CHAPITRE XXXVIII
Marche sur Masmii. ()cciii)ation di- cclU- capitale |iar les Français.
UTUsow , battu h la Moscowa , malgré l'avantage de la position et du nombre, ne craignit pas de mentir au peuple russe et à son souverain, en faisant annoncer de tous côtés , et en écrivant même à Alexandre, que la victoire était restée au drapeau moscovite. Sa marche rétrograde ne pouvait guère cependant se concilier avec une pareille prétention. Après s'être sauvé précipitamment du champ de bataille vers Mojaïsk , et avoir simulé de nouveaux préparatifs de défense , il abandonna cette ville aux Français le 9 septembre , et marcha en toute hâte vers Moscou , laissant au pouvoir de l'ennemi d'innombrables blessés, qui n'avaient encore reçu aucun secours, et qui durent leurs premiers soulagements à l'armée victorieuse. « Aidé de
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quelques soldnts de la garde , dont j'avais mis plusieurs fois riiumanlté à l'épreuve , dit le docteur Larrey, je pourvus d'abord aux premiers besoins de ces malheureux. Les églises et la maison commune avaient été mises en état de recevoir les blessés français. Les lUisses furent réunis dans des maisons de négociants. » Lorsqu'on avait annoncé à Napoléon que Platoff, commandant l'arrière-garde de Kutusoff, se disposait à tenir en avant de Mojaïsk , « Soit , avait-il dit , nous resterons quelques heures de plus avec nos malheureux blessés. »
Cependant on apprend que Kutusow conserve encore l'espoir de sauver Moscou , et qu'il élève , à quelques lieues en avant de cette capitale, des ouvrages qui semblent indiquer l'intention de soutenir un nouveau combat. Rostopchin s'efforce lui-même de faire croire aux Russes que tel est bien le dessein du général en chef , dans une proclamation du W septembre, qui est ainsi conçue: « 11 dit qui! défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de son sang , et qu'il est prêt à se battre même dans les rues de cette ville. On a fermé les tribunaux ; mais que cela ne vous inquiète pas , mes amis : il faut mettre les affaires en ordre. Nous n'avons pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat. Si cependant ils me devenaient nécessaires, je prendrais des jeunes gens de la ville et de la campagne. Dans deux ou trois jours, je donnerai le signal. Armez- vous bien de haches et de piques , et , si vous voulez mieux faire , prenez des fourches à trois dents : le Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe de blé. » — « Je pars demain , disait Rostopchin le jour suivant , pour me rendre près de S. A. le prince Kutusow, pour prendre, conjointement avec lui , des mesures poui* exterminer nos ennemis. Nous renverrons au diable ces hôtes , et nous Icui* ferons rendre l'àme. Je reviendrai pour le dîner, et nous mettrons la main à l'œuvre pour réduire en poudre ces perfides. »
C'est par ce langage que le gouverneur de Moscou , l'orateur du Kremlin ', prélude à l'accomplissement des sacriOces désastreux que le czar lui-même a fait pressentir. Mais Kutusow ne versera pas la dernière goutte de son sang pour préserver la ville sainte de l'invasion
' Les dénégations dont l'incendie de Moscou ;i été Tohjet ne peuvent pas détruire des faits irrévo cablenient acquis à l'histoire; elles prouvent seulement que ceux (|ui avaient conru un horrible système de défense pour sauver leur pays, n'ont pas osé répondre ensuite de leurs actes devant la postérité , ou dire , comme ce fameux révolutionnaire de France : « Périsse ma mémoire, et (jue la patrie soit sauvée! »
o7fi HISTOIRE
étrangère : le vieux guerrier n'y a jamais songé , et Rostopchin le sait bien. On s'est arrêté à un tout autre dessein , et le moment de mettre la main à l'œuvre est proche. Dans la nuit du ^5 au ^ 4 septembre, Kutusow abandonne toutes les positions en avant de Moscou , et se retire vers l'orient , en traversant rapidement l'immense cité , qu'il semblait naguère résolu à défendre avec une sorte de fanatisme. « Le ^ 4 septembre , dit un écrivain moscovite , jour de deuil éternel pour les cœurs vraiment russes , l'armée leva le camp de Fili , à trois heures du matin , et pénétra , par la barrière de Doragomilow, dans la ville qu'elle avait h traverser dans sa plus grande longueur, pour sortir par la barrière de Kolomna... Moscou présentait l'aspect le plus lugubre... La marche de l'armée russe avait plutôt l'air d'une pompe funèbre que d'une marche militaire... Des ofûciers et des soldats pleuraient de rage et de désespoir. » (Butturlin.)
Cependant les Français , en voyant le camp de Fili si inopinément levé, se sont mis à la poursuite des Russes. Murât, l'impétueux Murat, toujours en quête du péril et le plus prompt à l'attaque, s'est élancé le premier sur les traces de l'ennemi , et a devancé l'avant-garde même. A midi, il est déjà dans les rues de Moscou , n'ayant avec lui que quelques cavaliers , et se jetant néanmoins , tête baissée , sur l'arrière-garde de Kutusow. Bientôt son escorte s'accroît; Napoléon lui a envoyé Gourgaud pour le soutenir. Les Cosaques parlementent alors; ils entourent le guerrier aventureux dont ils admirent à la fois le riche costume et le bouillant courage. Murât, qui est très-connu parmi eux, surtout depuis Tilsitt, où il leur fit des présents, ne sera pas moins généreux aujourd'hui. Il donne sa montre h leur chef, et dispose même de celle de Gourgaud ainsi que des bijoux de ses officiers pour en faire la distribution aux barbares qui l'entourent , et qui , une fois possesseurs de ces éblouissants cadeaux , se pressent d'évacuer Moscou , et de reprendre leurs courses et leurs manœuvres irréguUères sur les derrières de l'armée russe.
Tandis que les Cosaques se retirent , Napoléon avec le reste de son avant-garde arrive aux portes de la ville. Le brusque départ de Kutusow, après tant de démonstrations et de menaces de résistance; l'abandon d'une cité qui sert d'entrepôt aux richesses de l'Europe et de l'Asie, l'exemple de Smolensk, et les vestiges fumants de tant de désastres accumulés sur les plus belles provinces de la Russie par des
mains russes , tout cola inspire de la méfiance à l'empereui', et le lait hésiter. Ce n'est pour ainsi dire (ju'à tâtons qu'il va prendre possession de sa nouvelle et importante eon(|uète. 11 s'arrête d'ahord à la bar-
rière , l'ait reconnaître la ville au dehors , ordonne à Eugène de l'envelopper au nord, et à Poniatowski do l'embrasser au midi, pendant que Davoust se tiendra au centre; puis il pousse sa garde en avant, sous le commandement de Lefèvre, qui entre triomphalement dans Moscou et va s'établir au Kremlin.
Napoléon franchit à son tour la barrière. Mais , comme si une voix intérieure l'avertissait qu'il a le pied sur un abîme, et que Moscou renferme dans ses murailles le terme des succès de l'armée française et le premier signal de la décadence du grand empire , il craint encore de s'engager dans la ville, fait seulement quelques pas , et se loge provisoirement dans une auberge. Le lendemain , ^5 , nul symptôme alarmant n'ayant apparu , il fait taire les pressentiments et les craintes qui l'assiégeaient la veille, et, se livrant avec confiance à son destin et à la fortune de la France qu'il croit toujours identifiés, il marche hardiment au Kremlin , et s'y installe.
IHSTOIRI- DE NAPOLEON.
Le but de la campagne est-il maintenant atteint? L'occupation de Moscou déterminera-t-elle Alexandre à la paix , comme Napoléon s'en est flatté? C'est l'opinion qui règne dans l'armée française , c'est l'espérance des chefs et des soldats , qui s'éciient tous à l'envi : « La voilà donc cette ville fameuse! Moscou! Moscou!... dangers, souffrances, tout est oublié. » Puisse cet enthousiasme ne pas être bient()t suivi d'une amère déception! Selon le mot de l'empereur lui-même, n nous allons voir ce que les Russes vont faire.»
CHAlMTUi: XXXIX.
incendie de Moscou. Suites de ce désaslic. >.ii)ol<on attend vaineiiieiil des i.ioiK)silion6 de i.aix. Retraite des Français. I.e Martclinl Mortier fait sauterie Krendin.
LE reste-t-il maintenant à faire à la révolu tion française [lonr aehevtT sa réaction extéi'ieure cl sa course triomphale à travers i,rEurope , pour punir les aristocraties et les iroyautés anciennes de leurs persévérantes [fureurs contre la France nouvelle.
Si elle leur lit expier autrefois les brutales foifanteries de Brunswick , elle tire vengeance aujourd'hui de la sauvage arrogance de Suwarow. Après avoir conduit son magnifique représentant dans toutes les capitales, introduit le glorieux plébéien dans tous les palais qui servaient d'asile et de sanctuaire à l'orgueil antique, elle vient de l'établir au Kremlin, dans la demeure des czars; et Pierre-le-Grand peut gémir à son tour sous les pas du PARVENU , comme naguère le grand Frédéric et Charles- Quint.
Tout ce que la re\olution avait à accomplir, sous les auspices de l'aigle et par le bras du grand homme, pour l'humiliation des rois et l'enseignement démocratique des peuples, serait-il donc près d'être consommé ? La mission de Napoléon toucherait-elle à sa fin ?
Les événements vont répondre.
Napoléon n'a pas cessé, ne cessera pas sans doute d'être une effrayante incarnation du principe révolutionnaire aux yeux des monarques étrangers; le peuple français ne se résoudra pas non plus à voii' autre chose en lui que la personnification du principe d'égahté. Mais le peuple français ne s'abusera pas , toutefois , sur les tendances de son chef, lorsqu'il le verra oublier un instant (( le droit divin de la capacité et du génie , » dont il est la subUme expression , pour se complaire à ressusciter des supériorités factices, transmissibles par la naissance; et les peuples européens, laissés après Austerlitz , léna et Wagrain, à la merci de leurs vieux gouvernements aux abois, auront h reprocher aussi, à celui dont ils attendaient leur délivrance, d'avoir reculé trop souvent devant une franche et large application de cette propagande dont il fut d'ailleurs , par la force des choses comme par la puissance de son génie, l'agent le plus actif et le plus prodigieux. Sans parler des Polonais, placés provisoirement sous la protection incertaine de l'avenir, les Russes eux-mêmes viennent d'éprouver que Napoléon répugne à prendre le rôle de propagandiste. « En proclamant la liberté des esclaves, dit-il depuis à son sénat, j'aurais pu armer la plus grande partie de la population russe contre elle-même. Dans un grand nombre de villages, cet affranchissement m'a été demandé, mais la guerre que je fais aux Russes n'est que politique ; et d'ailleurs l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe est tel , qu'une semblable mesure vouerait aux plus horribles supplices bien des familles . . . Cette dernière considération suffisait pour (|ue je me refusasse un pareil moyen contre mes ennemis. Un écrivain anglais atteste le même fait. <i II n'est pas douteux, dit Robert Wilson, qu'on eût pu fomenter en Russie une guerre civile ; et ce fut Bonaparte qui rejeta les offres d'insurrection qu'on lui fit pendant qu'il était à Moscou. »
Quelque louables que puissent être les motifs qui font repousser ici par l'empereur les offres des populations esclaves, toujours est-il certain que Napoléon peut tomber désormais sans entraîner la révolution dans sa chute , sans compromettre le progrès ultérieur des principes
l)opiilaires. Il y a dans son caractère, dans sa position , des répugnances inévital)les que lliistoire devra apprécier. La démocratie est bien près d'avoir ol)tenu de lui tout ce (ju'elle pouvait en attendre, par le mélange de ses intrépides cnlants avec les nations du septentrion et du midi, depuis Cadix jusqu'à Moscou.
3fais si le rôle politique de Napoléon doit bientôt linir, s'il est au bout de sa phase révolutionnaire , que va devenir son rôle de conquérant?
Quand les dieux semblaient veiller eux-mêmes sur sa tète et prendre soin de sa fortune, c'était la civilisation , bien plus encore que la conquête, (jui fixait leur sollicitude et déterminait leur mystérieuse assistance ; c'était l'instrument puissant et glorieux de la régénération européenne qu'ils protégeaient en lui , plutôt que le fondateur d'une dynastie ou que le vainqueur de tant de batailles. Le secours d'en haut pourra donc lui man(pier, dès qu'il n'aui'a plus rien à faire dans les voies providentielles , pour l'abaissement des rois et pour l'éducation des peuples. Le Ciel , (pii lui fut si longtemps propice , dans l'intérêt de l'émancipation universelle, pourra se faire neutre entre le potentat nouveau et les vieux potentats; et alors cette neufi'alité n'affectera-t-olle |)as le génie de riiomme , n'amènera-t-elle pas des jours funestes à sa puissance, ne hàtera-t-elle pas l'accomplissement de sa destinée?...
Nous allons voir ce que les Russes vont faire.
u Napoléon croit avoir tout prévu, dit un témoin oculaire : bataille sanglante, séjour prolongé, hiver rigoureux, des revers même;... la possession de .Moscou et les deux cent soixante mille hommes qu'il a laissés derrière lui semblent le mettre au-dessus de tous les incidents... Mais à peine est-il assis au Kremlin qu'un horrible incendie se déclare : ce qu'il n'a pas prévu , ce qu'il n'a pu [tievoir, la destruction de Moscou par les Russes eux-mêmes , lui airaihe le point d'appui sur lequel ses principales combinaisons reposent.
» Quel([ues incendies partiels avaient éclaté dans les premiers moments de notre arrivée. Nous les avions attribués à l'imprudence du soldat... Mais le IG, le vent s'étant mis à souffler avec violence , l'embrasement devint général. Une grande partie de la ville est en bois; elle renferme de nombreux magasins d'eau-de-vie , d'huiles et de matières combustibles. Toutes les pompes ont disparu, et nos travailleurs ne font plus que des efforts impuissants.
» De noirs tourbillons de fumée se sont élevés sous le vent : partis
des quarliers orientaux , ils se sont étendus sur la ville jetant partout Taffreuse odeur de soufre et de bitume. La flamme les suit avec rapidité, s'avance de maison en ma'son , s'accroît de tout ce qu'elle dévore, et coule dans un lit de feu d'une extrémité de la ville à l'autre. Tandis que ces premiers sillons de l'incendie poursuivent leur cours épouvan table, d'autres brasiers se sont allumés; de nouveaux torrents en découlent, et, poussés par le vent, s'allongent dans les intervalles qu'^ les laves précédentes n'ont pu atteindre. On dirait que la terre s'est entr' ouverte pour fournir tous les feux qui éclatent! l'incendie se répand avec fureur; il ne connaît plus ni direction, ni limites; il mugit, il bouillonne comme les flots de la tempête , et la malheureuse ville achève de s'engloutir dans un océan de flamme!
» A la place de tant de maisons et de palais il ne reste debout que des masses de briques qui marquent la place des foyers domestiques. Ces milliers de pyramides tr-onquées et noircies nous apparaissent comme le squelette brûlé de Moscou.
» Des fenêtres du Kremlin , Napoléon a sous les yeux cette grande
catastrophe... Scipion , en voyant brûler Carlhage, ne put se défendre
d'un triste pressentiment sur le sort que Rome aurait à son tour : Napoléon demeure pensif... toute l'armée est plongée dans la stupeur. Le morne silence qui règne au Kremlin n'est interrompu que par ces exclamations : (I Voilà donc comme ils font la pueri'e ! La civilisation de Pétcrsbourg nous a trompés; ce sont toujours les Scythes! » [Maniiscril de \S\2.)
Napoléon a vu maintenant ce qu'allaient faire les Russes. Au lieu de parlementaires ou de négociateurs qui viennent lui demander la paix , il a trouvé, dans Moscou , des incendiaires qui l'ont enveloppé dans un vaste embrasement, qui l'ont entouré de ruines. Il peut dire maintenant . avec mada-ne de Staël , < qu'aucune nation civilisée ne tient autant des sauvages que le peuple russe. » Les agents de Rostopcliin, au nombre de neuf cents , ont été aposlés dans les caves pour mettre le feu à tous les quartiers. Quelques-uns ont été surpris la torche en main. Ils ont tout avoué; et leur déclaration accuse Rostopchin, qui n'a pas agi, lui, sans l'autorisation de son maître: car, quel sujet de l'autocrate eût voulu assumer sur sa tète la responsabilité d'un si grand désastre?
Cependant la flamme gagne le voisinage du Kremlin; les vitres du palais impérial éclatent ; il est temps que Napoléon pourvoie à sa sûreté et qu'il se décide à la retraite. Il s'y refuse néanmoins. C'est un premier pas en arrière qu'on lui demande ; il le sent , et il ne veut pas reculer devant la barbarie (ju'il a vaincue dans vingt combats, qu'il a fait fuir devant lui durant l'espace de deux cents lieues , et à travers les plus belles provinces de l'empire russe. En vain on lui montre les flammèches qui tombent dans la cour de l'arsenal , les étoupes enflammées qui jonchent le sol où stationne l'artillerie avec ses caissons; en vain on l'assure que ses dangers personnels troublent les canonniers et remphssent des plus vives alarmes tout le quartier-général , il résiste à tous les conseils , à toutes les instances. Lariboissière , Lefèvre , Bessières , Eugène , ^^ennent échouer tour à tour, dans leurs pressantes sollicitations, pour le déterminer à s'éloigner d'un péril qui devient à chaque instant plus imminent. Napoléon , au Kremlin , est à son apogée ; il y est arrivé en passant sur le corps des cent mille braves de Kutuzov^-, et il se révolte à l'idée d'en être chassé par une poignée d'incendiaires , par quelques centaines d'agents de Rostopchin. Après avoir été élevé si haut par la victoire , lui , descendre ! lui , rétrograder, et sans avoir été
vaincu ! Il ne peut s'y résigner. Il voudra défier la barbarie au milieu de ses fureurs, lutter jusqu'au bout contre la fatalité, prouver à ses sauvages ennemis qu'il y a plus de force dans sa grande âme que de puissance dans leurs infernales combinaisons. Pendant plusieurs heures encore il restera ferme et inébranlable au Kremlin... Mais cette vie qu'il expose , cette vie qu'il prodigue , appartient à l'armée , appartient à la France. Elle est inévitablement compromise , si Napoléon s'obstine à demeurer, en dépit du progrès effrayant des flammes. Napoléon reconnaîtra donc la main de la nécessité et finira par s'y soumettre. Lorsque Berthier, qui est monté sur une terrasse du Kremlin, viendra lui apprendre qu'il n'y a pas un moment à perdre et que l'incendie enveloppe le palais, il cédera au désir de tout ce qui l'entoure , et, passant sous une voûte de feu , il se retirera à une petite distance de Moscou , au château de Petrowskoie, sur la route de Pétersbourg.
Ce fut dans l'après-midi du 16 septembre que Napoléon sortit de Moscou. A peine installé dans sa nouvelle résidence, il s'y livra aux méditations les plus profondes sur le désastreux incident qui venait de déranger tous ses plans et sur le parti qu'il avait à prendre. Sa première pensée fut d'aller chercher, à Pétersbourg, la paix qu'il n'avait pu conquérir à 3I0SCOU , et il passa la nuit à tracer sa marche sur la carte. Mais avant d'agir, il voulut consulter ou plutôt tâter son entourage , et il s'aperçut que son dessein trouvait peu d'approbateurs au quartiergénéral. Eugène seul pensait comme l'empereur; Eugène était prêta marcher à l'avant-garde. Son infatigable courage applaudissait au projet hardi et à la constance de Napoléon. Mais d'autres courages, non moins brillants, avaient été amenés . par les derniers événements , à se laisser dominer par la prudence. Ceux qui avaient redouté, à son ouverture , cette campagne lointaine , ne pou^ aient guère sourire à l'idée de la prolonger encore et de s'enfoncer dans le nord , à rencontre des frimas. Les appréhensions qui s'étaient manifestées à Dantzig et à Smolensk reparurent donc. En d'autres temps, elles n'eussent rien changé aux déterminations du maître : à Petro^vskoïe , elles furent plus puissantes. <' On parvint à le faire douter pour la première fois de la supériorité de son coup d'ail, » dit M. Fain. La responsabilité d'une seconde campagrie lui semble trop dure à porter. Il ne se laisse pas convaincre néanmoins par ceux qui disent ne repousser la poursuite de la guerre vers Pétersbourg, que dans l'espoir d'obtenir la paix à Mos-
DE NAl'OLEO.N.
COU -' >o croyez pas, leur dit-il, ([ue ceux qui ont brûlé Moscou soient gens à venir faire la paix quelques jours plus l.ii'd • si le pai li ([ui est coupable de cette résolution domine aujourd'hui dans le cabinet d'Alexandre , toutes les espérances dont je vois que vous vous flattez sont vaines. » Maljiré cette prévision, trop justiliéc depuis, il fit céder, à Tavis de ses lieutenants , cette supériorité (jui autiefois faisait tout llérliir devant elle. « Puisse-t-il ne pas déchoir de lui-même , ajoute l'auteur du Manuscril de 1812, en consentant à descendre jusqu'aux idées de ceux qui l'entourent. Le premier pas est fait! »
Napoléon reste donc dans les environs de Moscou. Si l'on eut été au mois d'août, il eût tenu davantage à son opinion, et, comme il Ta dit à Sainte-Hélène , l'armée eût marché sur Saint-Pétersbourg. Mais la belle saison va finir, et cette considération le décide à suivre les conseils de ses vieux compagnons d'armes.
L'incendie avait cessé dans Moscou; le Kremlin, tant menacé, avait môme échapi)é aux flammes. L'empereur y rentra le ^8 au matin. La ville était remplie de pillards de toutes les nations. La présence de Napoléon eut bientôt rétabli l'ordre. En passant sur le quai de la Moscowa, il aperçut la maison des enfants trouvés. « Allez, dil-il anssité^t à sou secrétaire interprète, allez voir de ma part ce que sont devenus
ces petits malheureux. » Le secrétaire obéit. Arrivé à l'établissement ,
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il apprit que les enfants au-dessus de douze ans avaient été évacués sur Nizni-Novogorod , et que les plus jeunes, abandonnés à la merci des flammes, en avaient été préservés par le piquet de sauvegarde que Napoléon leur avait envoyé dans la nuit du h'i au ^5, « La protection de votre maître , leur dit le directeur de l'hospice , a été pour nous une grâce du ciel ; sans le regard que sa majesté a jeté sur nous , et il ne nous était pas permis de l'espérer, notre maison devenait la proie du pillage et de l'incendie. » Le vieillard russe conduisit ensuite l'interprète dans les salles et le présenta aux enfants, en leur disant : « C'est l'empereur qui envoie ce Français. » 11 n'en fallut pas davantage pour exciter la vive et bruyante reconnaissance de ces jeunes infortunés. Ils se jetèrent à Tenvi sur le messager de Napoléon , pour l'accabler de caresses : les uns embrassaient ses genoux, les autres s'attachaienl à son cou, et tous criaient avec transport : « Ton empereur est notre providence. »
Lorsque Napoléon entendit , de la bouche de son secrétaire , les détails de cette réception , il en fut très-touché , et il manda aussitôt le directeur de l'hospice , qui se nommait Toutelmine , et qui lui demanda la permission d'écrire à Timpératrice-mère , pour lui apprendre comment la maison avait été préservée du feu. La conversation qu'il eut avec lui durait encore , lorsque quelques flammes apparurent de l'autre côté de la rivière , et vinrent faire craindre à Napoléon que l'incendie ne fiit pas entièrement éteint. A cette vue , son indignation le saisit de nouveau , le nom de Rostopchin lui revint à la bouche. « Le malheureux! s'écria-t-il, qui, aux calamités déjà si grandes de la guerre, a osé ajouter un embrasement atroce, fait à la main et de sang-froid ! Le barbare ! ce n'est pas assez pour lui d'abandonner de pauvres enfants dont il est le premier tuteur, et vingt mille blessés que l'armée russe a confiés à ses soins : femmes , enfants , vieillards , orphelins, blessés, tout est voué à une impitoyable destruction! et il croit faire le Romain ! c'est un sauvage stupide ! »
Le lendemain , M. de Toutelmine vint re mettre à l'empereur la lettre qu'il avait obtenu d'écrire à la suprême protectrice des enfants trouvés. Cette lettre renfermait une espèce d'ouverture pour la paix ; elle finissait ainsi : « Madame , l'empereur Napoléon gémit de voir notre capitale presque entièrement détruite par des moyens qui ne sont pas , ditil , ceux qu'on emploie en bonne guerre. Il parait convaincu que si personne ne s'interposait entre lui et notre auguste empereur Alexan-
drc, leur ancienne amitié reprendrait bientôt ses di'oits, et tous nos malheurs finiraient. »
Napoléon ne s'en tint pas à cette démonstration indirecte de ses sentiments paci(i(iues. 11 écrivit lui-même à Tcmpcreur Alexandre par l'entremise d'iHi y\. Jakowleff, qui partit le 24 septembre pour Saint-Pétersbourg ; et , le -'t octobre , il se décida à faire une démarche officielle h l'appui de ses tentatives secrètes , on envoyant son aide de camp , Lauriston, au quartier-général de Kutusow. Mais celui-ci déclara qu'il ne pouvait entrer eu négociation , ni laisser passer le négociateur plus avant, sans en avoir reçu l'autorisation de son maître. 11 expédia à cet effet le prince Wolkonski auprès du czar.
Pendant tous ces pourparlers préparatoires et ces lointains messages , qui prenaient beaucoup de temps , les ressources que l'incendie avait épargnées s'épuisaient, l'armée russe manœuvrait comme si elle eût voulu nous enfermer dans Moscou , les Cosaques nous harcelaient de toutes parts , et la mauvaise saison approchait sans que les négociations fussent seulement ouvertes.
Napoléon voyait ainsi se vérifier ce qu'il avait annoncé à ses généraux , que « ceux qui avaient brûlé Moscou n'étaient pas gens à venir faire la paix quelques jours plus tard. » Il prolongea toutefois son séjour au Kremlin , s'occupant activement de la police intérieure de Moscou et des pays conquis , se mêlant aux moindres détails du service militaire et des mouvements de l'armée , et dirigeant encore , du milieu de tant de soins et de travaux , et à travers une si grande distance , la haute administration de son empire. Un mois s'était pourtant écoulé depuis son entrée dans l'ancienne capitale des czars , et ni la lettre de M. de Toutelmine, ni la missive conûée h M. de Jaco^vleff, ni la dépêche portée par le prince Wolkonsky, ni la présence de Lauriston au camp de Kutusow, n'avaient amené ni seulement fait espérer le moindre résultat. Sourd à toutes les ouvertures , à toutes les propositions pacifiques , Alexandre semblait oublier que la plus belle portion de ses états fût envahie, couverte de ruines, et il détournait ses regards du Kremlin , pour les porter sur le cabinet de Saint-James , d'où lui arrivaient incessamment des félicitations et des encouragements. La conduite d'Alexandre était d'ailleurs éminemment logique. Il avait voulu la guerre; il en avait accepté toutes les chances désastreuses, pour faire prévaloir le vieux système européen , le système anglais , sur la politique de la
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révolution et de son chef. Ce n'était pas après avoir subi tout ce qu'une pareille résolution avait pu lui attirer de plus funeste, qu'il devait renoncer au but (pi'il s'était proposé. I.a vieille Europe, dont il s'était faille champion, ne lui demandait plus, pour tout effort, que de rester muet en face de la conquête , assise sur le sol fumant de 3Ioscou , et attendant avec inquiétude des paroles de paix au sein même du triomphe. Alexandre n'avait donc pas à hésiter : son refus de traiter avait été assuré d'avance à Castlreagh , par les instructions données à Rostopchin.
Tandis que le gouvernement russe gardait ainsi obstinément son attitude hostile, le climat se faisait rigoureux. Le 13 octobre, la neige couvrit le sol « Dépêchons-nous , dit Napoléon , il faut dans vingt jours être en quartier d'hiver. > Le lendemain , il écrivit à Murât de reconnaître la route de Mojaïsk, et il lit partir les trophées, le 45, sous l'escorte du généi'al Claparède , pendant que commençait l'évacuation des malades et des blessés sur Smolensk. Le signal du départ est donc irrévocablement donné. « Cela ne doit pas s'appeler une retraite , dit Napoléon dans ses Mémoires, puisque l'armée était victorieuse, et qu'elle eût pu marcher également sur Saint-Pétersbourg, sur Kalouga ou sur Toula , que Kutusow eût en vain essayé de couvi'ir. . , elle ne se retirait pas sur Smolensk , parce qu'elle était battue , mais pour hiverner en Pologne. »
L'armée française était en effet victorieuse , et elle le fut jusqu'au dernier moment de l'occupation de Moscou ; car, le 47 octobre , le roi de Naples battait les Russes à Wenkowo , en même temps que Gouvion-Saint-Cyr repoussait les atta(iues de Witgenstehi sur Polotsk. Napoléon n'en pi'évoyail pas moins que sa marche rétrograde produirait en Europe une sensation défavorable à l'autorité morale et à l'immense ascendant que ses prospérités, autant que son génie, lui avaient fait exercer jusque-là sur ses amis et ses ennemis, sur les cabinets et sur les peuples. Ses alliés de Constantinople et de Stockholm lui avaient fait défaut h l'ouverture de la campagne ; ses alliés de Vienne et de Reriin , déjà si lents et si tièdes dans leur concours , pouvaient être refroidis davantage et encouragés dans leurs mauvaises dispositions, en voyant les Français abandonner leui's conquêtes en Russie pour rentrer en Pologne. Cependant il n'y avait plus à balancer. Toute espérance de paix était perdue, et le climat du nord avait donné ses premiers aver-