‹ Histoire de l'empereur NapoléonChapitre 41 sur 51 · DE NAIM)LL;()\. T(II · texte numérisé non relu

DE NAIM)LL;()\. T(II

propos pour ses vainqueurs, étaient obligés de la rassurei-, de la flatter, de lui offi-ir des garanties et de lui donner des espéranees !

La nuit qui suivit l'arrivée du comte d'Artois à Paris fut marquée à Fontainebleau par quelipie événement dont le temps n'a pas encore dévoilé le mystère. Une agitation extraordinaire fut aperçue dans le palais; les serviteurs de ÎNapoléon accoururent dans sa cbanibre et |)arurent en proie aux plus vives alai"mes ; les médecins furent mandés, on réveilla les amis fldèles , Bertrand , Caulaincourt et .Maret. L'empereur, qui refusait obstinément de signer le traité du I \ avril , et dont la conversation faisait présager de sinistres desseins, surtout depuis qu'il avait appris ({u'on avait refusé à sa femme et à son lils de venir le rejoindie ; l'empereur éprouvait des douleurs intestinales si violentes que l'on crut à un empoisonnement. Cependant l'application des remèdes que l'on s'empressa de lui offrir amena un assoupissement dont l'illustre malade sortit pleinement guéri. Les écrivains, qui penchent à admettre une tentative de suicide, prétendent qu'il dit alors : « Dieu ne le veut pas! » Mais des personnes du service de l'empereur, parmi celles qui l'ont suivi partout , ont déclaré que les souffrances aiguës de Napoléon , pendant cette nuit mystérieuse , ne furent (pie le résultat naturel de la crise morale qu'il subissait depuis plus de dix jours, et elles ont repoussé l'idée d'une tentative d'empoisonnement. Le duc de Bassano a rendu, dit-on , un semblable témoignage.

Quoi qu'il en soit, l'empereur ne laissa rien apparaître de ce cpi'il avait souffert dans la nuit. Son lever se passa comme à l'ordinaire; il se montra seulement plus résigné que la veille , car il demanda le traité qu'il avait rejeté jusque-là , et il y apposa sa signature.

Marie-Louise , (pii avait reçu à Bambouillet la visite des souverains de l'Autriche et de la Russie , et à qui l'on avait interdit d'aller à Fontainebleau , n'attendait plus que d'apprendre le départ de son époux , pour se laisser conduire tristement à Vienne, avec le jeune prince dont l'empereur François , son auguste père , venait de contribuer à briser la destinée. Tout unissait à la fois pour Napoléon ! les nobles jouissances de la grandeur polili(iue et les douces consolations de la vie privée. L'ile d'Elbe ne pouvait être pour lui qu'une étroite prison ; il se soumit néanmoins à la nécessité qui lui en imposait la résidence. En vain le colonel Montholon vint l'assurer du dévouement des troupes et des populations de l'est , pour l'encourager à tenter encore le sort des

7 02 HISrOIllK

armes « « Il est tl^op tard , répondit-il , ce ne serait plus à présent que de la guerre civile , et rien ne pourrait m'y décider. » Le dernier coup de canon avait été tiré en effet, le 10 avril, à la bataille de Toulouse, par le maréchal Soult , qui ne connaissait pas les événements de Paris et de Fontainebleau , et qui mit le sceau de la gloire à la dernière page de nos immortelles campagnes.

Des commissaires nommés par les puissances alliées devaient conduire Napoléon à l'ile d'Elbe. Le départ fut fixé au 20 avril. Dans la nuit qui précéda ce départ , le valet de chambre Constant et le maraeluck Roustan imitèrent les grands dignitaires de l'empire et abandonnèrent leur maître.

Le 20, à midi, l'empereur descendit dans la cour du Cheval-Blanc, où la garde impériale formait la haie. Il n'y avait plus auprès de lui que quelques fidèles , parmi lesquels figuraient en première hgne le duc de Bassano et le général Belliard. A son approche , le cœur des soldats tressaillit, et leurs yeux se remphrent de larmes. L'empereur annonça par un geste qu'il voulait parler, et il se fit aussitôt un silence religieux pour que chacun pût entendre et recueillir les dernières paroles du grand homme à l'élite des braves.

'< Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, dit-il , je vous fais mes adieux : depuis vingt ans , je suis content de vous; je vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.

» Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi ; une partie de l'armée a trahi ses devoirs , et la France elle-même a voulu d'autres destinées.

» Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois ans ; mais la France eût été malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.

» Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi ; n'abandonnez jamais notre chère patrie , trop longtemps malheureuse ! Aimez-la toujours, aimez-la bien cette chère patrie.

» Ne plaignez pas mon sort ; je serai toujours heureux , lorsque je saurai que vous l'êtes.

» J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je suivrai sans cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire ce que nous avons fait.

» Je ne puis vous embrasser tous ; mais j'embrasserai votre gêné-

DE ^APOLEO^.

rai Venez , général . . (Il serre le général Petit dans ses bras. ) Qu'on m'apporte l'aigle... (Il la baise.) Chère aigle! que ces baisers reten-

ti • î'J^ fr

tissent dans le cœur de tous les braves ! . . . Adieu , mes enfants !.. Mes vœux vous accompagneront toujours; conservez mon souvenir. •>

A ces mots , les sanglots des soldats éclatent ; tout ce qui entoure l'empereur fond en larmes , et lui , non moins ému , s'arrache à cette scène déchirante , en se jetant dans une voiture où le général Bertrand était déjà placé. Le signal du départ fut immédiatement donné. Napoléon s'éloigna de Fontainebleau, accompagné du grand maréchal, des généraux Drouot et Cambrone , et de quelques autres personnes qui voulurent s'associer à la fidélité de ces braves guerriers. Partout, sur son passage, et jusqu'aux confins de la Provence, il entendit, autour de sa voiture, les cris de Vive l'empereur! Cette constance du peuple l'attendrit et le consola. 11 comprit dès lors que, malgré la tendance impopulaire de quelques actes qui avaient pu contribuer à sa chute ,

70{ HISTOIlîK DE NAPOLEON.

les Bourbons ne parviendraient pas à abolir en France le culte de son nom.

Entre Lyon et Valence , l'empereur rencontra le maréchal Augereau , qui venait de lui reprocher dans une proclamation (( de n'avoir pas su mourir en soldat. » Napoléon, qui ignorait encore l'ignoble et ridicule insulte de son camarade d'Arcole , descendit de voiture pour aller l'embrasser. En l'abordant, il mit le chapeau à la main , tandis que le maréchal affecta de rester couvert et garda sa casquette de voyage sur la tète tant que dura l'entrevue et même au moment des adieux. Une heure après , Napoléon trouva sur la route quelques détachements du corps d'Augereau qui lui rendirent les honneurs qu'il recevait lorsqu'il élait sur le trône. Les soldats lui dirent hautement : « Sire, le maréchal Augereau a vendu votre armée. »

L'empereur fut obhgé d'éviter Avignon , où les meneurs qui firent assassiner un an plus tard le maréchal Brune avaient organisé un coup de main et provoqué une fermentation dans les esprits , qui faisait présager leurs sinistres desseins.

Arrivé près du Luc , le 26 au soir, il coucha chez un député au corps législatif, où il rencontra la princesse Pauline. Le lendemain, il était à Fréjus; et après un séjour de vingt-quatre heures dans cette ville, il s'embarqua à huit heures du soir, pour l'île d'Elbe.

CHAPITUK LI

Arrivée à Porto Ferrajo. Séjour à lile d'Elbe. Retour en France. Débarquement à Cannes, Marche triomphale sur Paris. 20 mars \»in.

CEL rapprochement entre les phases de la vie du héros qui peuvent le plus frapper par leur contraste! Fréjus l'avait vu débarquer, à son retour d'Egypte , lorsque, escorté des Marmont, des Murât, des Berthier, etc., il venait conquérir le ^pouvoir suprême sur les représentants de la France , et jeter les fondements d'un vaste et puissant empire : c'est à Fréjus qu'il est revenu quinze ans plus tard , dépouillé de ce pouvoir par l'étranger dont il faisait l'admiration et l'effroi , et par les corps muets et dociles qu'il avait donnés pour successeurs aux assemblées orageuses de la république ; c'est à Fréjus qu'il s'est embarqué non pas cette fois pour aller prendre le timon d'un grand état et pour essayer de relever à son profit le premier trône de l'univeis, mais déchu de ce trône et repoussé de ce gouvernail par ce même sénat qui lui prodigua si long-

temps, jusqu'au dégoût, les plus basses adulations, et par ce même corps législatif qu'il chassait avec opprobre trois mois auparavant ; mais trahi ou délaissé par ses vieux camarades et par ses proches , trahi par Marmont et par Murât, délaissé par Berthier et par tant d'autres!... Dieu l'a voulu ainsi, et Dieu ne fait rien en vain ! Laissons faire sa toutepuissance !

Napoléon mouilla dans la rade de Porto-Ferrajo , le 5 mai , le jour même de l'arrivée de Louis XVIII à Paris. Les autorités de l'ile d'Elbe s'empressèrent d'aller complimenter leur souverain , à bord de la frégate anglaise qui l'avait amené. Le lendemain , l'empereur descendit à

terre et fut salué par cent un coups de canon. Toute la population, ayant en tête le corps municipal et le clergé, se porta à sa rencontre.

« C'était pour l'empereur et pour sa suite , dit un témoin oculaire , un spectacle curieux et touchant que la joie naïve des jeunes Elboises et l'enthousiasme de ces simples pêcheurs qui , depuis longtemps , se plaisaient à faire raconter à nos soldats tant d'exploits éclatants et de victoires mémorables où le nom de Napoléon était toujours associé. Sa renommée, ses revers imposaient également. Le calme, la gaieté même avec lesquels l'empereur questionnait les moindres citoyens contribuaient à accroître l'enthousiasme. »

Napoléon s'occupa de l'administration de l'île d'Elbe , comme s'il se

lïrt proposé d'y régner sérieusement et longtemjis ; comme si Tactivité de son génie n'eût pas dû se trouver bientôt gênée dans les limites d'une souveraineté aussi étroite. Il étudia les productions du sol et les ressources de Tindustrie, parcourut toutes les parties de l'île, et prépara partout d'importantes améliorations.

Le 26 mai , Cambrone arriva avec les braves de la vieille garde qui avaient voulu partager l'exil de l'empereur. Plus tard , la princesse Pauline et madame Lœtitia se rendirent auprès de Napoléon , qu'elles ne voulurent plus quitter.

Napoléon attendait impatiemment des nouvelles de France. Comme autrefois, lorsqu'il parcourait, aux bords du Nil, les journaux d'Eu-

rope avec avidité , pour voir si le moment n'était pas venu de franchir la mer et d'aller renverser le directoire, de même il interroge aujourd'hui les fouilles publiques ou consulte les correspondances privées , pour savoir comment la nation française supporte les étrangers et les Bombons, et comment les Bourbons et les étrangers se conduisent envers la nation française. Quant aux injures quotidiennes dont il est l'objet dans toutes les gazettes , il s'en montre peu soucieux. « Suis-je bien déchiré? dit-il un jour au général Bertrand , qui lui apportait les journaux français. — Non , sire, répondit le grand maréchal , il n'est pas

question aujourd'hui de votre majesté. —Allons, reprit-il, ce sera pour demain; c'est une fièvre intermittente, ces accès passeront, n

Cependant le gouvernement que la coalition avait imposé à la France se montrait digne de son origine. Les promesses du comte d'Artois restaient sans effet; Louis XYIII fondait sa charte sur le bon plaisir et le droit divin. La noblesse redevenait insolente , et le clergé intolérant. Toutes les faveurs du pouvoir pleuvaient sur l'émigration , ses haines et ses dédains tombaient sur la vieille armée. On anoblissait Cadoudal, on exaltait Moreau , on réservait une statue à Pichegru , et les fidèles guerriers de la France étaient abreuvés de dégoûts et d'humiliations. Toutes les grandes choses que le grand peuple avait faites , sous la république et sous l'empire,' étaient supprimées de son histoire, ou n'y paraissaient plus qu'entachées par l'usurpation et la révolte dont on les faisait dériver ; le prince qui vivait obscurément au milieu des ennemis de la France , tandis que nos armes triomphaient à Fleurus , à Lodi , à Marengo et à Austerlitz , prétendait avoir régné sur la France , au temps d'Austerlitz et de Marengo , et datait ses actes de la dix-neuvième année de son règne. La presse, qui aurait pu combattre les fausses doctrines , résister aux funestes tendances et flétrir les actes odieux ; la presse, à peine proclamée libre, était rigoureusement bâillonnée, et la censure s'établissait en dépit de la charte ; grâce à une synonymie , imaginée avec autant d'audace que d'à-propos , pour prouver à la France que réprimer ei prévenir étaient deux mots identiques.

L'empereur, au moment même de son abdication , avait prévu les fautes des Bourbons et entrevu la possibihté de son retour. Le Mémorial nous retrace les pensées qui traversèrent alors son esprit , et nous donne la vraie explication du dessein hardi qu'il va bientôt exécuter. C'est Napoléon lui-même qui parle, en se reportant aux derniers jours qu'il passa à Fontainebleau :

» Si les Bourbons , me suis-je dit , veulent commencer une cinquième dynastie , je n'ai plus rien à faire ici , mon rôle est uni ; mais s'ils s'obstinent par hasard à vouloir recontinuer la troisième , je ne tarderai pas à reparaître. On pourrait dire que les Bourbons eurent alors ma mémoire et ma conduite à leur disposition : s'ils se fussent contentés d'être les magistrats d'une grande nation , s'ils l'eussent voulu , je demeurais, pour le vulgaire, un ambitieux, un tyran, un brouillon, un (léau. Que de sagacité, de sang-froid, il eût fallu pour m'apprécier et

I)K NAPOl.KOX.

me rendre justice! Mais ils ont tenu à se retrouver encore les seigneurs féodaux , ils ont préféré n'être que les chefs odieux d'un parti odieux à toute la nation ! »

Si Napoléon fit dire de lui , en ^ 84 4 , qu'il avait refait le lit des Bourbons, les Bourbons, à leur tour, vont donc lui rouvrir le chemin du trône. Dès que Napoléon connut bien la situation de la France et qu'il fut averti du sort que lui réservait le congrès de Vienne , il n'eut pas à balancer, et sa résolution fut bientôt prise. On a beaucoup parlé de ses intelligences en France et en Italie , de ses émissaires , de ses correspondants, de ses complices ; car on a voulu attiibuer sa sortie de l'île d'Elbe à un complot. Il est certain aujourd'hui (jue sa conspiration fut toute dans sa tète, et qu'il ne consulta personne sur ses projets, que tout le monde ignorait encore à Porto-Ferrajo , la veille même du départ, à l'exception de Drouot et de Bertrand

Ce fut le 26 février 1815, à une heure après midi, que Napoléon avertit sa garde de se préparer au départ. Le plus vif enthousiasme se ma-

uifesta aussitôt parmi ces braves , dont la mèi-e et la sœur de l'empereur, placées aux fenêtres du palais , excitaient encore l'ardeur et le dévouement. On n'entendait plus de tous côtés que ce cri : « Paris ou la mort !» Une proclamation vint bientôt annoncer ofûciellement aux habitants de l'île d'Elbe que l'empereur Napoléon se séparait d'eux. « Notre auguste souverain , y disait le gouverneur ( le général Lapi ) , rappelé par la Providence dans la carrière de la gloire , a dû quitter votre lie ; il m'en a confié le commandement ; il a laissé l'administration à une junte de six habitants , et la défense de la forteresse à votre dévouement et à votre bravoure. »

<( Je pars de l'ile d'Elbe, a-t-il dit, je suis extrêmement content de la conduite des habitants : je leur confie la défense de ce pays , auquel j'attache le plus grand prix ; je ne puis leur donner une plus forte preuve de ma confiance qu'en laissant ma mère et ma sœur sous leur garde; les membres de la junte et tous les habitants de l'ile peuvent compter sur ma bienveillance et sur ma protection particulière. »

A quatre heures du soii-, les quatre cents hommes de la vieille garde étaient à bord du brick l' Inconstant ; cinq autres petits bâtiments reçurent deux cents fantassins , cent chevau-légers polonais et un bataillon (les llanqueurs. A huit heures du soir, l'empereur, accompagné des généraux Bertrand et Drouot, monta sur i Inconstant. Un coup de canon donna aussitôt le signal du départ , et la fiottille mit à la voile.

Le vent, d'abord favorable, devint tout à coup contraire et rejeta l'embarcation vers les croisières. On parla de rentrer à Porto-Ferrajo, mais l'empereur s'y refusa. Pendant la traversée, il s'occupa de rédiger des proclamations au peuple et à l'armée, et ses soldats s'empressèrent de les copier. Le i*"' mars, à trois heures, il entra dans le golfe Juan. Avant de débarquer, il quitta et fit quitter à ses soldats la cocarde de l'île d'Elbe, et la cocarde tricolore fut arborée aux cris de Vive l'empereur! vive la France! Le débarquement s'effectua incontinent sur la plage de Cannes. L'empereur descendit à terre le dernier. Tandis que son état-major s'occupait du campement de la petite troupe et faisait préparer un bivouac au bord de la mer, il se mit à se promener seul sur la route et à questionner les paysans. Vers une heure du matin , il fit lever le bivouac et marcha , le reste de la nuit , à la tête de sa noble phalange , dans la direction de Grasse. Comme il faisait une partie de la route à pied , il lui arriva plusieurs fois de tomber. Un de ses

soldats rayant vu se relever gaiement, dit à ses camarades : «■ A la bonne Iienre! il ne faut pas que Jean de l'épee ( c'était le nom familier par lequel ils désignaient entre eux ^apoléou ) se donne une entorse aujourd'hui, il faut avant qu'il soit Jean de Paris. »

L'empereur arriva le 4 mars à Digne. C'est là qu'il lit imprimer les belles proclamations qu'il avait rédigées à bord de rincon.<ilant, et qui devaient exciter si vivement le patriotisme du peuple et de l'armée. Voici ces deux pièces remarquables , datées du golfe Juan , le I" mars, dans lesquelles Napoléon avait déployé toute la force et la grandeur de son style magique.

PROCLAMATION Al TlilPLE FRANÇAIS.

« Français, la défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos ennemis ; l'armée dont je lui avais conlié le commandement était , par le nombre de ses bataillons , la bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient , à même de combattre le corps d'armée autrichien qui lui était opposé , et d'arrivei' sur les derrières du flanc gauche de l'armée ennemie qui menaçait Paris.

» Les victoires de Champaubert, deMontmirail , de Château-Thierry, de Yauchamp, de Mormans, de Montereau , de Craone, de Reims, d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier; l'insurrection des braves paysans delà Lorraine, de la Champagne , de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne , et la position que j'avais prise sur les derrières de l'armée ennemie , en la séparant de ses magasins , de ses parcs de réserve , de ses convois et de tous ses équipages , l'avaient placée dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d'être plus puissants , et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans ressource ; elle eut trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle avait si impitoyablement saccagées , lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces deux généraux , qui trahirent à la fois leur patrie , leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse de l'ennemi était telle , qu'à la fin de l'affaire qui eut lieu devant Paris , il était sans munitions par sa séparation de ses parcs de réserve.

I) Dans ces nouvelles et grandes circonstances . mon cœur fut déchiré , mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la patrie ; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous

712 HISTOIRK

était et devait encore vous être utile. Je ne permis pas que le grand nombre de citoyens qui voulaient m'accompaguer partageassent mon sort , je crus leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée de braves nécessaires à ma garde.

» Élevé au trône par votre choix , tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans la France a de nouveaux intérêts, de nouvelles institutions , une nouvelle gloire , qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui serait assis sur mon troue par la force des mêmes armes qui ont ravagé notre territoire , chercherait en vain à s'étayer des principes du droit féodal ; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit nombre d'individus ennemis du peuple , qui , depuis vingt-cinq ans , les a condamnés dans toutes nos assemblées nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération extérieure seraient perdues à jamais.

» Français ! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos vœux ; vous réclamez ce gouvernement de votre choix , qui seul est légitime. Vous accusiez mon long sommeil ; vous me reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la patrie.

» J'aitraversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que les individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je l'ignorerai toujours ; cela n'influera en rien sur le souvenir que je conserve des services importants qu'ils ont rendus ; car il est des événements d'une telle nature, qu'ils sont au-dessus de l'organisation humaine.

') Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui n'ait eu le droit de se soustraire , et ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément victorieux . Lorsque Charles VU rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri V, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non d'un prince régent d'Angleterre.

» C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée que je fais et ferai toujours gloire de tout devoir. »

PROCLAMATION A l' ARMEE.

« Soldats! nous n'avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauiiers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur.

» Ceux que nous avons vus pendant vingt-cinq ans parcourir toute l'Europe pour nous susciter des ennemis , qui ont passé leur vie à combattre contre nous dans les rangs des armées étrangères , en maudissant notre belle France , prétendraient-ils commander et encliainer nos aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les regards? Souffrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos glorieux travaux? qu'ils s'emparent de nos honneurs , de nos biens, qu'ils calomnient notre gloire? Si leur règne durait , tout serait perdu , même le souvenir de ces immortelles journées.

» Avec quel acharnement ils les dénaturent, ils cherchent à empoisonner ce que le monde admire ! Et s'il reste encore des défenseurs de notre gloire, c'est parmi ces mêmes ennemis que nous avons combattus sur le champ de bataille

•) Soldats! dans mon exil j'ai entendu votre voix; je suis arrivé à travers tous les obstacles et tous les périls.

» Votre général , appelé au trône par le choix du peuple, et élevé sur vos pavois, vous est rendu : venez le joindre.

» Arrachez ces couleurs que la nature a proscrites, et qui, pendant vingt-cinq ans, servirent de ralliement à tous les ennemis de la France; arborez cette cocarde tricolore : vous la portiez dans nos grandes journées !

» Nous devons oublier que nous avons été les maîtres des nations ; mais nous ne devons pas souffrir qu'aucun se môle de nos affaires. Qui en aurait le pouvoir ? Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm , à Austerhtz, à léna, à Eylau, à Friediand, à Tudella, à Eckmiilh, à Essling , à Wagram , à Smolensk , à la ftloscowa , à Lutzen , à ^YuI•tchen, à Montmirail. Pensez-vous que cette poignée de Français, aujourd'hui si arrogants , puissent en soutenir la vue? Ils retourneront d'où ils viennent, et là, s'ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent avoir régné depuis dix-neuf ans.

)> Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants, n'ont pas de plus grands ennemis que ces princes que les étrangers vous ont imposés; ils sont les ennemis de notre gloire, puisque le récit de tant d'actions héroïques, qui ont illustré le peuple français combattant contre eux pour se soustraire à leur joug , est leur condamnation .

» Les vétérans de l'armée de Sambre-et-Meuse , du Rhin, d'Italie,

7r« IllSTOllŒ

d'Egypte, de l'Ouest, de la grande armée, sont humiliés; leurs honorables cicatrices sont flétries; leurs succès seraient des crimes, ces braves seraient des rebelles, si, comme le prétendent les ennemis du peuple , des souverains légitimes étaient au milieu des armées étrangères. Les honneurs, les récompenses, les affections sont pour ceux qui les ont servis contre la patrie et nous.

» Soldats ! venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. Son existence ne se compose que de la vôtre ; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôties; son intérêt, son honneur, sa gloire, ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au pas de charge; l'aigle avec les couleurs nationales volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame : alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices; alors vous pourrez vous vanter de ce que vous aurez fait ; vous serez les libérateurs de la patrie.

») Dans votre vieillesse , entourés et considérés de vos concitoyens , ils vous entendront avec respect raconter vos hauts faits ; vous pourrez dire avec orgueil : « Et moi aussi je faisais partie de cette grande armée » qui est entrée deux fois dans les murs de Vienne , dans ceux de Rome , de BerUn , de Madrid , de Moscou , qui a délivré Paris de la souillure que la trahison et la présence de l'ennemi y ont empreinte. Honneur à ces braves soldats, la gloire de la patrie! et honte éternelle aux Français criminels , dans quelque rang que la fortune les ait fait naître , qui combattirent vingt-cinq ans avec l'étranger pour déchirer le sein de la patrie ! »

Ce langage annonçait à la nouvelle France que son glorieux inter- |)rèle lui revenait, et que la démocratie avait retrouvé son représentant et son héros : aussi le peuple et l'armée se portèrent-ils avec enthousiasme et dans un concert adndrable à la rencontre de l'illustre exilé.

Napoléon arriva à Gap , le 5 mars. 11 fut reçu dans cette ville avec les mômes démonstrations d'allégresse qui avaient éclaté partout sur son passage. Après les tentatives de contre-révolution qui avaient marqué le retour, le règne éphémère de Louis XVIII, les Dauphinois, si profondément attachés à la révolution , saluaient avec transport le génie libérateur qui venait au secours de l'égalité, si longtemps défendue par lui et maintenant menacée par les Courbons.

Napoléon quitta le chef-lieu des Hautes-Alpes , suivi des acclamations de la population entière. En passant à Saint-Bonnet, les habitants lui olTi'ii-ent de sonner le tocsin et de se lever en niasse, pour renforcer son escorte, qu'ils croyaient trop faible pour le conduire à Paris , à tiavcrs les nombreuses garnisons échelonnées sur la route. « Non , leur répondit-il ; vos scntinn>nts me font connaîti-e que je ne me suis pas trompé; ils sont pour moi un sûr garant des sentiments de mes soldats; ceux que je rencontrerai se rangeront de mon côté; plus ils seront, plus mon succès sera assuiv; restez donc tranquilles chez vous. »

L'épreuve était faite sur le peuple ; Napoléon n'avait pas trop pré sunaé de l'ascendant de son nom et de son génie. Restait l'armée dont il se croyait plus sûr encore que du peuple , et avec laquelle il n'avait pas eu de rencontre. 3Iais on approchait de Grenoble, et l'on devait s'attendre à quelque démonstration hostile de la part des autorités et du commandant miUtaire. Le général Marchand avait en effet détaché un bataillon du 5" de ligne sur la route de Lamure, avec ordi-e de barrer le passage à Napoléon. L'avi'int-garde de l'empereur rencontra ce détachement près de Lafrète , et elle ne put le déterminer à lui ouvrir ses rangs et à se réunir sous le drapeau de l'ancienne armée. Un ofûcier d'ordonnance du général IMarchand était là qui contenait les soldats par l'empire de la discipline. Dès que Napoléon fut instruit de ce contretemps, il accourut à l'avant-garde, mit pied à terre, et vint se placer en face du bataillon , qui menaçait de donner un funeste exemple au reste de l'armée. La garde le suivait, l'arme baissée, pour indiquer l'intention de ne rien emporter par la force. « Eh quoi ! mes amis , s'écria-t-il , vous ne me reconnaissez pas ; je suis votre empereur; s'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général, son empereur, il le peut, me voilà! » En prononçant ces derniers mots, il découvrit sa poitrine. L'ofûcier d'ordonnance voulut bien saisir ce moment pour commander le feu ; mais sa voix fut aussitôt étouffée par les cris de Yive l'empereur! cris d'enthousiasme mille fois répétés, que les paysans qui garnissaient les hauteurs et bordaient la route poussèrent simultanément avec les soldats. En un clin d'œil , le bataillon du o% les sapeurs et les mineurs se trouvèrent confondus avec les braves de l'ile d'Elbe, qu'ils serrèrent fraternellement dans leurs bras, et les lanciers polonais poursuivirent jusqu'au delà de Yizille

rofficier d'ordonnance , qui ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. L'empereur continua ensuite sa marche vers Grenoble; au milieu de la foule qui augmentait à chaque instant. Napoléon s'est rappelé à Sainte-Hélène que, dans une des vallées du Dauphiné, il avait vu sortir, du milieu de cette foule immense qui se précipitait sur ses pas, un soldat de haute stature , pleurant de joie et tenant dans ses bras un vieillanl de quatre-vingt-dix ans. C'était un grenadier de l'île d'Elbe , dont la disparition avait fait suspecter la fidéhté. 11 ne s'était séparé momentanément de ses frères d'armes que pour aller chercher son père qu'il voulait présenter à l'empereur.

Arrivé à Vizille, Napoléon y trouva l'enthousiasme des populations dauphinoises toujours croissant. « C'est ici qu'est née la révolution ,

'iîf\;

s'écria-t-on de toutes parts ; c'est ici que nos pères ont réclamé , les premiers , les privilèges des hommes libres ; c'est encore ici que res-

suscite la liberté française, et que la France recouvre son honneur et son indépendance. »

L'empereur, qui , en passant devant le château des Dauphins, où se Unt la première assemblée patriotique, en 1788, n'avait pu s'empêcher de s'associer aux réflexions de la foule , s'écria à son tour, avec l'émotion d'un homme en qui se faisait alors un rapprochement entre le grand souvenir invoqué par les Dauphinois et la position critique et solennelle dans laquelle la démocratie se retrouvait encore dans la personne de son représentant : » Oui , c'est de là qu'est sortie la révolution française ! » C'est là aussi, semblait-il dire à lui-même, que la révolution française va obtenir un nouveau triomphe sur l'ancien régime; car c'est là que le succès va être assuré à mon audacieuse entreprise.

En effet , tandis que l'empereur se livre à ses pressentiments et que son âme reste plongée dans la méditation , au milieu de l'ivresse générale que sa présence produit partout sur le peuple dauphinois , un officier du T de ligne fend la foule et annonce à Napoléon que son régiment, le colonel en tète , avance à pas précipités , pour saluer le héros de la France. Toujours calme, en apparence, comme à toutes les époques mémorables de sa vie , Napoléon laisse néanmoins apercevoir sur son visage l'impression profonde qu'il ressent d'un événement qui doit le conduire sans coup férir aux Tuileries. Sa physionomie, dépouillée soudain de la teinte sombre que les fatigues du corps et les tourments de l'esprit ont contribué à lui donner jusque-là, devient rayonnante de joie et d'espérance. Après avoir témoigné à l'officier du T tout ce qu'il éprouve pour ce régmient et pour le chef qui le commande , il pique son cheval et se lance en avant comme s'il était déjà en vue de l'arc de triomphe du Carrousel. Bientôt les cris du T, mêlés à ceux de la multitude qui l'accompagne , se font entendre. Le colonel marche le premier à pas accélérés ; c'est un homme de haute taille et d'une belle figure. Son caractère bouillant, son cœur affectueux , ses allures chevaleresques, l'ont rendu puissant sur l'esprit du soldat et de l'officier. Il est sorti de Grenoble à trois heures après midi (le 7 mars) , et à quelques centaines de pas de la ville il a ordonné aux tambours de cesser de battre , a commandé la halte et fait crever une caisse d'où l'on a retiré une aigle , qu'il a aussitôt montrée aux soldats , en s' écriant : « Yoilà le signe glorieux qui vous guidait dans nos immortelles journées! Celui qui nous conduisait si souvent à la

victoire s'avance vers nous, pour venger notre humiliation et nos revers; il est temps de voler sous son drapeau qui ne cessa jamais d'être le nôtre. Que ceux qui m'aiment me suivent! Vive l'empereur ! » Les soldats , qui ne contenaient qu'avec peine l'explosion de leurs sentiments , tant que leur colonel parlait , ont éclaté , au cri de Vive l'empereur ! et ils ont répété ce cri de leur chef , dans les transports d'une joie délirante. Une affluence considérable d'individus de tout âge, de tout sexe et de toute condition les a suivis, et approche maintenant avec eux pour saluer aussi de ses acclamations celui en qui furent si longtemps incarnés le principe de l'égaUté et la gloire de la nation. L'impatience égale des deux parts a rapproché les distances. Déjà les acclamations se confondent. Les frères d'armes, que les événements de ^ 8 1 4 ont séparés, sont réunis maintenant et s'embrassent aux cris de Vive la garde! vive le 7^! vive l'empereur! et les habitants de Grenoble , qui se sont portés à la rencontre du plus illustre des conquérants, mêlent leurs transports d'allégresse à ceux de la population des montagnes , descendue de ses rocs escarpés à la suite du grand homme. Cependant le brillant et intrépide colonel du 7% le noble et valeureux Labédoyère , parvient à se faire jour à travers la foule , et va se jeter dans les bras de l'empereur. Napoléon le presse vivement sur son cœur, et lui dit avec effusion : « Colonel , vous me l'eplacez sur le trône. »

L'empereur arriva , à la nuit, sous les murs de Grenoble. Sa présence fut bientôt signalée aux habitants et à la garnison , par Tempressement bruyant et tumultueux dont il était l'objet, et que l'obscurité n'empêchait pas de distinguer autour de sa personne. Des citoyens et des soldats, trompant la prévoyance du lieutenant-général, qui avait donné l'ordre de fermer les portes dont il s'était même fait remettre les clefs , descendirent aussitôt par les remparts et allèrent grossir le cortège du héros. Tout à coup un bruit d'armes se fit entendre dans la place; on crut que les canonniers allaient faire feu , et la foule s'empressa de chercher un abri contre la mitraille derrière les maisons les plus prochaines. Napoléon, inaccessible à la peur, resta immobile sur le pont en face des batteries ; son attitude calme produisit une réaction lapide sur l'esprit de la multitude. « L'empereur prodigue sa vie , s'écria un citoyen , et nous , nous chercherions à ménager la nôtre ! » et en disant ces mots , il s'élança à côté de l'immortel guerrier qui avait

familiarisé tant de braves avec la bouche du canon. Cet exemple ra mena la foule autour du grand homme.

Napoléon voulut pourtant connaître la nature du mouvement qu'on avait remarqué sur les remparts. Il fit approcher Labédoyère et il lui ordonna de haranguer les artilleurs. Le colonel monta alors sur un tertre, et, d'une voix forte , il s'écria : « Soldats, nous vous ramenons le héros que vous avez suivi dans tant de batailles , c'est à vous de le recevoir et de répéter avec nous l'ancien cri de ralliement des vainqueurs de l'Europe : Vive l'empereur ! » Les canonniers , que la discipline seule avait retenus à leur poste , ne firent pas attendre leur réponse. «Vive l'empereur! •> s'écrièrent -ils d'une voix unanime, et tout ce qui les entourait , militaires et citoyens , se joignit à eux pour prolonger le cri rassurant qu'avait provoqué Labédoyère.

Mais , au milieu de l'exaltation de toutes les tètes au dedans et au dehors de la ville , Napoléon se lassait de voir les portes fermées. On

se donnait la main par les guichets , selon l'expression du Mémoiial , mais on n'ouvrait pas. La population ouvrière des faubourgs, impatiente d'introduire l'empereur dans les murs de Grenoble , survint alors avec des poutres. La porte de Bonne tomba bientôt sous les coups redoublés de ces nouvelles machines de guerre , improvisées par le dévouement des classes laborieuses ; et les assiégés poussèrent des cris de victoire que purent à peine imiter les assiégeants.

« Il n'est pas de bataille où l'empereur ait couru plus de dangers qu'en entrant à Grenoble, dit Las-Cases; les soldats se ruèrent sur lui avec tous les gestes de la fureur et de la rage; on frémit un instant, on eût pu croire qu'il allait être mis en pièces ; ce n'était que le délire de l'amour et de la joie; il fut enlevé, lui et son cheval. »

Les proclamations du golfe Juan furent réimprimées à Grenoble et répandues avec profusion. L'empereur resta deux jours dans cette ville. Pendant son séjour, il passa en revue les troupes et la garde nationale, et reçut la visite des autorités , des corps académiques et du clergé.

A la revue , Napoléon , coiffé de son petit chapeau et revêtu de la fameuse capote grise, s'approcha des artilleurs du 4* régiment et leur dit : « C'est parmi vous que j'ai fait mes premières armes ; je vous aime tous comme d'anciens camarades ; je vous ai suivis sur le champ de bataille, et j'ai toujours été content de vous; mais j'espère que nous n'aurons pas besoin de vos canons. »

Napoléon quitta Grenoble le 9 mars , et arriva le lendemain à Lyon , au moment même oij le comte d'Artois , après d'inutiles efforts pour déterminer les soldats à défendre la cause des Bourbons , venait de partir dans un abandon complet et sous la sauvegarde d'un seul volontaire royal. L'empereur fit donner à ce loyal serviteur de ses ennemis la croix de la Légion-d' Honneur pour prix de sa fidélité.

Persuadé de plus en plus que c'était à la démocratie , dont il procédait, et à l'opinion universelle qui le faisait considérer comme le Verbe de la révolution , qu'il devait attribuer l'accueil délirant qu'il recevait du peuple des villes et des campagnes , Napoléon , tout en se réservant de modérer plus tard ce grand mouvement démocratique , se vit dans la nécessité de faire des concessions à l'opinion libérale , pensant bien que ce serait elle , après tout, autant que l'entraînement du soldat, qui le conduirait triomphalement à Paris. Il rendit donc, le -13 mars, plusieurs décrets , pour annuler tous les actes contre-révolutionnaires

du gouvernement royal, et il remit en vigueur les lois de l'assemblée ronsliluante portant abolition de l'ancienne noblesse et des oi'dres de chevalerie. Un dernier décret prononça ensuite la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés , et convoqua extraordinairement tous les collèges électoraux de l'empire, à Paris, poui- y former une assemblée de C/iamp-de-Mni et s'y occujkm- de la révision des constitutions impériales.

L'empereur prit la route de la Bourgogne, où l'attendait une population non moins sympathique et aussi enthousiaste que celle du Dauphiné. Mais tandis qu'il traverse la France, poité jusqu'à la capitale par l'élan des citoyens et au milieu des acchmiations universelles, selon ses propres expressions, les Bourbons essaient de mettre sa tète à prix , et le congrès de Vienne appelle de nouveau toute l'Europe aux armes pour lui couiir sus. A l'appui de ces mesures extrêmes , la presse de Paris et de l'étranger exhale le dépit et la fureur de la vieille royauté et de l'ancienne aristocratie, et traite comme un misérable avenlurier, qu'un châtiment prompt va alteindre avec sa bande, le grand homme que tout un peuple accueille comme son libérateur. Ces folles injures, accompagnées des plus grossiei-s mensonges, n'empêchent pas INapoléon, que les gazettes soldées font fuir continuellement devant les princes de la famille royale, de se rapprocher chaque jour de Paris. Le ^5 mars, il couche àMàcon, pendant qu'à Lons-le-SauInier le maréchal Ney se déclare pour lui, dans une proclamation commençant par ces mots : « La cause des Bourbons est à jamais perdue! » Le ^4, il se rend à Chàlons , dont il félicite les habitants sur la belle résistance qu'ils avaient opposée à l'ennemi dans la dernière guerre. Il voudrait adresser les mêmes éloges à Ceux de Saint-Jean-de-Losne , qui ont montré le même patriotisme, mais cette ville n'est pas sur sa route, et il se contente d'envoyer la décoration de la Légion-d'IIonneur à son digne maire. A cette occasion , il dit aux paysans et aux ouvriers qui forment la plus grande partie de son immense cortège: « C'est pour vous, braves gens, que j'ai institué la Légion-d'Honneur, et non pour les émigrés, pensionnés par nos ennemis. »

Le 15, rs'apolèon était à Aulini, toujoui's environné des mêmes acclamations. Ce jour-là , les deux Chambres, instituées par la Charte , se réunirent à Paris, en vertu d'une convocation extraordinaire que le débarquement de l'empereur avait provoquée. Louis XVIII et les

princes de sa famille, frappés de stupeur à Tapproelie de Tillustre proscrit dont ils avaient en vain demandé la tète, dissimulèrent momentanément leurs dispositions contre-révolutionnaires , et vinrent renouveler leur serment à la Charte. Cette démonstration solennelle ne leur ramena pas la confiance des royalistes constitutionnels que la tendance réactionnaire du gouvernement avait bien vite désillusionnés, et elle ne fut considérée que comme un symptôme de peui', pai* la masse de la nation qui en fit un sujet de moquerie.

L'empereur continua donc sa marche i-apide vers Paris, en dépit des mesures militaires, des hypocrisies officielles et des ordonnances homicides, sur le concours desquelles on avait compté pour l'arrêter dans sa course triomphale. Le 17 mars, il fit son entrée à Auxerre, où le ^4* régiment de ligne était venu , d'Orléans , pour se porter à sa rencontre. Ce corps avait combattu longtemps en Espagne et s'y était distingué sans obtenir des récompenses proportionnées à ses services. L'empereur disti'ibua des décorations aux officiers et aux soldats qui se trouvaient désignés comme en étant les plus dignes.

C'est a Auxerre (pie le maréchal iNcy rejoignit 1 empereur. Le brave

DE NAP()|.i:()\. Tas

des braves venait couronner l'œuvre de Labédoyère. Sa pi'ésence combla les vœux et l'espoir de Napoléon.

Le gouvernement royal était aux abois. Il demandait aux Chambres de le sauver par des lois de circonstance, et il forçait l'orgueil des grands à s'abaisser juscpià aller caresser les soldats dans les casernes. Inutiles démarches! vaines humiliations! Les Chambres étaient sans autorité sur la nation, et les princes sans influence sur le soldat, qui ne répondait à leurs supplications que par des refus souvent mêlés de paroles amères. Rien ne pouvait donc arrêter Napoléon.

Le 19 mars, il partit d'Auxerreet arriva à Fontainebleau le 20, à ([uatre heures du matin. Dans cette môme nuit, Louis XVIII avait abandonné la capitale pour gagner rapidement la frontière belge. Si la marche de l'empereur, du golfe Juan ?i Paris, n'avait été qu'un triomphe continuel, la retraite du loi , de Paris à Gand, ne fut qu'une fuite. Les Bourbons s'étaient trompés sur les causes et le caractère de la chute de Napoléon. Ils avaient cru et pioclamé que celui qui dispose des trônes et des empires avait manjué du sceau divin le renversement de la domination impériale, pour faire cesser, en France, le règne de ce qu'ils appelaient la révolte et l'impiété; ils disaient incessamment que c'était l'esprit du siècle, la philosophie moderne, la révolution , ([ue la Providence avait voulu atteindre et qu'elle avait frappés dans Napoléon. La Providence, dont le regard est détourné du passé et fixé sur l'avenir, et qui suscite et mène toutes les révolutions pour régénérer les peuples et non pour restaurer les rois; la Providence, qui n'avait retii'é sa protection au grand homme qu'elle avait tant favorisé, (jue pour le punir de s'être trop rapproché des idées et des hommes de la société ancienne ; la Providence devait manifester ses intentions avec éclat et désabuseï", par quelque grand événement, les princes qui avaient pu se méprendre sur ses immuables desseins. Alors elle permit que le monarque qu'elle avait laissé tomber se relevât tout à couj) et vînt reprendre le sceptre comme par enchantement, non pour rétabliiet consolider sa dynastie, mais pour rendre témoignage au monde de la suprême puissance de la révolution et de la faiblesse de l'ancien régime.

Maintenant ce témoignage est porté. Le droit divin , venu de l'étranger, y retourne avec les Bourbons dont il partage la fuite humiliante; et la souveraineté du peuple va rentrer triomphalement aux Tuileries, avec Napoléon.

*:i! \nTHK i.n.

Page 1