‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 31 sur 51 · BATAILLE DE LA MOSCOWA · texte numérisé non relu

BATAILLE DE LA MOSCOWA

( Extrait du I8« bulletin.)

(( Le 7, à deux heures du matin, l'empereur était entouré des maréchaux à la position prise l' avant-veille. A cinq heures et demie le

soleil se leva sans iiunges ; la veille il avait plu : « C'est le soleil d'Aiistei'lilz, )) dit rempereiir. Quoique au mois de septembre, il faisait aussi froid qu'au mois de décembre en Moravie. L'armée en accepta l'augure. On baltit un ban, et on lut Tordre du jour suivant : « Soldats, » Voilà la bataille que vous avez tant désirée ! Désormais la victoire dépend de vous : elle nous est nécessaire ; elle nous donnera l'abondance , de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie ! Conduisez-vous comme h Austerlitz , à Friedland , à ^Vitepsk , à Smolensk , et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que Ton dise de vous : « 11 était à cette grande batiiille sous les murs de Moscou ! »

» Au canii) impérial , sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre, à deux heures du malin. »

» L'armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau sur lequel était l'armée était couvert de cadavres russes du combat de l'avant-veille.

» Le prince Poniatowski , qui formait la droite , se mit en mouvement pour tourner la forêt sur laquelle l'ennemi appuyait sa gauche. Le prince d'Eckmiihl se mit en marche le long de la forêt, la division Compans en tête. Deux batteries de soixante pièces de canon chacune , battant la position de l'ennemi , avaient été construites pendant la nuit.

» A six heures , le général comte Sorbier, qui a\ ait armé la batterie droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença le feu. Le général Pernetty, avec trente pièces de canon, prit la tête de la division Compans (quatrième du premier corps), qui longea le bois tournant la tète de la position de l'ennemi. A six heures et demie, le général Compans est blessé. A sept heures , le prince d'Eckmiilh a son cheval tué. L'attaque avance, la mousqueterie s'engage. Le vice-roi, qui formait notre gauche , attaque et prend le village de Borodino que l'ennemi ne pouvait défendre , ce village étant sur la rive gauche de la Kologha. A sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se met en mouvement , et sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher avait placées la veille contre le centre de l'ennemi , se porte contre le centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort. A huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses re-

doutes prises', et notre artillerie couronne ses mamelons. L'avantage de position qu'avaient eu pendant deux heures les batteries ennemies nous appartient maintenant. Les parapets qui ont été contre nous pendant Tattaque redeviennent pour nous. L'ennemi voit la bataille perdue , qu'il ne la croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise, le reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité , il prend le parti de rétablir le combat , et d'attaquer avec toutes ses masses les fortes positions qu'il n'a pu garder. Trois cents pièces de canon françaises placées sur les hauteurs foudroient ses masses , et ses soldats viennent mourir au pied de ces parapets qu'ils avaient élevés les jours précédents avec tant de soin , et comme des abris protecteurs.

I) Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges. Le duc d'Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant d'intrépidité que de sang- froid. L'empereur ordonna une charge de front, la droite en avant : ce mouvement nous rend maîtres des trois quarts du champ de bataille. Le prince Poniatowski se bat dans le bois avec des succès variés.

» Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite ; le général comte Morand y marche et les enlève ; mais à neuf heures du matin , attaqué de tous côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la fortune. La garde impériale en fait partie. Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu'il n'enlève le village brûlé; la division Priant s'y porte; quatre-vingts pièces françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite les colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la mitraille , n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à l'espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il fait charger le quatrième corps de cavalerie , qui pénètre par les brèches que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des Russes e les

' La prise t\e riinc de ces redoutes est signal('e, dans nos fastes militaires, comme l'un des plus beaux faits d'armes (jui aient illustré la valeur française.

Lorsque Napoléon, visitant le champ de bataille, arriva à la grande redoute , il apprit, de la bouche même du colonel Charrière , comment elle avait été enlevée. Murât, (|ui accompagnait l'empereur, lui dit : » C'est un de nos anciens de l'armée d'Italie. » Napoléon , qui se souvenait d'ailleurs du brillant combat de Peyssing, et de son allocution au 57% iiu'il avait fc'licité de justifier de plus en pins son surnom de Terrible , Napoléon récompensa le digne chef de ce brave régiment , en l'élevant au grade de général de brigade.

DE NAFOLIiON.

escadrons de leure cuirassiers; ils se débandent de tous côtés. Le général de division comte Caulainconrt , gouvornenr des pages de Tempe-

^jv^'ïr--'

reur, se porte à la tète du 5' de cuirassiers, culbute tout , enti c dans la redoute de gauche par la gorge. Dès ce moment, plus d'incertitude, la bataille est gagnée : il tourne contre les ennemis les \ingt et une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte Caulaincourt , qui venait de se distinguer par cette belle charge , avait terminé ses destinées; il tombe mort frappé par un boulet : mort glorieuse et digne

d'envie !

» Il est deux heures après midi , toute espérance abandonne Tennemi : la bataille est finie , la canonnade continue encore ; il se bat pour sa retraite et pour son salut, mais non plus pour la victoire.

.) La perte de l'ennemi est énorme : douze à treize mille hommes et huit à neuf mille chevaux ont été comptés sur le champ de bataille, soixante pièces de canon et cinq mille prisonniers sont restés en notre pouvoir.

.) ^ous avons eu deux mille cinq cents hommes tués et le triple de blessés. Notre perte totale peut être évaluée à dix miUe hommes : celle

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de Tennenii à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu un pareil champ (le bataille. Sur six cadavres, il y en avait un français et cinq russes. Quarante généi-aux russes ont été tués , blessés ou pris : le général Bagration a été blessé.

» INous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un coup de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le remplacer, tué d'un même coup une heure après.

» Les généraux de brigade Compère, Plouzonne, Mariont Huart, ont été tués; sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince d'Eckmiihl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes. Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskowa , donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingtcinq lieues de Moscou , près de la petite rivière de la Moscowa. Nous avons tiré soixante mille coups de canon , qui sont déjà remplacés par l'arrivée de huit cents voitures qui avaient dépassé Smolensk avant la bataille. Tous les bois et les villages, depuis le champ de bataille jusqu'ici, sont couverts de morts et de blessés. On a trouvé ici deux mille morts ou amputés russes Plusieurs généraux ou colonels sont pi"isonniers.

» L'enutereur n'a jamais été exposé ; la garde , ni à pied , ni h cheval, n'a pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais été incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas voulu les reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne; mais il a détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le feu de nos batteries, et en s'opiniàtrant à reprendre ce qu'il avait i ! perdu. C'est la cause de son immense perte... » 1 |

Quelque grand que fut le succès de cette journée , il pouvait l'être encore davantage , si Napoléon , au lieu de finir la bataille à quatre j ; heures du soir, eût mis à profit le reste du jour pour faire donner sa j garde, et pour faire changer ainsi la défaite de l'ennemi en une com- i

plète déroute. Cette retenue du grand capitaine , au milieu de l'ivresse de la victoire, a été diversement interprétée. Quelques écrivains assurent qu'elle fut dès lors amèrement blâmée , au quartier-général , et ils ! font dire au maréchal Ney : « Puisqu'il ne fait plus la guerre par lui- \ même, et qu'il n'est plus général, qu'il veut faire partout l'empereur, j

qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux pour lui. » ^

(. Murât, dit M. de Ségur, pensa que les premières atteintes de l'éciuiiioxe avaient ébranlé son tempérament affaibli , et ([ue Taelion de son génie était comme enchaînée par son corps affaissé , sous le triple poids de la fatigue, de la lièvre et d'un mal (pii, de tous, est celui qui peutêtre abat le plus les forces physiques et morales de l'homme... Les mieux instruits pensèrent qu'à cette distance, et à la tète d'une armée d'étrangers, qui n'avaient d'autre lien que la victoire, un coi'ps d'éhte et dévoué lui avait paru indispensable à conserver. •>

Il n'est guère vraisemblable qu'aucun des lieutenants de Napoléon ait jamais été, non pas assez hardi, mais assez injuste pour lui reprocher « de faire partout l'empereur et de n'être plus général , » à l'occasion même d'une bataille dont les savants préparatifs et l'active et suprême direction n'avaient incontestablement appartenu qu'à lui seul. Quant au désir de conserver une réserve intacte , et de la former avec un corps d'élite et dévoué , tel que sa garde , Napoléon l'expliqua en disant : « Et s'il y a une seconde bataille demain , avec quoi la livrerai-je? » Depuis, le général Gourgaud, développant cette explication , a ajouté : « Si la garde avait été entamée à la bataille de la Moscowa , l'armée française , dont cette garde forma constamment le noyau et soutint le courage pendant la retraite , n'aurait pu que difUcilement repasser le Niémen. »

Quoi qu'il en soit , ce fut à coup sûr par la considération du salut et de la gloire de son armée, ou par l'espoir d'une paix prochaine, et toujours dans l'intérêt de la France ou de l'humanité, que Napoléon ne rendit pas la sanglante bataille de la Mosco^va plus meurtrière encore, par l'intervention de sa garde; et si ({uelqu'un cherchait à insinuer qu'il fut alors dominé par le sentiment de sa sûreté personnelle , et qu'il céda seulement à des motifs tirés du soin de sa propre conservation, nous répondrions que Napoléon a donné, depuis Toulon jusqu'à Waterloo , le démenti le plus éclatant à cette insinuation outrageante. Non, le génie audacieux, qui avait conçu cette expédition gigantesque , n'en compromit pas lui-même le succès définitif par une arrière-pensée d'égoïsme ! Que le mal physique l'eût atteint et affaibli , comme un autre , il n'y avait rien en cela d'impossible. Que sa promptitude de résolution et son énergie de volonté en eussent souffert, cela peut se concevoir encore. A Smolensk , il hésitait déjà. Mais si, touchant au terme de ses prospérités , n'ayant plus rien à ajouter au lustre

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(le son nom , et se voyant parvenu si haut qu'il ne lui restât plus qu'à déchoir, Napoléon avait laissé pénétrer parfois l'incertitude et l'anxiété dans son âme ; cet ébranlement passager de la confiance et de la foi que lui avait longtemps inspirées sa fortune ascendante , pouvait bien , aux approches du décUn, lui faire perdre, en certains moments , quelque chose de sa vigueur de conception , de sa rapidité d'exécution et de cette audace qui semblait autrefois commander au destin , sans que la grandeur de son caractère en fût altérée , sans que d'ignobles précautions , dictées par un misérable individualisme , vinssent aussitôt remplacer eu lui la sollicitude constante qu'il avait montrée avant tout pour la France , depuis qu'il avait été porté par elle au faîte de la puissance. Et à qui fera-t-on croire que le sublhne courage du soldat d' Aréole et de Lodi , que l'héroïsme du général qui , à EssUng , affrontait tellement le péril, que ses officiers le menacèrent de le faire enlever par leurs grenadiers ; à qui fera-t-on croire que ce sublime courage et cet héroïsme eussent jamais pu faire place, dans Napoléon, à une lâche inquiétude sur le sort personnel du monarque? Bourienne lui-môme, Bourienne, si enchn à atténuer la gloire du grand homme, et qui semble n'avoir pris la plume que pour contredire le témoignage de son pays et de son siècle devant le tribunal de l'histoire; Bourienne s'indigne au soupçon de faiblesse ou de crainte que certaines gens osèrent diriger contre Napoléon, au retour de Moscou. «Lui, craindre! s'écrie-t-il , lui , lâche ou poltron ! eh ! vraiment, vous le connaissez bien ! Il n'était jamais plus heureux que sur un champ de bataille , plus tranquille qu'au miheu des dangers. »

Répétons-le donc , avec le général Gourgaud , le baron Fain , etc. , l'empereur ne ménagea la garde, à la Moscowa, que dans l'intérêt même de l'armée entière , et en vue des possibiUtés ultérieures de la guerre, ou de la conclusion prochaine de la paix. Quel que pût être d'ailleurs sou affaiblissement physique , il est certain qu'il ne paralysa ni son génie, ni son activité. Ce fut l'empereur qui prépara et qui conduisit cette grande bataille , ce qui ne l'a pas empêché de faire honneur de la victoire aux principaux chefs de son armée , à ceux-là même à qui l'on prête de si étranges paroles à son égard. « Intrépides héros, dit-il dans ses Mémoires , Murât , Ney ' , Poniatowski , c'est à vous que

' l.e maréchal Ney fut récompensé <le la noble part qu'il eut au suce es de cette grande bataille par le titre de Prince de la Moscowa.

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la gloire en est due ! Que de grandes , que de belles actions l'histoire aurait à recueillir ! elle dirait comment ces intrépides cuirassiers forcèrent les redoutes , sabrèrent les canonniers sur leurs pièces ; elle raconterait le dévouement héroïque de Montbrun , de Caulincourt , qui trouvèrent la mort au milieu de leur gloire ; elle dirait ce que nos canonniers, découverts en pleine campagne, firent contre des batteries plus nombreuses et couvertes par de bons épaulements; et ces intrépides fantassins qui, au moment le plus critique, au lieu d'avoir besoin d'être rassurés par leur général, criaient : « Sois tranquille, tes soldats ont tous juré aujourd'hui de vaincre, et ils vaincront! » Quelques parcelles de tant de gloire pai* viendront-elles aux siècles à venir! Ou le mensonge, la calomnie, le crime, prévaudi-out-ils! »

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