CHAPITRE TREIZIÈME
surveillance active et de tous les instants. Le premier regard de Nicolas dans ces visites nocturnes se portait sur Je thermomètre ; malheur alors s'il n'indiquait pas les quatorze degrés prescrits par le règlement! Dans les choses de l'ordre le plus élevé comme dans les détails les plus infimes, il apportait un esprit d'observation qu'on aurait pu taxer de faiblesse d'esprit, mais qui n'était chez lui que l'accomplissement du devoir porté jusqu'au dernier scrupule.
Noos aimons généralement à connaître les lieux où s'est écoulée la vie des hommes dont nous lisons l'histoire, la scène où ils ont conçu, médité et exécuté leurs grands projets. Cette connaissance, au point de vue psychologique, est d'un grand intérêt pour le poëte et pour le penseur. L'appartement où l'empereur Nicolas a vécu la plus grande partie de sa vie est l'un des plus simples du palais d'hiver.
Une antichambre de dix pieds carrés où les ministres attendaient chaque matin à tour de rôle l'audience du ni^tre, un cabinet de travail modestement meublé, une chambre à coucher servant à la fois de salon et de salle d'audience, rien de plus, rien de moins : voilà tout ce qui formait l'appartement de celui qui trouvait son peuple trop à l'étroit dans le plus vaste empire du monde. Un lit de fer garni d'un matelas de crin, d'un oreiller bourré de foin, d'un manteau militaire pour couverture, quelques chaises, deux ou trois fauteuils, une table couverte d'un tapis de drap vert, un guéridon, un divan fort simple, quelques tableaux représentant des batailles ou des portraits de famille, une seule statuette, celle du maréchal Radetzky : voilà tout l'ameublement, toute l'ornementation de l'autocrate des Russies. Autant dans la vie officielle Nicolas était grand et
superbe y autant dans la vie privée il devenait abordable et simple. Dans le premier cas, on ne pouvait se défendre d'un sentiment d'admiration; dans le second , d'an sentiment d'amour. Dans cette grande personnalité , il y avait trois natures bien distinctes qui rappelaient instinctivement trois grandes figures de la monarchie française, celles de François I'% d'Henri IV et de Louis XIV.
Le glorieux vaincu de Pavie a dit : a Tout est perdu , fors l'honneur; » le glorieux vaincu de Sébastopol a dit : a Je dépenserai jusqu'à mon dernier homme, jusqu'à mon dernier écu. » Pour le bonheur de l'humanité, la mort seule a pu le dégager d'une parole qu'il aurait tenue. Il voyait courbés sous le talon de sa botte les plus grands seigneurs de sa cour; mais, comme Henri IV^, il portait avec amour sur son dos les fils de son impériale progéniture. Enfin , comme Louis XIV disait : a L'Etat, c'est moi , » il pouvait dire : a Moi , c'est la Russie. »
Nicolas, nous l'avons dit, ne fumait pas, et il détestait les fumeurs. Un soir, traversant un salon du palais d'hiver, il dit à son aide de camp de service : a Je t'emmène au spectacle. » Celui-ci , qui ne s'attendait pas à cette préférence, venait d'achever un cigare, il n'eut que le temps de se purifier la bouche et de suivre I'Eoh pereur, qui lui fit une place dans sa voiture.
tt Connais-tu la pièce qu'on donne ce soir? lui demanda l'Empereur.
— Oui , Sire , répondit laconiquement l'aide de camp en desserrant les lèvres, qu'il tenait fermées avec soin.
— Tu as fumé. . . . Est-elle jolie ?
— Oui, Sire.
— Pourquoi as-tu fumé ?. . . Vernet est-il bien dans son rôle ?
— Oui , Sire.