CHAPITRE TREIZIÈME
Cet oukase, diversement iolerprété, fut considéré par les uns comme une gène infligée despotiquement à la liberté d'action des Russes, et par les autres comme la volonté de rejeter ou de réglementer la politique de Pierre le Grand et de Catherine II, dont tous les efforts, favorisant l'émigration des nobles russes, tendaient à occidentaliser l'esprit de la nation; d'autres enfin blâmaient sévèrement une mesure qui inspirait à la majorité de la noblesse active des sacrifices et des privations, tandis que la minorité résiderait à l'étranger dans les plaisirs et l'oisiveté. '
Dans le but de concilier les intérêts de l'agriculture avec les besoins de l'armée, l'empire, d'après un nouveau système de recrutement, fut désormais divisé en deux régions d'une population à peu près égale, celle du nord et celle du sud, et le recrutement ne devait sWcnter chaque année que dans l'une de ces deux régions. Enfin , un oukase mis en vigueur le l*'-12 août , fit remise entière du recrutement arriéré aux gouvernements qui en avaient été exemptés provisoirement l'année précédente, en raison de la disette qu'ils avaient éprouvée.
Tandis que d'une main Nicolas répandait ainsi ses bienfaits sur une partie de son peuple, de l'autre il continuait à frapper sans pitié la Pologne sanglante et mutilée. Des conseils de guerre en permanence, des condamnations sans nombre, des confiscations, des cachots encombrés, la route de la Sibérie devenue le grand chemin de la déportation , des scènes de désolation et de désespoir; le dégoût de la vie, le désir de la mort : tel était l'afiligeant tableau que présentait la Pologne trois années après son insurrection. Durant ces trois années, pas une voix généreuse n'avait osé faire entendre une parole de miséricorde sérieuse.
M HISTOIRE DE rBMPEIElill NICOLAS.
Cepeikdanf voulant eofin s^afisiirer par lui-ttiénie de l'élat des esprits, TEmpereur se décida a entreprendre le voyage de Varsovie. Il s'y rendit dans les derniers jours du mois de novembre, de Berlin par le chemin direct de Posen. £n entrant dans cette ville, oii chaque regard d'homme semblait devoir darder pour lui un éclair de haine et de vengeance, Nicolas fournit une preuve de plus de cette intrépidité stoïque dont seul il possédait le secret. Devant les flols de la foule qui se pressait sur son passage, ses généraux craignant que le fanatisme polonais stimulé par l'exaspération ne se traduisit par un crime, lui avaient fait un rempart de leurs poitrines; mais d'un geste majestueux répété à droite et à gauche, il avait dispersé son escorte, et, trois pas en avant, il marcha résolument au milieu da peuple, effrayé lui-même de tant de courage.
Soldat plutôt qu'administrateur, Paskevilch, faisant sentir sous la poignée de son sabre la dictature absolue dont il était investi, avait laissé jusqu'à ce jour le champ libre aux abus de pouvoir, aux exactioos de toute nature, dont la responsabilité morale portait sur l'Empereur qui les ignorait. Varsovie, abandonnée à la cupidité des fonctionnaires russes , était devenue la proie et le repaire d'une bande de voleurs titrés. Rien de plus monstrueux que les moyens auxquels ces hommes avaient recours pour (aire suer l'or et le sang du peuple. La manière dont ils procédaient habituellement était celle-ci : un juif, agent habile et mystérieux de leurs crimes, allait trouver les victimes désignées à son action, et leur annonçait avec l'accent d'une sympathie simulée que, compromises dansuoe conspiration récemment découverte, elles allaient être arrêtées et mises en jugement. Or, la mise en jugement c'était invariablement l'exil, la confiscation des biens et
CHiLPmË TREIZICUE. M
la déporlation en Sibérie. « Pour vous éviter la ruioe et la déportation , disait le juif aux ionocenls compromis^ je ne vois que deux moyens : la fuite ou l'offre d'une sonune d'argent que je me oharge de faire accepter ans agents y qui. à ce prix fermeront leurs yeux et leurs mains prêtes à vous arrêter. » Les victimes, qui conaaissaient la valeur de la justice moscovite, s'empressaienl de remettre au juif la somme demandée, sur laquelle il prélevait ensuite d'énormes intérêts.
Cependant il advint un jour que cet homme, pressuré a son tour par le poids du remords , alla trouver ses complices et leur déclara qu'il était décidé à renoncer ao métier inGàme qu'il exerçait depuis longtemps avec eux. Le jour même, il fut arrêté et jeté dans les prisons de Varsovie, jusqu'au jour ou l'amnistie décrétée à l'occasion du couronnement d'Alexandre U est venue le trouver pour lui rendre la liberté.
Le maréchal Paskevitch adressait aux personnes qu'il désirait avoir à ses fêtes d'hiver des billets d'invitation semblables à des requêtes d'huissier ou à des billets envoyés au domicile des gardes nationaux pour affaires de service. L'abstention devenait un péril pour le récal« citrant, qui pouvait seulement l'éviter en justifiant des motifs de santé par une déclaration du médecin*
Le jour même de son arrivée à Varsovie^ Nicolas passant avec le comte Orloff devant la statue de Sobieski^ élevée dans un des jardins publics de la ville, la couf iempla quelques instants en silence et dit au comte : « Regarde , et tu verras en ce moment devant toi deux grands imbéciles.
— Lesquels, Sire? répondit Orloff.
— Sobieski et l'empereur Nicolas.
~ Pourquoi, Sire?
— Sobieski pour avoir sauvé Vienne, TeoipereDr Nicolas pour avoir sauvé l'Autriche. »
Après quatre années de cruelles expiations , ii était permis d'espérer que le courroux du monarque serait affaibli , sinon entièrement apaisé. Son arrivée à Varsovie semblait à tous un premier pas vers la réconciliation du souverain avec la Pologne. La municipalité, voolaof faire le second, résolut de porter à l'Empereur les respectueux hommages de la nation. Cette démarche devait amener, sans aucun doute, des paroles de paix et d'oubli.... Vain espoir! Le maréchal Paskevitch présenta h députation à Nicolas; mais celui-ci, sans - attendre le discours qui devait lui être adressé, le prévint par celle fameuse allocution :
tt Je sais , messieurs , que vous avez voulu me parler, je connais même le contenu de votre discours , et c'est pour vous éviter un mensonge.... (A ces mots la rougeur de l'indignation parut sur le front de plusieurs membres de la députation). Oui , messieurs , répéta l'Empereur, c'est pour vous éviter un mensonge que je désire ne pas entendre ce discours , car je sais que vos sentimeats ne sont pas ceux que vous aviez l'intention de me manifester.
» Et comment pourrais-je y ajouter foi quand voos m'avez tenu ce même langage la veille de la révolution? N'est-ce pas vous-mêmes qui me parliez, il y a cinq ans. de fidélité, de dévouement, et qui me faisiez les plos belles protestations? Quelques jours après vous avez violé vos serments, vous avez commis des actions horribles.
» L'empereur Alexandre , qui a fait pour vous pbs qu'un empereur de Russie n'aurait dû faire, qui vous a comblés de bienfaits , qui vous a favorisés plus que ses propres sujets, et qui vous a rendus la nation la