‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 15 sur 331 · CHAPITRE DKUXIÉMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE DKUXIÉMK

famiBe, avait jeté comme nn voile Ingubre sar son front et dans son cœur.... Son front semblait avoir repris le deuO de PanI, que, depuis Tannée fatale de 1801, il portait dans son cœur. Une révolution subite, imprévue, s^élait opérée dans ses habitudes et dans son caractère. Dédaigneux alors des joies du monde , de l'éclat des fêtes qu'il avait tant aimées , il mit à fuir les bals , les spectacles, un empressement égal à celui qu'il apportait autrefois à satisfaire ses goâls prononcés pour les assemblées bruyantes et pour les plaisirs de la cour.

Ce cViangement moral, qu'il s'efforça d'abord de cacher a ses courtisans et aux membres de sa famille, prit bientôt une tournure mystique et recueillie qui pour quelques -uns parut un indice prochain, un avertissement de mort

En dehors du temps qu'il donnait aux affaires, Tempereor Alexandre consacrait tous ses loisirs à de pieuses lectures ou à des entretiens religieux avec des prêtres de l'Eglise grecque, et même avec des pasteurs de l'Église réformée, a Laissez-moi , disait-il aux personnes de sa famille qui cherchaient par des distractions à détourner le cours de ses pensées inquiètes; laissez-moi, il est temps que je songe à expier les fautes que j'ai commises pendant mon règne. y> Tel était alors ce prince dans sa vie intime. Si nous l'examinons comme homme public, Doos serons plus surpris encore du changement inouï qui s'était fait en lui. Il ne supportait plus qu'avec peine et défaillance le poids des affaires , auxquelles il consacrait , avec une incroyable ardeur , toute l'énergie . de soa intelligence.

c Ce projet devra être soumis à l'appréciation de mon sueceaseor. — Celui-ci est au-dessus de mes forces. — Je B^aorai pas le temps d'élaborer celui-là, » etc. Telles

étaient les paroles qui sortaient de ses lèvres , les phrases qoi tombaient de sa plume chaque fois qu'il travaillait avec ses ministres ou qu^il traçait des obsenrations en marge des rapports qui lui étaient présentés.

Quelle était la cause de ce découragement prefiood opéré d'une manière si brusque dans la vie d'un prince qui voyait soixante millions d'hommes courbés à ses pieds, et que l'Europe naguère avait salué comme son libérateur? Nous l'apprendrons peut-être dans celte lettre intime qu'il écrivit alors qu'il n'était encore que grand-duc, au plus cher de ses amis, à Victor Prolowitch Kotchoubey, alors ambassadeur à Constantinople.

Dans tous les cas, elle nous montrera quelles étaient les dispositions de son esprit, les mystères de son Ame essentiellement honnête.

a Cette lettre, mon cher ami, vous sera remise par SL Clarriek , duquel je vous ai parlé dans une de mes lettres précédentes ; ainsi je peux vous eniret^iir librement sur quantité de choses.

)) Savez-vous, cher ami, que réellement cela n'est pas bien que vous ne m'instruisiez sur rien de ce qui nous regarde, car je crains d'apprendre que vous avex de* mandé votre congé pour aller faire une cure en Italie, et que de là vous ires en Angleterre pour quelque temps* D'uài vient que vous ne me dites rien? Je commence à croire que vous doutez de mon amitié pour vous , ou que vous n'avez pas assez de confiance en moi; car, j'ose le dire , je le mérite réellement par l'amitié sans bornes que je vous porte; ainsi, je vous conjure, iuslruisez-fiioi de tout ce qui vous regarde, et croyez que vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir. Au reste , je vous avoue que je suis bien charmé de vous savoir quitte de cette place qui ne pouvait que vous procurer des désa-

13HAP1TRE J^IUXIKUX. M

grémeatg mas être compensée par «lesiie jooiisaQM queleooque*

» Ce Bf. Garriek est un très-joli. garçon; il a patfté quelque temps ici , et daua ce mofoeut il va eu Crimée d'où il s'embarquera pour Coostantioople* le le trouve bien heureux, parce qu'il aura Toccasion de vous voir^ et je lui envie en quelque façon son sort, d'autant plua que je ne suis nuUemeut content du mien. Je suis enchanté que la matière se soit engagée d'elle-même, car j'aurais été embarrassé de commencer ce sujet. Oui, mon cher ami, je le répèle, je ne suis nullement sati»< fait de ma position ; elle est beaucoup trop brillante pour mon caractère , qui n'aime que Ja tranquillité et la paix. La cour n'est pas une habitation faite pour moi, je souffre chaque fois que je dois être en représentation, et je me fais du mauvais sang en voyant ces bassesses qu'on fait à chaque instant pour acquérir une distinction pour laquelle je n'aurais pas donné trois sols. Je me sens malheureux d'être obligé d'être en société avec des gens que je ne voudrais pas avoir pour domestiques et qui jouissent ici des premières places ; tels que le prince &... 11.... P... et le prince B...«, les deux comtes S. ... IL .. « et une foule d'autres qui ne méritent pas même d'élre nommés; qui, fiers avec leurs inférieurs, rampent devant celui qu'ils craignent Enfin, mon cher ami, je ne me sens pas du tout £iit pour la place que j'occupe dans ce moment, et encore moins pour celle qui m'est des* Uoée un jour et à laquelle je me suis juré de renoncer, soit d'une manière, soit d'une autre*

9 Voilà, Bua cher ami , le grand secret qu'il me taiw dait depuis si longtemps de vous communiquer, et dont je n'ai pas besoin de vous recommander le silence, omt veos sentes que c'est une cheae qui peut me casser 1»

S$ HISTOIRR DB L'KMPSKOI Kf COLAS,

léle. J'ai prié M. Garriek dans le cas qo'il ne puisse vous remettre cette lettre qu'il la brûle, et qu'il n'en charge personne pour vous.

» J'ai beaucoup pesé et combattu cette matière , car il faut que je vous dise que ce projet m'est entré en idée avant même que je vous aie connu , et je n'ai pas tardé à me décider au parti que j'ai pris.

» Nos affaires sont dans un désordre incroyable , on pille de tous côtés , tous les départements sont mal administrés, l'ordre semble banni partout, et l'Empire ne fait qu'accroître ses domaines; ainsi, comment se peut-il qu'un seul homme puisse suffire à le gouverner, et encore plus à en corriger les abus? C'est absolument impossible, non-seulement à un homme de capacités ordi* naires comme moi, mais même à un génie, et j'ai toujours eu pour principe qu'il valait mieux ne pas se charger d'une besogne que de la remplir mal C'est d'après ce principe que j'ai pris la résolution dont je voas ai parlé ci-dessus. Mon plan est , qu'ayant une fois renoncé à cette place si scabreuse (je ne peux pas fixer l'époque d'une telle renonciation), j'irai m'établir avec ma femme aux bords do Rhin, où je vivrai tranquille en simple particulier, faisant consister mon bonheur dans la société de mes amis et l'étude de la nature.

» Vous vous moquerez de moi, vous direi que c'est un projet chimérique; vous en êtes le maître, mais attendes l'événement, et après cela je vous permettrai de juger. Je sais que vous me blâmez, mais je ne peux pas faire autrement, car le repos de ma conscience est ma première règle, et elle ne pourrait jamais rester en re]M>s si j'entreprenais une chose au*dessus de mes forces. Voilà, mon cher ami , ce qu'il me tardait de vous dire ; à présent que cela est fait , il ne me reste qu'à vous annoncer

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qa'oii je serai, heureux ou malheureux, dans le faste ou dans la misère , une de mes plus grandes consolations sera votre amitié pour moi , et croyez que la mienne ne finira qu'avec ma vie.

» Adieu y mon cher et vrai ami ; ce qui pourrait m'arriver en attendant de plus heureux serait de vous revoir.

» Ma femme vous dit mille choses , elle a des idées toutes conformes aux miennes. i>

Une seconde lettre y adressée quelque temps après au même personnage y prouve la persistance du grand-duc Alexandre dans ses projets de renonciation au trône; la voici mot pour mot :

«Cher ami, la pensée qu'un jour (et ce jour n'est pas si loin) oii je serai, grâce au sort, placé à la tète d'un empire , me fait dresser les cheveux sur la tête. Je ne suis point fait pour gouverner; mon plus grand bonheur serait de rester simple citoyen comme je le sois en ce moment, entouré de ma femme, de mes enfants, de mes amis et de tous ceux que j'aime.

» Ohl si la Providence m'avait laissé libre du choix de ma destinée, j'aurais fini paisiblement ma vie dans un petit coin quelconque de l'Europe , quelque part ; en Suisse, ce pays que j'aime tant depuis que j'aime ce cher Labarpe que j'aime comme mon père spirituel, car c'est lui qui m'a fait homme,

» Ahl que je suis malheureux I Pourquoi donc les désirs que je viens de vous écrire resteront-ils chimères et châteaux en Espagne? Le jour viendra, je le répète, où l'on me saluera César! Triste sort pour un homme qui veut vivre I

» Soyex heureux , cher ami, ne vous appesantissee pas

5S HISTOIRE DE L*ËMPEmEtTI KIGOLAS.

trop sur ces lignes quand vous les lirez ^ car elles vous donneront du noir^ et pour rien an monde je ne voudrais vous attrister, vo>us qui m'êtes si cher au cœurl

" Voyagez, amusez-vous , saluez le beau lac Léman de ma part, porlex-vous bien; ma femme vous embrasse, et moi je me dis tout à vous,

» iVUBXAKDiUL 9

Cette lettre remarquable, quoique à première vue elle paraisse insignifiante , écrite en français à un jeune homme, par un jeune homme placé sur la première marche d'un trône qui devait un jour lui appartenir, ainsi qu'il le dit lui-même, est une ébauche exacte des sentiments intimes d'Alexandre ; elle nous dépeint son cœur tout entier.

Un certain nombre d'années s'écoulèrent sur la manifestation de ces désirs modestes, formulés en vain, lorsqn'un jour de date lugubre pour la Russie réalisant les craintes du jeune prince, vit à ses pieds soixante millions d'hommes le proclamant César. Celui qui rêvait une vie paisible dans un chalet suisse ramassait une couronne au pied d'un cadavre, dans une chambre d'un palais impérial où Paul venait de tomber sous les eoups d'illustres assassins. L'utopie poétique s'était envdée pour faire place à une position dont la splendeur inouïe, loin de le séduire, épouvantait les instincts modestes du disciple réaliste de Laharpe.

Alexandre apporta sur le tràne tout un monde d'idées et de projets plus généreux les uns que les autres; une vaste carrière , un vaste champ riches par leur nature et vierges encore s'ouvraient devant lui. Il se mit aussitôt à l'œuvre avec un sèle et une ardeur dignes de ses hautes destinées.

Les années qui suivirent son avènement au trône de

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