‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 135 sur 331 · CHAPITRE DOUZIÈME. JM · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME. JM

Celte jeune fille, nommée Gorska, avait dix*hoit ans; elle était laide,- petite, chétive en apparence, mais elk était âotaée d'un grand cœur. Deux mois après la prise d'armes, elle s'était présentée, sous l'uniforme d'un simple soldat, au quartier général de Sknsynecki, et lui avait demandé à servir, sous ses ordres en qualité de volontaire.

a Mais vous n'aves pas la taille, mon enfant, lui répondit le général.

— David était moins grand que moi, lui répliqual-elle, quand il tua Goliath. »

Le général sourit et lui fit donner un fusil. Qodques jours après, elle se distingua avec tant de bravoure dans une rencontre avec les Russes, que Skrzynecki lui remit les épaalettes de sous-lieutenant sur le champ de Imtaille. Elle prouva qu'elle en était digne en leur donnant à la première occasion le baptême du feu. Toujours la première en avant, elle choisissait de préférence les postes les plus périlleux , et bravait le danger avec un mépris de la vie qui semblait défier la mort elle-même. A voir son aplomb sous les armes, son intelligence dans les missions qui lui étaient confiées, on aurait dit qu'elle avait guerroyé toute sa vie : aussi ses camarades prétendaient que pour être un héros il ne lui manquait que des moustaches. <( Si j'avais vingt-»cioq mille hommes comme le lieutenant Stanislas (c'est le pseudonyme masculin qu'elle avait pris), dit un jour Skrzynecki à son élat-major, je vous mènerais avant six semaines dtuer au palais d'hiver de Saint-Pétersbourg.

— Qui le sait? répondit Stanislas, j'y dînerai peut-être nnjour. »

Dans le courant du mois de juillet, emporté par son courage, Stanislas tomba dans une embuscade oit, au

Uê HISTOIRE DE LEMPERKOR NICOLAS.

lien de la mort qu'il cbercbaîft , il trouva la perte de sa iiberié. Le fardien de sa prison ne tarda-pas à découvrir le myslère de son sexe; il en fit aussitôt part au général Gfeismar, qui voulut voir et interroger kd-raéne le jeune héros. Stanishta se présenta devant lui en uniforme dans la tenue réglementaire/avec fierté, mais sans nstentafion. tt Pourquoi, mon enfant, lui dit avec bonté Geismar, oubliant la iaiblease et le caractère de votre sexe, avezvous pris les armes contre nous ?

— Pour trois raisons , répondit Stanislas en lui faisant le salut militaire.

— Lesquelles ?

— Pour défendre ma patrie, pour venger uKNi père tué par une balle russe , et pour rejoindre plus M an ciel man fiancé, mort bravement sur le champ de ba* toille.

— Comment, si jeune encore, vous âvei désiré mourir?...

-^■^ Ce n'est pas ma faute si mon désir n'a pas été exaucé. La mort n^a pas voulu de moi.

— Que feries*vous si je vous rendais la liberté?

*^ Je rejoindrais mes camarades pour vaincre ou pour mourir avec eux.

— Aknes^vous l'empereur Nicolas ?

•*^ Oui, mais je lui préfère la Pologne.

— C'est bien, mon enfant^ lui dit le géiéral Geismar. Si l'un de mes fils voulait de vous, je serais fier de vous le donner pour époux.

— Vous auriez tort, mon général

— Pourquoi, mon enfant?

— Parce que je le refuserais. »

Le général russe, ravi de ses réponses, ne rendit point la liberté à Stanislas^ mais il donna des ordres

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pour i|i'oa eût pour lui tous les égards dus au courag» malkeureux et à un noble cœur,

loslrait plus tard de ce fait étrange, l'empereur Ni* colas, désireux d'en voir le héros, le fit mander à Saint- Pétersbourg

SUiûslas se présenta devant l'Empereur et l'Impératrice avec la même liberté d'allure que le général Geisnur avait admirée. 11 répondit aux questions du Czar avec une égale indépendance, sans lui cacher son amour pour sa patrie et sa haine pour la domination étrangère.

Nicolas, oubliant ses ressentiments contre la Pologne, ne pat s'empêcher de dire à l'Impératrice : a Heureuse la nation qui sait produire de tels héroîsmes I » Puis s'adressant de nouveau à Stanislas : <& Mon enfant, lui dit-il, î^ai une prière à vous faire...

— Un ordre à use donner, Sire, répliqua Stanislas.

— Je désire avoir de vos cheveux.

-— Quoique je sois indigne d'un semblable honneur, je ne puis rien refuser à Votre Ui^esté.

-*- Je n'ai point oublié , malgré leur ingratitude , ajouta le Gzar, que les Polonais sont mes enfants, et coffloie tels je dois les récompenser dans la personne des braves qui, sous leurs drapeaux, se sont distingués par une action d'éclaL En conséquence , je vous décore de mes propres mains de la croix de Saint«Georges , et je vous accorde, votre vie durant, une pension de sept cents roubles (2,800 francs). »

A ces munificences, l'Impératrice joignit son portrait enrichi de diamants et attaché à une magnifique cbsdne d'or; puis l'embrassant avec beaucoup d'effosion, elle le pria à dîner à sa table»

Des ordres avaient été donnés pour que le jeune officier put reprendre immédiatement ses vêtements de

femnie. Stanislas choisit parmi plusieurs toilettes préparées d'avance celles qui par leur élégante simplicité convenaient le mieux à sa position.

Ainsi que le général Geisraar, Tempereur Nicolas avait été charmé de Ténergique caractère de cette simple fille du peuple. Aussi, au moment de prendre congé d'elle, il la supplia d'épouser un officier russe, auquel, en considération de la conduite héroïque du lieutenant Stanislas, il accorderait un rapide avancement... a Si vous acceptez ma proposition, ajouta Nicolas en riant, je vous promets qu'avant une année le lieutenant Stanislas sera générale.

— Je n'ai aimé qu'un seul homme en ma vie^ lui répondit la jeune Gorska. Cet homme a reçu ma foi et m'a donné la sienne , je dois la lui rendre intacte dans le ciel oii il m'a devancée. En dehors de lui, je ne puis avoir désormais qu'un seul époux...

— Lequel? demanda l'Empereur.

— Le génie de la Pologne , ^ répliqua fièrement l'héroïne. Puis, adoucissant aussitôt sa voix et pliant un genou devant le Czar, elle ajouta : a Sire, soyez doux et clément pour lui ! »

Dans le dialogue de cette scène saisissante, l'empereur Nicolas n'avait été inspiré que par son propre cœur.

C'est dans ces traits anecdotiques où l'on retrouve les saillies de l'âme, si précieuses pour l'histoire des grands hommes, que la figure de Nicolas se révèle et apparaît comme encadrée dans les sentiments qui honorent à la fois la puissance souveraine et l'humanité. L'anecdote est à la vie d'un personnage historique ce que l'ombre est au dessin, le coloris à la peinture : elle accuse plus directement et met en relief un caractère dans son individualité la plus intime. Aussi, persuadé que dans la vie

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