CHAPITRE TREIZIEME
le palais d'Anitschkofr?... Il me semble que l'Empereur ne mange pas davantage que ne mangeait le grand-duc. . .
— Mais, Sire y vos enfants grandissent , et..
— Leur appétit aussi, c'est possible. Alors, ajoute cinquante roubles à ton budget, mais pas un kopek de plus, n
Nicolas procédait avec la même économie à tous les frais de son entretien personnel. II ne quittait ses uniformes que lorsque ses uniformes menaçaient de le quitter, a La prodigalité , dîsait-il , est un vol fait aux pauvres, et le luxe exagéré est la toilette des sots. » Le même tapis lui a servi de descente de lit pendant trente ans ; il est mort pour ainsi dire dans les pantoufles que lui avait brodées sa femme à l'époque de son mariage. ttSire, lui dit un jour son valet de chambre, votre pardessus est déchiré.
— Eh bien I fais-le raccommoder.
— Mais il est si vieux, si usé, qu'il demande un remplaçant.
— Fais-le raccommoder d'abord , nous verrons plus lard... je n'ai pas d'argent. »
Le fait est que Nicolas n'avait jamais un kopek sur lui , jamais il n'a connu l'usage d'une bourse ; cette habitude l'a mis plus d'une fois dans l'embarras. Un jour entre autres qu'il avait pris à l'extrémité de la ville un drosky pour le ramener au palais d'hiver, l'Empereur, que le 'cocher n'avait pas reconnu, se trouvant dans l'impossibilité de payer le prix de sa course, lui dit : «Attends un instant, je vais t'envoyer ce qui t'est du.
— Je comprends, répliqua le cocher, vous ferez comme vos camarades , vous ne reviendrez pas. . . et j'en serai pour mes frais : il me faut un gage. i> Disant ainsi, il enleva le manteau qui couvrait les épaules de l'Empereur : a Et maintenant, ajouta-t-il, j'attendrai tant que
VOUS voudrez, n Un instant après , un valet de pied lai apporta cinq roubles pour sa course et le pourboire. Mais le cocher, qui avait le cœur plus haut placé que son siège, refusa cette libéralité, a Je n'ai droit qu'à vingt kopeks, dit-il.
— Prends les cinq roubles, répondit le valet de pied, c'est de la part de TEmpereurl
— Raison de plus pour ne pas Vécorcher. »
Il y eut alors entre ces deux hommes un combat de générosité d'où le cocher sortit victorieux en n'acceptant que le prix rigoureusement fixé par le tarif des courses ordinaires. Nicolas, charmé de cet actede désintéressement si rare dans la condition de celui qui en avait le mérite, ordonna qu'on en recherchât l'auteur, et qu'on prît des renseignements sur son compte lorsqu'on l'aurait trouvé. Ces deux formalités remplies, il se fit amener le cocher et lui dit :
a Me reconnais-tu , batuschka ' ?
— Oui, c'est toi* que j'ai mené dernièrement
— Sais-tu qui je suis ?
— Je l'ai su trop tard... sans cela je ne t'aurais pas pris ton manteau pour caution de vingt kopeks.
— Je sais aussi qui tu es, toi ; tu es un brave homme, et je veux te récompenser Que désires-tu?
— Que le bon Dieu t'accorde une bonne santé et une longue vie.
— C'est un vœu pour moi, batuschka, et c'est de toi qu'il s'agit en ce moment... Que veux-tu?
— Eh bien! père, puisque c'est ainsi ^ je serais le plus heureux de tes enfants si j'avais un cheval el on drosky pour mon compte.
* Petit pcrc. — 2 L'homme du peuple tutoie toujours TEmpereor, d« même que Dieu dans ses prières.