CHAPITRE DOIZIÈMË
Pendant qne ces dissensions intestines et que des inqniétndes toujours croissantes agitaient Varsovie , l*armée rosse, forte de soixante mille hommes , s'établissait sur la rive gauche de ]a Vistule, et commençait son mouvement vers la ville; en même temps , le général Rudiger, libre de son action par le rappel des troupes polonaises de la Volhynie, manœuvrait pour se réunir au corps d'armée principal.
Les Polonais occupaient une position entre Kolo et Lovpicz y à quelques kilomètres de la ville , ils en furent délogés le 19 juillet-P' août. Ce revers, joint à la fermentation des esprits dans la capitale , amena la démission du général Skrsynecki à la suite d'un conseil de guerre devant lequel ce capitaine avait été traduit pour justifier de sa conduite. 11 avait comparu en homme plus décidé à remplir le rôle d'accusateur qu'à jouer celui d!accusé; aussi lorsque le général Siérawski avait demandé la parole, il s'était écrié avec emportement a que considérant tous les officiers comme ses inférieurs, il ne sooffirirait pas qu'ils parlassent sans son autorisation. »
Le vieux général s'était rassis au milieu d'un silence d'indignation que le nonce Chelmicki interrompit par cette vive allocution : « Monsieur le général , vous oubliez que vous êtes ici devant vos juges ; vous oubliez que -votre pouvoir est suspendu jusqu'à ce que vous vous soyez justifié vis-à-vis de la nation des torts que l'on vous impute; vous oubliez enfin que tous les membres de ce tribunal suprême, sans en excepter les généraux, sont vos supérieurs. »
Dans ses adieux à ses soldats, Skrzynecki leur recommanda la plus aveugle obéissance au nouveau chef qui devait achever avec eux l'œuvre de l'indépendance.
43» HISTOIRE DE L ElfPERBUt NICOLAS.
C'était le géoéral Dembinski, que sa glorieuse retraite de Liibuaoie avait entouré d'un grand prestige populaire, ce qui n'empècba pas qu'il fut bientôt remplacé dans le comoiandeaient suprême par le eooite MalachowskL
La démission de Skrzynecki ne satisfit point les factions : le club populaire exigea sa mise en jugement Le gouvernement espérant apaiser les accusateurs, eut la faiblesse de se rendre à leurs exigences; l'approche de l'ennemi, le danger de la crise imminente, achevèrent d'égarer les esprits, qui, pendant deux jours, les 15 et 16 août, firent de Varsovie une scène d'horrenrs. Un grand nombre de victimes, innocentes pour la plupart, tombèrent sous les coups d'une populace ivre de sang.... Des femmes, des enfants furent làcbemeiit massacrés; leurs cadavres, disputés à la tombe, furent exposés à de monstrueuses profanations. Le gouvernement, qui désespérait de pouvoir rétablir l'ordre si gnn vement compromis, résilia ses pouvoirs dans les mains de la Diète, qui investit aussitôt le général Krukowiecki d'une autorité dictatoriale absolue. Celui-ci l'inaugura en faisant condamner et fusiller les principaux coupables. Le crime du moins ne resta pas impuni.
Paskevitch se trouvait alors sous les murs de Varsovie avec soixante*treize mille hommes et trois cent quatre* vingt-dix bouches à feu, prêt à donner l'assaut; mais voulant recourir une dernière fois à des moyens de conciliation, il fit porter aux assiégés les paroles de la démence impériale et les engagea à se soumettre sans condition.
Les Polonais lui répondirent qu'ils avaient pria les armes pour conquérir l'indépendance nationale avec les frontières qui séparaient autrefois la Pologne de la
CflAFlTIS DdUZIÉMB. m
Rogsîe, et qn'ik ne Uê quilféiaieDt iju'apvèi mnhc acoompli leur ceovre oo s'être easevdM soiu ka miacM de leur malkeareuse patrie.
La fermeté de ee langage élait jastifiée par les meyeui foraûdables daot la défense s'était entourée pour hnmw l'ora^ de feu qoi la menaçait Varsovie était prolégée par trois lignes de fortifications élevées devant les tm^ boorgs et hérissées de eanobs degrés caliJire , par une enceinte escarpée , des fossés profonds garnis de pêlith sadesy et surtout par le courage désespéré d'une population guerrière ) qui menaçait de faire de sa ville Une seceBde Saragosse. Les rues de la ville elle -mène étaient ooupées par des barricades^ des paliaeadest des fossés sees et des mines. A uu moment donné , «diaque maison devait devenir une forteresse.
Les armes pouvaient donc seules résoudre la diffioidté^ Le 25 août- 6 septembre , les troupes russes se mirent en mouvement. Paskevitch leur rappela en peu de mots ce qu'elles étaient, ce qu'il était lui-même, et ce que la pairie attendait de leurs efiorts conuDuns. Puis il dpnna le signal.. U éiait eusq heures du matin; les premières lueurs du jour s'éieignireoi bientôt dans, un immense nuage de fumée : quatre cents bouches à £éu tennaieol à la fois sur toute la ligne. Le feld-nnréchal Paskevitch (induisit lui-même la princîpak attaque contre le fort de WcJa, étidili aux portes de la vifie et défendu par le général Sourinski, ayant sons ses ordres l'un des premiers fauteurs de l'inaurrectio*, Pierre WysockL Déjà depuis deux heures ce pomt retranché, défendu seulement par sept cents homuses et dis canons, résistait avec une valeur héroïque , lotsque de nouvelles troupes prenant part a l'aasaut rendirent toute réaisitance impossible. Le oaorage devait céder an courage
augmenté par le nombre. Sommé de se rendre , le gé* serai , qui le 7 septembre 18 12 avait perdu sur le champ de bataille de la Moskova une jambe au service de la France, répondit qu'il lui en restait encore une au service de la Pologne sa patrie. Se retirant alors dans one chapelle, il s'adossa contre le maitre-antel comme pour offrir à Dieu le sacrifice de sa vie , et seul entre deux cents il y trouva une mort héroïque. Wysocki , couvert de blessures , fut fait prisonnier.
A deux heures, les Russes, protégés par leur formidable artillerie, s'avancèrent vers les hauteurs de Czysté, mais ils y trouvèrent une telle résistance , qu'ils durent se replier sur les ruines de Wola que les Polonais n'avaient pu reprendre. Le combat cessa* de part et d'autre à trois heures : l'attaque décisive de la ville fut remise au Jendemain par le feld-maréchal.
Le reste de la journée fut consacré à des pourparlers , à des tentatives de négociations sans résultats. Dans la matinée du 7, le président Krukowiecki se rendit au camp de Wola, ou le feld-maréchal avait établi son quartier général. Paskevitch , entouré de son état-major et de sa garde circassienne , le reçut en présence du grand-duc Michel. Mais comme au ton impérieux du général russe le président polonais répondit par un langage fier et hautain , cette entrevue se termina sans antre effet que la demande de Krukowiecki de soumettre k la Diète les propositions offertes par le maréchal , qui promit de suspendre pendant trois heures les hostilités.
A l'expiration de ce délai, Paskevitch n'ayant pas reçu de réponse satisfaisante, le feu recommença avec une nouvelle force. Les décharges vomies par quatre cents bouches à feu en présence faisaient trembler le sol sur un périmètre de trois milles. Elles se succédé-
GHAPITRR DOUZIÈME. 441
rent sans interruplioû depuis onse heures jusqu'à la nuit. Les négocialions entre la Diète, d'une part, et le feld-maréchal , de l'autre , continuaient cependant toujours. Krukovieeki ayant obtenu Taulorisation de traiter, dépêcha à Paskevitch le général Prondxynski, chargé de lui remettre , avec les dernières stipulations, la lettre suivante adressée à l'empereur Nicolas :
tt Sire,
» Chargé en ce moment même du pouvoir de parler à Votre Majesté Impériale et Royale au nom de la nation polonaise, je m'adresse, par l'entremise de Son Ëminence monseigneur le comte Paskevitch d'Ërivan, à Votre cœur paternel. En se souinettant sans aucune condition à Voire Majesté notre roi, la nation polonaise sait qu'EUe seule est à même d'effacer le passé et de guérir les plaies profondes qui mit déchiré ma patrie.
n Le comte Krukowiecki,
t gënëral d'infanterie . président da gonf ernement. »
Tandis que le parlementaire portait ces paroles de paix et de soumission au généralissime russe, le maréchal des nonces se présentait au palais du gouvernement, et déclarait nul au nom du peuple et de la Diète tout ce qui avait été fait jusque-là. En même temps, il somma le président de donner sa démission.
Comme on le voit, le chaos se faisait de plus en plus ao sein de l'insurrection , sous le camm moscovite ébranlant les murs de Varsovie. Déjà les Russes avaient pénétré dans la ville par la barrière de Jérusalem, et l'incendie du faubourg de Czysté répandait au loin ses sinistres lueurs, lorsqu'à minuit, après une résistance héroïque, les baïonnettes russes brillèrent sur les murs
de la ville au iniliea du fes desiruetear des batteries. Les soldais irrités avaient vaincu to«s las obstacles ; ib s'apprêtaient à pénétrer dans rintérieur de la ville; mais Paskeviich, nispiré par un sentioMnt d^bumaoité, modéra leur élan pour donner à la ville le temps de capituler et aux débris de l'armée polonaise oeloi de se retirer sur Plock, où, suivant les mstroctioiis do vain* queur, ils devaient attendre la volonté de l'Empereur.
Le même jour Paskevilch adressa à TEmpcreur ce laconique rapport : « Sire, Varsovie est à vos pieds. » L'ordre règne à Varsovie, telle fut l'épitaphe que Paris accorda au décès de l'insurrection polonaise. Dans le même temps que l'armée impériale faisait son entrée triomphale dans Varsovie, l'armée polonaise, en marche sur Plock, fatalement excitée par les cbefs de l'ex-^ouvernement révolutionnaire , se souleva de nouveau , et choisit pour cbef le général Ribinski; de son côté, Ramorino refusa de se rendre. Le feld-maréchal , averti de ces mouvements, marcha droit sur les insurgés, les cerna de trois côtés, et les força, au nombre de vingt mille hommes , à déposer les armes* Ramorino parvint à se réfugier avec quinse mille hommes dans les provinces autrichiennes.
Un mMS après la prise de sa capitale, toute la Pologne était de nouvean réduite sous la domination absolue de l'autocratie russe. Tout ce que l'amour de la patrie peut enfanter de courage, de valeur et de dévouement avait été employé par les troupes polo- Baises; mais les généreux efforts de cet amour inné dans le cœur de la Pologne avaient été paralysés par l'esprit de division, de défiance, de désaccord, dont l'histoire de la Pologne a donné de si nombreux exemples, qu'il est permis à l'historien de poser cette question :