CHAPITRE DOUZIÈME. JIM
d'nn personnage illustre le déiail le plus infime obtient de la valeur, nous ne repousserons jamais Tanecdote intéressante qui, comme Fépisode de Gorska, se présentera sous notre plume. Mieux que les aperçus politiques de notre œuvre, l'anecdote nous montrera souvent que l'implacable inflexibilité de Nicolas savait au besoin se tempérer, s'apprivoiser pour ainsi dire, lorsque sa personnalité se trouvait uniquement en scène. Cette inflexibilité de cœur que l'histoire lui reprochera peut-être n'existait réellement que dans les questions de principes et d'intérêt général.
Les blessures de la guerre de Pologne étaient à peine cicatrisées que le choléra vint répandre de nouveau son voile de deuil sur l'empire de Russie. Le choc des armées belligérantes facilita les progrès de ce fléau, qui d'on eôié se dirigea sur Varsovie, Cracovie, pour envahir ensuite la Gallicie, et de l'autre descendit la Dwina jusqu'à Riga, où il exerça de grands ravages. Revel et d'autres places situées entre Riga et Saint-Pétersbourg forent également atteintes. Seule, la capitale du nord de la Russie, cernée dès le commencement du prin» temps par le cordon sanitaire établi sur tous les points de communication avec les gouvernements infectés, avait été préservée. Les habitants se réjouissaient déjà de cette providentielle exception, lorsque, le 14 juin, les premiers symptômes de cette mystérieuse maladie se déclarèrent à bord d'une barque venue de Vitegra.
Pendant les premiers jours, les cas cholériques furent peu nombreux, d'ailleurs le gouvernement avait pris les mêmes mesures de précaution qui avaient eu des efiets si salutaires à Moscou. Un comité central, composé des plus hauts dignitaires de l'État, fonctionnait sous l'inspiration de l'Empereur. Chaque quartier de la ville était
M9ê HISTOIRE DE L'EMPEREUR XICOLAS.
éesservi par des inspecteurs dévoués et des médeckis habiles; des hôpitaux, des maisons de refuge, des ambalances, rayonnaient sur toutes les zones de la capitale pour recevoir les malades , et pour fournir les aliments ei les vêtements indispensables aux classes pauvres, plus particulièrement prédisposées aux atteintes de l'épidémie.
Malgré ces précautions et ces mesures le fléau fit des progrès rapides, et bientôt il sévit avec une telle fureur, qv^ le nonibre des malades monta jusqu'à plus de cinq cents par jour. Il se produisit alors un fait qni, se renouvelant Tannée suivante à Paris dans les mêmes conditions, prouve avec quelle facilité déplorable les peuples acceptent les bruits les plus absurdes et les fables les plus ridicules. Selon ces bruits, des émissaires polonais, secrètement répandus dans la ville, mêlaient aux aliments et à l'eau de consommation un poison d'autant plus sûr et plus violent que ses effets étaient instantanés et presque toujours mortels. Les défiances du peuple ajoutant une croyance aveugle à ce système d'empoîsonnement, grossi par le sentiment de la peur, accusèrent les médecins et les agents de la police de se faire en quelque sorte les complices des Polonais en envoyant de force les gens bien portants dans les hôpitaux. Egaré par ces sinistres préoccupalions, le mougik, dont la bonté est le caractère distinctif, se leva dans sa colère, abandonna ses travaux, se réunit en foule dans les rues, sur les places, arrêta et fouilla les passants, puis, persuadé que . des serfs non infestés étaient soumis de la part des médecins à des expériences mortelles ^ il s'ameuta pour s'opposer au transfert des malades dans les hôpitaux.
Ces dispositions aveugles propagées par l'erreur et la
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mabeillance parmi la populaee, la icondoiMl à dès vio<knees qui ajoulèrenl encore à celles du mal Le 20 jifiii«> âjBÎllely def groupes hosUIes se formèrent en masses coosîdéraUes sur la place de la Sennala, attaipièrest les chonreties qui transportaient les malades et mâltraiti» raol les officiers de police qui lenr servaient d'esoerteâ AsDs la soirée du 3 mai, les émentiers envabirent les salles de l'hàpital et en arrachèrent les cholériqoes poulies* transporter dans leurs domiciles, où quelques^nns arrivèrent à l'état de cadavres. La police était impnis^ ssDte a réprimer ces scènes de désordre. Les médecins, fes agents de police, traqués comme des liétes hnven^ n'osaient pkis se montrer en public. La terreur régnait an sein de la capSale. Pour sauvegarder les propriétés et la Vie des bons citoyens, des troupes nombreuses, appelées à la bâte des cantonnements voisins, avaient établi des postes militaires et contenaient à grande pmie soa$ les baïonnettes de leurs patrouilles l'effervescence popnbire, excitée de plus en plus par Texcès des boissons alcooliques.
Vainement un des principaux chefs militaires les plus mâoeots se rendit sur le principal théâtre des désordres pour haranguer le peuple et le ramener à la voix de la raison, les émeutiers s'écrièrent : « Nous voulons notre empereur I qu'on nous rende l'Empereur! c'est notre père, lui seul peut nous sauver. » Quelques voix même s'éievant du sein de la Toule, âreot entendre ces étranges paroles : a Nous voulons que Nicolas supprime le chaUrm i^les empoisonneurs par un ouiase. »
Dans ce moment l'empereur Nioolais, profondément affligé de la mort récente de son frère le grand-dnc Constantin, se trouvait à sa résidence d'été, le château de Peterhof. Averti des scènes déplorables qui se passaient
dans la capitale^ il se rendit accompagné du général aide de camp le prince Henschîkoff à SainUPéiersbourgy et parut tout à coup dans sa voiture de voyage sur la place de la Sennaïa, qui depuis la matinée était encombrée d'une foule menaçante. Le tumulte était à son comble. Nicolas, le front pâle, le regard sévère, s'arrêta devant l'église du Saint-Sauveur, et de sa haute taille dominant les masses qui l'entouraient de tous Jes côtés, il leur adressa ces paroles énergiques : « Au lieu 4'accuser les gens de bien qui , par mes ordres et sous l'inspiration de leur esprit de charité, se dévouent au péril de leur vie au soulagement de vos misères, accuses plutôt vos fautes du châtiment que Dieu vous a envoyé dans sa colère. Le choléra n'épargne personne, mon frère Constantin en a été la première victime. Je viens à vous pour vous sauver et implorer pour vous le pardon du Très-Haut. Dieu veuille que l'excès de vos crimes trouve grâce devant sa miséricorde... A genoux, peuple I... Prosterne ton front dans la poussière, frappetoi la poitrine, et prie Dieu pour qu'il fasse grâce à ton repentir... A genoux I » Et d'un geste impérieux, à l'unisson de sa voix vibrante comme un tonnerre, il fit tomber à ses pieds cinquante mille hommes criant : Miséricorde I et faisant le signe de la croix. Jamais la puissance souveraine, placée dans des conditions si critiques, n'exerça avec plus de spontanéité un pareil empire; jamais la volonté d'un homme couronné n'obtint un pareil triomphe sur les passions populaires. Le 19- 26 décembre 1825, l'empereur Nicolas avait été magnifique de courage; ce jour-là, il fut sublime de puissance et de majesté.
Le peuple, honteux de ses excès et plein de repentir, se releva sous la main de l'Empereur qui le congédia