‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 145 sur 331 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

due j rendait leur existence nécessaire. Ces tribunaux se composaient d'un président, de son adjoint et d'un nombre fixe de membres.

Hais c'est surtout dans l'intérieur de la famille que cetle sollicitude active et de chaque jour se manifestait avec tout l'éclat d'une intelligence d'élite et d'un dévouement absolu. Le grand-duc héritier qui , d'après les lois de la nature et de la succession au sceptre de Pierre le Grand, devait continuer un jour sur le trône les œuvres de Nicolas , était l'objet de son attention particulière. Il avait distingué et choisi pour son gouverneur, alors que luimême n'était encore que grand-duc, un -simple officier de classe au corps des cadets, nommé Merder. Ce personnage, dont l'aulorité devait exercer une grande influence sur le caractère et la vie d'un jeune prince réservé h de si hautes destinées, possédait toutes les qualités réclamées par l'importante mission qui lui était confiée. Il lui fut adjoint le célèbre poëte Joukovski , et en qualité de précepteur un Suisse né sous une infime mais heureuse étoile, M. Gille. L'harmonie parfaite qui régnait entre ces personnages unis par les liens de l'autorité morale devait produire d'excellents résultats dans l'éducation du jeune prince. Aussi les progrès qu'il fit dans toutes les branches des sciences humaines dépassèrent-ils les espérances , les exigences même de l'empereur Nicolas, aussi sévère envers ses fils au point de vue du devoir qu'il l'était envers lui-même, plus encore qu'il ne le fut jamais pour ceux qui ne lui appartenaient point directement par les liens du sang. A l'âge de douze ans 9 le grand-duc héritier passait pour l'un des princes les plus accomplis de TEurope.

Son père surveillait lui-même son éducation , se rendant compte à certaines époques de Tannée de ses tra-

vaux et de ses succès. C'était ordinairement pendant le carême qu'en présence de quelques rares privilégiés , le comte de Nesseirode, le prince Galitzin, Speransky et les membres de sa famille, l'Empereur procédait à l'examen du grand-duc héritier. Ces illustres personnages avaient également la faculté d'adresser des questions auxquelles le jeune prince répondait toujours avec une rare intelligence.

Un jour, c'était pendant le carême de 1832, après avoir passé en revue l'histoire des anciens peuples et celle des peuples modernes, étudiées sous la direction d'un juif converti, un nommé Liepmann, Speransky fit cette question au jeune Alexandre :

a Combien de Césars compte l'histoire romaine?

— Autant que Notre-Seigneur a eu d'apôtres , douze y répliqua le prince.

— Parmi ces douze Césars, lequel prendriez*vous pour modèle ?

— Titus....

— Et vous, mon ami, demanda Speransky au jeune comie de Wielkorski, que l'Empereur, dans le but de stimuler l'émulation de son fils, lui avait donné pour compagnon d'étude et de jeu, auquel des douze Césars voudriez- vous ressembler?

— A Marc-Aurèle.

— Maintenant, Monseigneur, ajouta l'examinateur, dites-nous pourquoi votre appréciation, différant de celle du comte, donne la préférence à Titus?

— Parce que Titus a régné peu de temps.

— Expliquez-nous votre pensée.

— Qui sait si à la suite d'un plus long règne Titus, ébloui par les séductions de la puissance, lasciné parles prestiges de l'adulation , mal conseillé par les intrigues

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des coariisans, n'eût pas commis les mêmes fautes, les mêmes crimes que ses prédécesseurs? Les débuts du règne de Néron ne présageaient point à Rome les mal-* heurs qui plus tard ont pesé sur elle.

— Très-bien, mon enfant, très-bien I s'écria Nicolas; puis, interrogeant à son tour, il demanda :

— La Russie a-t-elle eu des princes dont la mémoire maudite rappelle celle de Néron ?

— Oui , Sire , répondit carrément Alexandre.

— Comment s'appellent«»ils?

— Ivan IV.

— Dis-nous rapidement les cruautés qui ont souillé son règne, it

Le prince décrivit à grands traits les principaux actes d'une vie qui par sq^ monstruosités avait mérité à l'un des prédécesseurs de son père le surnom de Ivan k Terrible.

Se tournant alors vers le professeur Liepmann, Nicolas lui dit : tt Je vous remercie. Monsieur, d'avoir appris à mon fils l'histoire de son pays au point de vue de la vé-* rite, et non point telle qu'elle a été falsifiée par certains anteurs.

* Un jour que Pierre le« Grand se faisait lire une fradue-» tion de Puifendorf , il remarqua qu'on avait affaibli plu« sieurs passages sévères pour la Russie. Il ordonna aus« sitôt que le texte fût rétabli dans toute sa pureté , ne désirant pas que l'on flattât ses sujets aux dépens de leur instruction, mais voulant que l'on fît servir l'enseignement de l'histoire à la correction de leurs défauts.

« Ainsi que mon illustre prédécesseur, ajouta Nicolas, j'entends que mon fils apprenne dans l'histoire les exemples qu'il doit suivie et ceux qu'il doit éviter pour le bonheur des peuples qui lui seront un jour confiés. «

L'empereur Nicolas avait le sentîmeot du droit et la passion de la justice poussés parfois à des rigueurs inexorables. Nul coupable, si haut placé qu'il fut, ne pouvait échapper à sa main de ferj au contraire, à l'élévation du délit il mesurait la grandeur de la chute. L'amiral prévaricateur devenait matelot; le général concussionnaire était renvoyé comme simple soldat au Caucase; le noble déshonorant son blason était impitoyablement déchu de son rang et de ses privilèges. Combien d'exemples de ce genre, exemples négatifs pour une civilisation qui commence par où les autres finissent I Nous ne parlons ici que des grands, car le peuple, le vrai peuple, celui qui porte encore la barbe et le cafetan , celui qui n'a point cueilli le fruit avant qu'il fût mûr, le peuple comprenait son maître , il ne tremblait pas sous la main qui le protégeait, il la bénissait, parce que le gantelet d'acier de cette main ne retombait jamais que sur le front des grands prévaricateurs.

Cette inflexibilité, devant laquelle tout ployait, même les affinités du sang, témoigne une grande énergie de principes et une admirable noblesse de caractère. Ce que l'histoire blâmera dans les rigueurs implacables de l'autocrate à l'égard des conspirateurs et des rebelles trouve son excuse, sinon sa justification, dans -les fatales conditions d'un souverain qui lutte pour la conservation d'un trône et d'une puissance dont il doit rendre compte à ses peuples, à ses propres descendants.

Hais en dehors de ce champ défriché par la main de ses prédécesseurs, le caractère de Nicolas retrouvait sa majestueuse harmonie. Dans les choses mêmes qui n'avaient de rapports directs qu'avec sa seule individualité, il se révélait par des actes qui accusaient plus

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