CHAPITRE XXXVIJ
Ak-xatidre à Mosoo»!. Le gouveriitur Koslopeliin. Ilésolulioii txlrinie. l'alaille delà Moscowa
!. N quittant le camp de Drissa , Alexandre 4 s'était retiré à Moscou. Profitant de la présence du czar, le gouverneur Rostopchin avait rassemblé les nobles et les marchands , au Kremlin , pour leur demander de nouveaux sacrifices d'hommes et d'argent; il leur avait montré l'ennemi au cœur de l'état, et représenté Napoléon comme un génie exterminateur qui venait ravagei- leur patrie , détruire leur indépendance nationale et renverser leur religion. C'en était assez pour vouer le conquérant à l'exécration des nobles et des bourgeois moscovites. D'unanimes acclamations accueillirent donc la véhémente allocution de Rostopchin. L'habile gouverneur ne s'en tint pas là. Pour
FllSTOIUl' DE NAPOLEON.
exciter plus vivement encore la «upcrstilion et pour mettre le comble à Tenlbousiasme des habitants de Moscou , il conseilla au chef de l'empire , qui était d'.iilleiirs revêtu du suprême pontidrat , de venir exercer en personne la puissance d'entraînement et l'iufluence irrésistible qu'il tenait de son autocratie politique et de son omnipotence sacrée. Au moment où Rostopcbin semblait avoir porté l'assemblée au plus haut degré d'exaltation , Alexandre survint tout h coup , par une porte de la cha-
pelle du palais , et parla vivement à son tour pour la patrie et la religion , mises au bord de l'abime par l'insatiable ambition du tyran universel ' . « Les désastres dont vous êtes menacés , dit-il en terminant ,
' Napoléon fut ilésigné, dans une proclamation , comme un nouveau Moloch.
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ne doivent être considérés que comme des moyens nécessaires pour parvenir à consommer la ruine de l'ennemi. »
Il y avait dans la voix , dans le geste , dans le regard d'Alexandre quelque chose de sinistre lorsqu'il prononça ces dernières paroles. Il était impossible, en effet, qu'au milieu d'aussi graves circonstances, dans une position qui nécessitait l'emploi de moyens extrêmes , le langage du czar ne laissât pas apparaître les vives et profondes émotions du pontife et du monarque. La politique prenait un caractère passionné , et la guerre une forme terrible, du côté des Russes.
Pour eux , Napoléon n'était pas un ennemi ordinaire que l'on dut se contenter de combattre selon les règles communes ; h leurs yeux , le chef du peuple français était, avant tout, l'oppresseur des monarques du continent, et il paraissait au czar que, pour briser le joug qui pesait sur eux , les monarques pouvaient recourir à d'autres moyens que ceux autorisés par les lois de la guerre. Aussi , loin de se borner à confier la défense de son empire à la science de ses généraux et à la bravoure de ses soldats , et de s'adresser directement et solennellement à l'uni versalité de ses sujets , dans ses décrets et ses proclamations , choisit-il parmi ses serviteurs les plus dévoués quelques hommes d'une énergie sauvage , pour les initier à l'affreux mystère d'une résistance désespérée. Alexandre pensa que la monarchie pouvait avoir aussi sa loi suprême de salut public, soit pour conjurer l'invasion , soit pour la rendre funeste à l'armée conquérante. Si celte pensée ne l'entraîna pas à s'entourer de geôliers et de bourreaux , à multiplier les incarcérations et les supplices , c'est que la sihiation de l'empire russe ne l'exigeait pas, et qu'il ne pouvait y avoir ni suspects, ni proscrits, là où il n'y avait ni dissidents, ni émigrés, ni traîtres. Mais d'autres sacrifices, systématiquement consommés , furent arrachés à sa générosité native ; et ils eurent des conséquences aussi désastreuses pour de belles provinces et de grandes cités de la monarchie moscovite , qu'affligeantes pour l'humanité. Au lieu de geôliers et de bourreaux , l'autocrate eut ses incendiaires, qui, après avoir éclairé la fuite de l'armée russe et la marche victorieuse des Français , depuis Wilna jusqu'à Smolensk , en livrant aux flammes les ponts, les magasins et les villes- entières, couronnèrent ensuite cet immense embrasement par l'incendie même de la ville sainte ; c'était là l'horrible présage que renfermaient les dernières paroles du czar, dans l'assemblée du Kremlin. Que les habitants de Moscou se le
tiennent pour dit : leur maître a confié le salut de son empire au génie
de la destruction !
Cependant Napoléon, une fois résolu à marcher sur Moscou, avait poussé la guerre avec vigueur et mené les Russes , l'épée dans les reins, pour leur faire accepter la bataille par laquelle il se flattait de clore les hostilités et de déterminer le czar à la paix. Mais Alexandre ne l'attendit pas au Kremlin; et, au lieu de se porter à sa rencontre, pour prendre le commandement des armées russes, il s'achemina rapidement vers Pétersbourg, d'où il envoya le vieux Kutusow' remplacer Barclay-de-ToUy , «pensant, dit le colonel Bullurlin, qu'il fallait un nom russe pour nationaliser la guerre davantage. »
Quand Kutusow arriva à l'armée, Barclay avait pris position entre Yiazma et Glijath, et se disposait au combat pour le lendemain. Le vieux guerrier ne voulut pas laisser croire que le général disgracié eût bien choisi son teri'ain, et les Russes se retirèrent encore à notre approche. Ils s'arrêtèrent enûn en deçà de Moscow, entre la Moscowa et la Kalocza : c'est là que se donna , le 7 septembre, la grande bataille, si ardemment désirée par Napoléon.
La veUle de cette mémorable journée, et dès les premiers rayons de l'aurore, l'empereur était à cheval, enveloppé dans sa redingote grise. Il prit avec lui Rapp et Caulaincourt , que suivaient de loin fiuelques chasseurs, et, sans autre escorte, il se porta d'abord à la reconnaissance des avant-postes russes, et fut visiter en détail les positions qu'occupaient les divers corps de l'armée française. La confiance et l'espoir rayonnaient sur son front, et on l'entendit même fiedonner, au milieu des bivouacs du général Pajol, l'air patriotique ;
La victoire en ehantaut nous ouvre la barrière.
Sur ces entrefaites , arrivèrent au camp le colonel Fabvier, qui apportait, du fond de l'Espagne, la désastreuse nouvelle de la bataille de Salàmanque, et M. de Beausset, venant de Saint-Cloud, avec la mission de remettre à l'empereur des lettres de Marie-Louise , ainsi que le portrait du roi de Rome.
< Madame de Staël . dont l'exil continuait . se trouvait alors à Pétersbourg ; elle visita Kutusoff . la veille de son départ pour l'armée. . C-était, dit-elle, un vieillard plein de grâce dans les manières, et de vivacité dans la physionomie... En le regardant, je craignais qu'il ne fnt pas de force à lutter contre les hommes âpres et jeunes qui fondaient sur la Russie; mais les Russes , cour lisans à Pétersbourg, redeviennent Tartares à l'armée... Avant de partir. KutusoNV alla fau-e sa pr.ere a réglise de Notre-Dame de Kasan, et tout le peuple .lui suivait ses pas lui cria de sauver la Uuss.e. .
Napoléon s'exprima sévèrement, avec le colonel Fabvier, sur le compte du maréchal Marmont, dont la défaite avait livré Madrid à Wellington. Le colonel défendit généreusement son général.
Un tout autre accueil fut fait à M. de Beausset. L'empereur avait été profondément attendri en recevant des nouvelles de ce qu'il avait de plus cher au monde. Le portrait de son fils lui causait surtout les plus douces et les plus vives émotions. Après l'avoir montré aux personnes qui l'entouraient, il le confia à son secrétaire, en lui disant: « Tenez ,
retirez-le , serrez-le ; c'est voir de trop bonne heure un champ de bataille, » Le terrain sur lequel le quartier-général était établi le 6 devint, en effet, le champ de bataille du 7.