CHAPITRE TREIZIEME. il
quelques minutes dans le cercle de sa famille. Fidèle à cette maxime des rois de France y « l'exactitude est la politesse des princes , s» il ne se faisait jamais attendre , même d'une minute, quand il avait assigné un rendes^ vous; mais, plus indulgent pour les autres que pour laimême, il Bccordaii cinq minutes en cas de retard. A deux heures, lorsque toutes les affaires courantes étaient expédiées dans le palais, il sortait en drosky l'été, en traîneau l'hiver, le plus souvent à pied. Sa première visite était d'ordinaire, dans les dernières années de son règne, pour la grande-duchesse Marie, sa fille de prédilection, n marchait presque toujours seul , coiffé habituellement du casque de sa garde et enveloppé du vaste manteau gris porté par les officiers. Il marchait droit devant lui, mais son regard perçant ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui sur les chaussées ou sur les trottoirs. Tous les promeneurs le saluaient, et il rendait le salut à tous , mais il préférait que l'on passât son chemin sans faire attention à lui. Nul n'avait le droit , sous peine d'être mis en prison , d'aborder l'Empereur et de lui présenter un placet dans la rue. Quelquefois il prenait lui-même une initiative qui n'était pas toujours sans danger pour le privilégié.
Un jour, rencontrant sur la perspective l'acteur Vernet, attaché au théâtre français de la place Michel, il l'aborda, se mil à causer sans façon avec lui pendant cinq minutes, et le quitta pour continuer sa promenade. Vemet se disposait à poursuivre la sienne, lorsque des agents de police l'arrêtèrent, et le conduisirent, malgré ses protestations, en prison pour avoir parlé à Sa
il y avait ce soir-là une représentation à bénéfice au théâtre Michel; suivant son habitude, la cour devait y
12 HISTOIRE DE L'EliPEREUR NICOLAS.
assister, et Vernet était chargé d'un rôle principal dans la première pièce. L'heure du spectacle arrive , la chambrée est complète ; l'Empereur est depuis cinq minutes dans sa loge y il regarde sa montre qui marche , puis le rideau qui ne se lève pas. Dix minutes s'écoulent encore. L'impatience du public, calculée sur celle de Nicolas, se traduit par des signes non équivoques, enfin la toile se lève.... Le régisseur s'approche de la rampe, et déclare que la première pièce ne peut être jouée, attendu que l'acteur Vernet n'a point paru au théâtre.
Qu'est-il donc devenu? A cette question que chacun se fait tout bas, l'Empereur mande auprès de lui le grand maître de la police, et lui dit quelques mots à l'oreille. Celui-ci part aussitôt, et revient un quart d'heure après avec le prisonnier libéré. Jamais l'artiste ne joua avec plus d'entrain. Le public, qui ignorait encore sa mésaventure, le couvrit d'applaudissements, dont Nicolas le premier donna le signal.
Quelques jours après, Nicolas rencontrant dans son chemin Vernet et se disposant à l'aborder, celui-ci le retint à distance par ces mots : a Sire, ne m'approchez pas ; vous allez me compromettre. »
Cependant il est des cas où les prévenances impériales sont loin d'avoir des résultats aussi fâcheux. Le trait suivant en est une preuve. Il est expressément défendu de fumer dans les rues de Saint-Pétersbourg. L'empereur Nicolas avait une telle aversion pour les fumeurs, que la fumée d'un cigare lui semblait un crime de lèseodorat.
Un jeune Français, récemment débarqué des bords de la Garonne sur les rives de la Neva, se promenait un jour de grand matin sur la perspective en compagnie d'un panatella , qui avait pour lui tous les attraits du