CHAPITRE TREIZIEME
fruit défendu. La perspective de Nevsky était déserte et silencieuse : à cette heure matinale notre flâneur ne craignait point d'être surpris en contravention, lorsque tout à coup il fut abordé par un o£Eicier qui lui dit :
u U parait, monsieur, que vous ignorez les règlements de la police au sujet des fumeurs.
— J'ai trop de respect pour la vérité pour vous répondre affirmativement, répliqua le fumeur en envoyant une vigoureuse bouffée de tabac au nez de son interlocuteur.
— Alors pourquoi fumez-vous? répondit à son tour Tofficier.
— Pour me désennuyer et passer le temps, qui dans coire chien de pays, soit dit sans vous offenser, me paraît passablement long.
— Sans commettre une indiscrétion , pourrait-on savoir alors ce qui vous retient?
— Ce sont mes affaires.
— Monsieur est négociant sans doute?
— En vin ou en vain, comme vous le désirerez, car les temps sont durs : vos grands seigneurs ont le mauvais goût de ne boire que du Champagne, et je n'ai que du bordeaux à leur offrir, aussi depuis mon arrivée jusqu'à ce jour j'ai fait chou blanc, quoique ce légume, cher à tout bon estomac russe, ne figure pas sur la carte de mes.... prix courants. »
Devisant ainsi , le commis voyageur et l'officier cheminaient l'un près de l'autre sur le trottoir de la perspective de Nevsky dans la direction du palais d'hiver.
tt Vous me faites l'effet d'un bon diable, mon officier, lui dit le voyageur; me permettrez-vous, pour faire plus ample connaissance, de vous offrir un cigare? je vous préviens qu'ils sont excellents : de vrais chicocandars.
14 HISTOIRE DK L'EMPEREUR XICOLAS.
— Je VOUS remercie mille fois ; je ne fume jamais.
— Ah çà I mon brave , series-vous par hasard an gre* nadier de la vierge Marie?... Fameux régiment, sur mon honneur, si tous les camarades vous ressemblent
— En ma qualité d'officier, je ne puis enfreindre les ordres de Sa Majesté. L'empereur Nicolas est sévère sur le chapitre de la discipline.
— Sa Majesté I s'écria le voyageur en riant; Sa Majesté se fiche pas mal de vous et de moi; elle dort encore à cette heure. Allons, acceptez ce havane, en* ilammez-vous, fumez, et l'empereur Nicolas n'en saura rien; d'ailleurs je prends tout sur moi. »
L'officier persista dans son refus, a A propos, mon brave, reprit le Borddais, connaissez-vous Nicolas?
— Qui ne le connaît pas?
— Le voyez-vous souvent?
— Tous les jours, pour affaires de service.
— Tous les jours?
— Sans doute, puisque la nature de mes fonctions m'attache on ne peut plus près de sa personne.
— Et chaque jour vous pouvez lui parler?
— Comme je vous parle en ce moment
— Ah çà, mon capitaine, ne blagîsans pas; ce qoe vous me dites là n'est pas une bakmeaire?
— Un officier qui se respecte ne ment jamais.
— Eh bien, puisque vous connaissez Nicolas, ditesle-moi franchement, est-ce un bon zig?
— Voilà un mot que je ne comprends pas.
— Un bon zig signifie un bon enfant; or, je vous le demande, votre empereur mérite-t-il l'application?»
L'officier, que la gaieté toute française du Toyageur amusait , répondit :