la franchirent à la nage.
Les Russes n'opposaient presque aucune résistance, et semblaient décidés à éviter toute espèce de choc et de rencontre avec l'armée française. Quelques cosaques seulement apparaissaient çà et là , et ils étaient promptement dissipés.
On arriva ainsi sous les murs de Wilna. L'empereur s'y trouvait le 27 , à deux heures après midi ; et le lendemain , à la pointe du jour , il faisait ses dispositions pour une attaque sérieuse , ne pensant pas que l'ennemi abandonnât sans défense un poste important qui couvrait une
triple ligne de magasins. Napoléon s'était trompé sur les intentions des Russes. Après avoir échangé quelques coups de canon, fait sauter le pont de la Yilia et livré leurs approvisionnements aux flammes , ils se retirèrent précipitamment à l'approche de l'armée française. Ce fut Alexandre lui-même qui donna le signal de ce mouvement rétrograde. Il était depuis quelque temps à Wilna , avec sa cour, et ce fut dans un bal , au château de Zacrest , chez le général Benigsen , qu'il reçut la nouvelle que le Niémen était franchi et que Napoléon s'avançait rapidement à travers la Pologne russe. Du sein des fêtes et des plaisirs , le czar passa aux embarras et h l'anxiété d'une retraite qui allait ressembler à une fuite. La cavalerie légère se mit à la poursuite des Russes. Dans ce temps-là , Napoléon , entouré des Polonais commandés par le prince Radziwil, fit son entrée h Wilna , le 28 juin , h midi, et « aux acclamations d'un peuple qui le regardait comme son libérateur. » (Chambray).
Le premier soin de l'empereur , en prenant possession de la capitale de la Lithuanie , fut de donner un gouvernement provisoire à cette province. M. Bignon , que le Teslamenl de Napoléon , la tribune nationale et YHisloire de la Diiitomalie française ont rendu depuis si justement célèbre , fut placé auprès de ce gouvernement en qualité de commissaire impérial. D'un autre côté, on apprenait qu'une diète se constituait à Varsovie en confédération générale, sous la présidence du prince Adam Czartorinski; et l'on sut bientôt que cette « voix séculaire» selon l'expression de M. Fain , avait proclamé le rétablissement du royaume de Pologne. Des députés nommés par cette assemblée se rendirent ensuite auprès de Napoléon , pour mettre sous sa protection leur nationalité renaissante. « Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du troisième partage de la Pologne , leur dit l'empereur, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir... Si vos efforts sont unanimes , vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos ennemis 'à reconnaître vos droits ; mais dans ces contrées si éloignées et si étendues , c'est surtout par l'unanimité des efforts de la population qui les couvre, que vous devez fonder vos espérances de succès. »
Cette unanimité existait en Pologne. Déjà le sixième bulletin , rendant compte de l'effet qu'avait produit en Lithuanie le passage du Niémen par l'armée française , avait retracé en ces termes l'élan que notre présence venait imprimer à la nation polonaise
• Wilna, 12 juillet 1812.
» Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche est arborée partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes, tous demandent l'indépendance de leur nation... »
Ce n'était pas un faible auxiliaire pour nos troupes que cet enthousiasme patriotique des populations dont nous avions à occuper et à parcourir le sol pour arriver aux Husses. Mais Napoléon , tout en encourageant ce généreux sentiment , ne pouvait pas en satisfaii'e pleinement l'exigence, La résurrection complète du peuple polonais aurait compromis les intérêts de deux monarques qu'il regardait alors comme ses principaux alliés, l'empereur d'Auliiehe et le roi de Prusse. Aussi s'abstenait-il de déclarer lui-mèir.e que l'anticpie royaume des Jagellons serait rétabli ; et quand les députés de la diète varsovienne lui demandent ce rétablissement , affecte-t-il de leur dire que les Polonais ne doivent compter que sur eux-mêmes, dans l'œuvre de leur indépendance , à cause de l'éloignement et de l'étentlue de leur pays. Le gouvernement provisoire qu'il institue n'est donc que pour la Pologne russe, la Lithuanie. « 11 ne faut pas écouter, dit-il , un zèle inconsidéré pour la cause polonaise. La France avant tout: c'est là ma politique. » PoU tique prudente, sans doute, mais que Napoléon aurait trouvée trop timide en d'autres temps !
Le quartier-général de l'empereur était toujours à Wilna ; mais l'armée française poursuivait sur tous les points sa marche victorieuse. Bagrationet Platow avaient été séparés de Barclay de ïolly par la rapidité des mouvements et des manœuvres de l'empereu r . La position de ces deux généraux devenait périlleuse. Alexandre le sait et se hâte d'expédier son aide de camp, le général Balachoff, à Napoléon , dans le but apparent d'ouvrir des négociations pour la paix, et avec la mission réelle d'arrêter l'impétuosité de l'armée française , et de donner à Bagration le temps de se rallier. Napoléon accueille avec empressement l'envoyé d'Alexan dre , et lui exprime le plus vif regret d'une rupture qu'il a tout fait pour prévenir. L'officier moscovite répond à cet accueil en annonçant que l'empereur est disposé à rentrer dans le système du blocus continental, et qu'il consentira à traiter sur cette base, pourvu que les Français , avant toute négociation , repassent le Niémen et évacuent le territoire russe.
« Que je me retire derrière le Niémen ! » murmure Napoléon . 1 1
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se contient, se promène à pas pressés et médite sa réponse. Bientôt , dédaignant la question qui l'a blessé, il en revient à la ([uestion principale.. « Traitons sur-le-champ , reprend-il, traitons ici, à Wilna même , ssns laisser rien en arrière. La diplomatie ne sait plus lien finir quand les circonstances ne la commandent plus ; signons , et je repasserai le ISiémen dès (|ue la paix l'aura ainsi réglé. » ( Manuscrilile 1812.)
Certes cette proposition aurait amplement l'épondu aux intentions du czar , s'il eût vraiment désiré la paix. Mais la mission de M. de Balachoff, nous l'avons dit , avait un tout autre motif. Ce généial se retrancha donc rigoureusement derrière les instructions qu'il avait reçues de son maître, et déclara qu'il devait insister avant tout suil'évacuation immédiate du territoire russe. « Sont-ce là des paroles de paix? s'écria alors Napoléon. Agit-on de la sorte quand , de bonne loi, on veut conclure? Est-ce ainsi qu'on agissait à Tilsilt?... Je ne puis m'y méprendre ; ces gens-là ne veulent que quelques jours de répit; ils ne songent qu'à sauver Bagration, et se moquent de compromettre ce qu'il y a de plus sacré. Eh l)ien ! ne nous occupons plus que d'achevei' ce qui est si bien commencé ; il faut que leurs embarras soient complets , pour qu'ils permettent à leur empereur de revenir à moi. •;
L'empereur quitta Wilna, le 16 juillet, avec la résolution de pénétrer dans la vieille Russie , en plaçant son centre d'opération entre la Dwina et le Borysthène. Évitant donc de poursuivre Barclay, qui fuit sur Pétersbourg, et laissant à Davoust , à Jérôme et à Schwartzenberg, qui manœuvrent sur notre droite , le soin d'empêcher Bagration de gagner le camp retranché de Drissa , où il est attendu par Alexandre luimême , Napoléon va marcher dans la direction de Witepsk et de Smolensk. Mais ce mouvement s'exécute sans que le but que se propose l'empereur soit connu de tout autre que lui. « Méditant ses i)lans poui" la suite de la campagne, dit M. Fain, et donnant lui-même les ordres qui en préparent l'exécution, il ne fait connaître à chacun de ceux qui doivent y concourir , (pie la part qui le concerne. L'ensemble en reste dans sa pensée . et ses combinaisons militaires , semblables aux écritures sympathifpics , que le feu seul peut mettre en évidence , resteront inaperçues tant que le champ de bataille ne les aura pas révélées. »
Mais cette ignorance des secrets du génie donne lieu à mille conjectures ; chacun veut deviner et interprète à sa manière les projets de
l'empereur. Comme à la eampagnc de 1 807, l'esprit frondeur se montre au quartier-général. Napoléon semble n'y pas prendre garde. Que l'on se trompe à ses eûtes , que l'on appréhende et que l'on murmure , peu lui importe. 11 connaît, lui, la justesse et la portée de ses plans , et il est bien sur de faire taire la criti([UO des bivouacs , quand il en \ iendra à réaliser ses desseins, d'accord avec la victoire. Que ses lieutenants se bornent donc à bien remplir ses intentions , à exécuter ponctuellement ses ordres , et le succès détrompera toutes les sinistres pré\ isions. Malheureusement tous ses lieutenants ne sont pas aussi prompts à agir qu'il l'est lui-même à concevoir. Parmi eux il en est un , et c'est le frère de l'empereur (Jérôme) , qui a reçu mission de poursuivre Bagration l'épée dans les reins , et qui , par la lenteur de sa marche , laisse prendre au général russe trois journées d'avance, trois journées que Bagration passe tranquillement à se remettre de ses fatigues , à Neswig. Cependant Napoléon avait écrit à son frère, dans les termes les plus vifs , pour l'exciter à pousser son corps d'armée en avant. Mais ces instructions sont restées sans effet. « Le général russe a pu faire son mouvement aussi paisiblement que s'il n'avait eu personne à sa poursuite. » {Maniiscril clei8\2.) Alors Napoléon, donnant un hbre essor à son mécontentement, a écrit au roi de AVcstphalie : « Il est impossible de manœuvrer avec plus de maladresse ; vous serez cause que Bagration aura le temps de se retirer : vous m'aurez fait perdre le fruit des combinaisons les plus habiles, et la plus belle occasion qui puisse se rencontrer dans cette guerre. »
L'empereur ne s'en tient pas à ce reproche. Il veut s'assurer dorc'navant une coopération plus active du corps vvestphalien , et il place incontinent son frère Jérôme sous les ordres de Davoust. 3Iais Jérôme pense que son titre de roi l'empêche d'accepter cette subordination, et il se retire de l'armée. Napoléon s'en émeut, et dévore néanmoins en silence l'amertume qu'il ressent du brusque éloignement de son frère. Peut-être reconnaît-il qu'il eut tort de violer , au profit de sa famille, les principes d'égalité qui firent sa force et sa gloire ; peut-être en est-il à se repentir d'avoir méconnu la seule hiérarchie légitime , en élevant , au rang suprême , des intelligences qui n'étaient pas formées pour de si hautes destinées; en faisant des rois moins capables que des maréchaux , et en s' exposant ainsi à soulever de fâcheux conflits entre l'éminence du titre et la supériorité du talent.
La retraite de Jérôme lit passer les Westphaliens , d'abord sous les ordres du général Thurreau , puis sous le commandement de Junot , duc d'Abrantès. Mais le buitième corps n'en resta pas moins compris dans le commandement du marécbal Davoust , et l'empereur n'eut qu'à se féliciter de cette mesure. Davoust était enûn parvenu à atteindre Bagration près de Mohilow , et quoiqu'il n'eût avec lui que deux divisions , barassées par de longues marcbes , il avait battu les Russes. 3Iais l'éloignement du corps westphalien , alors abandonné de son chef, ne lui permit pas de tirer de cet avantage tout le profit qu'il aurait pu en attendre.
Tandis que Davoust débarrassait ainsi notre droite , en rejetant Bagration sur Smolensk , Macdonald et Oudinot chassaient devant eux le corps de Wittgenstein , que Barclay avait détaché pour inquiéter notre gauche et couvrir Saint-Pétersbourg , après avoir été obligé lui-même d'abandonner, avec l'empereur Alexandre, le camp de Drissa et de se jeter sur la route de Witepsk , dans la direction que prenait Napoléon.
Barclay espérait toujours que Bagration , échappant à Davoust, finirait par opérer sa jonction. Ne l'ayant pas rencontré à Witepsk , il courut au devant de lui, vers Orcha, laissant au corps d'Ostermann le soin de protéger la retraite de Doctoroff, commandant l'arrièregarde , et de ralentir la marche des premières colonnes de l'armée française.
Ce fut ce corps détaché de l'armée de Barclay que Murât et Eugène rencontrèrent et battirent, à Ostrowno, dans deux combats consécutifs, qui se donnèrent les 25 et 26 juillet.
Le succès du premier jour fut du à l'arrivée de la division Delzons , qui décida la retraite de Tinfanterie russe , contre laquelle la cavalerie du roi de Naples renouvelait en vain ses attaques.
Le lendemain, l'armée ennemie, qui avait reçu des renforts pendant la nuit , se montra disposée à recommencer le combat. Les Français aussi étaient en plus grand nombre que la veille ; le prince Eugène s'était réuni à Murât.
Le général russe , qui avait remplacé Ostermann , occupait une position si avantageuse, qu'il fallait, pour l'en chasser, toute la bravoure et toute l'impétuosité des soldats français. Il avait devant lui un ravin profond , à sa gauche un bois Irès-épais , et à sa droite la Dwina. Aussi
DE NAPOLEON. o.jo
les premières attaques des Français furent-elles infructueuses. Les Russes , mettant à profit les avantages du terrain , se défendirent avec une rare opiniâtreté. On crut même un instant qu'ils allaient prendre loffensive, et cette menace devint précisément le signal de leur défaite. Quand nos généraux s'aperçurent de ce mouvement d'agression, ils comprirent qu'il n'y avait plus que des efforts extraordinaires et Tinfluence de leur intrépidité personnelle qui pussent conjurer le danger et décider la fortune en faveur de nos armes. 3Iurat et Eugène donnèrent Texemple; Junot, IS'ansouty, etc., les imitèrent; ils chargèrent tous, en tète de leur colonne , et l'élan qu'ils communiquèrent aux soldats eut un effet si prompt qu'en peu d'heures les Russes, délogés de toutes leurs positions, reculèrent jusque dans les environs de Comarchi, où ils trouvèrent un bois pour leur servir d'appui et le général Toutchkoff pour les renforcer.
L'armée française était impatiente de franchir le dernier obstacle qui retardait son entrée dans Witepsk; mais ses chefs ne voulaient pas s'engager imprudemment dans une vaste forêt où tout indiquait que l'ennemi avait rallié des troupes fraîches , dont on ne pouvait connaître encore le nombre et la force. Murât et Eugène hésitaient donc , quand Napoléon survint. Des qu'il parut, la confiance et l'enthousiasme éclatèrent sur la physionomie des généraux et des soldats. « On conçut, dit un témoin oculaire (M. Eugène Labaurae), qu'il allait couronner la gloire d'une aussi belle journée. Le roi de Naples et le prince coururent à sa rencontre et lui firent part des événements qui venaient de se passer et des mesures qu'ils avaient prises. Napoléon , pour mieux en juger, se porta rapidement vers les postes les plus avancés de notre ligne , et , d'une éminence , il observa longtemps la position de l'ennemi et la nature du terrain. Sa pénétration s'élançant jusqu'au camp des Russes, il devina leurs projets. Dès lors, de nouvelles dispositions, ordonnées avec sang-froid, exécutées avec ordre et rapidité, portèrent l'armée au milieu de la forêt; allant toujours au grand trot, elle déboucha vers les collines de Witepsk , au moment où le jour commençait de finir. »
Le 27, dès l'aube du jour, l'armée victorieuse poursuivit sa marche. Mais les Russes, qui se retiraient en bon ordre , ayant atteint le gros de l'armée de Barclay, s'arrêtèrent aussitôt et parurent disposés h recevoir la bataille.
Le ruisseau de la Lutchissa séparait les deux armées. Un petit pont , jeté sur un ravin , s'offrait à Napoléon pour le passage de ses troupes ; mais ce pont avait besoin d'être réparé , et l'empereur chargea le général Broussier de protéger celte opération , pendant qu'il se portait luimôme à l'avant-garde , sur une éminence. C'est de là qu'il put voir un détachement de deux cents voltigeurs du 9^ de ligne, isolé d'abord du reste de l'armée et enveloppé de tout côté par la cavalerie russe, disparaître dans la mêlée des liommes et des chevaux , et reparaître ensuite intact et triomphant , au moment même où on le croyait entièrement perdu. « A quel corps appartiennent ces braves? » demanda vivement l'empereur, et il expédia aussitôt un de ses officiers d'ordonnance pour s'en instruire et pour leur dire en son nom « qu'ils avaient tous mérité la croix. » Les voltigeurs répondirent : « Nous sommes enfants de Paris; »> et, agitant leurs schakos au bout des baïonnettes, ils crièrent avec transport : « Vive l'empereur! «
Cependant la bataille , tant désirée par Napoléon et à laquelle les
Russes semblaient enOn résolus , devait être encore ajournée. Dans la soirée du 27, Barclay apprit que Bagration avait été forcé de passer le Dnieper et de se porter sur la Soge. Cette nouvelle le fit changer brusquement de résolution. 11 abandonna son camp, à la faveur delà nuit , et se retira précipitamment au delà de Witepsk , marchant droit au Borysthène, où il espérait rallier Bagration. Quand le jour parut, les Français furent frappés d'étonnement de ne plus voir devant eux l'armée ennemie qui, peu d'heures auparavant, couvrait de ses feux les bords de la Lutchissa. Ils occupèrent rapidement les positions que les Russes avaient quittées, et entrèrent, sans coup férir, dans Witepsk , dont Barclay avait entraîné les habitants dans sa fuite.
Le quartier-général resta plusieurs jours dans celte ville. L'empereur y apprit successivement différents succès remportés par ses lieutenants. Le 50 juillet, le général russe Koulniew, fut battu, à Jakubowo, par le général Legrand. Le i*'"aoùt, Oudinot délit Wittgenstein, à Oboïarzina , dans une bataille dont l'issue fut longtemps douteuse. Le 12 du même mois, tandis que Napoléon se dirigeait sur Rassasna, et pendant qu'à l'autre bout de l'Europe nos armes essuyaient des revers , et que l'armée anglo-portugaise s'emparait de Madrid , les Russes éprouvaient, dans trois combats divers , et à d'assez grandes distances , la voleur de nos soldats , laquelle semblait même s'être communiquée à nos alliés : Schwartzenberg triomphait de Tormasoff h Gorodeczna ; Ney mettait Barclay en déroute à Krasno!; et Oudinot faisait subir un nouvel échec h Wittgenstein , dans les environs de Polosk.
Mais au milieu de leurs défaites journalières , les Russes furent secourus par la diplomatie, avant de l'être par le cUmat. Mahmoud , harcelé par le cabinet anglais, venait de faire la paix avec le czar; et Bernadotte avait traité aussi avec les ennemis de la France , comme pour priver à dessein Napoléon de l'avantage de la double diversion sur laquelle il avait compté avant la guerre. L'empereur apprit cette fâcheuse nouvelle à Witepsk. « Les Turcs, dit-il, paieront celte faute bien cher! Elle est si grossière , que je ne devais pas la prévoir. » Quand il découvrit que la Suède avait conclu un traité avec Alexandre, depuis le 24 mars , il s'écria : « Le 24 mars ! et le 29 mai , Bernadolte ne m'envoyait-il pas encore M. Signeul, pour marchander à Dresde! ! ! Si jamais l'on m'accuse d'avoir provoqué celte guerre , ajouta-t-il , que l'on considère, pour m'absoudre, combien peu ma partie était liée avec
les Turcs , et dans quelles tracasseries je m'étais embarrassé avec la Suède. »
Malgré ces contretemps diplomatiques , Napoléon dut poursuivre son but avec persévérance , dans l'espoir d'obtenir, sur les champs de bataille , la réparation du mal immense que venaient de lui faire de funestes négociations. L'armée française continua donc de se rapprocher du Borysthène, et de pénétrer au cœur de la Russie. Le 14 août, le quartier-général de l'empereur s'établit à Rassasna , à peu de distance de Smolensk, qu'occupaient Barclay et Bagration réunis. Une affaire générale était devenue imminente. Elle eut lieu le 47 août, sous les murs de Smolensk. Deux cent mille hommes y prirent part; sous le commandement de Napoléon , d'un côté, de Barclay de Tolly et de Bagration , de l'autre. Les Russes s'étaient fortifiés en avant de Smolensk ; tous leurs retranchements furent emportés, ainsi que les faubourgs, par les corps de Davoust, de Ney et de Poniatovvski. Les fortifications intérieures ne tinrent pas mieux : les divisions Friant , Gudin et Morand , soutenues par le général d'artillerie Sorbier, ouvrirent la brèche et forcèrent l'ennemi d'évacuer les tours qu'il occupait , en y jetant des obus , qui accrurent les progrès du feu que les Russes mirent euxmêmes à la ville; « ce qui donna aux Français, au milieu d'une belle nuit d'août , selon les termes du treizième bulletin , le spectacle qu'offre aux habitants de Naples une éruption du Vésuve. »
A une heure après minuit, les Russes, voyant qu'ils ne pouvaient plus se maintenir, achevèrent d'incendier la ville , repassèrent la rivière , et brûlèrent les ponts ; à deux heures , nos grenadiers montèrent à l'assaut et trouvèrent la place évacuée. L'ennemi n'avait laissé que des moris ou des mourants au milieu des flammes et des ruines. Ce fut un horrible tableau pour l'armée française. L'empereur s'occupa d'abord d'arrêter le progrès de l'incendie , et de faire donner des secours aux blessés. « Napoléon , dit le général Gourgaud , est, de tous les généraux anciens et modernes , celui qui a porté l'intérêt le plus suivi aux blessés. Jamais l'ivresse de la victoire ne les lui a fait oublier, et sa première pensée, après chaque bataille, est toujours pour eux. »
Après avoir parcouru les dehors de la ville , et examiné les postes fortifiés d'où ses intrépides phalanges avaient délogé les Russes , Napoléon voulut reconnaître par lui-même la nouvelle position de l'ennemi , au delà du Borysthène. 11 se plaça , à cet effet , dans l'embrasure d'une
vieille tour, et chercha de l'œil , sur les hauteurs qui dominent Smo-
lensk, le camp de Barclay et celui de Bagration. Mais ces deux généraux s'étaient mis en pleine retraite ; le premier, sur la route de Pétersbourg ; le second , sur celle de Moscou. Cette séparation volontaire des deux armées russes , qui avaient eu tant de peine à opérer leur jonction , ne parut à Napoléon qu'une manœuvre simulée ; ses coureurs lui apprirent bientôt après qu'il ne s'était point trompé dans ses conjectures, et -que Barclay, cessant de marcher au nord, se rapprochait en effet de Bagration, dans la direction de Moscou. Dès ce moment , il ordonna de poursuivre vivement l'ennemi , dans l'espoir de l'atteindre et de l'écraser avant qu'il pût gagner son ancienne capitale. L'honneur de marcher à l'avant-garde et de porter les premiers coups échut au maréchal Ney, qui justifia glorieusement la conûance de Napoléon, par l'intelligence et la bravoure qu'il déploya à la journée de Valoutina. Ce combat fut des plus sanglants. Les Russes, chassés quatre fois de leurs positions , les reprirent quatre fois ; à la fin ils furent définitivement culbutés par le valeureux Gudin , qui chargea à la tète de sa division ,
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dont la vigueur et l'impétuosité firent croire à l'ennemi qu'il essuyait le choc de la garde impériale. Les divisions Razout , Ledru et Marchand , du corps du maréchal Ney, soutinrent vivement l'attaque de leurs camarades. Le général russe Toutchkoff , assailli au milieu même de ses soldats, par un lieutenant du i2^, nommé Etienne, rendit les armes à cet audacieux et vaillant officier. Une perte douloureuse pour Napoléon et pour l'armée française , se mêla toutefois au succès de cette journée. Gudin , qui avait pris une si grande part à ce succès , le paya de sa vie. Il fut transporté mortellement blessé à Smolensk, où il expira bientôt après. L'empereur le fit enterrer dans la citadelle.
La victoire de Valoutina aurait pu être décisive, si Junot, exécutant fidèlement les ordres qui lui avaient été transmis, était arrivé à temps pour couper le corps de Barclay, qui s'était séparé de celui de Bagration à leur sortie de Smolensk , en prenant la direction de Pétersbourg , et qui manœuvrait désormais pour opérer une nouvelle jonction sur la route de Moscou. Mais le duc d'Abrantès , après avoir passé le Borysthène , au point qui lui avait été indiqué , resta immobile , malgré les instances du roi de Naples et les avis du général Gourgaud , qui lui parlait pourtant au nom de l'empereur. Quand Napoléon fut instruit de la conduite de son lieutenant, il s'en affligea vivement, et dit à Berthier : « Junot n'en veut plus; vous le voyez , je ne puis lui laisser un commandement : que Rapp le remplace ; il parle allemand , il mènera bien les Westphaliens. » Junot était ce même sous-officier que le commandant d'artillerie Bonaparte avait remarqué et pris en affection, au siège de Toulon , à cause de son sang-froid et de son courage. Mais le sergent républicain, devenu sous l'empire duc d'ébranlés, commençait à ressentir, dit-on , les premiers effets de la maladie dont il est mort , lorsque son inaction et son indocilité préservèrent l'armée russe d'une déroute complète.
La faute de Junot, tout en remplissant le cœur de Napoléon d'amertume , n'empêcha pas l'empereur de témoigner sa joie et son contentement aux braves qui avaient décidé le succès du combat de Valoutina. Il se rendit sur le champ de bataille même , et passa en revue les divers régiments qui s'y étaient distingués. « Arrivé au 7^ d'infanterie légère , dit le général Gourgaud , il fit former le cercle par tous les capitaines , et leur dit : Désignez-moi le meilleur officier du régiment. — Sire , ils sont tous bons... — Allons, ce n'est pas répondre; dites au moins
comme Thémistoclc : le premier, c'est moi ; le second , c'est mon voisin..... Alors, on nomma le capitaine Moncey, blessé, et dans ce moment absent. <' Quoi! dit l'empereur, Moncey, qui a été mon page! le (ils du maréchal! voyons un autre! — Sire, c'est le meilleur! — Eh bien! je lui donne la décoration. »
Rentré à Smolensk, Napoléon s'y livra aux plus pénil)les réflexions sur l'occasion qui venait de lui échapper d'anéantir Tarmée russe et d'arriver à une prompte conclusion de la paL\. L incertitude commençait à le gagner ; de vagues pressentiments lui faisaient désirer de terminer au plus tôt cette lointaine campagne. Tout ce qu'on lui annonçait des états de Prusse et de Pologne , sur la disposition des esprits el sur les mouvements de Tormasoff ; tout ce qu'il voyait et entendait à son quartier-général , où les frondeurs de Brunn , d'Ébersdorf, de Pulstuck et d'Eylau avaient reparu; tout concourait à le retenir à Smolensk, et il songea plus d'une fois à s'y arrêter. Mais il apprit bientôt les divers avantages obtenus sur l'ennemi le ^2 par Scb^vartzenberg , Legrand, Oudinot et Gouvion Saint-Cyr, et ses appréhensions les plus vives disparurent ou s'affaibUrent. D'un autre côté, les Puisses semblaient fuir plutôt que se retirer à l'approche de l'armée française. Les hésitations de la prudence cédèrent donc à l'espoir d'une Aictoire décisive : « Nous sommes engagés trop avant pour reculer, dit Napoléon , arrivé sur l'Ougea; si je ne me proposais que la gloire des exploits guerriers , je n'aurais qu'à revenu- à Smolensk , y planter mes aigles et me contenter d'étendre à droite et à gauche des bras qui écraseraient ^Yittgenstcin et Tormasoff. Ces opérations seraient brillantes; elles achèveraient très-bien la campagne , mais ne termineraient pas la nierre... La paLx est devant nous; nous n'en sommes qu'à hiut journées : si près du but, il n'y a plus à déhbérer. :\Iai'chons sur Moscou! ..
Marchons sur Moscou ! le grand homme le veut : une main invisible l'y pousse; il faut que les destms s'accomphssent !