CHAPITRE XLVIl
t>oiiimciH"ciii('iil «lu la i'iinipa!;ni- 'le IXI *.
V France a plus besoin de moi que je n'ai -besoin d'elle!
Sublime orgueil du génie qui a le sentiment de sa puissance , et qui connaît la haute et vaste portée de son bras et de son appui ! Mais le génie , à côté du secret de sa force, ^^^3^J^^ peut avoir ses illusions.
-~ r.,^r.^. Sjins doute Napoléon , comme homme et comme personnage historique , n"a plus besoin de la France pour jouir de sa gloire et la transmettre à la postérité : mais , comme empereur, comme chef d'un grand état, que pourrait-il sans la France? Comment défendrait-il sans elle sa couronne et sa dynastie? Comment échapperait-il à la mort politique dont l'Europe entière le menace?
D'un autre côté , s'il est vrai que la France ait besoin plus que jamais de l'épée de Napoléon pour résister aux armées des rois coalisés et pour délivrer son territoire déjà souillé par l'ennemi, n'est-il pas certain
aussi que le succès de l'invasion pourrait amener la dernière heure de l'empire et la déchéance irrévocable du grand homme, et n'être cependant qu'un échec passager, qu'un accident dans la vie d'un grand peuple, dont le poëte dira un jour que , s'il peut tomber, c'est « comme la foudre qui se relève et gronde au haut des airs. » IN'oublions pas que c'est à la France surtout qu'on doit appliquer ce que l'on a répété tant de fois , qu'au milieu des vicissitudes et des commotions qui emportent les princes, les dynasties et les institutions , les nations seules ne périssent pas.
Napoléon parut l'oublier, quand il se laissa arracher par l'indignation les paroles orgueilleuses qu'il jeta à la face des députés de la France. Bien que le corps législatif eût , à coup sûr, cédé à de funestes influences et à d'imprudentes inspirations, et qu'il fût d'ailleurs peu populaire par ses antécédents, il y avait encore quelque danger à le traiter avec tant de dédain et presque avec colère. Malgré sa nullité constitutionnelle et sa longue docilité , il était toujours protégé par son titre. On était habitué à voir en lui un reste de démocratie , l'ombre du système électif ; c'en était assez pour rendre périlleuse toute attaque trop directe et trop violente dont il deviendrait l'objet. Plus d'une fois des potentats, se croyant inébranlables sur leur trône, ont éprouvé que la volonté individuelle la plus forte ne brusque et ne défie jamais en vain les corps qui ne représentent même qu'imparfaitement la volonté d'un pays ; plus d'une fois, le sceptre s'est brisé contre un simulacre de représentation nationale.
Le corps législatif avait fait beaucoup de mal sans doute par ses insinuations malveillantes contre Napoléon, dans un moment où le chef de l'empire avait besoin de toute la confiance de la nation pour dispuleià l'étranger le sol même de la patrie. Mais l'empereur aggrava peutêtre le mal , en donnant de l'éclat à l'opposition inopportune des députés et en les renvoyant chargés de sa réprobation solennelle. Cette dissidence entre le monarque et l'un des grands corps de l'état fut habilement exploitée par les factions de l'intérieur et par les agents de la diplomatie européenne. Les ennemis s'estimaient heureux, quand ils s'efforçaient de séparer Napoléon de la France pour le rendre plus vulnérable, d'entendre Napoléon se distinguer lui-même de la nation avec laquelle il s'était toujours identifié, et dire qu'elle avait plus besoin de lui qu'il n'avait besoin d'elle. Le peuple de France ne lui en voudra pas néanmoins de cette prétention superbe, et ses enfants cour-
DK NAPOLIÎON. <'•<•''
ront sur les pas du héros, en Alsaee, en Lorraine et en Champagne, pour l'aider à défendre le territoire et IMionneur du pays.
Avant de quitter Paris, Napoléon, par lettres patentes du 25 janvier, conféra le titre de régente» à Marie-Louise , ([ui prêta serment , le 24 , en cette qualité , entre les mains de l'empereur, et dans un conseil composé des princes et des grands dignitaires de l'empire, des ministres du cabinet et des ministres d'état.
Le même jcuir, Napoléon convoqua aux Tuileries les officiers de la garde nationale parisienne , dont il s'était déclaré le commandant en chef. « Je pars avec confiance , leur dit-il; je vais combattre l'ennemi, et je vous laisse ce que j'ai de plus cher au monde , l'impéi-atrice et mon fils! .. MM. de Brancas, de Brévannes, etc., figuraient parmi ces officiers , qui jurèrent tous de garder le dépôt confié à leur dévouement.
Ce fut ce jour-là encore que Napoléon reçut la lettre dont nous avons déjà parlé , et par laquelle Carnot lui offrait ses services. Quel conti-asle se présenta alors à l'esprit de l'empereur! Carnot, qui avait été le dernier organe de la république , et qui était resté étranger aux splendeurs de la nouvelle monarchie, Carnot se rapprochait , dans l'adversité, d(> celui dont il avait combattu l'élévation, tandis que Murât, l'un des premiers princes de l'empire, le beau-frère , l'ami , le vieux camarade de l'empereur, comblé par lui de dignités et d'honneurs et doté d'une couronne, choisissait le moment où la fortune trahissait son bienfaiteur pour donner au monde le scandale d'une défection nouvelle, et pour porter aux Autrichiens et aux Busses le secours de cette bravoure toute française qui leur avait été si souvent fatale... Napoléon venait d'apprendi^ que le roi de Naples imitait le prince royal de Suède, et ([ue , par un traité à la date du 1 1 janvier, son beau-frère et son beaupère avaient conclu , sous les auspices des Anglais, une étroite alliance pour lui faire la guerre; de telle sorte que le prince Eugène, qui se soutenait à peine en face des armées autrichiennes, allait avoir sur ses derrières l'armée napolitaine , et ce brillant général dont il avait si longtemps admiré le courage et partagé la gloire, et qui avait été l'un des chefs les plus illustres de l'armée française ' .
11 fallait toute la force d'âme de Napoléon pour n'être pas ébranlé
' Le vice-roi imblia, à crttc occasion , nn ninnif<sle qui se teiiiiinait ainsi : « Oiioiiiuc uni à Napoléon par les liens du sang, et lui flevant tout, il se tlcclarc contre lui ; et dans quel moment? lorsf|uc Napoléon est moins hcurewxl
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dans sa constance par tant d'incidents déplorables, tant de lâchetés, tant d'infaniies. Mais il avait reçu de la nature un caractère fort et fier, ainsi qu'il l'avait dit lui-même dans une occasion récente, et il s'indignait de l'abandon universel dont chaque jour lui apportait un nouveau symptôme , sans se laisser abattre ni décourager.
Surmontant donc ses dégoûts, et bravant l'orage qui grondait sur tous les points de la France, il marcha à la rencontre des alliés qui avaient violé la neutrahté suisse pour envahir les provinces de l'est. Il partit de Paris, le 25 janvier, à trois heures du matin, après avoir brûlé ses papiers les plus secrets , et avoir embrassé son épouse et son
ROUCÎCT.
fds... pour la dernière fois! ! Il établit, le 20, son quartier-général à
VUry, et arriva, le 27, à Saint-Dizier, d'où il cliassa l'ennemi qui y commettait depuis deux jours toutes soites d'excès. La présence de l'empereur combla de joie les habitants. Un vieux soldat, le colonel Bouland , vint se jeter à ses pieds et lui exprimer la reconnaissance de la population qui se pressait autour de son libérateur. Deux jours après, Napoléon enlevait la ville et le château de Brienne à lUiicher, et lui faisait perdre quatre mille hommes. Un oflicier-général , du nom de Hardenberg et neveu du chancelier de Prusse, fut pris au bas de l'escalier du château. Bliicher, qui ne croyait pas que l'empereur se trouvât à l'armée, et surtout si près de lui, faillit subir le même sort, au moment où il descendait du château , à pied , à la tète de son état-major. Pour protéger leur retraite , les Prussiens mirent le feu à la ville.
Le -l^"" février, Blùcher et Schwartzenberg réunis débouchèrent sur la Rothière et Dienville, où se trouvait l' arrière-garde de l'armée française. Fiers de leur supériorité numérique, ils comptaient sur un facile triomphe. Les généraux Duhesme et Gérard les détrompèrent; Duhesme conserva la Rothière, et Gérard , Dienville. Le maréchal Victor, posté au hameau de la Giberie, s'y maintint également pendant toute la journée. Mais , à la nuit, une batterie de la garde, qui s'égara, tomba dans une embuscade et resta au pouvoir de l'ennemi. Les canonniers se sauvèrent toutefois, avec leurs attelages, en se formant en escadron et en combattant vigoureusement dès qu'ils virent qu'ils n'avaient plus le temps de se mettre à leurs pièces.
Le combat de Brienne et la défense de la. Rothière , de Dienville et de la Giberie avaient ouvert glorieusement la campagne. Mais Blucher et Schwartzenberg disposaient de forces si considérables, que Napoléon pouvait craindre d'être enveloppé ou d'être coupé de sa capitale , s'il persistait à garder ses positions dans les environs de Brienne. Des colonnes ennemies se dirigeaient d'ailleurs sur Sens par Bar-sur-Aube et par Auxerre. L'empereur devait accourir pour mettre Paris à l'abri d'une surprise. 11 se retira donc sur Troyes, où il entra le 5 février, et ensuite sur Nogent, où son quartier-général se trouvait le 7. Son but était aussi de séparer, par ses rapides et habiles manœuvres, les deux grandes armées prussienne et autrichienne qu'il ne pouvait attaquer avec avantage tant que leur jonction durerait, et qu'il se promettait bien de battre l'une après l'autre , s'il parvenait à les isoler.
Son plan eut un commencement d'exécution et un premier et écla-
tant succès , le ^ 0 février, à Cliaiiipaubcrt ; mais ses coups tombèrent cette fois sur les Russes, Le général en chef Ousouwieff , à la tête de douze régiments, essuya une complète déroule. 11 fut pris avec six mille des siens , et laissa le reste noyé dans un étang, ou mort sur le champ de bataille. Quarante pièces de canon , tous les caissons et les bagages demeurèrent au pouvoir du vainqueur.
Le lendemain , ce fut le tour de Bliicher d'être battu. Napoléon l'atteignit à Montmirail , et , en deux heures de combat , lui fit éprouver de si grandes pertes, que son corps d'armée parut entièrement détruit. Le jour suivant, nouveau succès. Une colonne ennemie, qui cherchait à protéger la retraite de Bliicher, fut enlevée à Château-Thierry, oîi k's troupes françaises entrèrent pêle-mêle avec les Prussiens et les Busses, Ci[iq généraux de ces deux nations se trouvèrent parmi nos prisonniers. L'empereur coucha au château de Nesle. Les débris de l'ennemi précipitaient leur retraite, qui ressemblait à une fuite ; et comme en marchant sur Paris, pleins d'espoir et de jactance, les soldats de Bliicher et de Sacken avaient commis beaucoup de vexations et de cruautés, ils furent exposés, dans leur déroute, aux poursuites des paysans champenois, qui les assaillirent dans les bois et en prirent un grand nombre, qu'ils étaient fiers de conduire aux postes de l'armée française.
Mais ces armées alliées , chaque jour anéanties , reparaissaient incessamment, toujours disposées au combat. On ne saurait trop le redire, nous avions l'Europe entière sur les bras , et elle remplaçait incontinent par des troupes fraîches ses troupes battues et dispersées. Bliicher, dont le corps était détruit, le 12, à Château-Thierry, put rentrer en lice, le ^4, à Vauchamp. Ce village, attaqué par le duc de Raguse , fut pris et repris plusieurs fois. Pendant qu'on s'y battait avec acharnement, le général Grouchy tomba sur les derrières de l'ennemi dont il sabra les carrés. L'empereur saisit ce moment pour faire charger ses quatre escadrons de service , qui enfoncèrent et prirent un carré de deux mille hommes. Toute la cavalerie de la garde vint après au grand trot; l'ennemi déjà vaincu pressa sa retraite devant elle. Mais il fut mené l'épée dans les reins jusqu'à la nuit, et il ne trouva même pas un refuge dans l'obscurité; car les vainqueurs continuèrent de le culbuter et de le poursuivre malgré la nuit, en forçant ses carrés, jonchant la terre de ses morts , lui faisant de nombreux prisonniers et s'em-
parant de ses canons. Son ariiùie-gardo , formée par la di\ision russe du généi'al Ouroussoff, abordée à la haionnelte par le premier régiment de marine, ne put soutenir le choc et se dispersa , laissant entre nos mains mille prisonniers parmi lesquels le commandant en chef luimême.
La journée de Vauchamp coûta aux alliés dix mille prisonniers, dix drapeaux , dix pièces de canon , et beaucoup de tués et de blessés.
Ponr marcher à la rencontre des corps qui opéraient sur la Alarne et menaçaient Paris du côté de Ileims et de Soissons, Tempereui' avait dû laisser à des lieutenants le soin de contenir Schwarlzenberg sur l'Aube et la Seine. Mais le généralissime autrichien, n'ayant devant lui que des forces trop inférieures aux siennes, s'était porté en avant, après avoir été retenu pendant deux jours sous les murs de IS'ogent piii- le général Bourmont, Les maréchaux Victor et Oudinot n'avaient pas cru prudent de hasarder une bataille pour arrêter le feld-maréchal , et ne pouvant lui barrer le passage, ils s'étaient retirés, le premier, sur Nangis, le second, sur la rivière d'Yères, et Oudinot avait même ordonné , en prenant ce parti , de faire sauter les ponts de Montereau et de 3Ielun.
Dès que l'empereur apprit les progrès de Schwarlzenberg , il laissa Marmont et Mortier sur la Marne et accourut , avec la rapidité de l'éclair, sur le point menacé par l'armée autrichienne. Le IG févriei-, il était arrivé sur l'Yères, ayant son quartier-général à Guignes. Le 17, il se porta sur Nangis, où se trouvait le corps russe de Wittgenstein , qui venait appuyer le mouvement des Austro-Bavarois. Une autre colonne russe, sous les ordres du général Palhen, était à Mormant. L'empereur flt attaquer ces deux généraux , qui furent mis l'un et l'autre en pleine déroute. Le général Gérard emporta le village de Mormant, où le 52e entra au pas de charge. La cavalerie , commandée par les généraux de Valmy et 3Iilhaud, et soutenue par l'artillerie du général Drouot, rompit en un mstant les carrés de l'infanterie russe qui, dans sa défaite, fut prise presque en entier, généraux , officiers et soldats, au nombre de plus de six mille. Le général en chef Wittgenstein eut à peine le temps de se sauver et de gagner Nogent. Il avait annoncé, en passant à Provins, qu'il serait le >I8 à Paris. Obligé de traverser, en fuyard, cette même ville, il avoua franchement la déroute complète qu'il venait d'essuyer, en échange du grand succès qu'il s'était promis.
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(I J'ai été bien battu, dit-il; deux de mes divisions ont été prises; dans deux heures, vous verrez les Français. >'
Cette fois, l'annonce du général russe se vérifia. Le comte de Valmy et le maréchal Oudinot marchèrent sur Provins et l'occupèrent, tandis que le général Gérard se porta sur Villeneuve-le-Comte, où il attaqua et battit les divisions bavaroises. Sans la faute d'un général , d'ailleui's ofticier très-distingué, et qui négligea de charger à la tète d'une division de dragons placée sous son commandement, le corps du général de Wrède était entièrement détruit.
11 passa la nuit du 1 7 au 1 8 au château de Psangis , résolu de se porter le lendemain sur Montereau , où le maréchal Victor devait a\oir devancé l'armée autrichienne et pris position le 17 au soir.
Cependant, lorsque le général Château se présenta le 18, à dix heures du matin , devant Montereau , ce poste important était déjà occupé di'puis une heure par le général Blanchi , dont les divisions avaient pris position sur les hauteurs qui couvraient les ponts et la ville. Quoique bien inférieur en nombre , le général Château n'écouta que son courage et attaqua vivement l'ennemi ; mais les forces étaient trop inégales : privé de l'appui des divisions qui auraient dû arriver à Montereau la veille au soir, le général Château fut d'abord repoussé; la vigueur avec laquelle il soutint son attaque donna néanmoins le temps à d'autres
corps d'arriver et de se mettre en ligne de bataille. Gérard, venu l'un
DK NAPOLEON. r.7.=»
dos premiei's, avait rétnhii imc cspèfc d'i''(iiiilil)ro dans les chances du combat, lorsque rempcicur sui'vinl au gah^); sa présence lit redoubler les troupes d'ardeur et de bravoure; il se porta au plus fort du danger, au milieu des boulets et des balles ; et comme les soldats murmuraient de le voir s'exposer ainsi, il leur dit : « Allez, mes amis, ne craigQez rien; le boulet qui me tuera n'est pas encore fondu. » L'ennemi avait déjà plié sur le plateau de Surville quand le général Pajol , débouchant tout à coup sur ses derrières, par la l'oute de Melun, le força de se jeter dans la Seine et dans l'Yonne. La garde n'eut pas besoin de s'engager; elle ne parut que pour voir fuir l'ennemi dans toutes les directions, et assister an beau triomphe des corps de Gérard et de Pajol. Les habitants de Montereau s'associèiv'iit à ce triomphe en tirant par leurs fenêtres sur les Auti'ichicns et les Wurtembergeois. L'armée française lit une peite (jui affecta douloureusement l'empereur : le général Château , jiour prix de la grande valeur qu'il avait déployée en cette joui-née, lut frappé à mort sur le pont de Monleieau. Les gardes nationales de la Bretagne prirent part à l'action et s'empai-èrent du faubourg de Melun; l'empereur leur avait dit en les passant en revue : « Montrez de quoi sont capables les hommes de l'ouest; ils furent dans tous les temps les iidèles défenseurs de leur pays et les plus fermes appuis de la monarchie. »
Après avoir distribué des louanges et des récompenses aux généraux (jui avaient contribué au gain de cette bataille, Napoléon songea à ceux (jui avaient mis de la lenteur dans leur marche ou de la négligence dans leur commandement. 11 reprocha au général Guyot, en face des troupes, de s'être laissé enlever quelques pièces d'artillerie au bivouac de la nuit dernière. Le général ftJontbrun fut signalé dans le bulletin comme ayant abandonné la forêt de Fontainebleau aux Cosaques , sans résistance; et le général Digeon se vit renvoyer devant un conseil d<' guerre pour y répondre du manque de munitions que les canonniers avaient éprouvé à l'attaque du plateau de Surville. L'empereur trou- \ ait dans la gravité des circonstances des raisons de sévérité ; il révo- (jua toutefois la mesure prise à l'égard du général Digeon, sur la demande que lui en lit le général Sorbier, qui vint lui rappeler les anciens services de son vieux compagnon d'armes.
Mais de tous les reproches qui sortirent de la bouche de Napoléon et i]ui retentirent dans toute l'Europe , celui (jui produisit le plus d'im-
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pression fut sans contredit celui qui atteignit le maréchal Victor, dont le rapport officiel disait : « Le duc de Bellune devait arriver le ^7, au soir, à Montereau ; il s'est arrêté à Salins : c'est une faute grave. L'occupation des ponts de 3Iontereau aurait fait gagner à l'empereur un jour, et permis de prendre l'armée autrichienne en flagrant délit. » L'empereur ne s'en tint pas à ce blâme solennel; il envoya au maréchal la permission de se retirer de l'armée, et il disposa de son commandement en faveur du général Gérard.
Victor, déjà si affligé par la mort de son gendre, l'intrépide Château , ne se laissa pas accabler en silence ; il vint trouver l'empereur, lui expliqua ses retards par la fatigue des troupes , et ajouta que , s'il avait commis une faute , le coup qui frappait sa famille la lui faisait expier bien cruellement. L'image de Château expirant se présenta alors à Napoléon et l'attendiit ; le maréchal profita de ce moment pour lui dire avec émotion : « Je vais prendre un fusil ; je n'ai pas oublié mon ancien métier ; Victor se pincera dans les rangs de la garde. » L'empepeur fut vaincu par ce noble langage, u Eh bien! Victor, restez, lui dit-il en lui tendant la main ; je ne puis vous rendre votre corps d'armée , puisque je l'ai donné à Gérard , mais je vous donne deux divisions de la garde; allez en prendre le commandement, et qu'il ne soit plus question de rien entre nous. »
Les combats de Mormant et de Montereau eurent pour Schwartzenberg le même résultat que ceux de Montmirail et de Vauchamp , de Champaubert et de Château-Thierry avaient eu pour Blucher; les Autrichiens , aussi malheureux que les Prussiens et les Russes dans leur marche sur Paris , furent contraints de rétrograder à leur tour, à travers une population aigrie par leurs violences et acharnée à leur poursuite. Napoléon rentra dans Troyes le 25 février; la présence de l'ennemi y avait encouragé des partisans des Bourbons à faire des manifestations publiques de leur opinion : un émigré et un ancien garde du corps avaient porté la décoration de Saint-Louis; l'empereur les fit traduire devant une commission militaire qui les condamna à mort; l'émigré seul fut exécuté, le garde du corps avait pris la fuite.
Battus sur la Seine et sur la Marne, et voyant leurs deux grandes armées mises en déroute, se retirer, découragées, devant les troupes victorieuses de Napoléon , les souverains alliés pensèrent une fois encore à gagner du temps pour refaire le moral de leur armée et poui'
faire avancer loufs réserves. Dans ce but , ils proposèrent de reprendri' les négociations stériles ouvertes à Francfort dans le mois de novembre précédent; et, pour inspirer plus dr condance à Napoléon et ne lui laisser aucun doute sur la sincérité des dispositions paciliques de la coalition , ce fut l'empereur d'Autriche, son beau-père , que l'on chargea des premières propositions.
CIlAlMTHb: XLIX.
Confies (le Chàtjlloii. Mii de la campagne de ISIV Kiiliéc des alliés à l'ai is
\^oLl:o^ avait couché, le 22 février, au hameau de Cliàlres , où il occupait la chau- |ini(re d'un charron. Il s'y trouvait encore le 25 dans la matinée, se préparant à mar- < her sui- Troyes , lorsqu'un aide-de-camp de l'empereur d'Autriche , le prince Went- /el-Lichtenstein , fut introduit auprès de lui. Le message du prince avait pour but apparent d apporter la réponse de l'empereur François à une lettre que son gendre lui avait écrite de Nangis. L'aide-de-camp autrichien débuta par des paroles flatteuses. Son maître et ses augustes alliés avaient reconnu le bras de Napoléon aux coups redoublés qui venaient de les atteindre ; ce n'était plus qu'à regret qu'ils devaient continuer une guerre aussi terrible, et dont les chances leur devenaient tous les jours plus
niSrOIIU- 1>K NAPol.l-ON. tiT'.»
funestes. Ainsi parlait le prince, et >aiK)léon de s étonner d'un langage qui contrastait si complètement avec les bruits (jui se répandaient de toutes parts sous la protection d'une diplomatie indiscrète. C'était le cas d'une franche explication , autant du moins que l'envoyé autrichien pouvait la donner. Napoléon lui demanda s'il n'était pas vrai que la coalition en voulût à sa personne et à sa dynastie , et qu'elle eût dessein de rétablir les Bourbons sur le trône de France, selon la vieille et constante pensée du cabinet anglais. Le prince de Lichtenstein n'hésita pas à déclarer (ju'uii pareil projet n'entrait point dans les vues des potentats du continent , et cpie l'on ne faisait intervenir les Bourbons que comme un moyen de guerre, propre à susciter quelque diversion dans l'intérieur de la France. Cette réponse était loin d'être satisfaisante. Si les Bourbons n'avaient été représentés , dans le camp des alliés, que par des agents obscurs, à peine eût-on pu admettre l'étrange rôle que voulait leur faire jouer le prince de Lichtenstein ; mais les Bourbons arrivaient en personne à la suite de l'étranger : le comte d'Artois était en Suisse , le duc d'Angoulème aux Pyrénées , tous les princes de la famille sous les drapeaux de la coalition. Comment donc cette coalition, dont l'Angleterre était toujours le lien et la tète, et qui poursuivait depuis vingt-cinq ans le triomphe du droit divin sur le principe populaire , se serait-elle moquée si cruellement des augustes personnages qui représentaient le mieux pour elle la légitimité monarchique , l'illustration et lantiquité des races royales de l'Europe? Que les descendants de Louis XIV eussent été humiliés et proscrits par la France révolutionnaire, à la bonne heure! mais que la royauté euiopéenneeût pensé à les abandonner et à les livrer à la risée du monde , au moment de clore victorieusement une lutte sanglante, ouverte et soutenue pouieux pendant un quart de siècle! cela n'est ni dans son intérêt ni dans son droit; cela était tout à fait invraisemblable, ou , pour mieux dire, moralement impossible ; car, s'il fût arrivé que les monarques alliés n'eussent pas songé au résultat inévitable de leur triomphe, le principe politique dont la coalition était issue aurait toujours trouvé, dans le sein des cabinets , des hommes d'état plus conséquents qui se seraient laits ses organes et qui auraient soumis les rois eux-mêmes à la suprématie de la logique.
Il n'y avait que la victoire qui pût préserver la France de la restauration des Bourbons , au point où en étaient les choses. Napoléon écouta
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FIISTOIKK
cependant avec faveur les protestations du prince de Lichtenstein et ses ouvertures pacifiques. Il lui promit d'envoyer dès le lendemain un de ses généraux aux avant-postes pour y négocier un armistice.
A peine l'officier autrichien était-il sorti, que M. de Saint- Aignan , le négociateur de Francfort, se présenta à l'empereur. Il venait de Paris, et tout ce qu'il avait vu et entendu lui faisait sentir la nécessité de finir la guerre au plus vite , car personne n'en voulait plus ; c'était une espèce de paix à tout prix que réclamait l'anxiété publique et que M. de Saint-Aiguan osait conseiller après elle. « Sire, s'écria-t-il , la paix sera assez bonne si elle est assez prompte. — Elle arrivera assez tôt si elle
est honteuse, » repartit vivement Napoléon , dont l'œil sévère accompagna M. de Saint-Aignan jusqu'à la porte de la chaumière.
Nous avons dit que les alliés ne désiraient qu'une simple suspension d'armes, pour avoir le temps de se renforcer, et aussi afin de rompre le cours trop rapide des succès de Napoléon et d'affaiblir la supériorité morale et l'ascendant que les événements mihtaires lui donnaient plus que jamais depuis huit jours. Le regard perçant de l'empereur sut démêler cette ai-rière-pensée à travers les déclarations contraires des
parlementaires étrangers. Il exigea donc que les bases de la paix fissent partie des conditions de l'armistice, et il indiqua même ces bases dans lesquelles il faisait entrer en iircmière ligne la conseivation d'Anvers et des côtes do la Belgique. Napoléon , qui prévoyait que les Anglais s'opposeraient de toutes leurs forces à une prétention menaçante i)Our leurs intérêts, tenait à ce qu'elle fût débattue préliminairement dans les pourparlers ouverts pour rarmistiee, et non point au congrès de Cliàtillon , qui allait continuer l'œuvre dérisoire de Francfort; c'était le seul moyen d'échapper aux conditions et aux entraves qu'il redoutait de la part de la diplomatie britannique.
Mais les souverains du continent éludèrent une proposition qui était contraire à leurs vues, et ils refusèrent de s'isoler d'un allié qui était leur meneur, et presque leur maître. Ils persistèrent à renvoyer au congrès toute négociation relative à la paix.
Napoléon dut se résoudre alors à pousser la guerre avec vigueur, tout en laissant parlementer pour un armistice à Lusigny, et négocier pour la paix à Cliàtillon.
Cependant , tandis que les Aulricliiens, les derniers battus de la coalition , se montrent conciliants sur la Seine et sur l'Aube et cherchent à y retenir Napoléon par l'espoir d'une cessation prochaine des hostilités , les Prussiens , dont les défaites datent déjà de dix jours et qui se sont pressés de réparer leurs pertes, redeviennent menaçants sur la Marne, et Bliicher profite de l'éloignement du grand capitaine pour tenter une nouvelle course sur Paris.
Napoléon apprit, à Troyes, dans la nuit du 26 au 27 février, le mouvement de l'armée prussienne. Sa résolution fut bientôt prise. Il accourut de nouveau au secours de sa capitale, et vint, avec la prodigieuse célérité qu'il savait si bien donner à sa marche et à ses manœuvres, se jeter sur les derrières de Bliicher, qui avait toujours en face les corps de 3Iarmont et de Mortier.
Mais il ne fallait pas que Schwartzenberg s'aperçût du départ de l'empereur, et qu'il sût n'avoir plus devant lui que les deux corps d'armée de Macdonald et d'Oudinot , que Napoléon avait laissés sous le commandement en chef du premier de ces maréchaux. A cet effet, de grandes démonstrations eurent lieu sur toute la ligne de l'armée française , telles qu'on avait l'habitude d'en faire à l'apparition de l'empereur au camp.
L'empereur était pourtant déjà loin de là. Parti de Troyes, le 27, dans la matinée, il arriva le soir sur les confins du département de l'Aube et de la 3Iarne , et passa la nuit à Herbisse , où il s'installa dans le presbytère , qui ne se composait que d'une cliambre et d'un fournil.
Le 28 , à Sézanne , il apprit que Mortier et Marmont , après avoir opéré leur jonction , le 26 , à La Ferté-sous-Jouarre , s'étaient trouvés encore trop inférieurs en nombre à Bliicher, et avaient reculé devant lui dans la direction de Meaux. Il marcha aussitôt de ce côté et porta son quartier-général au château d'Estrenay, où il passa la nuit du 28 février au ^*'"mars.
Des officiers d'ordonnance , envoyés par Macdonald et Oudinot, vinrent l'y rejoindre. Ils annonçaient que le jour môme que l'empereur avait quitté Troyes, les Autrichiens avaient repris l'offensive, et qu'à la suite d'un engagement meurtrier sur les hauteurs de Bar-sur-Aube ils s'étaient facilement aperçus qu'ils n'étaient plus en présence du gros de l'armée française ni de son chef. Cette découverte les avait enhardis jusqu'à détacher le prince de ITesse-Hombourg et le général Bianchi sur Lyon , pour y empêcher le maréchal Augereau de tenter la moindre diversion par le bassin de la Saône , et pour lui enlever même la position importante qu'il occupait dans cette seconde ville du royaume. Malgré un détachement aussi considérable , Schwartzenberg et Witgenstein s'étaient crus assez supérieurs en nombre pour revenir sur Troyes, où les ducs de Tarente et de Reggio n'étaient pas eux-mêmes assez forts pour se maintenir.
Entre les périls de la capitale de l'empire et ceux qui pouvaient menacer le chef-lieu d'un département, il n'y avait pas à balancer. Napoléon songea d'abord à arrêter l'ennemi , qui n'était plus qu'à quelques marches de Paris , et qu'il tenait déjà , pour ainsi dire , sous sa main redoutable. Il espéra en finir assez tôt avec Bliicher, pour retourner au pas de course sur Schwartzenberg , et pour retomber à l'iraproviste sur les Autrichiens avant qu'ils eussent fait des progrès inquiétants. C'était le même génie qui avait donné au monde l'admirable spectacle de « la campagne des cinq jours, » en 1796; seulement, il répétait cette fois pendant plusieurs mois , ce qu'il n'avait fait alors que pendant quelques jours, se multipliant en quelque sorte pour se trouver partout où le danger devenait pressant , pour battre , à de grandes distances et presque en même temps , les divers corps de l'armée ennemie.
DK NAPOLIiON. (isr,
Dès que Bliicher apprit que l'empereur approchait , il chercha à lui échapper : la marche d^ l'armée pi-ussieniie sur Paris navail pas été aussi facile et aussi rapide que ÏNapoléon avait pu le craindre. Mortier et iMarmont n'avaient cédé le terrain que pied à pied , et leur retraite avait même été marquée par quelques avantages remportés dans les environs de Meaux , aux combats de Gué-à-Trème et de IJsy.
L'empereur ne connut le mouvement rétrogiade de Bliicher que dans la journée du 4" mars, en arrivant sur les hauteurs qui dominent La Ferté, Il s'était llatté d'enfermer le généralissime prussien entre lui et les maréchaux de Raguse et de Trévise, et il le vit s'éloigner précipitamment dans la direction de Soissons , après s'être fait un rempart de la Marne en coupant les ponts.
L'ordre fut aussitôt expédié à Marmont et à Mortier de se mettre, sans perdre un instant, à la poursuite des Prussiens, tandis que Bâcler d'Albe et Rumigny allaient annoncer la retraite des Prussiens , l'un à Paris et l'autre à Chàtillon. La reconstruction du pont de La Ferté coûta un jour à l'empereur ; enfin son armée put franchir la Marne , dans la nuit du 2 au 3 mars et se porter d'abord sur Château-Thierry, pour prendre ensuite la route de Soissons , où l'empereur espérait acculer Bliicher sous le canon de la place , dont les fortiûcations étaient en bon état , et qui avait une garnison de (juatorze cents Polonais pour se défendre.
Mortier et Marmont exécutèrent avec autant de célérité que d'intelligence les ordres qui leur avaient été transmis ; et leur marche sur Soissons , parallèle à celle de l'empereur, tint Bliicher constamment resserré entre deux armées fiançaises. Les Prussiens semblaient donc perdus sans ressources ; leur fuite ne pouvait les mener qu'à une capitulation ou à une destruction totale, sous les murs de Soissons.
Mais la Providence ne veut pas que les Prussiens soient anéantis! elle a de tout autres desseins ! . . . Au moment où Blucher va tomber sous les coups des troupes françaises qui le pressent et l'enveloppent, Soissons , qui devait le rejeter, lui ouvre ses portes ; c'est que Soissons n'est plus gardé par la bravoure et la fidélité polonaises ; les Russes de Wintzingerode et les Prussiens de Bulow en sont aujourd'hui les maîtres; un commandant français en a disposé ainsi.
Napoléon était à Fismes lorsqu'il apprit ce qui se passait à Soissons; son indignation fut égale à sa surprise. Pour retenir les faibles dans la
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ligue du devoir et contenir les malveillants , il rendit , le 4 mars , deux décrets, dont l'un ordonnait à tous les Français de courir aux armes à l'approche de rennemi , et l'autre prononçait la peine des traîtres contre tout fonctionnaire qui tenterait de refroidir l'élan des citoyens.
La diplomatie étrangère ne restait pas non plus inactive. Par un traité daté de Chaumont le l"mars, les plénipotentiaires anglais avaient fuit prendre l'engagement formel à toutes les puissances du continent de ne déposer les armes qu'après avoir renfermé la France dans ses anciennes limites. Napoléon apprit bientôt par M. de Rumigny que cette prétention était devenue à Chàtillon tuUimalum des alliés , et il prévit qu'on chercherait à rendre la paix impossible en lui faisant des conditions inacceptables , tout en paraissant désirer la fin de la guerre et se prêter aux moyens deconcihation.
L'armée française venait d'atteindre à Craonne (7 mars) et de battre complètement Bliicher, qui , au lieu de s'enfermer dans Soissons avait continué sa retraite sur l'Aisne , lorsque les dépêches du duc de Yicence annoncèrent à l'empereur que la coalition exigeait de lui non-seulement qu'il abandonnât toutes les conquêtes de la répubhque et de l'empire, mais que cet abandon fût posé comme préliminaire des négociations par les plénipotentiaires français eux-mêmes, à qui l'on interdisait toute proposition contraire aux résolutions irrévocables des hautes puissances. L'humiliation aurait été trop forte , le sacrifice trop grand pour Napoléon vaincu ; que ne devait-ce pas être , quand les exigences de l'ennemi lui parvenaient sur un champ de bataille où il venait de remporter une brillante victoire? « S'il faut recevoir les étrivières , s'écria-t-il , ce n'est pas à moi de m'y prêter, et c'est bien le moins qu'on me fasse violence. »
Les plénipotentiaires de la vieille Euiope avaient prévu cette réponse, qui entrait tout à fait dans leurs vues. Ils savaient bien que l'homme qui s'était élevé au-dessus de toutes les gloires anciennes et modernes , comme le représentant de la France nouvelle , ne consentirait jamais à descendre de cette hauteur pour aller proposer honteusement à des rois qui portaient tous encore l'empreinte de ses pieds sur leurs fronts superbes , de se rapetisser lui-même et d'abaisser le grand peuple à leur convenance. Une pareille concession ne pouvait être imposée qu'aux hommes de l'ancienne France , et ces hommes euxmêmes n'auraient pas voulu en prendre l'initiative. Demander à Na-
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poléoii d'offrir lui-même pour base de la paix une condition qui devait blesser plus tard la susceptibilité patri()ti(|ue et les sentiments nationaux des transfuges mêmes de la révolution et de l'empire, c'était une nouvelle déclaiation de guerre ^ une façon d'outrager, d'aigrir et de lendre irréconciliable l'ennemi avec lequel on affectait de négocier incessamment.
M. de Humigny ne porta donc pas à Cliàtillon la nouvelle proposition que les alliés avaient exigée. Peu de jours après, les conférences pour l'armistice furent rompues et le congrès de Cliàtillon feimé. Napoléon, revenant depuis sur les prétentions des alliés , s'est exprimé en ces termes :
« J'ai du m'y refuser, a-t-il dit, et je l'ai fait en toute connaissance de cause; aussi, même sur mon roc, ici, en cet instant, au sein de toutes mes misères , je ne m'en repens pas. Peu me comprendront , je le sais; mais pour le vulgaire même , et malgré la tournure fatale des événements, ne doit-il pas aujourd'hui demeurer visible que le devoir et l'honneur ne me laissaient pas d'autre parti? Les alliés, une fois qu'ils m'eussent entamé, en seraient-ils demeurés là? Leur paix eûtelle été de bonne foi , leur réconciliation sincère? C'eût été bien peu les connaître, c'eût été vraie folie que de le croire et de s'y abandonner. N'eussent-ils pas profité de l'avantage immense que leur traité leur eût consacré , pour achever, par l'intrigue , ce qu'ils avaient commence jiar les armes? Et que devenaient la sûreté , l'indépendance , l'avenir de la France? Je préférai de courir jusqu'à extinction les chances descombats, et d'abdiquer au besoin. »
Napoléon courut en effet la chance des combats. Vainqueur à Craonne, le 7, il marcha sur Laon dont l'armée prussienne occupait les hauteurs. A l'avantage de la position , Bliicher, malgré ses défaites , joignait toujours et plus que jamais celui du nombre. Depuis La Ferté, il n'avait cessé de se renforcer, en ralliant successivement, dans sa retraite, Wintzingerode , Bulow, Sacken, Langeron, etc. aiais un dernier ajtpui , et le plus important , venait de lui arriver, et il pouvait attendre Napoléon avec une armée de plus de cent mille hommes. Bernadotte, qui semblait avoir hésité à passer le Rhin , et qui se traînait plus qu'il ne marchait à la suite des troupes de la coahtion ; Bernadotte , que les espérances données à Abo par le czar ne pouvaient plus tromper, en présence des Bourbons assis sous la tente des alliés ; Bernadotte formait la réserve de Bliicher.
L'empereur résolut néanmoins d'attaquer les Prussiens, et il s'y préparait, le 10, à quatre heures du matin, mettant ses bottes et demandant ses chevaux , lorsqu'on lui amena deux dragons qui arrivaient à
pied du côté de Gorbeny et qui annonçaient que le corps du duc de Raguse avait été surpris et mis en pleine déroute , cette nuit même. A cette nouvelle , Napoléon suspendit l'ordre d'attaque qu'il avait transmis à ses généraux ; mais l'ennemi , instruit par ses coureurs des événements de la nuit, prit lui-même l'offensive; et, après une lutte opiniâtre, dans laquelle la division Charpentier soutint vaillamment l'honneur de nos armes, l'empereur dut songer à se mettre en retraite. Il partit de Chavignon , le H au matin , passa la journée du 42 à Soissons , où il laissa
le duc de Trévise, pour contenir de ce côté l'armée de Bliicher, et se porta sur Reims , que le général Saint-Priest , Français au service de la Russie, venait d'enlever au général Corhinoan. Cette ville fut aussitôt reprise qu'attaquée; rerapcreur y entra dans la nuit du J3 au 14. Marmont, après avoir rallié ses troupes, était venu l'y rejoindre et avait pris part à l'attaque. Napoléon lui reprocha d'abord amèrement de s'être laissé surprendre et d'avoir compromis le succès de la journée du 10, devant Laon; mais il reprit ensuite le ton de bienveillance et d'affection auquel il avait habitué le maréchal.
Napoléon s'arrêta trois jours à Reims, et il y partagea son temps entre les combinaisons militaires et les mesures administiatives.
Les événements se précipitaient.
Tandis qu'aux frontières du nord le général Maison conservait les positions confiées à sa garde, que Carnot faisait échouer toutes les tentatives des Anglais sur Anvers, et .que le général Rizaiinet enfermait et taillait en pièces dans Berg-op-Zoom quatre mille hommes de la même nation , qui s'étaient introduits la nuit dans cette place, et qui avaient espéré s'en Tendre maîtres sans coup férir, à la faveur des intelligences criminelles qu'ils y avaient pratiquées, les chances de la guerre, rendues plus alarmantes par les macliinations poUtiques, tournaient contre Napoléon sur tous les autres points de l'empire. Soult avait été battu à Orthez et se retirait sur Tarbes et sur Toulouse. Augereau ne se soutenait plus qu'avec peine à Lyon et se préparait à l'évacuer pour aller prendre position derrière l'Isère. Bordeaux avait ouvert ses portes aux Anglais', et le duc d'Angoulême y était attendu. Le comte d'Artois arrivait en Bourgogne. Enfin Schwartzenberg , que Macdonald et Oudinot n'étaient pas assez forts pour arrêter, menaçait de nouveau Paris, où le comité royaliste redoublait d'ardeur et d'activité.
Dans cette situation extrême, dont il mesure, en un clin d'œil, la gravité et le péril, l'empereur sent qu'il ne peut plus se sauver que par un coup d'éclat , par une action décisive, et il n'hésite pas à diriger ce coup sur Schwartzenberg, dont l'approche jette déjà l'alarme dans la capitale. Il laisse donc une fois encore à Marmont et à ^lortier le soin de contenir Bliicher et de préserver Paris du côté de l'Aisne et de
' Le maire de Bordeaux, Linch, qui livra cette ville aux Anglais et aux Bombons, avait dit à Napoléon , trois mois auparavant ; • Napoléon a tout fait pour les Français, les Français feront tout pour lui. ■
la Marne , et clans la crainte qu'ils ne puissent remplir celte tâche avec succès , et que quelque corps ennemi ne parvienne à leur échapper et à surprendre le siège du gouvernement, il recommande, il ordonne à son frère Joseph, qu'il a nommé son lieutenant-général, de ne pas attendre que le danger soit trop imminent pour faire partir et mettre en sûreté l'impératrice et le roi de Rome; puis il s'achemine vers Épernay et va , par Fère-Champenoise et Méry, prendre à dos les Autrichiens, qu'il suppose arrivés à Nogent.
L'empereur avait quitté Reims, le 17, dans la matinée. Le 49, il était aux portes de Troyes, et battait l' arrière-garde ennemie, à ce même hameau de Châtre , où il avait reçu le prince de Lichtenstein et M. de Saint-Aignan. Mais les Autrichiens ne marchaient pas sur Paris, comme on le lui avait annoncé; après s'être avancés jusqu'à Provins, ils avaient subitement rétrogradé. L'empereur Alexandre, en apprenant les succès de Napoléon à Craonne et à Reims, avait craint que Schwartzenberg , en se rapprochant seul de la capitale , ne se fit encore battre séparément, et que toutes ces défaites journalières et isolées ne unissent par décourager les troupes de la coalition , déjà remplies d'appréhensions et d'alarmes par l'attitude de plus en plus hostile que prenaient les populations de la Champagne, de la Lorraine et de l'Alsace. Le czar avait donc insisté , dans un conseil de guerre tenu à ïroyes , pour que les deux grandes armées alliées manœuvrassent incontinent de manière à opérer leur jonction dans les environs de Châlons , afin de marcher de là sur Paris et d'écraser tout ce qui s'opposerait à leur passage. Cet avis avait prévalu , et Napoléon rencontra , le 20 , en avant d'Arcis , l'armée entière de Schwartzenberg qui se portait en masse sur cette ville pour y franchir l'Aube et gagner rapidement les plaines de la Champagne , où le ralliement devait s'effectuer. Ce brusque changement de système dans les opérations militaires des alliés dérangeait tout à fait les plans de l'empereur, qui s'aperçut d'ailleurs bien vite de la position difficile et périlleuse dans laquelle le plaçait la rencontre d'une armée trois fois plus forte que la sienne , là où il n'avait cru trouver qu'une arrière-garde. Il fit bonne contenance toutefois , et, comme en tant d'autres occasions, il demanda à la valeur de suppléer le nombre , en jetant dans la lutte le poids de son propre exemple , et en ne comptant pour rien ses dangers personnels. « Enveloppé dans le tourbillon des charges de cavalerie, dit le Mamiscril de ]S\A, ï\ne se dé-
DE NATOLLON.
ns'.»
gage qu'en mettant lepee à la iiKiiii. A diverses re|)iis('s, il eonibal à la tète de sou escorte ; et loin d'éviter les dangers , il semble au contraire les braver, l'ii obus tombc^ à ses pieds; il attend le coup et dispaiail
bieutùt dans un nuage de poussière et de fumée ; on le croit pei'du ; il se relevé, se jette sur un autre cheval, et va de nouveau se placer sous le leu des batteries!... La mort ne veut pas de lui. »
Malgré les efforts prodigieux de l'armée française et l'Iiéroïsme inaltérable de son chef, le combat d'Arcis ne put empêcher le passage de l'Aube par les Autrichiens. L'empereur se retira en bon ordre , après avoir fait beaucoup de mal à l'ennemi et l'avoir tenu pendant un jour en échec; mais Schvvartzenberg finit par se faire céder le chemin qui devait le mener au devant de Bliicher. Le môme jour, Augereau abandonna Lyon à Blanchi et à Bubna.
Ne pouvant plus s'opposer à l'exécution des plans de l'ennemi et à la redoutable jonction conseillée par Alexandre, Napoléon songe à déranger, à son tour, les nouvelles combinaisons des alUés , en cherchant à les entraîner, malgré eux, dans un nouveau cercle d'opérations, et en se
jetant sur les limites de la Champagne et de la Lorraine, d'où il pourra, selon la marche des événements , rallier les nombreuses garnisons de l'est, organiser le soulèvement des populations, détruire les corps isolés, manœuvrer sur les derrières de Scliwartzenberg et de Bliicher, couper leurs communications avec la frontière , ou se rapprocher d'eux si les dangers de Paiis l'exigent, pour les placei* entre son armée infatigable et les troupes non moins intrépides de Marmont et de Mortier.
Dans ce dessein , l'empereur se dirige sur Saint-Dizier, où il va coucher le 23. Caulaincourt vient l'y rejoindre, et lui annonce la rupture définitive des négociations. Cette nouvelle devait être prévue , puisque les prétentions des alliés n'étaient point un mystère. Cependant, les mécontents du quartier-général en prennent occasion de murmurer plus hautement que jamais contre l'empereur, qu'à l'exemple de ses plus acharnés ennemis ils accusent toujours de la prolongation de la guerre. (( 11 y a autour de Napoléon lui-même, dit un de ses secrétaires, trop de personnes qui s'éloignent de Paris avec regret. On s'inquiète tout haut , on commence à se plaindre. Dans la salle qui touche à celle où Napoléon s'est enfermé , on entend des chefs de l'ai'mée tenir des propos décourageants. Les jeunes officiers font groupe autour d'eux. On veut secouer l'habitude de la confiance. On cherche à entrevoir la possibilité d'iuie révolution. Tout le monde parle, et d'abord on se demande : Où va-t on? Que devenons-nous? S'il tombe, tomberons-nous avec lui ? »
Le 24 , l'empereur se porta sur Doulevent , où il passa toute la journée du 25. Le lendemain , il revint à Saint-Dizier, pour soutenir son arrière-garde attaquée par un corps ennemi qu'il croyait appartenir à l'armée de Schwartzenberg , et qui était un détachement de Blùcher, commandé par Wintzingerode. Sa présence sauva l'arrière - garde ; Wintzingerode fut battu et poursuivi , dans sa fuite, sur les deux routes de Vitry et de Bar-le-Duc.
Mais ce faible avantage ne pouvait guère compenser la déroute complète que les ducs de Raguse et de Trévise avaient essuyée la veille, à Fère-Champenoise. Maintenant, le chemin de Paris est ouvert, sans obstacle , aux alliés ; ils ne manqueront pas de le suivre et de pousser vigoureusement devant eux les débris de l'armée qu'ils viennent d'é'craser.
Dès que Napoléon coiimit la délaitt' de sos lioutenanls et le danger (jue courait la capitale , il n'hésita pas à revenir en toute Imle sur Paris. Parti de Doulevent, le 2î), au point du jour, il expédia le fiénéral Dejean, son aide de camp, pour annoncer aux Parisiens (ju'il volait à leur secours; elle 50 au soir il n'était plus qu'à ein(( lieues de sa capitale, relayant à Froraeuteau , pour franchir la dernière distance qui le séparait de sa bonne ville de Paris, quand on lui apprit (|u'il était trop tard, que cette grande cité venait de se rendre, et (|ue l'ennemi devait y entrer le lendemain matin. Arrêté par cette funeste nouvelle, il revint à Fontainebleau. Paris avait en effet capitulé. Les ducs de Raguse et de Trévise, après le désastre de Fère-Champenoise, avaient fait de vains efforts pour arrêter l'ennemi. A son approche, Joseph, se fondant sur les ordres de Napoléon , avait exigé le départ précipité de l'impératrice et du roi de Rome, malgré l'avis presque unanime du conseil de régence; et cette résolution avait fait dii'e à Talleyrand , au soi-tir du conseil : « .Maintenant sauve qui peut. » On ajoute que la reine Hortense , désolée de voir la régente et son fds abandonner la capitale aux intrigants et aux conspirateurs, la pressa vivement de rester, et lui dit avec l'accent d'une conviction qui était prophétique : » Si vous quittez les Tuileries, vous ne les reverrez plus. » Mais Joseph, que Cambacérès et Clarke soutenaient contre l'opinion des autres membres du conseil, entraîna Marie-Louise. « Une des choses les plus étonnantes du moment , dit l'historien de la bataille et de la capitulation de Paris (Pons de l'Hérault), est sans contredit l'opiniâtreté avec laquelle le roi de Rome refusa de partir. Cette opiniâtreté fut tellement marquée, qu'il fallut employer la violence pour emporter le jeune prince. Les cris de l'eufant-roi étaient déchirants. Il répéta maintes fois . « Mon père m'a dit de ne pas m'en aller...» Tous les spectateurs versaient des larmes. Qu'on ne s'imagine point entendre le récit d'une chose inventée pour plaire. Cette scène de douleur eut lieu devant des témoins irrécusables. Il peut se faire qu'on eût inspiré au jeune prince ce qu'il devait dire; mais la vérité est qu'il fut étonnant par le choi.x de ses expressions et par la manière dont il les employa. »
Après le départ de Marie-Louise et de son lils, on fit dans Paris des préparatifs de défense; mais le désordre régnait dans tontes les administrations , et surtout à celle de la guerre, dont le chef, le duc de Feltre, tint une conduite si étrange, qu'elle fit peser sur sa tête les plus
HISIOIMK
graves soupçons. Les armes manquaient, d'un eôté, les munitions, de l'autre , et partout une main invisible semblait paralyser la défense et favoriser l'invasion. Malgré les mystérieuses entraves qu'éprouvait le patriotisme, la garde nationale, sous le commandement du brave Moncey, fit des prodiges de valeur dans la journée du 50 mars. Les
élèves d'Alfort, les pupilles de la garde impériale , les élèves de TÉcoIe polytechnique, s'associèrent glorieusement aux gardes nationaux. Ce fut surtout à la barrière de Clichy que les alliés rencontrèrent une vive résistance. Le doyen des soldats de la France, le vénérable Moncey était là, avec son ûls et son chef d'état-major, Allent; des artistes célèbres, des écrivains distingués l'entouraient et partageaient ses périls '.
l'airni lc^ brnvrs qui ah.inildiinèrrrit Ipiirs Iravaux pacifigne-s po r courir à la (U'f(ii:sp de leur pays, M. l'oiisdc lll.'rMiill citu Knimaiiiicl Diiiialy, Charlet , AuImi-I. Maiisniii et Horace Veniet.
1)1. NAl'ol.KoN
« Xous avons bien commencé, leur disiiit-il, nous devons bien liiiii'. C'est là notre dernier relrancliemeiit; faisons-y niidciiiici-clfoil. I/hcinneur et la patiic nous le commandent. )
Mais le courage devait succomber à la On sous le nombre; il devait succomber partout, perdu, comme il rélait, au milieu de tant de lâchetés et de trahisons. Si Moncey relrouxc, aux It.inièies de P;n-is, l'élan patriotique de la jeunesse, d'autres, qui ont conmiencé comme lui uniront moins bien. Marmont s'est laissé enveU)pper par les babiles coureurs du comité royaliste; la trame du prince de Bénévent, (|ui a feint de partir avec les ministres et qui n'est pas sorti de Paris, enlace de toutes parts le duc de Haguse. Ou lui persuade cpie la capitale ne peut être sauvée que par une capitulation, et, pour sauver la capitale, il livre l'empire. Le 51 mars 1814, l'étranger entre triomplialement à Paris, pour y renverser le trône de .\ai>oléon; et ceux qui lui en ouvrent les portes sont les mêmes hommes que h^s statuts impériaux du ÔO mars 1800 avaient établis les soutiens liérédltaires de la nouvelle dvnastie !
CIIAniHK L
DccliPHiico n ..iMliiiilioii (le Niiiiolédr. lt;i|i| cl ilcs liourlioii-, A<lifii\ de l'"<inlaiiifl>lf;iii. I>i'|i;iit i)i>m- l'ilc d'Elbe.
OiME, Vienne, Berlin, Madrid, Naples , Lisbonne, Moscou, capitales de la vieille Europe, vous êtes donc toutes vengées!
Paris subit à son tour la domination insolente de l'étranger ; le Louvre et les Tuileries sont au pouvoir du Russe et du Germain ; les Cosaques campent sur la place de la Révolution , et les Bourbons vont re-
venir! La barbarie se croit triomphante, la contre-révolution irrévocablement accomplie. La barbarie et la contre-révolution se trompent. Elles n'ont pas vaincu la civilisation et la démocratie , parce qu'elles en occupent la métropole. Si la coalition est maîtresse de Paris , les Erançais sont toujours les maîtres des alliés , car ils continuent pour
HISTOIRE DK NAPOLÉON Mr,
eux, sous le poids de rinvasioii , rédueation libérale (ju'ils ont commencé de leur donner par la conquête; plus que jamais ils vont leur enseigner les arts, les sciences, Tindustrie, les mœurs, les lois, les idées du pays où l'esprit déraociali(iue et le génie du progrès ont lixé le siège de leui- empire; plus que jamais le peuple initiateur remplira sa nnssion de piopagande , exeieei-a son suprême patronage, et constatera sa supériorité sur les autres peuples, en les renvoyant dans leurs foyers, plus liers et plus jaloux de ce qu'ils auront appris en France, que des succès militaires qu'ils y auront obtenus avec le triple appui du n(Mnbre, du hasard et de la trahison.
Que Tancien régime aussi modère sa joie. S'il parvient à ressaisir le sceptre, la nation française ne le lui verra reprendre qu'avec répugnance, et elle ne fera que s'altaclu'r davantage aux principes non veaux , que redoubler de sollicitude pour les intérêts créés par la nvolution , que mettre plus de piix aux conquêtes sociales de la démocratie.
Ainsi, tous les effoits des rois depuis viuiit-cinq ans n'auront abouti qu'à un triomphe qui doit tôt ou tard tourner contre eux-mêmes! D'une part, le grand homme, en tombant du trône, ne descendî'a pas de la haute position qu'il occupe déjà dans l'histoire; s'il perd une couronne, il gardera toute sa gloire, tout son génie, toute sa grand< ur morale; d'un autre côté, le grand peuple, sous la domiiiatiou combinée de l'étranger et de la contre-révolution , rcsfei'a fermement révolutionnaire, conservera toute sa puissance civilisati"ice, et continuera de régner sur le monde policé. Ainsi procède la Providence' L'émancipation graduelle de Thumanité, l'élévation progressive du plébéianisme , comme dit M. Ballanche, l'affranchissement du travail , la consécration exclusive des droits du mérite, la fondation de l'aristocratie des vertus, des talents et des services , c'est-à-dire l'organisation définitive de la véritable démocratie : voilà les desseins que son immuable pensée a conçus dans l'éternité, et dont elle poursuit la réalisation successive dans le temps! Et sa main invisible, par des voies dont elle connaît seule les détours et les issues, fait même concourir à cette œuvre et marcher à ce but les puissances rebelles qui luttent avec opiniâtreté contre la venue inévitable de l'avenir, et qui se flattent aujourd'hui d'avoir assuré le retour du passé!
La capitale de l'empire français est donc occupée par les armées
G!)(i [IISTOIUK
étrangères; les alliés ne veulent plus de Napoléon ni de sa famille; Tempereur d'Autriclie, seul, pense au roi de Rome et à la régente. Quant à Alexandre, il prend une attitude de modération et de générosité ; il déclare qu'il respectera la volonté du peuple français, et il l'appelle à se donner le gouvernement qui lui conviendra le mieux ; appel illusoire qui constitue une poignée d'agents du comité royaliste les interprètes du vœu national , et qui renferme les comices souverains de la France dans le salon de Talleyrand! Une députation , qui compte parmi ses membres le fameux comte Ferrand, se présente chez l'empei'eur de Russie : elle répond à l'appel du czar; elle vient dire ce que veut la France ! Et le comte de Nesselrode , qui connaît la pensée intime de son maître, révèle à la députation que ce qu'elle désire est arrêté dans la pensée de l'autocrate. Lors donc (lu'Alexandre proclamait la libre souveraineté de la France et faisait d^ objections à Talleyrand sur la possibilité du retour des Bourbons, ce n'était qu'une comédie de sa part, selon l'expression naïve de l'un des acteurs, M. de Bourrienne. Alexandre n'avait pas besoin des pressantes démonstrations du piiiice de Bénévent pour savoir que Louis XVIll était un principe , et que la coalition avait combattu pour ce principe; mais il tenait à faire considérer la résolution à laquelle il avait dû s'arrêter depuis longtemps , comme l'effet des manifestations de l'tqiinion publicpie, et il voulut cacher ses propres exigences et celles de ses alliés derrière l'autorité de Fun des grands corps de l'état que l'on pût prendre pour l'organe ofliciel de la nation. Talleyrand le mit à l'aise lorsqu'après lui avoir fait entendre les bruyantes clameurs de quelques groupes isolés en faveur des Bouiitons, il l'assura qu'il fei-ait décréter tout ce qu'il voudrait, la déchéance même de Napoléon et le rappel de Louis XVIII, pai- ce sénat qui ne lefusait rien naguère à l'empereur, et que la nation avait couvert de son mépris et frappé de sa réprobation pour cette basse et infatigable complaisance. L'événement justifia la confiance de Talleyrand. Le 2 avril, le sénat déclara Napoléon Bonaparte et sa famille déchus du tiône de France ; puis il appela , par un autre acte, le chef de la maison de Bourbon à reprendre la couronne de ses pères; mais comme les membres de l'imperceptible minorité (jui avait hasardé pnrhjis quelque opposition sous l'empire , et que Napoléon traitait dédaigneusement d'idéologues, avaient prêté leur appui au parti royaliste, dans l'espoir d'obtenir une constitution plus favorable aux libertés pu-
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bliques, ils oiiront leur influonce d'un jour dnns rassombkV où leur vote n'avnil jamais eu aueiui poids jus((ue-là , et Talleyrand leur laissaélaborer un projet d'acte constitutionnel dont il se réservait de faire plus tard bon niarcbé à Louis XMII.
Tandis que Talleyrand , conniie président d'un gouvernement provisoire dans lequel il s'était donné pour collègues Beurnonville, Jaucourt . d'Alberg et l'abbé de Montesquieu , régnait dans la capitale , pour le compte des étrangers et des Bourbons, Napoléon était à Fontainebleau, au milieu d'une garde fidèle qui bridait de venger la honte de la capitulation de Paris, mais entouré d'un état-major qui n'epiouvait pas la même ardeur ni la môme impatience. Dans la nuit du 2 au 3 avril , le duc de Vicence vient lui annoncer que les monanjues qu'il a épargnés tant de fois et don* il pouvait clore les royales destinées après Austerlitz , léna et Wagram , refusent de traiter avec lui et demandent son abdication. Cette prétention l'indigne et l'irrite d'abord; il voudrait tenter encore le sort des armes; mais tout est morne, silencieux autour de lui; ses vieux compagnons d'armes ne sont plus que les grands dignitaires d'une monarchie qui tombe , et dont ils ne seraient pas jaloux de partager la chute. « Comblez un homme de bienfaits , dit Montesquieu , la première idée que vous lui inspirez c'est de chercher les moyens de les conserver. « Napoléon l'éprouve aujourd'hui, et cette triste expérience le détermine à écrire de sa main les ligiies qui suivent :
« Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seid obstacle au rétablissement de la paix en Europe , l'empereur Napoléon, lidèle à son serment , déclare qu'il est prêt à descendre du trône, à quitter la France et même la vie pour le bien de la patrie, inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de l'impératrice et du maintien des lois de l'empire.
• Fait en notre palais de Fontainebleau, le 4 avril I8H.
» Napoléon. »
Caulaincourt fut chargé de porter cet acte à Paris; on lui adjoignit Ney et Mncdonald. Malgré la capitulation de Paris, Napoléon voulait que Marmont fit partie du message. Était-ce pour le retenir sur la pente de la défection, et pour l'empècfier d'aggraver sa première faute par quelque démarche moins excusable et plus criminelle?
Quoi qu'il en soit, les deux maréchaux prirent avec le duc de \i-
cence le chemin de la capitale, et l'empereur, qui apprit bientôt que Marmont venait de passer aux alliés, dénonça cette trahison à son armée par un ordre du jour, où il flétrit aussi la conduite du sénat.
Les plénipotentiaires de Napoléon ne réussirent pas dans leur message.. Le traité honteux que Marmont venait de faire avec le prince de Schwartzenberg , et l'enlèvement noclurne de son armée pour la faire passer au milieu du camp ennemi , permettaient aux alliés de se montrer plus exigeants que jamais et de proclamer, avec Talleyrand, que Louis XVIIl était un principe , dont la coalition des rois avait poursuivi la consécration et qu'elle n'abandonnerait pas au moment du triomphe. Le duc de Vicence ne rapporta donc a Fontainebleau que la demande d'une nouvelle abdication , qui devait exclure du trône le prince impérial et la famille entière de Napoléon.
Cette proposition , aussi dure qu'humiliante , fut repoussée avec indignation par l'empereur. Il songea alors sérieusement à continuer la guerre, et il se mit à énumérer les ressources qui lui restaient au nord , dans le midi , aux Alpes et en Itahe. Mais ses calculs , ses espérances , ses résolutions , demeurent solitaires ; et si quelqu'un rompt le silence pour lui répondre, ce n'est pas une parole d'adhésion, de sympathie et d'entraînement qu'on lui fait entendre. Les objections arrivent en foule , et le tableau de la guerre civile ne lui est pas épargné. L'empereur hésite , son âme est Uvrée à toutes les perplexités de l'incertitude : cependant l'idée de la guerre civile l'a profondément remué , et bientôt il s'écrie : <( Eh bien! puisqu'il faut renoncer à défendre ])lus longtemps la France , l'Italie ne m'offre-t-elle pas encore une retraite digne de moi? Yeut-on m'y suivre encore une fois?... Marclions vers les Alpes ! »
A ces mots , les fronts mornes , les visages soucieux de ses vieux camarades se rembrunissent encore davantage. Napoléon s'aperçoit que l'état-major de Lodi et d' Aréole n'est plus là pour le suivre , et que les ducs héréditaires de la monarchie impériale, après avoir goûté des douceurs de la cour, se sont lassés des aspérités du métier des armes. «< Ah ! si dans ce moment , dit le baron Fain , Napoléon indigné fut passé brusquement de son salon dans la salle des officiers secondaires , il y aurait trouvé une jeunesse empressée à lui répondre ! quelques pas encore , et il aurait été salué au bas de ses escaliers par les acclamations de tous ses soldats! leur enthousiasme aurait ranimé son âme! Mais
Napoléon succombe sous les habitudes de son règne . il croirait déchoir en marchant désormais sans les grands ofûciers que la couronne lui a donnés. »
L'empereur recueille donc le fruit de la réaction monarchique dans laquelle il s'est égaré : il lui faudrait les intrépides lieutenants qui lui juraient avec enthousiasme, à Toulon, de le suivre en Egypte, et il ne les retrouve plus aujourd'hui à ses cotés, quoiqu'il soit entouré des mêmes hommes. C'est que la république, en l'élevant, lui avait donné un cortège de héros , et que l'empire a fait de ces héros des grands seigneurs qui n'ont plus ni la volonté ni la force de l'empêcher de tomber. Ce contraste est son œuvre : Napoléon , selon le mot si connu , « a refait le lit des Bourbons; » il n'a plus qu'à se retirer à leur approche , et à céder aux événements. C'est aussi ce qu'il va faire. L'empereur prit alors la plume, et au bout de quelques minutes, il remit à Caulaincourt l'acte que les alliés lui faisaient demander ; il était conçu en ces termes :
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« Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur était le seul
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obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidèle à son serment , déclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de la vie , qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France,
" Napoléon. »
Que deviendra maintenant le dominateur de l'Europe , désarmé et détrôné? Quel sort assigner à un homme qui fut placé si haut, et dont le bras peut à chaque instant remuer le monde? En quel lieu le reléguer?
Les souverains balancent entre Corfou, la Corse ou l'île d'Elbe. Cette dernière résidence est enfin préférée. Un traité va régler la destinée de la famille impériale tout entière. Mais Napoléon s'en offense ; il ne veut pas de cette manière de |)rocéder à son égard : « A quoi bon un traité , dit-il , puisqu'on ne veut pas régler avec moi ce qui concerne les intérêts de la France? »> Puis il envoie des courriers à Caulaincourt, dans le but de retirer son abdication. Mais il est trop tard; le sacrifice est consommé.
Le traité , repoussé par Napoléon , fut signé , le 4 1 avril , par les puissances alliées. Le lendemain , le comte d'Artois fit son entrée dans Paris. 11 s'annonça par une proclamation qui promettait l'abolition de la conscription et des droits réunis. Les Bourbons savaient combien la popularité de Napoléon avait été compromise par l'impôt indirect et par la prolongation de la guerre. Ils ne pouvaient ignorer que si des manifestations de contentement et de joie apparaissaient dans le midi de la France, c'était le retour de la paix, ainsi que l'espoir d'un allégement dans les charges publiques , qui provoquaient ces démonstrations, bien plus qu'un souvenir d'affection pour l'ancienne dynastie. Leur politique consista donc d'abord à profiter des fautes de l'empire ; et le premier écrivain de l'époque ne craignit pas de se faire libelliste , pour développer ou exagérer les griefs qui avaient pu nuire à l'empereur dans l'esprit du peuple. Au cri : « Plus de conscription ! plus de droits réunis! » on ajouta la promesse d'institutions libérales, et le solennel engagement de respecter et de tenir pour inviolables les intérêts matériels et moraux de la France nouvelle. Jamais la révolution ne montra mieux sa puissance! au moment où le génie succombait , pour avoir cessé de s'appuyer absolument sur elle , après l'avoir rendue si longtemps glorieuse et forte , ses ennemis , que l'on prenait mal à