‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 165 sur 331 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

mais un autre fléau non moins terrible , celui de la disette, s'annonçait sous les apparences les plus sinistres. Ces apparences se réalisèrent d'une manière si déplorable que la famine éclata bientôt, même dans les contrées réputées les plus fertiles de la Russie. Les récoltes, brûlées par les sécheresses extraordinaires de l'été, étaient complètement anéanties. Dans cet état de choses, l'empereur Nicolas, dont l'âme forte semblait grandir encore dans les circonstances difficiles, mesurant froidement l'étendue du mal , s'apprêta à le combattre comme il avait combattu le choléra. 11 commença par assigner des sommes considérables prélevées sur le trésor pour l'ensemencement des terres; puis, pour assurer le présent, ainsi qu'il venait de le faire pour i'avenir, il autorisa l'importation en franchise des grains par tous les ports et toutes les frontières de l'empire ; il suspendit la levée des recrues et le recouvrement des impôts; il ajourna à trois années les payements dus sur les emprunts des particuliers à des établissements de crédit ; il augmenta dans les provinces les plus ravagées la somme des travaux publics ; enfin il ordonna de délivrer gratuitement des passe-ports à toutes les personnes qui voudraient aller chercher ailleurs des moyens d'existence, et de changer les cantonnements des troupes, afin de diminuer la consommation des subsistances là où elles se trouvaient.

A l'importance de ces mesures destinées à y remédier, on peut juger de la profondeur du mal. Les populations désespérées en étaient venues à disputer aux animaux les racines dont ils se nourrissaient. La faim, aussi terrible, quoique moins prompte dans ses colères, que le choléra, décimait les habitants et les bestiaux. Aux environs d'Odessa, le grenier de l'Occident, il y

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avait de8 villages entiers abandonoés : à peine voyait-on çà et là sur le seuil d'une porte un vieillard au front livide, à l'œil terne, aux joues ravagées, plus enccnre par la soufirance que par l'âge, et attendant que Dieu mettant fin à ses jours le prit en pitié. Le lait tarit dans le sein desséché des mères faute de nourriture : aux sources de la vie les en&nts étiolés trouvaient la mort La faim, partout la faim, avec sa lugubre escorte de misère, se promenait sur la surface de l'empire : e'était un spectacle horrible à voirt On vit éclore alors de sublimes dévouements, d'immenses sacrifices, de pieuses abnégations. Les seigneurs ne voyant plus dans leurs serfs que des frères malheureux , partageaient généreusement avec eux la part du pain prélevé sur leur table en détresse. A défaut du pain matériel qui leur manquait à eux-mêmes, les prêtres de toutes les religions répandaient en abondance celui de la vie éternelle, ils consolaient du moins ceux qu'ib ne pouvaient sauver. Mais à côté de ces beau& exemples de charité , l'on vit aussi des actes d'une cupidité désespérante pour l'humanité. Des hommes sans coeur et sans nom spéculant sur la misère publique, convertirent en or dans le creuset des accaparements les larmes et le sang du peuple. Les grains avaient dépassé près de vingt fois le prix de leur valeur ordinaire.

L'empereur Nicolas, tout en respectant la liberté individuelle du commerce, donna dans ces circonstances plus d'une leçon sévère aux traficants des douleurs humaines. Ayant appris qu'un de ces avides spéculateurs avait taxé à des prix exorbitants les richesses alimentaires enfouies dans ses magasins par une prévoyance habilement calculée, il lui fit demander par un de ses aides de camp les motifs de l'exagération de sa taxe :

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