CHAPITRE DEUXIEME. «i
(ère plas sérieux, plus réfléchi, commandait la seconde brigade de la garde canlonnée dans les environs de Tsarskoé-Sélo.
L'empereur Alexandre n'initiait aux affaires de l'Etat que son auguste mère , femme d'un esprit supérieur ; seule elle connaissait ses projets et ses intentions, ses désirs. Un jour cependant le czar sortit de sa réserve habituelle en faveur de son frère le grand-duc Nicolas.
Ce fut à Tsarskoé-Sélo. «i Mon frère , lui dit-il après avoir passé en revue les troupes placées sous son commandement 'y je dînerai aujourd'hui chez vous en petit comité ^ en famille , seul avec vous et avec la grandeduchesse Alexandra votre femme. »
A la fin du repas, la conversation, qui dans le principe avait roulé sur des questions insignifiantes, prit tout à coup une tournure imprévue et d'une importance énorme. «Je vois avec plaisir, dit l'Empereur, et j'envie votre bonheur de famille, bonheur, hélas I que le sort m'a refusé en m'appelant au trône qui me revenait par voie d'hérédité, mais que je n'ai jamais ambitionné, j'en prends Dieu à lémoin. En des vues mystérieuses que je dois accepter avec résignation , la Providence a frappé de stérilité le sein de ma compagne bien-aimée. a J'ai vainement désiré les joies de la paternité, je descendrai fout entier dans la tombe. Constantin, notre frère , se trouve dans une position identique. Cette pensée n'est pas étrangère aux sombres préoccupations qui me dominent.... Aujourd'hui plus que jamais, ajouta-t-il, un empereur de Russie doit être doué d'une force morale et physique qui s'éteint en moi chaque jour.... Aussi, après de mûres réflexions, ai-je pris la résolution immuable de déposer le sceptre pour réaliser, dans une solitude obscure , les rêves de ma jeu-
es HISTOIRE DE t'BMPERElJR NICOLAS.
Besse....) lorsque répuisenent de mes forces me rendra inutile anx autres et à moi-même. Je me suis entretena plusieurs fois à ce sujet avec notre frère €01»- Btantin, qui, se trouvant dans la même position que moi, m'a exprimé ses intentions formelles de renoncer à ses droits à la couronne en votre faveur, attendu que, d'accord avec moi-même, il reconnaît en vous , dans la personne de votre premier-né, une marque évidente de la protection divine, yy
Le grand-duc Nicolas, que nul indice n^avait préparé à cette ouverture, avait senti passer un frisson dans son cœur, et son front s'était couvert d'une pâleur mortelle. L'Empereur reprit d'une voix émue, mais ferme : «Nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu; ainsi, mon frère, dès aujourd'hui, préparez votre cœur et. votre front à la couronne, car en vérité, je vous le dis, au nom de Dieu, c'est vous qui régnerez après moi. > Cette nouvelle si inaKendue frappa de stupeur le grand-duc et sa femme, qui, les yeux pleins de larmes et sans pouvoir proférer une parole, se jetèrent tous les deux aux pieds du czar. Celui-ci , non moins frappé à la vue de TefFet produit par son ouverture sur l'esprit de son frère et de son auguste sœur, chercha à les consoler en leur disant que l'heure qui devait changer leur paisible existence, et leur imposer les rudes devoirs de la puissance souveraine, n'était point encore sonnée, mais qu'il avait voulu uniquement les préparer aux éventualités d'un avenir plus ou moins prochain, et qui ne pouvait leur échapper. « Plus heureux que moi, ajouta*t-il, vous pourrez continuer dans la paix l'œuvre de Pierre, notre illustre aïeul, de glorieuse et impérissable mémoire.... A moins que les idées dMndépendance, puisées pendant l'occupation de nos armées en
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France, et qoi germent dans bien des têtes , Be lègvent à rm mort de sanghintes fooéraiUes à la Rnasie...* Hais non! Dieu veillera sur vous; mon frère, vous sanveree Teropire. »
Ce fut en vain que le grand-duc Nicalas, maîtrisant son émotion, assura à l'Empereur que jamais il ne s'était préparé à la pensée de monter un jour sur le trâne, qu'il ne se sentait aucune des qualités voulues pour exercer dignement la souveraine puissance, qu'il ne se (Toyait pas de force à porter le sceptre de Pierre le rirand , qu'il n'avait, en un mot, qu'une seule ambition, celte d'être le plus fidèle et le plus dévoué parmi les sujets de Sa Majesté, qu'un seul désir, celoi de la servir longtemps encore dans les limites de ses devoirs et de ses atlribotions.
L'Empereur lui répondit avec affection qu'il appréciait la loyauté de ses intentions et de son désintéressement , mais qu'il ne pouvait approuver un sentiment de répulsion que rien ne légitimait : u Ainsi que vous, mon frère, ajouta-t-il en loi prenant la main, je voulais fuir les destinées suprêmes qui m'étaient réservées; l'ombre seule du trêne ou je devais , hélas I m'asseoir trop tôt me causait des terreurs indicibles; mais, plus que les vôtres, mes craintes avaient leur justification dans l'état des choses. A la mort de mon prédécesseur, notre père bien-aimé, les affaires publiques, en l'absence de tout principe dans le gouvernement, se trouvaient dans un désordre déploraMe. Paul , fatalement inspiré par l'idée de détruire tout ce qui avait été fait avant lui, avait ébranlé sur leurs bases les pierres fondamentales posées par Pierre le Grand et raffermies par Catherine la Grande. L'étoile de la Russie, enveloppée de ténèbres, ne répandait plus qu'une lumière incertaine et dou-
leose.... Le chaos se faisait de toutes parts, les assasaios de notre père , m'ealevant jusqu'aux soins de sa vengeance, m'avaient remis un sceptre taché de sang. J'ai dû passer par un cadavre pour arriver au trône qui vous fait peur, ô mon frère I Cependant, plus heureux que je ne l'ai été, vous trouverez à votre avènement la Russie plus grande, plus prospère, plus puissante que jamais. Je vous léguerai, avec une armée aguerrie, une épée que j'ai portée droite et ferme sur le champ de bataille pour imposer la paix à l'Europe fatiguée par vingt ans de luttes sanglantes. Je vous laisserai à exploiter, pour le bonheur de vos peuples , une mine riche et féconde en heureux résultats. Courage donc, mon frère! courage! Je vous promets un nom aussi glorieux que le règne dont il sera la brillante personnification, d
Ainsi se termina cet entretien solennel. L'empereur Alexandre se retira, mais le grand-duc Nicolas et la future impératrice de toutes les Russies restèrent longtemps encore après qu'il fut parti plongés dans les plus sérieuses réflexions....
Le grand-duc Nicolas ne s'étant jamais fait à l'idée qu'un jour il pourrait être appelé à recueillir Théritage de son frère Alexandre, s'était constamment tenu à l'écart des afiaires de l'État Son ambition, ainsi qu'il venait de le déclarer lui-même , n'avait jamais dépassé les sphères de sa position de soldat et de sujet fidèle; ainsi ce n'était pas sans raison que la perspective d'un trône apparaissant pour la première fois tout à coup et sans préparation à ses yeux , avait dû déranger l'équilibre de sa vie réglée jusqu'à ce jour par les douces joies du foyer domestique.
Sur ces entrefaites , une femme blonde et pâle portant