CHAPITRE XLII
Kt'llexions sur Tissuc désastreuse tic l'expédition de Russie. Napohioii reçoit les félicitations des
grands corps de l'état. Levée de trois cent ciminantc mille honiines. Défection du
général prussien d'Yorck. Murât abandonne l'armée. Ouverture
du corps législatif.
oscou a donc trompé l'espoir de Kapoléon. En allant planter ses aigles au Kremlin, Tempereur avait espéré y trouver une paix ^lorieuse et solide , le terme de ses expéditions guerrières, l'affermissement de sa politique et de sa puissance. « C'était pour la grande cause, a-t-il dit plus tard, la fin -=-- des hasards et le commencement de la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux travaux allaient se dérouler, tous pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de l'organiser... Satisfait sur ces grands points et tranquille partout , j'aurais eu aussi mon congrès et ma Sainte-Alliance : ce sont des idées qu'on m'a volées. Dans cette réunion de tous les souverains , nous eussions traité de nos intérêts en famille , et compté de clerc à maître avec les peuples... La
cause du siècle était gagnée, la révolution accomplie; il ne s'agissait plus que Je la raccoinmoilor avec ce ((u'elle n'avait pas détruit. Or, cet ouvrage m'appartenait ; je lavais préparé de longue main , aux dépens de ma popularité peut-être, ^''importe, je devenais Varche de l'ancienne et de la nouvelle alliance , le médiateur naturel entre l'ancien et le nouvel ordre de choses. J'avais les principes et la confiance de l'un , je m'étais identifié avec l'autre; j'appartenais à tous les deux, j'aurais fait en conscience la part de chacun. »
Pourquoi la Providence refusa-t-elie son suprême concours h l'exécution d'un plan aussi magnifique? Pourquoi pl;iça-t-elle un abîme là où Napoléon avait marqué le but de tous ses effoi'ts , le triomphe du siècle, l'aceoraplissement de la révolution? Pourquoi un immense désastre pour prix d'un aussi vaste dessein, et eu échange d'un aussi grand résultat?
« Les hommes qui ont écrit ou médité l'histoire, dit 31. de 3Iaistre , ont admiré cette force secrète qui se joue des conseils humains. »
S'il est vrai , comme l'a proclamé Napoléon à Sainte-Hélène , que dans un temps prochain la civilisation et la baibarie doivent vider entièrement leur querelle , et que nous marchions au triomphe complet de l'une ou de l'autre, il est certain aussi que la cause du siècle ne pouvait pas être pleinement et irrévocablement gagnée par la consécration d'un système mitoyen, qui aurait fait vivre pêle-mêle la jeune et la vieille Europe , en conservant à Tune ses anciennes formes , ses mstitutions aristocratiques et sur quelques points môme ses antiques dynasties , et en passant à l'autre ses idées nouvelles , ses tendances Ubérales et ses idées démocratiques.
Sous des apparences de modération, commandées par les circonstances, la révolution et l'ancien régime auraient toujours gardé au fond leurs dissidences radicales et leurs antipathies invincibles ; leur réconciliation n'aurait jamais été que superficielle et éphémère. En essayant de les unir, de les marier, malgré l'incompatibilité absolue qui existait entre eux , Napoléon n'entreprit donc qu'une œuvre essentiellement transitoire , et ne fit , de son aveu , que compromettre sa popularité. D'un côté, l'ancienne société conserva ses rancunes, ses répugnances , ses appréhensions à l'égard de l'homme qui avait les prmcipes et la confiance de la société nouvelle ; d'autre part , la société nouvelle persista dans ses prétentions , et fut amenée à craindre que ses principes
ne fussent plus aussi profondément enracinés dans l'homme qui s'efforçait de s'identifier avec la société ancienne.
Napoléon poursuivant une transaction définitive entre l'ancien et le nouvel ordre de choses; Napoléon méditant une sainte alliance des souverains , telle à peu près que ses ennemis l'établirent dans la suite sur les débris de sa puissance , et non point une sainte alUance des peuples , telle que Béranger l'a chantée dans ses vers prophétiques ; Napoléon médiateur entre le moyen âge et le dix-neuvième siècle , n'était plus en effet dans le rôle que lui avait assigné la Providence, rôle d'aclive propagande au profit de l'avenir, et non pas d'arbitrage impartial dans un but de ménagement pour le passé. Par cette conception, qui séduisit trop facilement son génie , il avait posé un nec plus ullrà à l'esprit de réforme dont les œuvres étaient encore loin d'être accomplies. Soit désir de conciliation et d'ordre , soit besoin de repos et de stabilité , le Verbe de la démocratie française s'était ainsi fait stationnaire ; il en était venu à penser que l'idéal de la politique contemporaine et la tâche du héros des temps modernes consistaient à enfermer d'une main puissante le torrent révolutionnaire dans le lit étroit et entre les digues ruinées où la main débile de la vieille Europe n'avait pu le contenir. 3Iais , quelque côté généreux que pût présenter cette tentative , elle n'en constituait pas moins une audacieuse négation des perfectionnements ultérieurs et fondamentaux que la jeune Europe avait droit d'espérer dans son organisation politique. C'était arrêter les développements de la régénération universelle que de chercher ainsi à raccommoder la révolution * avec ce qu'elle n'avait pas détruit , avec les restes toujours menaçants des monarchies et des aristocraties européennes; c'était laisser l'ancien régime sur un piédestal , et donner ce piédestal pour dernière limite au progrès social. Or, comme il avait été promis aux peuples, par la Providence , une émancipation plus franche , plus large et plus sérieuse que celle dont les aurait gratifiés la sainte alliance des souverains , la Providence arrangea tout pour l'accomplissement de ses promesses.
' Que (les hommes d'état conroiveiit une transaction passagère entre les deux principes qui divisent l'Europe depuis cinquante ans, à la bonne heure ! Qu'ils s'efforcent de prolonger les trêves (pi'ils obtiennent et pendant lesquelles res|)rit humain poursuit son cours, et marche à la fondation définitive de l'ordre nouveau, cette tâche aussi restreinte peut être accomplie avec plus ou moins de succès ; mais qu'on ne prenne pas la suspension d'armes pour la lin dernière de toute lutte, et le provisoire pour le définitif.
DK NAPOLEON.
Elle livra d'abord le divan à rinllueiKe anglaise, et séduisit Beriiadoite aux conférences d'Abo ; puis elle souffla l'orgueil aux uns, la tiédeur et l'envie aux autres , conseilla les lenteurs et les contre-marches de Sclnvartzenberg , frappa Junot de vertige à Valoutina , mit la torche aux mains de Rostopchin , rendit Alexandre sourd ii toutes les insinuations paciflques, et Napoléon accessible aux inspirations craintives de ses lieutenants; fit ainsi chanceler dans l'àme du héros la confiance absolue et jusque-là inébranlable (pi'il avait toujours eue en lui-même, retint trois jours de trop le conquérant de ^Moscou au Kremlin , déchaîna prématurément contre lui le plus rigoureux des hivers, ensevelit la plus belle des armées sous la neige , changea renlhousiasme et l'admiration en découragement et en doléance, sema partout l'oubli des miracles opérés et des bienfaits répandus par le grand homme , introduisit l'ingratitude dans le palais des monarques alliés qu'il avait trop épargnés, et jusque dans la royale demeure des parents qu'il avait couronnés, arma contre lui les deux mondes dont il s'était cru le médiateur naturel, et poussa à la fois les peuples à la révolte et les rois à la trahison.
Ce fut sans doute un épouvantable tnbleau que dessina la Providence dans la combinaison de tous ces événements , dans le déchaincment do toutes ces passions. Mais comme il n'y a point de hasard pour elle, qui a tout prévu et tout coordonné pour l'accomplissement de ses desseins; de même il n'y a point de désordre à ses yeux, parce que sa main souveraine, selon l'expression d'un grand écrivain, le plie à la règle et le force de concourir au but.
Les rois vont donc trahir ! les peuples s'insurger! « Tant que la prospérité dure, dit à cette occasion Benjamin-Constant, la haine des peuples n'est rien; mais au premier revers , cette haine éclate, et elle est invincible. Le terrible hiver de -1 8 1 2 à ^ 8 1 5 détruisit l'armée française. La Pologne, la Prusse, la Bavière, le Rhin, virent Napoléon fugitif regagner la France... De la Vistule au Pihin la voix des peuples se fit entendre : les princes firent quelque temps la sourde oreille; mais les armées, qui, en définitive, sorties des rangs du peuple, partagent toujours ses penchants et ses vœux , se déclarèrent pour l'affranchissement de leur patrie. Le torrent populaire vainquit les résistances royales, et les sujets forcèrent leurs maîtres à redevenir libres. »
Le célèbre publiciste ne pouvait-il pas rendre cet hommage au pa-
OIG HISTOIRE
triolisme des peuples, sans faire honneur aux rois d'une résistance qui ne leur coûta pas beaucoup d'efforts, et qui était bien loin de leur pensée. Mais , selon lui , « les alliés du maître du monde le servaient trèsloyalement; et quand ils se vantèrent de Tavoir trahi, ce fut de la fatuité de perûdie. »
L'histoire n'adoptera pas cette opinion. Les rois ne servaient Napoléon que malgré eux et sous le coup de la nécessité. Ils ne pouvaient lui pardonner ni l'origine de son pouvoir, ni les dangers, ni les humiliations qu'il leur fit subir. Jamais ils ne furent sincères dans leur alliance ; la prospérité seule fit taire passagèrement leurs haines secrètes et persévérantes. Quant aux peuples, ils avaient été sincères, eux, dans leur admiration pour le génie qui gouvernait la France; et lorsqu'ils crurent avoir des giiefs contre lui , ils ne l'entourèrent pas des embûches de la diplomatie; ils ne le trahirent pas dans de souterraines négociations , ou par de fausses manœuvres militaires , mais ils le combattirent ouvertement sur les champs de bataille.
Le sort en est donc jeté ! la Providence entraine les peuples contre Napoléon , parce que Napoléon entend désormais les intérêts populaires comme un chef de dynastie et non plus comme le premier magistrat d'un état libre. Écoutez-le plutôt répondant aux députations du sénat et du conseil d'état, envoyées pour le féliciter sur son retour de Russie. Ce n'est pas.la raison du siècle qu'il invoque à l'appui de son étabUssement héréditaire, ni l'esprit de l'avenir qu'il interroge, pour confondre les factieux qui oseraient menacer son trône : son regard est exclusivement tourné vers le passé; ce sont les traditions sacramentelles de l'ancien régime qu'il rappelle aux sénateurs, pour bien caractériser le gouvernement qu'il a voulu donner à la France, et, faisant allusion à l'oubU de son fils , lors de la conspiration de Mallet, il leur dit : « Nos pères avaient pour cri de ralliement : Le roi est mort , vive le roi ! Ce peu de mots contient les principaux avantages de la monarchie. » Avec les conseillers d'état, il développe encore mieux sa pensée; il attaque de fi-ont le libéralisme, sous le nom d'idéologie; il accuse la métaphysique , qui a renversé les vieilles institutions de la France , d'avoir causé tous les malheurs du pays; il cite, en quelque sorte, le dix-huitième siècle tout entier à la barre de son conseil pour lui reprocher ses doctrines et ses actes révolutionnaires. « C'est à l'idcndogie, dit-il, à cette ténébreuse métaphysique , qui , en recherchant avec subtilité les causes
DK NAI'OLKON. <>!'
premières, veut sur ses bases fonder la législation des peuples, au lieu d'ai)pr(>prier les lois à la eouiiaissmiee du cœur humain et aux leçons de riiistoire , (piil laul attribuer tous les malheurs (pi'a éprouvés notre belle France. Ces eireuis dcN aient amener le régime des hommes^ sang. En eiïet, cpii a proclamé le principe d'insurrection comme un devoir? qui a adulé le peuple en l'appelant à une souveraineté qu'il était incapable d'exercer?... »
C'est par de telles récriminations que lempereur aggrave les atteintes déjà portées à sa populai-ité. Ces atteintes ne laisseront pas sans doute de traces dans l'histoire, où les quelques lignes, accordées ù regret aux fautes du grand homme, passeront inaperçues au milieu des innombrables et brillantes pages qu'exigeront les merveilles et les bienfaits de son règne et de sa vie , et (lui seront les seules que le peui)le voudra Ure , les seules que la postérité écoutera ■ . Mais la génération contemporaine, sous le poids du malheur flagrant, ne sait pas jugeide si haut. Ses impressions actuelles l'emportent momentanément sur son engouement de la veille et ne lui laissent pas prévoir qu'elle re\iendra le lendemain à son admiration exclusi\e. Elle souffre de la prolongaUon de la guerre , et de toutes parts on lui crie que la guerre est l'œuvre du conquérant qui a fondé sa fortune et qui voudrait établir sa domination, dans toute l'Europe, sur la gloire des armes. Le peuple de 1815 ne connaît pas le secret des chaucelleries ; il ne sait pas que Napoléon n'a jamais été lagresseur dans toutes les campagnes qu'il a faites , et on lui laisse ignorer que l'aristocratie anglaise et le royalisme continental poursuivent opiniâtrement dans l'empereur le représentant de la révolution française. Les puissances coalisées lui diront bientôt, au contraire , (ju'elles marchent à la délivrance des nations , qu'elles n'en veulent qu'au despotisme qui pèse sur l'Europe. Elles se proclameront hbérales, pour entraîner leurs peuples; et Napoléon, de son côté , au lieu d'avertir le peuple français que c'est le principe démocratique et l'héritage de la révolution qu'on attaque en sa personne, fera accuser les rois d'ingiatitude au milieu de son sénat , eu rappelant qu'il
> La postf.ilo a coiiiuR-ncc, pour Napoléon, on df.jà nicnie du la tombe, et le lendemain de sa chute, n y a d.-jà longtemps ^ine Benjamin-Constant a écrit ce qui suit : « Ou a oublie aujouid hm le sentiment de fatigue et d-aveisi.m .lui , x ers la lin de ieini-iie , s'attachait même aux victoires que la France était condamnée à remporter. On a oublié ce sentiment, comme à cette époque on avait oublié le fol enthousiasme avec lequel on avait reçu larrivant d'Esypte, .luatorze ans plus tôt. .
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les a sauvés du débordement révolutionnaire , qu'il a « étouffé le foyer du volcan qui les menaçait tous '. »
Mais le moment d'éclater n'est pas venu pour les grandes puissances du continent, que Napoléon a traînées à sa suite en Russie; l'armée française couvre encore le sol entier de l'Allemagne.
L'empereur s'était montré fort mécontent, à son retour, de la conduite des principaux personnages de l'empire, à l'occasion du coup de main tenté par Mallet, et il avait rappelé avec intention, dans ses réponses au sénat et an conseil d'état, qu'un magistrat devait être toujours prêt à périr, à l'exemple des Harlay et des Mole , « pour défendre le souverain, le trône et les lois. »
<( A mon arrivée, a-t-il dit dans la suite, chacun me racontait avec tant de bonne foi tous les détails qui les concernaient et qui les accusaient tous! Ils avouaient naïvement qu'ils avaient été attrapés; qu'ils avaient cru un moment m' avoir perdu... Mais le roi de Home! leur dis-je. Vos serments, vos principes, vos doctrines ! Vous me faites frémir pour l'avenir. . . Et alors je voulus un exemple pour éclairer et tenir en garde les esprits. 11 tomba sur le pauvre Frochot, le préfet de Paris, (pii assurément m'était fort attaché. »
Frochot destitué, les hauts fonctionnaires de Tempire admonestés et les félicitations banales des grands corps de l'état terminées , l'empereur songea aux mesures urgentes ([ue réclamait notre situation militaire. La conscription ordinaire ne suffisait plus; il demanda et le sénat s'empressa de décréter une levée de trois cent cinquante mille hommes.
Cependant les débris de l'expétlilion de Russie, traversant la Pologne à la hâte, venaient se rallier sur les frontières de rAllemagne. Dispersés, vaincus , accablés par les éléments, ils avaient encore battu les Russes dans une affaire d'arrière-gai-de , à Kowno , sous les ordres du maréchal Ney ; et depuis lors, Platow et ses Cosaques, quoique suivant et harcelant incessamment les Français, avaient semblé craindre de se mesurer avec cette poignée de braves en qui résidaient toujours l'honneur, la gloire et le courage impéi'issables de la grande armée. Mais nous sommes arrivés à l'une de ces époques où l'héroïsme et le génie de l'homme se déploient en vain pour détourner les coups qu'une
■^ Paroles (le M. de iMiiitailOs.
DE NAPOLliON. <'l'>
main invisiblo lui \nn'W. Si la victoire s attache encore à nos pas au nnlicu de nos niiillioms, la lortiine se plaît à se montrer de plus en plus infidèle et contraiie. Klle nous avait donné des alliés douteux , elle va nous les retirer tous, l'un après l'autre, pour nous en faire des ennemis implacables. Le corps auxiliaire prussien commence. Son chef, le général \orck, qui n'aiiil pas sans doute spontanément, et qui a reçu ses instructions du cabinet de Berlin , traite avec les Russes; et 1- l'édéric-Guillaume , dont les états sont toujours sous la dépendance ou la menace des armées françaises, désavoue d'abord solennellement ce (juil a secrètement ordonné , sauf à se montrer plus franc dans la suite par une défection complète et manifeste.
La capitulation du général Yorck avec le général Diébitch eut lieu le 50 décembre 1812. Vingt jours après (le 4 8 janvier 4815), Murât, dont Napoléon avait fait son lieutenant suprême, abandonna précipitamment l'armée fiançaise pour retourner à Naples , après avoir remis le commandement en chef à Eugène. Dès que l'empereur fut averti de ce brusque départ, qu'il pouvait considérer comme une scandaleuse désertion, il en écrivit à sa sœur Caroline : « Votre mari, lui dit-il , est un fort brave homme sur le champ de bataille, mais il est plus faible qu'une femme quand il ne voit pas l'ennemi : il n'a aucun courage moral. » — « Je suppose, écrivit-il à Murât lui-même, que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le lion est mort. Si vous faisiez ce calcul , il serait faux. Vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez depuis mon départ de Wilna : le titre de roi vous a tourné la tête. » Ce reproche n'était que trop fondé.
En quittant le poste éminent où l'empereur l'avait placé , Murât avait pris plus de soin de sa couronne que de sa gloire , et il lui arrivera de perdre l'une sans préserver l'autre. Avec quelle rapidité marchent d'ailleurs les événements ! iXapoléon en est encore aux premiers jours de l'adversité, et déjà il peut pressentir toutes les noirceurs, toutes les perfidies qu'elle lui réserve. L'ingratitude a pénétré dans l'âme de ceux qui lui doivent tout, leur rang, leur célébrité, leur fortune; elle a gagné le cœur de l'un de ses proches et elle y couve la trahison. A quoi ne doit-il pas s'attendre après un pareil exemple?
La session du corps législatif s'ouvre, le 4 4 février, sous ces tristes auspices. Napoléon, qui, malgré la nullité silencieuse de cette assemblée, voit encore en elle le fantôme de la démocratie bruyante qu'il
HISTOIRIi DE NAPOLEON.
bâillonna autrefois à Saint-Cloud , continue, dans son discours d'ouverture , de frapper d'anatlième les théories libérales qu'il a si peu ménagées avec le sénat et le conseil d'état, 11 accuse le cabinet anglais, non pas de suivre les errements de la politique de Pitt et d'ameuter obstinément les rois d'antique origine contre les peuples affranchis de leui' joug ou impatients de l'être, mais, au contraire, de propager, parmi ces peuples , Tesprit de révolte contre les souverains. Prenant d'ailleurs ou affectant de prendre pour une simple boutade de la fortune les revers qu'il vient d'essuyer, il dissimule les torts de ceux de ses alliés dont la coopération n'a été ni active, ni franche, dans l'espoir de les retenir sur la pente de la défection , par de nouveaux et d'éclatants succès ; et il se montre assez confiant dans l'avenir pour dire encore avec autant de fierté que d'énergie : « La dynastie française règne et régnera en Espagne. »
Mais, pour justifier cette confiance, pour préparer ces nouveaux succès , les levées d'hommes ne suffisent pas, il faut aussi de nouvelles ressources financières. Napoléon ne cache rien de ses projets et de ses besoins au corps législatif. « Je désire la paix , dit-il , elle est nécessaire au monde ! Quatre fois , depuis la rupture qui a suivi le traité d'Amiens , je l'ai proposée dans des démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire. »
CHAlMTiW: \LI1I.
CamirtStlP lie IJî|."
AMAis, dans sa vie rniraculeiisc , qui semble appartenir autant à Tépopée qu'à Thisloire, Napoléon ne s'est mouti'é plus grand ^ que dans la lutte inégale qu'il est condam- ^^ né à soutenir contre l'inexorable destinée. Triste et sublime spectacle ! Tout ce qui a été donné à l'homme , en force , en constance , en magnanimité , en génie , Napoléon le possède , Napoléon le déploie : la stature morale du héros s'élève à mesure que le colosse du potentat s'affaisse. C'est la grandeur humaine dans tout son éclat, dans toute son énergie, dans
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ses plus hautes proportions, aux prises avec les puissances suVnalurelles qui la confondent sans l'abaisser.
L'empereur a dit ses malheurs, sa volonté, son espoir à la France. A sa voix, le peuple s'est ému; il a oublié ses griefs et donné ses enfants. En quelques mois , nnc nouvelle armée a été formée ; elle est prête à entrer en campagne. Les débiis de la grande armée l'attendent sur l'Elbe.
Avant de quitter Paris, Napoléon, averti par l'échauffourée de Mallet , essaie de mettre son gouvernenjent à l'abri des dangers que son absence peut faire naîlre , en confiant l'exercice du suprême pouvoir à Timpératrice Marie-Louise , et en établissant auprès d'elle nn conseil de régence. Pour se débarrasser des inquiétudes que pourrait lui causer éventuellement la rupture avec le saint-siége, il s'efforce d'amener Pie VIT à un arrangement, et il parvient à lui faire signer un nouveau concordat qui est aussitôt publié , bien que le pape , cédant à une nouvelle influence , ait déjà voulu le rétracter.
Mais, au milieu des vastes préparatifs qui s'exécutent sous son active et irrésistible impulsion , Napoléon prévoit qu'arrivé sur l'Elbe il n'aura plus seulement en face les armées du czar, et que ses alUés de Berlin et de Vienne , qui furent toujours ses ennemis secrets , laisseront éclater leurs dispositions hostiles, La dernière levée de trois cent cinquante mille hommes lui parait donc insuffisante , et il en ordonne une nouvelle de cent quatre-vingt mille. Le peuple , quoiqu'il n'ait plus son enthousiasme des temps voisins de Marengo et d'Austerlitz , se soumet encore avec une patriotique résignation au nouveau sacrifice que les circonstances lui imposent. Cependant les classes fortunées , qui sont les plus intéressées à la défense du sol , s'efforcent d'échapper, à prix d'argent, au tribut de la conscription. Chaque famille, émue par les dangers prochains du soldat , épuise ses dernières ressources pour libérer les siens du service militaire. Napoléon n'ignore pas que cette répugnance pour le métier des armes ne fait que s'accroître à mesure que les périls et les besoins de l'empire augmentent. Mais c'est une contagion qu'il est devenu impossible d'arrêter ; seulement on peut en atténuer les effets. Si les conditions élevées ont acheté chèrement jusqu'ici le droit de rester étrangères aux fatigues du soldat, on peut , quand le salut de l'état l'exige , rendre ce droit moins absolu , et les empêcher de s'isoler entièrement, au moyen de leur or, de la lutte sanglante dans laquelle
DC NAPOI.l'ON. •■••^"»
lo pays est engagé. Ce sera donc à elles à fournir nn contingent de dix mille hommes, dont on formera (pintre régiments de gardes d'honneur, et nul saciidce pécuniaire ne pourra exempter de ce service-extraordinaire les lils de famille que 1 autorité désignei'a. Un sénatusconsulte du 5 avril 1815 consacre cette mesure.
Cependant , le bruit du canon de la Bérésina avait été réveiller dans llartwell le chef de la maison de P.oui'bon, et relever ses espérances. La coutre-i'évolulion , conjurée jusque-là par un déploiement presque fabuleux de courage civil et d'héroïsme militaire, parut désormais possible à Louis XVni. 11 pensa que si la vertu guerrière du soldat français restait iiwllérableau milieu des revers, l'entliousiasme patriotique du citoyen était du moins assez refi-oidi pour que lélraiigei- pût espérer de ne plus rencontrer en France l'élan universel qui avait rendu vaines toutes les coalitions antérieures. Plein de cette itiée , le prétendant publia en Angleterre, et fit répandre sur le continent une proclamation dans laquelle il s'adressait sni'tout à la lassitude du peuple, exph)itant adroitement l'opinion commune qui attribuait à Napoléon la prolongation de la guerre, et promettant , entre autres choses . « d'abolir la conscription. » L'empereur sembla n'attacher aucune importance à cette publication; il n'en prit pas même occasion de surveiller ou d'écarter les anciens royalistes dont il avait rempli toutes les administrations, et auxquels il avait même confié quehiues-uiis des premiers postes de l'état. 3Iais ce qui se passait en Allemagne excitait davantage son attention et sa sollicitude.
L'orage grondait dans les villes anséatiqucs ; le sol de la Germanie , miné sur tous les points par les afiîliations secrètes, était menacé d'effrayantes explosions; les insurrections populaires avaient même déjà amené la suspension de la constitution dans la 52^ division militaire (Hambourg). La jeunesse des universités était a la tète de ce mouvement ; elle prêchait la haine du nom français et l'horreur du joug étranger, en invoquant les idées libérales qui avaient fait le salut et la gloire de la France ; et les princes, armés depuis si longtemps contre ces mêmes idées, encourageaient en secret ou favorisaient ouvertement ce qu'ils ont appelé plus tard des « menées démagogiques. »
Étrange situation! La guerre de ^ 81 5 n'est, au fond, pour les rois, que la continuation de la guerre de ^ 792 ; c'est toujours la guerre confie la révolution; et leur langage offre néanmoins le contraste le plus
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fi'appant avec celui de Piliiiltz et de Coblentz ! Au lieu de continuer à appeler à leur aide les préjugés politiques et religieux des peuples contre la tk'iiiocratie française , ils soulèvent aujourd'hui rintelligence , la raison philosophique et le patriotisme des peuples, au nom de la liberté, contre le despotisme de la France. La liberté a donc fait plus que vaincre les rois ; elle les a condamnés h l'hypocrisie , elle a converti les nations. C'est en Prusse surtout que se manifeste ce grand changement. Napoléon s'apercevra trop tard qu'une franche propagande lui aurait préparé de puissants auxiliaires là où ses revers lui font rencontrer d'implacables ennemis ; et on l'entendra dire alors avec regret : « Mon plus grand tort a peut-être été de n'avoir pas détrôné le roi de Prusse lorsque je pouvais si aisément le faire. Après Friedland, j'aurais dû retirer la Silésie à la Prusse , et abandonner cette province à la Saxe ; le roi de Prusse et les Prussiens étaient trop humiliés pour ne pas chercher à se venger à la première occasion. Si j'en eusse agi ainsi, si je leur eusse donné une constitution libre, et que j'eusse délivré les paysans de l'esclavage féodal, la nation aurait été contente. » (O'Méara.)
La Prusse est donc décidément ennemie, et non-seulement la nation que Napoléon a laissée imprudemment dans les fers, mais aussi le prince qu'il a généreusement maintenu sur le trône. Le simulacre de réprobation dont fut frappé le général Yorck par son souverain , n'a pu couvrir longtemps les dispositions du cabinet de Berlin , qui éclatent cha(jue jour en actes de malveillance et d'hostilité. L'empereur est impatient de tirer vengeance de cette défection , et de punir le mensonge qui l'a cachée pendant deux mois. Dès les premiers jours d'à vril , il rend solennelle, par une démarche oflicielle, la guerre que le monarque prussien lui fait activement sans oser la déclarer, et il se prépare à marcher vers l'Elbe.
Mais un autre ennemi s'annonce parmi les puissances du Nord. Bernadotte ne se borne plus à traiter avec les Russes , il veut se batd'c contre les Français. En août 1812, et à la fameuse entrevue d'Abo, il avait dit à Alexandre, qui se montrait fermement disposé à repousser toute proposition pacifKpie : « Cette résolution affranchira l'Eui-ope! » Et le czar, touché des paroles et des manières obséquieuses du vieux soldat de la république française, lui avait garanti la possession du trône de Suède et fait espérer même la couronne de l'rance. Après les tlésastres de la campagne de Moscou , Bernadotte croit le moment venu
de marcher au but qu'on a laissé entrevoir à son ambition ; et , sous Tapparence d'un dévouement exclusif aux intérêts de sa patrie adoptive, il chercbo à satisfaire la jalousie invétérée qu'il manifesta au 18 brumaire, et à réaliser les chimériques espérances dont un prince habile l'a bercé. » S'il avait eu le jugement et l'âme à la hauteur de la situation, a dit Napoléon; s'il avait été bon Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande et enlever Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il cède à des ressentiments personnels, à une sotte vanité , à de petites passions. La tête lui tourne , à lui jacobin , de se voir recherché par des souverains d'ancienne race, de se trouver en conférence de politique et d'amilié avec un empereur de toutes les Russies, qui ne lui épargne aucune cajolerie î »
Avant d'entrer en lice et de se ranger sous les drapeaux des ennemis de la France, Bernadotte voulut colorer sa résolution aux yeux de l'Europe et de la postérité , en faisant intervenir les intérêts commerciaux de la Suède, compromis par le blocus continental. Il écrivit en conséquence à Napoléon une lettre qui devait servir de préambule apologétique à sa conduite , et dans laquelle il accusait celui qui fut tour à tour son rival et son maître , d'avoir provoqué toutes les guerres précédentes et d'avoir fait couler le sang d'un million d'hommes, pour le succès d'un système qui blessait les droits et ruinait le commerce de toutes les nations. « Les calamités du continent, disait-il en terminant, réclament la paix , et votre majesté ne doit pas la repousser. »
Napoléon ne repoussait pas la paix ; il la voulait seulement, malgré ses malheurs , comme au milieu de ses triomphes, sur la base des engagements pris à Tilsitt; et Bernadotte, qui avait félicité Alexandre sur sa persévérance guerrière , savait bien que ce n'était pas au cabinet des Tuileries que la prolongation des hostilités devait être attribuée , mais à ceux qui ne tenaient aucun compte de la foi promise à Tilsitt , et de l'amitié jurée à Erfurth.
Ce n'était que sur le champ de bataille que Napoléon pouvait répondre aux sanglants reproches et aux insolentes récriminations dont il était l'objet de la part de son ancien lieutenant , qui allait « li\Ter à nos ennemis, » selon les expressions du Mémorial , « la clef de notre politique , la tactique de nos armées , et leur montrer le chemin du sol sacré ! » L'empereur quitta donc Saint-Cloud , h la mi-avril , pour cou-
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rir au nouveau rendez-vous que l'Europe septentrionale lui donnait en Allemagne.
L'armée française , obligée de jeter de nombreuses garnisons dans les places fortes qu'elle avait laissées sur ses derrières , depuis Dantzick jusqu'à Magdebourg, était alors établie sur la Saale, et sous les ordres du vice-roi. Dresde et Leipsick étaient au pouvoir des Prussiens et des Russes ; le roi de Saxe avait été contraint d'abandonner ses états et de chercher un aljri sous le canon de la France; de toutes parts les ennemis de Napoléon gagnaient du terrain , et mettaient à proût son absence du milieu de ses troupes.
Mais Napoléon va reparaître au camp. Il arrive à Erfurth le 25 avril , pendant que le maréchal Ney s'empare de Weissenfels , après un combat qui lui fait dire « qu'il n'a jamais vu à la fois plus d'enthousiasme et de sang-froid dans l'infanterie; » et la nouvelle campagne se trouve ainsi glorieusement ouverte par le môme soldat qui , à travers tant de désastres, a si vaillamment fermé la dernière. Le résultat de ce premier succès est de rejeter l'ennemi sur la rive droite de la Saale, et d'opérer la jonction de l'armée que le vice-roi a ramenée de Pologne avec celle que l'empereur amène de France.
Napoléon porte son quartier-général à Weissenfels , et fait jeter trois ponts sur la Saale, Là , il apprend un de ces traits de courage et d'audace dont nos fastes militaires sont remplis , et qui lui fournit l'occasion de constater, à la satisfaction de l'orgueil national , que la mauvaise fortune n'a rien changé à la supériorité morale et au caractère indomptable du soldat français. Un colonel prussien, à la tète d'une centaine de hussards, a enveloppé quinze grenadiers du tS"" de ligne, entre Saalfeld et léna , et il leur a crié de se rendre. Pour toute réponse, le sergent l'a ajusté, et l'a étendu raide mort. Les autres grenadiers se sont mis aussitôt en tirailleurs , ont tué sept Prussiens , et les hussards ont pris la fuite.
Le t*' mai, le maréchal Ney, poursuivant ses succès sous les yeux de Napoléon , se porte en avant avec la division Souham , dont il foime quatre carrés. Il passe au pas de charge, et au cri de Vive l'empereur, le défilé de Poserna que défendent six pièces de canon et trois lignes de cavalerie. Les divisions Gérard, Marchand, Brenier et Ricard le suivent, et en quelques heures quinze mille cavahers, sous les ordres de Wintzingerode , sont chassés par quinze mille fantassins, de la belle
DK NAPOLÉON
plaine qiii s'étend des hauteurs de Weissenfels jusqu'à l'Elbe. La cavalerie delà garde, commandée par le maréchal Bessières, a soutenu notre infanterie, et quoiqu'elle n'ait pas été engagée, c'est elle qui supporte la principale perte de la journée. « Par une de ces fatalités dont l'histoire de la guerre est pleine, dit Napoléon dans son rapport à l'impératrice, le premier coup de canon qui a été tiré dans cette journée a coupé le poignet au duc distrie, lui a percé la poitrine et l'a
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jeté raide mort. Il s était avancé à cinq cents pas du côté des tirailleurs pour bien reconnaître la plaine. Ce maréchal, qu'on peut à juste litre nommer brave et juste, était recommandable autant par son coup d'œil militaire, par sa grande expérience de l'arme de la cavalerie, que par ses qualités civiles et son attachement à l'empereur. Sa mort sur le champ d'honneur est la plus digne d'envie; elle a été si rapide, qu'elle a dû être sans douleur. Il est peu de pertes qui pussent être plus sensibles au cœur de l'empereui'. L'armée et la France entière partageront la douleur que sa majesté a ressentie '.
' L'empereur se charsea d'annoncer hii-inème a la maréchale Bessières la mort de son illustre époux ; sa lettre commençait ainsi:
« Ma cousine , votre mari est mort au champ d'honneur. La perte que vous faites et celle de vos
Dans ]a nuit du ^ " au 2 mai , Napoléon établit son quartier-général à Lutzen , que le combat de la veille nous avait livré. La jeune et la vieille garde entouraient Tempereur et formaient la droite de Farmée. Ney, placé au centre, occupait Kaïa; le vice-roi commandait la gauche, appuyée à l'Elster. Le 2 , à dix heures du matin , dans cette même plaine qu'avait rendue célèbre la victoire de Gustave-Adolphe, l'armée s'ébranla sous les yeux mêmes de l'empereur de Russie et du roi de Prusse , qui étaient venus ranimer par leur présence l'ardeur guerrière de leurs soldats. La principale attaque des coalisés fut dirigée sur le centre de l'armée française. Des masses innombrables de Russes et de Prussiens marchèrent en rangs serrés vers Kaïa, où le maréchal ISey eut à soutenir un choc terrible. L'ennemi, favorisé à la fois par le nombre et par le terrain , semblait ne pas douter du succès. Il avait une cavalerie formidable , et la nôtre était restée sous les glaçons et dans les neiges de la Russie. Mais au commencement de l'action , l'empereur avait dit à ses troupes : « C'est une bataille d'Egypte ; une bonne infanterie doit savoir se sufiire. » Et les troupes étaient impatientes de justifier le mot du grand capitaine. Le village de Kaïa fut pris et repris plusieurs fois; il resta enfin au général Gérard qui, blessé de plusieurs balles , ne voulut pas quitter le champ de bataille , disant que le moment était venu pour tous les Français qui avaient du cœur de vaincre ou de mourir.
Malgré ce premier avantage et toute l'intrépidité déployée par les cinq divisions du corps du maréchal Ney, la victoire était loin cependant d'être décidée en faveur de nos armes. Les Russes ne se lassaient pas de combattre, et s'attaquaient avec acharnement à notre centre, qu'ils espéraient toujours enfoncer. Un instant ils purent croire que le succès couronnerait leur valeureuse obstination. Quelques bataillons, accablés par le nombre , fléchirent un moment et se débandèrent ; le village de Kaïa tomba une fois encore au pouvoir de l'ennemi , mais Napoléon survint, et tout ce qui avait plié se rallia pour marcher en avant, au cri de Vive l'empereur ! C'était beaucoup d'avoir arrêté ce commencement de déroute; il s'agissait maintenant de gagner la bataille par une manœuvre décisive. Tandis que le prince Eugène et le maréchal
enfants est grande sans doute , la mienne l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tadie : c'est le plus bel héritage qu'il ait pu léguer à ses enfants. »
Macdonald attaquaient les ailes et la réserve de rennemi, et que le général Bertrand accourait pour se mettre en ligne, Napoléon ordonne au maréchal Mortier de conduire la jeune garde , tête baissée , à Kaïa , d'emporter ce village et dy faire passer par les armes tout ce qui résisterait. 11 chargea ensuite son aide de camp, le général Drouot, de placer une batteiie de quatre-vingts pièces en tête de la vieille garde , qui devait soutenir le centre, et s'appuyer elle-même à notre cavalerie rangée en bataille sur les dei-rières. Ces ordres furent promptement exécutés. La batterie, dirigée par les généraux Dulauloy, Drouot et Devaux, porta rapidement Tépouvante et la mort dans les rangs ennemis. Ce fut le tour des Prussiens et des Russes de fléchir et de se débander. Mais cette fois la débandade ne fut pas partielle et instantanée, comme l'avait été celle de quelques-uns de nos bataillons; elle devint bientôt, dans l'autre camp, générale et définitive. Mortier reprit Kaïa sans coup férir, et le général Bertrand arriva à temps pour achever la déroute des vaincus.
Cette victoire rempUt de joie l'âme de Napoléon. Il avait retrouvé dans ses jeunes soldats toute la valeur de ses vieux compagnons d'armes. « Il y a vingt ans , dit-il , que je commande des armées françaises ; je n'ai pas encore vu autant de bravoure et de dévouement. » C'était la grande armée qui avait reparu pour détromper ceux qui la supposaient ensevelie à jamais dans les déserts du Nord. Avec elle, l'empereur se ûatte de rétablir facilement le prestige de son nom et l'ascendant de sa moralité en Europe. « Si tous les souverains et les ministres qui dirigent leurs cabinets, dit-il, pouvaient avoir été présents sur ce champ de bataille , ils renonceraient à l'espoir de faire rétrograder l'étoile de la France. » ( Rapport officiel. ) Une armée de cent cinquante à deux cent mille hommes avait été mise en pleine déroute, par moins de la moitié de Tarmée française , déjà si considérablement réduite par la fatale issue de la dernière campagne. Les Russes et les Prussiens avaient eu une trentaine de mille hommes tués ou blessés , la perte des Français s'éleva à dix mille.
Le lendemain de cette mémorable journée, Napoléon se livra avec son armée à l'un de ces épanchements solennels qu'il se plaisait tant à renouveler, parce qu'il en connaissait la magique influence , et dont le ton de sublime camaraderie , toujours accablant pour l'ennemi , était la plus belle des récompenses pour le soldat français , justement fier d'être
interpellé et applaudi à la face du monde par le grand homme que le monde admirait. Voici un extrait de la proclamation qui fut publiée, le 3 mai , au quartier impérial de Lutzen : « Soldats, » Je suis content de vous ! Vous avez rempli mon attente î Vous avez suppléé à tout par votre bonne volonté et par votre bravoure. Vous avez, dans la célèbre journée du 2 mai , défait et mis en déroute l'armée russe et prussienne , commandée par Tempereur Alexandre et le roi de Prusse. Vous avez ajouté un nouveau lustre ii la jiloire de mes aigles. Vous avez montré tout ce dont est capable le sang français. La bataille de Lutzen sera mise au-dessus des batailles d'Austerlitz , d'Iéna, de Friedland et de la Moscowa !.. »
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CHAPITRK XLIV.
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ATTLE à Lutzeii. l'ai-rnée combinée d'Alexandre et (le Frédéric-Guillaume se liàta de repasser sur la rive droite de TElbe. Le H mai, Napoléon se rendit maître de Dresde , et , le lendemain , il '■'//l fut à la rencontre du roi de Saxe, qui fît ff^sa rentrée soléniielle dans sa capitale, : au son des cloches et aux acclamations d'un peuple immense. L empereur se tint constamment à cheval à côté de ce vénérable prince, et il le reconduisit ainsi jusqu'à son palais , au bruit du canon.
Après cette restauration triomphale de son fidèle alHé, le premier usage que fît Napoléon de sa victoire, fut de proposer aux vaincus la réunion immédiate d'un congrès, à Prague, pour la négociation delà paix générale. Mais les offres du vainqueur de Lutzen ne furent pas mieux accueiUies que celles du conquérant de Moscou. Napoléon s'aperçut même, aux menées diplomatiques, dont ses agents lui apportaient le secret , que « labime couvert de fleurs , sur lequel il avait posé
le pied en se mariant , » était prêt à s'ouvrir devant lui , et que l'beure de la défection approchait pour son auguste beau-père. Il dissimula néanmoins ses griefs et ses inquiétudes, et se contenta d'envoyer le pi'ince Eugène en Italie, avec mission d'y organiser une armée défensive , pour le cas où rAutriche viendrait à se déclarer contre nous. En se séparant du vice-roi. Napoléon n'oublia pas de lui donner un témoignage éclatant de sa satisfaction pour les services éminents qu'il avait rendus h l'armée depuis le commencement de la dernière campagne : il érigea en duché le palais de Bologne et la terre de Galbera , appartenant à son domaine privé, et il en fit don à la princesse de Bologne , fille aînée d'Eugène.
L'empereur était encore à Dresde, lorsqu'il apprit la capitulation de Spandau. Cet événement, qui était d'un funeste exemple pour les autres garnisons, l'irrita vivement, et il fit aussitôt arrêter et traduire devant une commission de maréchaux le général qui commandait la place, ainsi que les membres du conseil de défense qui n'avaient pas protesté. « Si la garnison de Spandau , dit-il ensuite , a rendu sans siège une place forte environnée de marais , et a souscrit à une capitulation qui doit être l'objet d'une enquête et d'un jugement, la conduite qu'a tenue la garnison de Wittemberg a été bien différente. Le général Lapoype s'est parfaitement conduit, et a soutenu l'honneur des armes dans la défense de ce point important, qui du reste est une mauvaise place, n'ayant qu'une enceinte à moitié détruite, et qui ne pouvait devoir sa résistance qu'au courage de ses défenseurs. » ( Rapport officiel à l'impératrice. )
Napoléon , n'attendant plus rien de ses propositions pacifiques , sortit de Dresde le ^ 8 mai pour se porter dans la Lusace et y poui'suivre le cours de ses opérations militaires. En peu de jours , il eut obtenu de nouveaux et éclatants succès. Le 49, Lauriston avait battu le général Yorck à Weissy ; le 20 et le 21 , l'empereur gagna en personne les batailles de Bautzen et de Wurtchen ' ; le 22 , l'arrière-garde des Russes , vivement poursuivie par le général Beynier, fut atteinte et mise en déroute sur les hauteurs de Reichenbach. Mais la fin de cette journée fut
' Napoléon rendit , sur le champ de bataille de Wurtchen , un décret portant « érection d'un monument s\ir le Mont-Cenis , pour transmettre à la postérité la plus reculée le généreux dévouement (in peuple français , dont douze cent mille enfants s'étaient levés pour défendre les frontières de la patrie menacée par l'étranger. »
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signalée par une nouvelle peile , plus eruelle encore pour Napoléon que toutes celles qu'il avait subies jusque-là , plus douloureuse pour son cœur que celles même de Bessières et de Lannes. Vers les sept heures du soir, le grand maréchal du palais, Duroc, étant à causer, sui- une petite éminence et à une assez grande distance du feu , iywc le maréchal Morlic!- et le général Kirgener, tous les (rois pied à terre, un boulet rasa de j)rès le duc de Trévise, ouvrit le bas-ventre à Duroc et renversa le général Kirgener, qui resta mort sur le coup.
Dès que l'empereur fut instruit de ce funeste événement, il courut chez Duroc, qui respirait encore, et qui avait conservé tout son sangfroid. Duroc serra la main de Napoléon et la porta à ses lèvres. « Toute ma vie, lui dit-il, a été consacrée à votre seivice. et je ne la regrette que par l'utihlé dont elle pouvait vous être encore! — Duroc, répondit l'empereur, il est une autre vie! c'est là que vous irez m'atlendre,