CHAPITRE TREIZIÈME
du possible et du raisonnable. U Taurait obtenu sans secousse et sans tourmente, si les obstacles qui surgissaient sans cesse au-devant de sa volonté n'eussent paralysé sa pensée. De là ces colères violentes auxquelles il se livrait parfois, de là ces emportements olympiens qu'il déplorait trop tard, de là cette roideur de rocher de Sisyphe qui pesait sur la poitrine de l'empire. Tel était Nicolas, mais dans la situation que lui avaient faite les insurrections des hommes et des choses, les révoltes intérieures et étrangères , les guerres civiles et extérieures, la révolution des nationalités, le caraclère de sa cour et de son peuple, pouvait-il être autre chose, devait-il adopter une autre politique? C'est une question immense que l'avenir seul résoudra.
Le grand-duc héritier Alexandre venait d'atteindre Tépoque de sa majorité , fixée par les lois fondamentales de l'empire à l'âge de seize ans. Afin de lui donner une plus grande pompe , l'empereur Nicolas avait choisi le jour de Pâques 22 avril-4 mai 1834 pour la célébration de cette fête. Ce jour-là, quelques instants avant la cérémonie , les insignes impériaux furent apportés dans la chapelle du palais d'hiver avec les honneurs prescrits , savoir: le globe, par le grand chambellan comte Golovkine; le sceptre, par l'amiral Mordvinoff; la couronne, par le chancelier de l'empire prince Kotchoubey. Des détachements de tous les régiments de la garde avec leurs drapeaux étaient placés dans les salles du palais depuis celle des concerts jusqu'à la salle blanche. Avant la sortie de Leurs Majestés Impériales, le grand maître des cérémonies introduisit dans la chapelle touâ les hauts dignitaires civils et militaires de la ville , le corps diplomatique, les membres du conseil de l'empire, les sénateurs, les officiers généraux des armées
30 HISTOIRE DE LËIIPEREIR XICOLAS.
de terre et de mer, toutes les dames de distinction ayant leurs entrées à la coar ou manies de billets de faveur.
A deox heures et demie , Leurs Majestés et la famille impériale , précédées de la cour et suivies des dames et demoiselles d'hoBBenr, firent leur entrée dans la chapelle. Aussitôt les membres do saint synode commencèrent les prières composées pour cette si^ennité. Au moment où ces oraisons approchaient de leur fin, l'Emperear ccmduisit le grand-duc héritier devant un pupitre sar lequel on avait déposé la croix et TÉvangile. Là, conformément à la pragmatique sanction concernant la famille impériale , le Césaréwitsch prononça à hante voix le serment suivant :
a Au nom de Dieu tout-puissant, derant son saint Evangile, je jure et je promets de servir fidèlement et loyalement Sa Majesté Impériale mon très-gracieux souverain et père, et de lui obéir en toutes choses, sans épargner ma vie et jusqu'à la dernière goutte de mon sang ; de garantir et de défendre de toutes mes ftcutlés et de toutes mes forces, et de tous mes moyens les droits et privilèges de l'autocratie souveraine , de la puissance et de l'autorité de Sa Majesté Impériale établis ou à établir par les lois , en coopérant à tout ce qui peut concourir au service de Sa Majesté et an bien de l'empire, en ma qni^lité d'héritier du trône de toutes les Russies, ainsi que du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande réunis à cet empire.
n le jure et je promets d'observer dans toute leur force et leur inviolabilité tous les règlements pour l'ordre de la succession au trône et les dispositions de la pragmatique sanction concernant la famille impériale tels qu'ils sont établis par les lois fondamentales de l'empire, comme je puis en répondre devant Dieu et son jugement
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dernier. Seigneur Dieu de nos pères et Roi des rois, enseigne , éclaire et dirige-moi dans la grande tâche q«i m'est réservée, que la haute sagesse qui siège sur ton trône. m'accompagne; fais-la descendre descieux, pour que je puisse discerner ce qui est agréable à tes yeux et ce qui est juste selon tes lois. Que mon cœur soit dans tes mains. Ainsi soit-il. »
Apiès le prononcé de ce serment, le clergé a entonné le Te Deum, accompagné d'une salve de trois cent un coups de canon tirée de la forteresse et de la flottille rangée devant le palais. A l'issue des prières récitées ensuite pour la famille impériale, le vice-chancelier comte de Nesseirode reçut la formule du serment re* vêtue de la signature du.Césarévritsch pour la réunir, conformément aux lois fondamentales de l'empire, aux autres actes concernant la famille impériale et déposés dans la section spéciale des archives de TEmpereur.
D'abondants secours distribués aux indigents de la ville, une brillante illumination, couronnèrent dignement cette journée, qui promettait un règne heureux à Favenir de la Russie.
Les joies de cette solennité furent assombries par une triste nouvelle; une voix de deuil se mêla au chant des cantiques composés pour la majorité d'Alexandre. Dn courrier venu de Rome apporta la nouvelle de la mort du gouverneur de l'héritier du trône. En l'apprenant, la douleur d'Alexandre fut immense comme la perte qu'il venait de faire : les larmes qu'il donna à sa mémoire chérie furent le plus beau panégyrique du maitre et le plus bel éloge de l'élève... Ses regrets forent d'autant plus sincères qu'il n'ignorait point qu'il était en quelque sorte la cause involontaire de la mort de son gouverneur. Dans les derniers jours de l'année
précédeate, Alexandre, accompagné du général de Merdec qui ne le quittait jamais, faisait une promenade à cheval dans le Champ de Mars : tout à coup, une corde tendue à Textrémilé de ce terrain de manœuvres lui barra le passage, il voulut le franchir, mais son cheval, rebelle à sa volonté ou mal lancé, se renversa sur son cavalier, qui resta quelques instants sans connaissance. L'épaulette du grand-duc, amortissant le coup, lui sauva la vie; mais le sentiment d'effroi, de désespoir, qui s'empara du général de Merdec fut si grand qu'il ressentit à l'instant même une violente commotion an cœur , à la suite de laquelle une maladie organique se déclara instantanément.
Dans les mois qui suivirent cet événement, les symptômes les plus alarmants se manifestèrent à plusieurs reprises; il dut interrompre ses fonctions, et se résoudre à se séparer de son élève pour aller chercher sous le ciel de Rome une guérison que les médecins n'osaient plus espérer sous l'âpre climat de la Russie ; leurs prévisions ne devaient que trop tôt se justifier. Jusqu'à son dernier soupir , le souvenir du jeune prince à qui il avait consacré sa vie n'a cessé d'occuper sa pensée, son nom est le dernier qui se soit échappé de ses lèvres mourantes, il l'a emporté dans le linceul de son tombeau , et Alexandre a apporté le souvenir du sien sur le trône.
Depuis longtemps Nicolas avait reconnu que l'insuffi* sauce des traitements affectés aux employés militaires et civils était l'une des principales causes de l'esprit vénal, si généralement répandu, admis et accepté dans toutes les branches de l'admmistration russe. Il avait compris que pour corriger ces abus , justifiés en quelque sorte par les nécessités de la vie matérielle, il fallait