‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 176 sur 331 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

— Tu m'empestes... va-t'en au diable! » Et ouvrant lui-même la portière y il jeta loin de lui le malencontreux fumeur. Le soir méme^ en rentrant au palais, il lui tendit la main.

A cette époque de sa vie Nicolas était dans toute la splendeur de sa beauté; il passait ajuste titre pour le plus bel homme de son empire. Un écrivain a dit qu'il y avait en lui de l'Apollon et du Jupiter. Sans chercher une comparaison dans la mythologie , nous dirons qu'il était l'image parfaite de l'Agamemnon d'Homère. Sa taille dépassait six pieds ; il avait le front large , légèrement déprimé au sommet, le regard plein d'éclairs magnétiques, les sourcils arqués et bien fournis; sa moustache flèrement relevée couronnait ses lèvres, se prêtant avec une égale facilité au commandement suprême et aux grâces du sourire; le tonnerre de sa voix mâle répondait aux éclairs de ses yeux. Le galbe de son visage était robuste et harmonieux, sa bouche fort belle, les muscles de ses joues mobiles comme la pensée qui les faisait agir. Sa démarche était imposante , majestueuse : nul ne marchait comme lui , soit qu'il figurât dans unecérémonie religieuse, soit qu'il passât devant le front de ses troupes. Biais de cette beauté typique il ne tirait aucune vanité, il semblait l'ignorer lui-même, et il repoussait avec dédain les illusions de la flatterie , qui se transformait en miroir sous ses yeux. Par une joyeuse nuit de bal masqué à la salle de la noblesse , il répondit brusquement à un domino qui lui disait: « Savez-vous, Sire, que vous êtes le plus bel homme de toutes les Russies?

— Je l'ignore, madame; mais vous devriez savoir, vous, que c'est une affaire qui concerne uniquement l'Impératrice. »

Cependant, dans les dernières années de son règne.

t8 HISTOIRE DE L*EMPEREl>R KICOLAS.

Nicolas, séduit par les prestige^ d'une puissance qui, comme empereur et chef de son Eglise, le plaçait de son vivant sur le piédestal de l'immortalité, finit par prendre au sérieux son rôle d'autocrate et de pontife grec. Comme l'autocrate de la religion catholique et le pontife dont le siège est à Rome, il se crut infaillible, et sans rautorilé d'un sacré collège, il prêta l'oreille aux paroles que prononçaient ses lèvres, comme si elles fussent tombées de la bouche de l'Esprit saint. Il se crut son propre oracle. Travailleur infatigable, chevaleresque et franc comme son épée, ennemi du mensonge, ne comprenant même pas qu'un homme pût mentir, esclave de sa parole, il était animé des meilleures intentions; mais ne sachant à qui se fier, car il connaissait son entourage , il était fatalement amené à les traduire, à les développer par luimême.

A son génie seul appartient cette faculté de l'âme qui permet au créateur d'embrasser dans un même regard la conception et l'exécution d'un grand œuvre. Le temps seul, habilement dirigé par les maîtres de la nation russe , peut vivifier la sève de civilisation que Pierre le Grand a greffée sur la barbarie moscovite. L'empereur Nicolas était une magnifique nature, une nature d'élite, mais ce n'était point un génie. Ses vues, inspirées par l'amour du bien, étaient bornées par des horizons limités. Les grands aperçus échappaient à son regard, car souvent il négligeait le fond pour la forme et sacrifiait l'ensemble aux détails; il s'inquiétait plus du bouton d'un uniforme que du cœur qui battait sous cet uniforme; en un mot, il mesurait les hommes plutôt d'après les règles de la statuaire que d'après celles de l'intelligence. Cependant il voulait le bien, il le voulait sincèrement, loyalement, mais il le voulait dans les limites

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