VINGT-NEUVIÈME BULLETIN
« Jusqu'au 6 novembre, le temps a été parfait, et le mouvement de l'armée s'est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a commencé le 7 ; dès ce moment , chaque nuit nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux, qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà perdu bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.
» L'armée russe de Volhynie était opposée à notre droite. Notre droite quitta la hgne d'opération de Minsk , et prit pour pivot de ses opérations la ligne de Varsovie. L'empereur apprit à Smolensk , le 9 , ce changement de ligne d'opérations, et présuma ce que ferait l'ennemi. Quelque dur qu'il lui parût de se mettre en mouvement dans une
si cruelle saison , le nouvel état des choses le nécessitait , il espérait arriver à Minsk , ou du moins sur la Bérésina , avant l'ennemi ; il partit Je ^5 de Smolensk; le ^ 6, il coucha à Krasnoë. Le froid, qui avait commencé le 7, s'accrut subitement, et, du 4 4 au i 5 et au 16, le thermomètre marqua seize et dix-huit degrés au-dessous de glace. Les chemins furent couverts de verglas ; les chevaux de cavalerie , d'artil-
lerie , périssaient toutes les nuits , non par centaines , mais par milliers, surtout les chevaux de France et d'Allemagne : plus de trente mille chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se trouva toute à pied ; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans attelage : il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.
» Cette armée , si belle le 6 , était bien différente dès le 4 4 , presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans cavalerie, nous ne pouvions pas nous éclairer à un quart de lieue; cependant, sans artillerie , nous ne pouvions pas risquer une bataille et attendre de pied ferme; il fallait marcher pour ne pas être contraint à une bataille, que le défaut de munitions nous empêchait de désirer; il fallait occuper un certain espace pour n'être pas tournés , et cela sans cavalerie qui éclairât et qui liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à un froid excessif
subitement venu, rendit notre situation fâcheuse. Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune, parurent ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes ; ceux qu'elle a créés supéiieurs à tout , conservèrent leur gaieté , leurs manières ordinaires , et virent une nouvelle gloire dans des diflicultés difféieutes à surmonter.
» L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette affreuse calamité qui frappait l'armée française, chercha à en profiter. 11 enveloppait toutes les colonnes par ses Cosaques , qui enlevaient , comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui s'écartaient. Cette méprisable cavalerie , qui ne fait que du bruit, et n'est pas capable d'enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit redoutable à la faveur des circonstances. Cependant l'ennemi eut à se repentir de toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre ; il fut culbuté par le vice-roi au devant duciuel il s'était placé, et y perdit beaucoup de monde.
» Le duc d'Elchingen qui, avec trois mille hommes , faisait l'arrièregarde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il fut cerné et se trouva dans une position critique : il s'en tira avec cette intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l'ennemi éloigné de lui pendant toute la journée du ^ 8 , et l'avoir constamment repoussé , à la nuit il flt un mouvement par le flanc droit , passa le Borysthène , et déjoua tous les calculs de l'ennemi. Le ^9, l'armée passa le Borysthène à Orza , et l'armée russe fatiguée , ayant perdu beaucoup de monde , cessa là ses tentatives.
.) L'armée de Volhinie s'était portée dès le \ 6 sur Minsk , et marchait sur Borisow. Le général Dombrowski défendit la tête du pont de Borisow avec trois mille hommes. Le 25 , il fut forcé , et obligé d'évacuer cette position. L'ennemi passa alors la Bérésina , marchant sur Bobr; la division Lambert faisait l'avant-garde. Le deuxième corps, commandé par le duc de Reggio , qui était à Tscherin , avait reçu l'ordre de se porter sur Borisow pour assurer à l'armée le passage de la Bérésina. Le 24 , le duc de Reggio rencontra la division Lambert à quatre lieues de Borisow, l'attaqua , la battit , lui fit deux mille prisonniers , lui prit six pièces de canon , cinq cents voitures de bagages de l'armée de Volhinie , et rejeta l'ennemi sur la rive droite de la Bérésina. Le gé-
néral Berkeim, avec le 4^ de cuirassiers, se distingua par une belle charge. L'ennemi ne trouva son salut qu'en brûlant le pont , qui a plus de trois cents toises.
» Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésina. Cette rivière est large de quarante toises ; elle charriait assez de glaces; mais ses bords sont couverts de marais de trois cents toises de long , ce qui la rend un obstacle difficile à franchir.
» Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans différents débouchés oii il présumait que l'armée française voudrait passer.
') Le 26 , à la pointe du jour, l'empereur, après avoir trompé l'ennemi par divers mouvements faits dans la journée du 25 , se porta sur le village de Studzianca, et ût aussitôt, malgré une division ennemie, et en sa présence , jeter deux ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa , attaqua l'ennemi , et le mena battant deux heures ; l'ennemi se retira sur la tête du pont de Borisow. Le général Legrand, ofticier du premier mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement. Toute la journée du 26 et du 27 l'armée passa.
» Le duc de Bellune, commandant le neuvième corps, avait reçu ordre de suivre le mouvement du duc de Reggio , de faire l'arrièregarde, et de contenir l'armée russe de la D^vina qui le suivait. La division Partouiiaux faisait l'arrière-garde de ce corps. Le 27 à midi, le duc de Bellune arriva avec deux divisions au pont de Studzianca.
» La division Partounaux partit à la nuit de Borisow. Une brigade de cette division qui formait l'arrière-garde , et qui était chargée de brûler les ponts, partit à sept heures du soir : elle arriva entre dix et onze heures ; elle chercha sa première brigade et son général de division qui étaient partis deux heures avant , et qu'elle n'avait pas rencontrés en route. Ses recherches furent vaines ; on conçut alors des inquiétudes. Tout ce qu'on a pu connaître depuis , c'est que cette première brigade , partie à cinq heures , s'est égarée à six , a pris à droite au lieu de prendre à gauche , et a fait deux ou trois lieues dans cette direction ; que dans la nuit , et transie de froid , elle s'est ralliée aux feux de l'ennemi, qu'elle a pris pour ceux de l'armée française; entourée ainsi , elle aura été enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre deux mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et trois pièces d'artillerie. Des bruits couraient que le général de division n'était pas avec sa colonne, et avait marché isolément.
Dl-: NAPOLÉON. «07
.) Tonte rarniée ayant passé le 28 au malin , le duc de Bellune gar-
dait la tête du pont sur la rive gauche; le duc de Reggio , et derrière lui toute l'armée, était sur la rive droite.
» Borisow ayant été évacué , les armées de la Dwina et de Volhinie communiquèrent; elles concertèrent une attaque. Le 28, à la pointe du jour, le duc de Reggio fit prévenir Tempereur qu'il était attaqué ; une demi-heure après, le duc de Bellune le fut sur la rive gauche; l'armée prit les armes. Le duc d'Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio, et le duc de Trévise derrière le duc d'Elchingen. Le combat devint vif; l'ennemi voulut déborder notre droite; le général Doumerc, commandant la cinquième division de cuirassiers, et qui faisait partie du deuxième corps resté sur la Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux 4« et 5* régiments de cuirassiers , au moment où la légion de la Vistule s'engageait dans les bois pour percer le centre de l'ennemi, qui fut culbuté et mis en déroute. Ces braves cuirassiers enfoncèrent successivement six carrés d'infanterie, et mirent en déroute la cavalerie ennemie qui venait au secours de son infanterie : six mille prisonniers , deux drapeaux et six pièces de canon tombèrent en notre pouvoir ' .
' Dans cette glorieuse rcnconire les cuirassiers étaient commandés par le colonel l>ubois.inii <;h.irgea à leur tète , et les entraîna par son exemple. En récompense de ce ser\ice éclat.int , il fut nommé général . par un décret daté du champ de bataille.
I) De son côté, le duc de Bellnne fit charger vigoureusement Tennemi, le battit, lui fit cinq à six cents prisonniers, et le tint hors la portée du canon du pont. Le général Fournier fit une belle charge de cavalerie.
n Dans le combat de la Bérésina , l'armée de Volhinie a beaucoup souffert. Le duc de Reggio a été blessé ; sa blessure n'est pas dangereuse ; c'est une balle qu'il a reçue dans le côté.
» Le lendemain 29 , nous restâmes sur le champ de bataille. Nous avions à choisir entre deux routes, celle de Minsk et celle de Wilna. La route de Minsk passe au miheu d'une forêt et de marais incultes , et il eût été impossible à l'armée de s'y nourrir. La route de Wilna , au contraire , passe dans de très-bons pays ; l'armée , sans cavalerie , faible en munitions , horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats, avait besoin d'arriver 5 ses magasins. Le 30, le quartier-général fut à Plechnitsi , \e V^ décembre à Slaiki , et le 5 à Molodetschino , où l'armée a reçu les premiers convois de Wilna.
I) Tous les officiers et soldats blessés, el tout ce qui est embarras , bagages , etc., ont été dirigés sur Wilna.
» Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, de remonter sa cavalerie , son artillerie et son matériel , c'est le résultat de l'exposé qui vient d'être fait. Le repos est son premier besoin...
» Dans tous ces mouvements, l'empereur a toujours marché au mi lieu de sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal duc d'Istrie, l'infanterie , commandée par le duc de Dantzick...
I) Notre cavalerie était tellement démontée , que l'on a dû réunir les officiers auxquels il restait un cheval, pour en former quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres du roi de Naples , ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses mouvements.
'» La santé de sa majesté n'a jamais été meilleure. »
Il s'est trouvé des hommes assez injustes pour reprocher cette dernière phrase à Napoléon, comme une insulte à la douleur de tant de familles que son bulletin allait remplir d'alarmes , et que nos désastres couvraient de deuil .
Fullail-il donc,,» 'il .jouUU luiMnème à h, ™nsU.,m,t„m cl m.J.
n,n,n aussi funeste réeil .lev.il inévitablement pnKUnre dan to d Um lë en laissant;, la malveillaneo un ,n-étexle de renouveler le bru.t mensonger qui avait failli suffire à trois aventuriers pour ébranler son rô ? N-étolt-ee pas une parole de eousolatiou et d'espo.r qn d adresait à la France , en lui disant , après le lugubre tableau de ses pe.tes ,,„e les destins et les frimas, dans leurs fureurs coml.nK« avaient au moins respeeté le grand homme en qui elle avait vécu s, glor.euse- 2nt dans les jours prospères, et dont la vie lui devenait plus précieuse et le génie plus nécessaire que jamais pour traverser ses jours
"'pourquoi Napoléon aurait-il craint d'ailleurs de taire connaître à la Fra^ et à TKurope l'énormité des revers qu'il veuad d'essuyer? Pon ^u s serait-il senti humilié par l'aven d'aussi grands ésastres s"» cœur et sa tète n'y étaient pour rien; ni l'un n. l'an re ne lu. avaient fait défaut dans les eùxonstanees les plus ^''"^-^J^^ gers les Russes eux-mêmes lui ont rendu ce témoignage. A Tolo z,e r erré dans «n espace de quinze lieues, entre Kutuso«. ^^.ttgen-
Ict Tchitchakoff; envi.-onné par t.-ois corps d'armée formant «ne masse de cent cinquante mille hommes; ne voyant -'to»^"" j';;^ visa<^es mornes et n'entendant que de timides murmures qn, decela.en
' «ement des âmes qui lui avaient toujou.-s 1-" '^P'- »*trempées, il conserva assez de calme et de constance, .1 .esta as ez di.ne du g.-and peuple et de lui-même pour faire d.re a ses so dat "nous ti.-era eneo.-e de là! » et pour fo.-cer ses ennem.s a ce ecla- ".ol âge : « Dans cette situation , dit Buttnrlin , la plus per.lleuse
oTil se soit amais trouvé, ce grand capitaine ne fut pas an-dessous de -même. Sans se laisser abattre par l'imminence dn danger, , osa
"nTsm-er avec l'œil du génie, et trouva encore des ressou,-ces la ou
m. général .noins habde et moins déten»iné n'en aura.t pas même
^""ri';:n!Se'cont.:e .s élé.nents. Napoléon n'échappe à force de courage et d'habileté, aux ma..œuv.-es des généraux russes q e p ur voir tomber son ar.née sous la rigueur du roid dont h„tensité et les ravages s'acc-oissent encore après le départ du v.ngtneul ^dletin.: La main gèle sur le ter, les la.-mes se glacent s,,r lesiLues, .. selon l'expression d'un témoin oculaire ; et ces nobles pha-
langes, qui avaient fait si longtemps trembler TEurope, présentent maintenant l'aspect le plus misérable. « Nous étions tous clans un tel état d'abattement et de torpeur, dit le docteur Larrey, que nous avions peine à nous reconnaître les uns les autres ; on marchait dans un morne silence... l'organe de la vue et les forces musculaires étaient affaiblis au point qu'il était très-difficile de suivre sa direction et de conserver l'équilibre... la mort était devancée par la pâleur du visage, par une sorte d'idiotisme , par la difficulté de parler, par la faiblesse de la vue. »
Napoléon devait-il rester au milieu de ces effrayants débris de sa grande armée , et exposer à de pareilles atteintes l'intelligence et le bras qui faisaient toujours l'espoir de la France? Nul n'aurait osé le penser. Deux jours après l'envoi du funeste bulletin , il réunit , à son quartier-général de Morghoni , ses principaux lieutenants , pour leur annoncer qu'il allait se séparer d'eux et regagner le plus vite possible sa capitale, où les événements rendaient sa présence nécessaire. « Je vous quitte, leur dit-il , mais c'est pour aller chercher trois cent mille soldats. 11 faut bien se mettre en mesure de soutenir une seconde campagne , puisque , pour la première fois , une campagne n'a pas achevé la guerre... Et pourtant à quoi cela a-t-il tenu?... Vous savez l'histoire de nos désastres, et combien est petite la part que les Russes y ont
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prise. Ils peuvent bien dire comme les Athéniens de Théraistocle : « Nous étions perdus , si nous n'eussions été pei'dus ! >» Quant à nous , notre unique vainqueur c'est le froid , dont la ligueui' prématurée a trompé les habitants eux-mêmes. Les contre-marches de Schwart/enberg ont fait le reste ! Ainsi , l'audace inouïe d'un incendiaire , un hiver surnaturel, de lâches intrigues , de sottes anibili(uis, quelques fautes, de la trahison peut-être, et de honteux mystères (pi'on saura sans doute un jour, voilà ce qui nous ramène ;iu point d'où nous sommes partis. Viton jamais plus de chances favorables dérangées par des contrariétés plus imprévues? La campagne de Russie n'en sei'a pas moins la plus gloiieuse , la plus difticile et la plus honorable dont l'histoire moderne puisse faire mention. »
Le même jour ( 5 décembre ) l'empereur prit la route de Paris , laissant le commandement en chef de l'armée au roi de Kaples. 11 voyagea dans un traîneau, sous le nom du duc de Vicence, qui l'accompagnait. En passant à Wilna , il entretint le duc de Bassano pendant quelques heures. A Varsovie, il conversa avec le comte Potocki , et visita les fortifications de Praga. Le 14 décembre, il arriva à Dresde, au milieu de la nuit; et, après une longue. conférence avec son (idèle et vénérable allié le roi de Saxe, il reprit le chemin de sa capitale. Le 18 il était à Paris.