‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 33 sur 51 · DE NAPOLI'U.X · texte numérisé non relu

DE NAPOLI'U.X

tissoracnts. Napoléon sortit de Moscou , le 19 octobre, par la route de Kaloiiga , après avoir laissé au uiaiéchal Mortier, commandant l'arrière-garde , Tordre de faire sauter le Kremlin.

Le mai'échal reçut de l'empereur d'autres instructions moins rigoureuses. « Je ne saurais trop, lui dit Napoléon, vous recommander ce qui nous reste encore de blessés. Placez-les sur les voilures de la jeune garde, sur celles de la cavalerie à pied, enfin sur toutes celles (ju'on trouvera. Les Romains donnaient des couronnes civiques à ceux qui sauvaient des citoyens! combien n'en mériterez-vous pas à mes yeux pour tous les malheui'eux que vous sauverez ! il faut les faire monteisur vos propres chevaux et sur ceux de tout votre monde. C'est ainsi que j'ai fait à Saint-Jean-d'Acre. On doit commencer par les officiers, passer ensuite aux sous-officiers, et préférer les Français. Assemblez les généraux et les officiers sous vos ordres; faites-leur sentir tout ce que l'humanité exige dans cette circonstance. »

Cette reti-aite , qui n'a rien d'abord de sinistre , montre néanirK)ins l'armée française sous un aspect tout nouveau , bien fait pour provoquer de tristes pressentiments et d'amères réflexions sur l'inconstance de la fortune et l'instabilité des grandeurs humaines Napoléon est encore vainqueur, mais il se retire devant les vaincus, embarrassé, dans sa marche , du matériel immense dont il a dû se pourvoir, et entraînant en quelque sorte après lui ses magasins et ses hôpitaux sur d'innom-

brables voitures. « C'est une longue file de calèches et de petits cha-

riots , dit M. Fain , autour desquels chaque compagnie est groupée. On s'est accommodé de tout ce qu'on a trouvé de moyens de transports sous les hangars de 3Ioscou et dans les environs. Chacun y a placé sa réserve particuhère de vivres et d'habillements , et croit pouvoir se la ménager jusqu'au terme de la retraite. Des femmes, des enfants, quelques Françaises, des Russes même et des Allemandes , appartenant à la population de Moscou, ont mieux aimé partir avec nous que d'attendre le retour des Cosaques dans leur ville. Elles ont reçu un asile au milieu de nos bagages. »

Les dernières colonnes de l'armée française quittèrent Moscou , le 25 octobre, à deux heures du matin. Une heure après, le Kremlin sauta. Un chef de bataillon d'artillerie de marine, M. Ottone, s'était chargé d'aller placer les mèches allumées sur les tonneaux. L'explosion , produite par cent quatre-vingts milliers de poudre , détruisit , avec les tours principales du pijlais et l'arsenal , l'équipage de pont , le dépôt de fusils et tout le matériel de l'artillerie russe. Le général Wintzingerode, qui s'était trop hâté, la veille, de chercher à rentrer dans Moscou , et qui avait vainement essayé de se couvrir du titre de parlementaire, ne retira de sa précipitation que la douleur d'assister, captif, à la destruction de l'antique demeure des czars. La ville sainte ne vit d'ailleurs finir l'occupation des Français que pour se retrouver incontinent en proiQ aux Cosaques et aux pillards.

CHAPITRK XL.

Suite de la retraite des Français. Napokon à Sinolensk. Conspirallon de .Mallet.

^ Ai'OLiioN se flaltait d'aller prendre ses quaitiei's d'hiver sur les frontières de la Litliiia- ^ nie. « Vers les premières semaines de novembre, écrivait-il au duc de Bassano, alors 4 à Wilna , j'aurai ramené mes troupes dans p^ le carré qui est entre Smolensk, 3Iohilow, r;l -Minsk et Witepsk... Cette nouvelle position ^^ 0 me rapproche à la fois de Saint-Pétersbourg et de \Vihm, et je vais me trouver, pour la campagne pi'ochaine , à vingt marches plus près des moyens et du but... Au surplus, dans les affaires de cette nature, l'événement se trouve quelquefois différer beaucoup de ce qui a été prévu. »

392 IIISTOIUK

L'événement jiistiûera malheureusement trop tôt la sagesse de cette réflexion !

Cependant Kutusow, instruit de nos mouvements, avait levé son camp de Tarontino, et s'était porté à la liàte sur Malojaroslavvetz pour y devancer l'armée française. Mais le prince Eugène y avait déjà pris position. Le général russe, voulant mettre à profit sa supériorité numérique , donna aussitôt le signal de l'attaque. C'était dans la matinée du 24 octobre. La division Delzons fut la première assaillie ; elle résista héroïquement , et perdit , au milieu de l'action , son intrépide général, que remplaça immédiatement le chef d'état-major Guilleminot. On se battait des deux parts avec tant d'acharnement , que sept fois au moins la ville fut prise et reprise. L'empereur, qui était survenu , observait tout du haut d'une éminence. L'arrivée des divisions Gérard et Compans fit cesser le combat. Kutusow, désespérant d'emporter définitivement Malojaroslawetz et de s'y établii-, se replia pour couvrir la route de Kalouga , qu'il parut d'abord résolu à m)us fermer, au prix même d'une nouvelle bataille.

Dans la soirée , Napoléon rentra à son quartier-général de Gorodnia , où il n'avait pour se loger qu'une étroite cabane. Instruit de l'attitude menaçante que semblait prendre Kutusow, et tenant à continuer sa marche sur Kalouga , il se décida à combattre encore le lendemain et à passer sur le ventre de l'eiuiemi. Mais ses généraux pensèrent différemment. Le combat de la veille avait été si meurtrier! Eugène et Davoust bivouaquaient sur des monceaux de cadavres, là où fut Malojaroslawetz , qui avait été livrée aux flammes et qui n'offrait plus que des ruines. La prudence conseillait de gagner au plus vite les ({uartiers d'hiver, et d'éviter toute occasion d'affaiblir les rangs de l'armée. Puisque la route de Smolensk , par Wiasma , restait ouverte , il fallait se hâter de la prendre, et laisser le général russe se préparer inutilement à nous disputer celle de Kalouga. Ainsi disaient ceux qui entouraient Napoléon , et lui de s'indigner à un pareil avis ! « Reculer devant Kutusow! s'écria-t-il ; reculer devant l'ennemi quand on vient de le battre , au moment peut-être où il n'attend qu'un signe poui' reculer luimême! I)

Tous les renseignements apportés au quartier-général parles officiers d'ordonnance présentaient néanmoins Kutusow comme disposé à tenir tête à l'armée française et à risquer la bat<iille, plutôt (pie d'abandon-

lier ses positions, et de nous céder le terrain sur la route qu'il voulait nous fermer.

Napoléon n'était pas convaincu par ces rapports; il voulut tout voir par lui-même, et, le 2o, à la pointe du jour, il monta à ciie\al pour visiter le champ de bataille, et pour reconnaître le camp et les dispositions de l'ennemi. Arrivé près de Malojaroslawetz , il fut tout à coup enveloppé dans le tourbillon d'une alerte, causée par un lioura de Cosaques. Son sang-froid resta inaltérable au milieu de la panique répandue autour de lui, au nom et à l'approche de Platoff; mais il fallut (jue l'empereur et son escorte se missent en mesure de se défendie. Le général Rapp , qui trouva dans cette échauffourée une nouvelle occasion d'illustrer son courage , fut renversé et revint tout meurtri au bivouac. «Quand Napoléon, dit-il dans ses Mémoires, vit mon cheval couvert de sang, il me demanda si j'étais blessé. Je lui répondis que j'en avais été quitte pour quelques contusions : alors il se prit à rire de notre aventure, que je ne trouvai cependant pas amusante. » La présence du maréchal Bessières , qui survint à la tête de quelques escadrons des grenadiers de la garde , suffit du reste pour arrêter le désordre et pour mettre les Cosaques en fuite. L'empereur continua alors tranquillement sa marche, et se trouva bientôt sur le théâtre du sanglant combat de la veille. Il y lut reçu par le jeune héros qui avait appris à vaincre sous lui, et qui était encore tout ému des pertes cruelles que lui avait coûtées son triomphe. «Eugène, lui dit-il en l'embrassant, ce combat est votre plus beau fait d'armes. »

La visite du champ de bataille confirma d'ailleurs les avis donnés à Napoléon. Les Russes élevaient des redoutes ; leur résolution de nous barrer le passage était donc bien prise. D'un autre côté, le sang du soldat devenait chaque jour plus précieux. 11 avait coulé si abondamment sur le sol de Mal()jarosla^vetz : Napoléon en avait de douloureux témoignages sous les yeux. Il y avait là de quoi faire céder aux conseils de ceux qui le pressaient de se retirer au plus tôt sur Smolensk , par la voie non contestée de 3Jojaïsk et de Wiasma. Cependant il ne prit ce parti que le lendemain, 26, lorsqu'il apprit que Kutusow s'était mis lui-même en retraite. Napoléon n'avait plus à craindre qu'on le soupçonnât d'avoir reculé devant l'ennemi; il pouvait désormais renoncer à marcher sur Kalouga , sans compromettre l'honneur de ses armes.

illSiOlUK

De Gorodnia , il rétrograda d'abord sur Boro\>sk, et s'établit , le 27, à Veréia.

I.e lendemain, il arrive dans la soirée au cbàteau d'Oupinskoë. Le 29 , il s'arrêta près de l'abbaye de Kolotskoï, où, malgré ses or-

dres si explicites et si pressants , se trouvaient encore des blessés dont le transport n'avait pu s'effectuer, faute de chariots d'ambulance. <( Que chaque voiture , s'écria-t-il , prenne donc un de ces malheureux ! > Et non-seulement il ordonna que l'on commençât par les siennes, mais il voulut que les médecins et chirurgiens de sa maison , Ribes et Lherminier, surveillassent le service sanitaire de ce convoi.

Arrivé , dans la soirée du même jour, à Ghjath , il y passa près de vingt-quatre heures, et entra, le 51 , à Wiasma, où l'attendaient des lettres de Paris et de Wilna , ainsi (pie des rapports des maréchaux Victor et Saint-Cyr.

Napoléon, (pii espéi'ait rallier le duc de Bellune à Smolensk , et qui avait compté sur les mananivres de ce lieutenant, comme sur celles de Macdonald , de Saint-Cyr et de Schwartzenberg , pour maintenir ses derrières et ses lianes libres, pour rejeter, au nord, Wittgenstein sur

\)\i NAPOLÉON. ^i!>5

Pétersbourg , cl pour coiitciiir, iiii midi , l'amiral TcbitcliagoU , ((ui était accouru des bords du Danube sur le Dnieper, après la conclusion de la paix avec la Porte; Mapoléon apprit qu'il ne trouverait plus Victor à Sniolensk, ni Sainl-Cyr à Polotsk ; que .Macdonald, lejeté en Courlande, ne communiquait plus qu'avec Wilna . et que Sclnvartzenberg a\ait laissé passer l'amiral russe entre lui et l'armée française. Ainsi la fortune, qui avait contrarié notre marche victorieuse par des incidents diplomaticiues qu'on ne pouvait prévoir, conti'arie noti'c retraite par des événements militaires non moins inattendus ; elle se plaît à déranger toutes les combinaisons, à trahir toutes les espérances du grand homme, qu'elle comblait naguère de ses faveurs. Mais elle aura beau faire; si elle parvient un jour à lui arracber le pouvoir, il ne lui sera du moins jamais donné de porter atteinte à son génie et à sa gloire.

L'empereur s'arrêta deux jours à Wiasma ; il en partit le 2 noxembre, à midi, et porta, le 5, son quartier-général à SIonnUowo, pendant que le piince Eugène , Davousl et Ney, attaqués à Wiasma et suila route de Medyn , par IMiloradowitz et Raeffskoï, repoussaient vigoureusement les Russes et maintenaient l'ordre de la retraite, dans les dernières colonnes de l'armée française. Si Kutusow nous eût prévenus à Wiasma , noire position devenait extrêmement périlleuse. Mais BulturUn explique les lenteurs du feld-maréchai , par la crainte de forceiles Français à se battre en désespérés , et de les réduire ;i la terrible alternative qu'ils avaient si souvent rendue funeste à leurs ennemis, de vaincre ou de mourir.

Le brillant combat de Wiasma eut pour effet de ralentir encore davantage la poursuite des Russes. Leurs troupes régulières ne tentèrent plus d'arrêter l'armée française dans sa marche rétrograde. Les Cosaques seuls continuèrent d'inquiéter l'arrière-garde , que l'empereur avait placée sous le commandement du maréchal Ney. Pour les éloigner autant que possible , on imagina un moyen qui réussit parfaitement. « Quand l'attelage d'un fourgon se trouvait démonté et qu'il fallait l'abandonner , dit le général Gourgaud , on y attachait une longue mèche allumée. Les Cosaques, voyant de la fumée sortir du caisson , n'osaient en approcher qu'il n'eût fait explosion . ce qui lardait assez longtemps. »

A Michalevvska , Napoléon rencontra un message du duc de Bellune, qui lui annonça que le maréchal , après avoir fait sa jonction avec le

corps de Gouvion-Saint-Cyr, s'était retiré du côté de Senno , au lieu de marcher sur Wittgenstein et de reprendre Polotsk. Cette nouvelle contraria vivement l'empereur. Il écrivit aussitôt à Victor de marcher sur Wittgenstein et de reprendre Polotsk.

Cotte fois encore les prévisions de l'empereur seront déçues , ses instructions inefficaces. Il les juge pourtant si importantes, il tient tellemont à leur rigoureuse exécution , qu'il les renouvelle dans la nuit , par l'entremise de son major-général. Mais , cette nuit même , le terrible auxiliaire sur lequel les Russes ont compté , et que la fortune s'est asso^

cié pour trahir nos aigles, vient s'abattre comme un génie exterminateur sur le camp des Français. Un vent glacial porte partout la souffrance et la mort. Quand le jour paraît et qu'il faut se remettre en marche, on trouve les chevaux gelés par milliers et un verglas qui ari-ète à chaque pas tout ce qui a résisté au froid de la nuit. La voiture dii cabinet de l'empereur s'égare même au milieu des neiges.

Cependant on approche de Smolensk. « Dans quel triste état, dit un témoin oculaire, le vent du nord pousse l'armée sur cette ville ! Autour

de l'empereur, le sourire du courtisan est tombé des lèvres qui en avaient le plus Tiiabitude; toutes les ligures sont défaites. Les âmes fortes, qui n'ont pas de masque à perdre, sont les seules dont l'expression n'ait pas changé sous les traits plus rudes que le froid et l'insomnie leur impriment. Quant à .Napoléon , sa douleur est celle d'une grande âme aux prises avec l'adversité. »

Il entre à Smolensk , où il s'était promis de faire reposer ses troupes ; à Smolensk , où il ne trouvera plus Victor pour soutenir la retraite d'une armée que l'hiver décime impitoyablement , et qui n'offrira bientôt que des débris. Et, comme si ce n'était pas assez des calamités qu'il a sous les yeux, des nouvelles de Paris viennent lui montrer, à côté de l'inconstance de la fortune, l'instabilité de sa puissance et de sa dynastie , alors qu'il croviiit les avoir mises à l'abri de toute attaque, et les avoir marquées, pour ainsi dire, du sceau de la perpétuité.

Un prisonnier d'état, consigné dans une maison de santé , un membre obscur d'une association républicaine presque inconnue ; un officier sans renom , sans entourage, sans appui , sans autre ressource que son imagination et son audace , le général Mallet , avait conçu le projet de renverser, à l'aide d'une fausse nouvelle et de quelques faux ordres, le pouvoir colossal devant lequel tout tremblait ou se prosternait en Europe, et qui paraissait inébranlable sur sa base.

Le 19 octobre, tandis que l'heure de la décadence sonne au Kremlin et que Napoléon sort de Moscou , Mallet s'échappe de la maison de santé où il subissait la surveillance de la police , se présente peu d'instants api'ès, sous le nom du général Lamotte, au chef de la dixième cohorte de la garde nationale, le colonel Soulier, lui annonce la mort de l'empereur, ainsi que l'établissement d'un nouveau gouvernement , et lui ordonne de lui remettre le commandement de son corps. Il était alors deux heures du matin. Le colonel était au lit et souffrant. A la nouvelle de la mort de Napoléon, il ne pense qu'à pleurer et s'excuse de ne pouvoir se lever. 3Iais il intime l'ordre à son adjudant d'assembler la cohorte et de la mettre à la disposition du général Lamotte, ce qui est immédiatement exécuté. Mallet . muni d'un flambeau , vient alors lire aux .soldats, à moitié endormis, les journaux , les proclamations, les décrets qu'il a fabriqués; et cette troupe , composée de douze cents hommes, le suit docilement partout où il lui plait de la conduire.

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il se dirige d'abord vers la pi-ison de la Force, d'où il fait sortir ses deux principaux complices , Lahorie et Guidai , qu'il charge d'alleimettre en arrestation les deux chefs de la police, MM. Savary et Pasquier.

Le préfet de police n'oppose pas la moindre l'ésistance aux ordres de deux hommes qui étaient naguère ses pi-isonniers , et dont il devait soigner et maintenir la détention.

Le ministre de la police n'a pas non plus d'objection à faire à son arrestation, et à tout ce que lui débitent Guidai et Lahorie des inventions de Mallet. On le surprend au lit, et il se laisse conduire à la Force, où il remplace , avec le préfet de police , les deux prisonniers d'état qui viennent de les airêter l'un et l'autre.

Le préfet de la Seine, Frochot, montre la même confiance et la même docilité. Il croit l'eraperenr mort, et il fait bonnement préparer la salle qui doit servir à l'installation du nouveau gouvei'nement.

Mallet fut moins heureux chez le gouverneur de Paris. Le général Hulin , au lieu de se laisser arrêler sans explication , demanda à voir les ordres en vertu desquels on procédait contre lui, et passa incontinent dans son cabinet. Mallet le suivit , et au moment où le gouverneui* se retournait pour réclamer encore l'exhibition des pièces dont on s'étayait pour le mettre en arrestation , l'audacieux conspirateur lui tira un coup de pistolet qui le blessa au visage et le fit tomber sans le tuer. Un capitaine de la dixième cohorte était présent, et l'attitude du gouverneur ne lui donna pas le moindre soupçon de la surprise dont il était dupe avec tout son corps, par suite de la crédulité de son colonel.

Hulin blessé, renversé, Mallet se rendit chez l'adjudant-général Doucet. Mais il y trouva un inspecteur général de police qui le reconnut, l'interpella vivement, et donna aussitôt l'ordre de l'arrêter. Mallet, se voyant perdu , essaya d'échapper au sort qui l'attendait en se servant d'un second pistolet qu'il tenait caché dans sa poche. Cette dernière ressource lui fut enlevée. Les personnes présentes à l'état-major, même celles qui l'avaient suivi jusque-là avec une entière soumission, se jetèrent sur lui et le désarmèrent. En peu d'instants, les conjurés, après avoir régné pendant deux heures sur la capitale endormie, se rencontrèrent de nouveau sous les verroux. Le ministre de la police, désigné par Mallet, était occupé dans son hôtel à se faire prendre mesure de son costume, lorsqu'on vint pour l'arrêter.

Ainsi finit cette extravagante conspiration , qui fut comme une espèce de cauchemar ou comme une scène de somnanbulisme pour quelques hauts fonctionnaires , tandis que la population parisieime , plongée dans le sommeil , retrouva à son réveil sa sécurité de la veille. Elle ne connut la saturnale nocturne qui s'était passée au milieu d'elle que par le récit du Moniteur, et elle n'en reçut quelque émotion que par les exécutions promptes qui suivirent et qui coûtèrent la vie à quatorze personnes.

Lorsque Napoléon eut lu la dépèche qui l'instruisait de cette échauffourée , il s'étonna moins de l'audace des conspirateurs que de la facilité qu'ils avaient trouvée chez les autorités supérieures, dont ils devaient attendre un énergique démenti et une éclatante répression pour leurs fausses nouvelles et leurs folles tentatives. Les réflexions les plus pénibles et les mieux fondées vinrent l'assaillir et l'attrister. « Voilà donc , dit-il, à quoi tient mon pouvoir? quoi!... il est donc bien aventuré, s'il suffit d'un seul homme, d'un détenu , pour le compromettre! ma couronne est donc bien peu affermie sur ma tète, si, dans ma capitale même, un coup de main hardi de trois aventuriers peut la faire chanceler! Après douze années de gouvernement , après mon mariage , après la naissance de mon fils , après tant de serments , ma mort pourrait devenir encore un moyen de révolution!... Et Napoléon II, on n'y pensait donc pas ! »

Non, on n'y pensait pas! et il n'était venu dans l'idée de personne ([ue le cri sacramentel de l'ancienne monarchie pût être applicable à la monarchie impériale, que l'on dût répondre à Mallet et à ses adhérents : « L'empereur est mor( , vive l'empereur ! »

Cependant l'hérédité du pouvoir sui)rème et l'ordre de successibilité étaient formellement garantis et réglés par la constitution ! 3Iais , qu'était-ce qu'une disposition constitutionnelle que l'esprit du temps n'avait pas revêtue de sa sanction souveiaine? Napoléon a beau être le plus habile , le plus puissant , le plus glorieux des fondateurs de dynastie , il pressent que son œuvre ne durera pas ; son exclamation trahit une in((uiète prévoyance. Quoi ! l'on a pu croire qu'en répandant seulement le bruit de sa mort , c'en serait fait de son gouvernement et de sa race, et que son édifice tout entier serait censé avoir péri avec lui ! et l'on ne s'est point trompé! et nul n'a songé à son fils ! ! ! cet oubli le frappe et l'afflige. Qu'il ne s'en prenne pas toutefois aux fonctionnaires émi-

histoirl; de napoléon.

uents , aux chefs de l'empire , qui ont ainsi oublié d'invoquer le principe sur lequel reposent l'élévation et l'avenir même de leur propre famille. Ce n'est pas leur faute, s'ils n'ont pas pensé à Napoléon II; c'est le fait du siècle dont le génie les domine à leur insu , et qui est peu dynastique.

Napoléon ajoute , en se tournant vers lun de ses plus braves officiers, et faisant toujours allusion aux événements de Paris : « Rapp, un malheur n'arrive pas seul ; c'est le complément de ce qui se passe ici. Je ne puis pas être partout, mais il faut que je revoie ma capitale; ma présence y est indispensable pour remonter Topinion. 11 me faut des hommes et de l'argent ; de grands succès , de grandes victoires répareront tout. "

Et il y aura beaucoup à réparer! d'heure en heure nos malheurs s'accroissent; ce ne sera bientôt plus une retraite que nous aurons à raconter, mais un immense désastre...

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